LA MONARCHIE DE JUILLET
Cependant quelques personnes insisteront et diront :
— En admettant que Béranger ait aimé exclusivement le peuple et la Révolution, qu'il n'ait jamais exalté le despotisme impérial, qu'il ait toujours pro-
En épelant !e doux mot de patrie, Je tressaillais d'horreur pour l'étranger. Tout s'agitait, s'armait pour la défense ; Tout était fier, surtout la pauvreté.
Ah ! rendez-moi les jours de mon enfance, Déesse de la Liberté.
(ta Déesse de la Liberté.)
testé contre l'esprit de conquête, et rêvé personnellement pour la France un régime de liberté réelle, il n'en aurait pas moins entretenu par ses refrains le souvenir de Napoléon, et le peuple, de tout son enseignement, n'a retenu que ce nom.
Voyons donc les faits.
A quelle époque Béranger est- il à l'apogée de sa réputation et de sa popularité? — En 1830. — A quelle époque l'influence de ses chansons est-elle le plus visible et le plus directe? — En 1830 également. — Il a pu dire, après la chute de Charles X, et sans que personne songeât à le contredire :
Tes traits aigus lancés au trône même, En retombant aussitôt ramassés, De près, de loin, par le peuple qui t'aime, Volaient en chœur jusqu'au but relancés. Puis, quand ce trône ose brandir son foudre, De vieux fusils l'abattent en trois jours. Pour tous les coups tirés dans son velours, Combien ta muse a fabriqué de poudre !
Ta pnrt est belle à ces grandes journées, Où du butin tu délournas les yeux.
Leur souvenir, couronnant tes années, Te suffira, si tu sais être vieux.
Aux jeunes gens racontes-en l'histoire; Guide leur nef, instruis- les de i'écueil ; Et de la France, un jour, font-ils l'orgueil, Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire !
Or, au moment où ses couplets sont dans toutes les mémoires, sur toutes les lèvres; lorsque tous les combattants répètent ses vers et acclament son nom, à ce moment, que fait le peuple de Paris? — Parle-t-il de Napoléon TI? Songe-t-il aux membres exilés de
la famille Bonaparte ? S'attend-il à voir Béranger travailler pour eux et mettre leur nom en avant? — Nullement ! — Tous les partis ont les yeux fixés sur le chansonnier, mais un seul compte sur lui : c'est le parti républicain.
Quant à Béranger, quon accuse aujourd'hui de n'avoir pas aimé les libertés constitutionnelles et de leur avoir préféré la gloire et l'égalité sous une dictature révolutionnaire, quelle est sa conduite dans cet instant décisif? Il dit aux républicains :
— Je suis républicain, vous le savez, mais j'aime trop la République pour risquer de la compromettre parmi retour intempestif et prématuré. «Je ne veux pas qu'on nous donne encore une fois ce fruit-là trop vert. » La République est un mot et une chose. Le mot effraie, et la chose n'est pas encore dans nos mœurs. J'aime la République, je la crois utile et bonne, inévitable et nécessaire, et je vous conjure, en son nom, de ne rien précipiter. Le peuple en attend beaucoup ; si son attente était trompée, sa colère se retournerait contre l'institution elle-même, et nous rejetterait encore dans le despostime. Au sortir de la Terreur, de l'Empire et de la Restauration, la République est impossible. Aucun des problèmes sociaux n'est encore résolu, et les vieilles traditions monarchiques pour longtemps encore s'opposeront au développement de ces vertus civiques , sans lesquelles une république ne peut se fonder, ni vivre. « La royauté ne s'abolit pas, on l'use. C'est une borne : si vous l'enlevez, la police la replacera demain1. » — Pour faire une république, il faut des
1 Ere Noël, Souvenirs de Béranger.
principes et des républicains; or, en France, aujourd'hui je ne vois, d'une part, que des aspirations, des droits méconnus et des intérêts blessés ; de l'autre, que des libéraux, des doctrinaires, des bonapartistes, des légitimistes, des révolutionnaires et des ambitieux. Il n'y a pas là les éléments d'une institution républicaine durable.
