JULIEN TRAVERS
La province aussi nous a fourni son contingent d'admiration pour Béranger.
Nous avons sous les yeux une brochure in-8° de 72 pages , par M. Julien Travers, où nous pourrions relever quantité de passages remarquables et d'observations intéressantes. Toutefois le point de vue auquel s'est placé l'auteur sort quelque peu de notre sujet, et ne nous permet pas de lui faire de nombreux emprunts. Nous le regrettons d'autant plus que M. Julien Travers a montré beaucoup de sagacité en étudiant Béranger comme littérateur et comme critique l. Il a relevé avec un soin intelligent, dans la volumineuse Correspondance du poète, une foule de conseils et d'opinions sur le style, la poésie, les droits et les devoirs de l'art, qui méritaient réellement d'être signalés, et que les jeunes écrivains ne sauraient trop méditer. Ce commentaire était à faire. Nous souhaitons que M. Julien Travers reprenne son étude et la développe davantage. Il y a là matière à un travail plus considérable, et l'écrivain s'en est tiré tout d'abord avec trop de bonheur pour ne pas nous donner le désir de voir sa brochure devenir un jour un véritable volume.
Béranger, nous dit-il, est celui de nos poètes contemporains qui résistera le mieux à l'examen de la postérité. Lamartine et Victor Hugo reçurent des dons plus larges, un souffle plus puissant; mais ils n'ont pas su régler 2 l'usage de leurs mer-
1 Béranger, littérateur et critique, d'après sa Correspondance. Paris, chez Frédéric Henry ; Caen, chez Hardel, 1861.
2 lis n'ont pas su régler toujours, faudrait-il dire, car il y a de Victor Hugo des pages admirables, où la postérité ne trouvera rien à reprendre.
veilleuses facultés, et Im Chute d'un Ange et La Légende des siècles paraîtront des œuvres monstrueuses aux curieux qui, dans l'avenir, chercheront les beautés éparsesdans ces volumes de décadence. La langue française y est faussée, forcée, défigurée ; elle y relève de Ronsard plus que de Malherbe, tandis que sa clarté, sa pureté, son doux éclat, sa constante et enchanteresse harmonie se retrouvent dans toutes les œuvres lyriques de Béranger. Elles resteront, comme celles d'Horace, un modèle achevé de style à la fois pur et hardi, abondant et sobre. L'auteur est un de ces génies qui onj; su condenser la pensée et donner aux mots un sens si profond, que plus on étudie leurs chefs-d'œuvre, plus on y découvre de beautés.
N'oublions pas surtout le passage suivant, qui emprunte une réelle importance au blâme que M. Julien Travers y a mêlé :
Les seuls points vulnérables de l'écrivain sont dans ses préjugés d'enfance. 11 vivait, à quinze ans, dans une mauvaise République, et toute sa vie il a fait des vœux pour vivre dans une bonne... Il avait cette foi robuste qu'ont les Juifs au Messie '.
I Au moment où l'on mettait ces pages sous presse, M. Thaïes Bernard publiait • un petit livre intitulé : La Lisette de Béranger. Il y annonce la prétention de nous faire connaître M"' Judith Frère. Malheureusement M. Thaïes Bernard ne connaît lui-même aucun détail sur la vie de la compagne de Béranger, et n'a pas réussi à nous peindre son esprit, que tout le monde pouvait apprécier, après une heure ou deux de conversation.
II se contente de répéter, — d'une façon très-incomplète, — ce que chacun savait depuis longtemps. Au sujet de Béranger, M. Bernard parle également à tort et à travers. Cette brochure reproduit quelques erreurs banales, relativement à la politique et au caractère du chansonnier, transformé en un bonhomme assez niais
1 Paris, librairie de Mme Bachelin-Deflorenne, 1864.