DUMESNIL
Au commencement de 1847, continue M. Noël, lorsque parut la chanson intitulée Noire Coq, j'adressai à mon ami Dumesnil, qui me l'avait envoyée, quelques mots qui, communiqués au poëte, reçurent son approbation, et voici comment je m'exprimais :
« A propos de Béranger, j'aurais à vous écrire en ce rao- » ment, je le sens, un in-folio. Le Coquérico me paraît une » de nos plus grandes poésies, et peut-être ce que nous avons » déplus français. Quelle grandeur et quel mouvement !... » Remarquez-vous, mon ami, qu'il n'est pas donné à /'aigle » d'entrer dans le paradis, qu'il s'arrête à la porte, et que » le coq s'en va dialoguer avec le bon Dieu?... »
On me répondit :
» J'ai lu à Béranger la lettre où vous m'interprétez si bien » Coquérico ; il en fut ravi, car il m'arrêtait à chaque phrase » pour nous faire remarquer combien vous aviez bien com- » pris; à l'endroit où vous dites si ingénieusement qu'il n'est » point donné à l'aigle d'entrer dans le ciel, il s'écria : Que » c'est joli! Et c'est si bien cela, ajouta Béranger, que j'ai » fait dire au coq par l'aigle :
» Mon père, quittons-nous là ! »
Dans une autre lettre de M. Dumesnil (8 mars 1847), nous trouvons une réponse de Béranger aux critiques, quelquefois justes, qui lui ont été adressées sur l'obscurité de certains vers de ses chansons :
« On m'a reproché souvent l'obscurité de certains vers,
» sans songer que l'atr me rognait la place, qu'il supprime
» presque toujours les coupures, qui sont possibles dans toute
« autre poésie. Et ce n'était que par le travail le plus assidu,
» la recherche la plus persévérante, que je pouvais ajuster
» ma pensée dans si peu d'espace, avec telle rime, telle forme
» de rigueur; ainsi, dans le Roi d'Ycetot, il fallait trouver
» un mot pour terminer chaque couplet. Au reste, ajoula-t-il,
» je suis un ouvrier si patient, si minutieux ! j'ai essaye » tous les genres de poésie, et je n'en ai point trouvé de » plus difficile, de plus rebelle que la chanson. Au moins » La Fontaine mettait le mot qu'il trouvait, et n'avait point » pour entrave l'exigence d'un air ; on ne s'en rend point » compte sans l'avoir essayé. J'ai toujours travaillé dans le » petit, et j'ai donné un temps infini aux petites choses. »
N'est-ce pas le cas de dire : Maximus in minimis? N'oublions pas la réponse de M. Dumesnil, si juste sous sa forme simple :
« Et c'est pour cela que vous avez été compris de tous les » petits, c'est-à-dire de tout le monde.
« Je lui parlai des chansons inédites sur Napoléon... « J'ai » cru, nous dit-il, qu'il m'appartenait de le louer après sa )> mort, moi qui ne l'ai point fait en 1810... » Il nous ra- » conta alors l'histoire de la chanson du Roi d'Yvetot, » comment il s'en déclara tout haut l'auteur, et n'en eut au- » cune persécution. »
Voilà de ces choses qui indignent M. Pelletan, et qu'il ne comprendra jamais. N'a-t-il pas reproché à Béranger de n'avoir pas chanté l'Empire triomphant et d"avoir pleuré sur le grand capitaine exilé? - Quos vult perdere Jupiter demental; traduction libre : le bon sens abandonne ceux qui ont abandonné la bonne foi.
Il y a dans ce petit livre une foule de détails curieux et intéressants au suprême degré. Nous signalerons notamment doux jugements sur MM. Thiers et Guizot, non nommés, mais facilement reconnaissablés1. Bérangeraffirme, au sujet du premier, «qu'il
1 V. ^ages 31 et 3'i [Souvenirs de Béranger).