— Nous venons de remporter une grande victoire, ajoutait-t-il : — n'en perdons pas les fruits en voulant la pousser trop avant. Prenons un roi constitutionnel. Sorti d'une révolution, il ne sera pas, comme les Bourbons, la négation du droit populaire, mais au contraire sa consécration. Profitons des libertés qu'il nous laissera, de la douceur de son pouvoir; étudions les questions pendantes, posons mieux le problème, assez mal posé sous la Restauration. La menace était trop directe alors contre nos droits, les colères trop vives contre l'ordre de choses établi, pour que nous pussions raisonner froidement. Nous n'avons p°s eu, durant ces quinze ans, le temps de réfléchir à l'avenir. Nous nous sommes seulement défendus, et nous avons, au milieu de la lutte, réservé toutes les grosses questions, toutes celles qui devaient nous diviser. Maintenant nous rentrons dans la 'voie révolutionnaire ; nous pouvons donc songer désormais à l'avenir, le préparer à loisir, par un usage modéré de la liberté et par la discussion tranquille de tous nos intérêts.
Béranger disait encore :
— On n'a pas fait en France, jusqu'à présent, l'expérience du régime parlementaire et des libertés anglaises. Au sortir du despotisme de Louis XIV,
nous sommes tombés dans les convulsions de 93. Ces convulsions nous ont jetés épuisés dans les bras d'un général vainqueur, qui a fondé l'égalité et nous a donné l'ordre sans la liberté, avec la passion de la gloire militaire. Cette passion nous a conduit à Waterloo, puis l'étranger nous a ramené le droit divin, modifié par l'esprit des temps modernes. La Restauration a été une longue bataille entre le peuple et ses maîtres , entre le monde nouveau et le monde ancien ; personne ne croyait à la Charte octroyée.
— Mais la nation croit au régime parlementaire, régime bâtard et transitoire, sans réalité sérieuse, véritable berceau d'enfant pour ce géant qui s'appelle le peuple. — Si nous sautons par-dessus, la nation le regrettera, elle y verra une sorte d'idéal inconnu : elle y reviendra. Évitons ce retour en arrière. Qu'elle essaie immédiatement de ce régime : qu'elle s'en dégoûte. Après avoir usé la monarchie légitime et le despotisme militaire, qu'elle use le gouvernement parlementaire. L'expérience sera complète : — il ne lui restera plus que la République.
Aussi, quand les républicains s'étonnèrent de la résolution de Béranger, et se plaignirent qu'il eût contribué à la nomination d'un roi, le chansonnier leur répondit avec son sourire si fin : — « Je n'ai pas fait un roi, j'ai jeté une planche sur le ruisseau. »
Il n'y eut, en juillet 1830, chez le peuple nourri des chants du poëte national, ni chez le poëte du Cinq Mai, aucune préoccupation bonapartiste. Tous deux s'étaient compris : ils hésitaient entre la République et Louis-Philippe ; ils pensaient à la liberté, et voulaient donner un plus large essor à l'esprit démocra-
tique. Cependant, nous le répétons, si l'influence de Béranger et de sa politique avait été impérialiste, ou pour le moins napoléonienne, on s'en serait aperçu ce jour-là. Cette influence ne fut pas restée vingt ans sans porter ses fruits. Elle ne se fût pas révélée tout à coup ; au moment où le chansonnier, retiré de la lice, venait d'interrompre son silence pour publier, dans son recueil de 1833, et plus tard en 1840, des chants décidément socialistes, ouvertement républicains.
