DUMESNIL
Il le regardait comme un homme supérieur, à qui les circonstances seules avaient manqué. Aussi, plus tard, à l'occasion d'un petit livre célèbre, qui venait de paraître à l'étranger, et où il était souvent question de Cartouche et de Mandrin, Béranger s'écriaitil : « Allons, voilà ce diable de *** qui me gâte mon Mandrin ' ! »
Toutes les lettres de M. Dumesnil citées par M. Eugène Noël sont admirables de justesse et de sagacité : c'est la vie elle-même prise sur le fait :
« Je n'ai point d'idée, me disait Alfred Dumesnil (18 mars
» 1844), je n'ai point d'idée d'une conversation plus limpide
» et plus judicieuse, gaie, variée et grave tout à la fois. Sa
» voix est agréable, et il parle le plus simplement du monde.
» Hier il nous a dit toutes ses utopies, comme quoi il désirerait
» qu'on appelât davantage les femmes à la vie publique; que,
» dans chaque commune, elles dirigeassent les salles d'asile
» et les œuvres de bienfaisance; qu'elles arrivassent ainsi
» peu à peu à exercer dans l'État l'influence qu'on leur
» refuse aujourd'hui. Mais dans toutes ses utopies, il a pour
» principe qu'on ne doit rien détruire de ce qui est; mais
» seulement le mieux organiser, l'étendre... Aussi, ajoutait-il,
» si j'étais roi, je voudrais être roi absolu, car roi consii-
» tutionnel, cela n'en vaut pas la peine... »
Ce sont sans doute quelques-uns de ces mots si fins et d'une ironie à deux tranchants qui ont fait supposer à M. de Lamartine et à M. Montégut que Béranger rêvait la dictature, comme le régioie par excellence, le régime destiné à nous donner le goût et à nous enseigner la pratique de la liberté.
1 Bien d'autres que nous ont entendu répéter ce mot à Béranger.
Il faudrait renoncer à l'usage de la parole, si tous ceux qui nous écoutent devaient nous comprendre de la sorte; mais nous sommes bien assuré que ni M. Noël, ni M. Dumesnil, ni M. Michelet, en entendant cette phrase, n'ont cru que Béranger demandait une « société absolument nivelée sous le protectorat de l'État ' . »
« Béranger arrivait à la conclusion que c'est la bureau- » cratie qui, de nos jours, fait tout, et qu'arec elle il n'y a » pas de réforme possible. »
Qu'en pensent nos libéraux actuels? En 1844, il y a vingt ans, Béranger disait juste sur la bureaucratie, — ce principe et cette conséquence de la centralisation, ce merveilleux instrument de toutes les dictatures et de tous les despotismes, — ce que les meilleurs et les plus avancés parmi les réformateurs contemporains proclament chaque jour, avec autant de raison que de vérité. Parce que Béranger le pensait et le disait à un moment où les inconvénients d'une organisation, dont le résultat est de supprimer toute initiative individuelle, nous semblaient moins sensibles, est-ce bien un molif pour faire de Béranger un ennemi de la liberté? Pour lui prêter les plus mauvaises tendances du plus mauvais socialisme, celui qui voit la rénovation du monde dans l'absorption complète du citoyen par l'Etat?
* Voir M. Montégnf (5e partie : Les Critiques hostiles) et les autres membres de la petite Église libérale. Le doctrinarisme les a tellement fiyrés, qu'ils prennent tout au pied de la lettre, faute de pouvoir suivre une pensée à travers les détours où elle se joue dans la conversation.