‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 21 sur 39 · MM. EUGÈNE NOËL, - DUMESNIL, - MICHELET, - GŒTHE · texte numérisé non relu

MM. EUGÈNE NOËL, - DUMESNIL, - MICHELET, - GŒTHE

Nous avons gardé pour la fin le petit volume de M. Eugène Noël1, comme on réserve pour le dessert, dans un repas, quelque fruit rare et délicat. En effet, nous n'avons rien lu sur Béranger d'aussi profondément vrai, ni d'aussi intéressant que ces Souvenirs dus à la plume d'un ami et d'un écrivain distingué. C'est une véritable « résurrection » du poëte, ainsi que le dit M. Miclielet, dans une lettre citée par l'auteur et qui termine le volume :

« Cela est non-seulement fidèle, mais trop fidèle, et je

bénissant au dessert les poêles de l'école de M. Thaïes Bernard, et elle serait tout à fait insignifiante si M. Thaïes Bernard n'y avait inséré plusieurs détails inattendus et fort piquants. Ainsi nous apprenons par ce petit livre : 1° que M"" Frère était sujette au rhume de cerveau; 2° que M°" Thaïes Bernard offrit, pendant une vingtaine d'années, tous les ans, au chansonnier pour sa fête, une calotte grecque brodée de ses mains ; 3° que Béranger était devenu foc vers la fin de sa vie.

Ces trois faits étaient complètement ignorés de tous les biographes de Béranger.

Mais la vraie préoccupation de l'auteur et le réel objet de cette publication tardive paraissent être de procurer à l'écrivain l'occasion de dire à chaque page : « Mon ami Béranger,... mon ami La Mennais,... mon ami Auguste Comte. » Il importait peut-être faiblement à la gloire de ces trois hommes que M. Thaïes Bernard lésait honorés de son amitié, et M. Thaïes Bernard aurait pu, sans faillir à ses devoirs, se montrer moins cruel envers La Mennais, qu'il remet bien vertement à sa place.

1 Souvenirs deBéiuxgek, par Eug. Noël, 1 vol., Pagnerrc, 1857.

» le revois en pied, causant, enjoué, et toujours le même,

» comme l'avant-dernière fois où il me parla de l'immorla-

» lité. — J'ai été accablé de cette lecture, qui m'a navré, —

» nous dit encore le grand "historien. — Je ne savais pas tant

» l'aimer. Mais cette résurrection est si forte, qu'elle m'a fait

» sentir à fond qu'il était mort, et que c'était fini. »

S'il nous est permis de placer notre personnalité à côté de celle de M. Michelet, et de donner notre témoignage après le sien, nous dirons, nous aussi, que nous avons ressenti la même émotion en lisant les Souvenirs. Il nous a semblé que nous revoyions Béranger, après une longue séparation, mais que nous le revoyions avec son sourire malin et bon, ses poses abandonnées, pleines d'une grâce populaire, son esprit si jeune, poussant le bon sens jusqu'au génie, tel en un mot que nous l'avions connu, et qu'il ne nous était plus apparu.

Nous venons de lire presque tout ce qu'on a écrit avant et depuis sa mort, sur le chansonnier, et nulle part nous n'avons retrouvé tout à fait le vrai Béranger, si ce n'est peut-être dans ce petit volume, où M. Eugène Noël semble avoir emprunté au maître le secret si difficile d'être simple et touchant, exact et saisissant.

Nos intimes ont en général fort mal compris le poëte et fort mal dépeint l'homme, parce qu'ils pensaient à eux, au lieu de penser à lui. M. Boiteau lui-même nous donne le récit assez authentique du Béranger tel que M. Perrotin le conçoit, mais il ne le rend pas, il ne le fait pas vivre sous nos yeux. Son style tourmenté, haché, plein de notes criardes, passant perpétuellement de l'enflure h la platitude,

Page 1