Alors commence contre Béranger une autre série de reproches. Les libéraux se dressent et s'écrient :
— Pourquoi Béranger n'a-t-il pas voulu prendre part à ce gouvernement qu'il avait contribué à fonder? Pourquoi, puisqu'il le regardait comme utile et nécessaire, puisqu'il y voyait, lui aussi, la meilleure des Républiques, puisqu'il engageait tous ses amis à le soutenir , pourquoi ne lui donnait-il pas son appui et sa participation directe? — Pourquoi? pour une foule de raisons, et très-faciles à comprendre.
D'abord Béranger était républicain et non pas orléaniste. Il avait pu, après la bataille, replier son drapeau, il ne voulait pas l'abandonner. Il avait ajourné le triomphe de ses opinions, il ne voulait pas les trahir. Il s'abstenait par prudence et par patriotisme, il n'abdiquait pas. Incarnation vivante et populaire de la Révolution, il restait en face du régime constitutionnel, debout et l'arme au fourreau, pour un instant apaisé, mais non satisfait '. Il
1 En 1847, il écrivait à un ami, au sujet des banquets réformistes au) quels il refusa d'assister :
« ... Je n'aurais rien d'utile à faire là, et j'aime mieux rester en dehors, comme une protestation contre ce qui est et, au besoin,
disait à la monarchie de Juillet : — A côté des classes libérales dont vous représentez les vœux, il y a les classes ignorantes qui attendent; à côté des intérêts triomphants de la bourgeoisie, il y a les intérêts sacrés du peuple.
S'il avait accepté un ministère ou la mission de conseiller officiel, on aurait douté du désintéressement de son rôle et du patriotisme de sa résolution. Les impatients auraient dit : — Il a trahi, il nous a trompés ; ce que nous prenions pour du bon sens n'était que le calcul d'un égoïste ambitieux : Aux armes ! Par son attitude réservée il donnait au contraire « à ses jeunes amis, les républicains, la preuve la plus évidente de son désintéressement dans le choix du parti qu'il les avait poussés à prendre. » C'était la seule manière de les convertir, en effet, d'obtenir d'eux la résignation qu'il leur prêchait, de leur dire efficacement : — Moi qui ne tiens à rien dans le gouvernement, moi dont vous connaissez de longue date les convictions, je veille avec vous et pour vous. Soyez donc patients; attendez en paix, au milieu des luttes fécondes de la libre discussion, le moment où notre actionne sera pas prématurée, où vos rêves pourront devenir des réalités.
Nous l'avons dit et nous ne craignons pas de le redire, .Béranger, quoique ennemi du despotisme et partisan convaincu de la liberté, Béranger ne croyait pas au régime parlementaire. Il pensait qu'en France, dans un pays bouleversé par tant de révolutions successives, où le niveau égalitaire a
contre de pauvres et ridicules réformes.» (Lettre inédite de Béranger, 18 novembre 1847).
passé sur toutes les classes de la société, où l'esprit démocratique a soulevé toutes les espérances, il fallait, pour apaiser les cœurs et satisfaire les intelligences, autre chose que « la responsabilité ministérielle. » Il comprenait que la royauté constitutionnelle est bien moins, dans son essence, le régime delà liberté, que le partage du pouvoir. Toutes les libertés, en effet, qu'on nous présente comme le cortège naturel du gouvernement parlementaire, telles que la liberté de la presse et de la tribune, peuvent s'exercer sous d'autres régimes. Si l'on veut être exact et juste, on doit dire qu'il ne saurait exister sans elles, et qu'elles existent sans lui. — Son caractère propre, c'est la pondération des pouvoirs, c'est-à-dire la distribution de la puissance partagée entre un roi qui règne et ne gouverne pas, des ministres qui gouvernent et ne régnent pas, une chambre élective qui ne règne ni ne gouverne, mais, en revanche, qui possède seule la puissance législative, d'une part, et d'autre part, qui représente seule la nation en face des pouvoirs constitués dont le rôle est de représenter le principe d'autorité.
En Angleterre, où cette combinaison a produit de si heureux résultats, le partage du pouvoir repose sur la réalité d'un état social hiérarchique. Il y a différents corps dans la nation, et pour ainsi dire, plusieurs cerveaux.
Il y a là une noblesse puissante et riche, jouissant de tous les privilèges qui naissent naturellement de la puissance et de la richesse, chez un peuple ami des distinctions aristocratiques et plein de respect pour ses traditions.
Il y a là une bourgeoisie industrielle, non moins riche et non moins puissante derrière son comptoir que la noblesse derrière ses parchemins.
Loin, bien loin, dans les couches profondes de la nation, il y a enfin l'ouvrier et le paysan, voués au travail dévorant, livrés souvent à une misère dégradante, dominés, comme tous les hommes du nord, par de nombreux et tyranniques besoins matériels, dont l'incessant aiguillon ne leur laisse ni trêve ni repos. — Ce peuple d'en bas, n'est encore qu'une force physique, une sorte de vaste estomac affamé, tandis que la noblesse et la bourgeoisie sont, nous le répétons, de véritables cerveaux.
Dans ces conditions, le régime parlementaire, ou partage du pouvoir, était logique et nécessaire : il devenait seulement la consécration légale d'une vérité sociale. A l'autorité personnifiée dans le roi et les ministres, s'est opposé le privilège représenté par les lords et les communes. De cet antagonisme, une race énergique et patiente a fait sortir la liberté politique. La royauté, n'ayant pu, comme en France, abattre et dompter une noblesse intelligente et sérieuse, ni asservir une bourgeoisie enrichie par le commerce, dans un pays où le commerce est la première des nécessités et la nourrice exclusive de la nation entière, la royauté, disons-nous, a dû compter avec ces deux puissants adversaires, et s'en faire des alliés. Quant à eux, du moment où elle cessait d'être menaçante pour se transformer en une source féconde d'où le pouvoir émanait et se répandait sur eux, ils avaient un intérêt visible à la conserver, à l'entourer de toutes les garanties
et de tous les respects. Usufruitiers de la puissance, plus ils en respectaient la nu-propriété, plus ils augmentaient la durée de cette puissance, plus ils élargissaient son cercle d'action. La royauté les protégeait désormais contre les réclamations du peuple, qui apprenait par eux à s'incliner devant elle, et ils la protégeaient à leur tour contre l'esprit révolutionnaire.
En Angleterre, bourgeoisie, noblesse, royauté, se servent mutuellement de boucliers : que le peuple proteste contre l'une de ces trois forces constituées, les deux autres sont là qui la couvrent de leur corps, et les déshérités, réduits au droit de la parole, ne savent jamais où rencontrer cet adversaire insaisissable et caméléon, ce géant à trois têtes et à cent bras, ce Briarée constitutionnel, qui dure et durera, parce qu'au lieu d'être une fiction, il est la représentation très-exacte d'un état social, la satisfaction donnée à des réalités vivantes.
En F/ance, au contraire, il n'y a pas plusieurs éléments séparés, de puissance à peu près égale, et qui doivent se partager le gouvernement, faute de pouvoir l'absorber. — Il y a, d'une part, la nation toute entière, masse compacte et unie, dans laquelle les différences hiérarchiques de classes creusent à peine quelques rides légères, et, d'autre part, le principe d'autorité, l'État, être de raison. — Rien ne les sépare. — Entre le peuple et le roi, il n'y a point de frontières naturelles, de barrières infranchissables. Ils se coudoient à chaque mouvement : les fluctuations de Fopinion publique décident absolument de leurs droits et de leurs devoirs récipro-
ques. — Y a-t-il lassitude? Toutes les forces vives passent du côté du pouvoir, et nous avons le despotisme. — Y a-t-il, au contraire, exubérance de l'esprit public et renaissance des aspirations légitimes du peuple? Toutes les forces vives passent du côté de la nation, et voilà la Révolution.
On peut comparer la France à une balance dont l'un des deux plateaux est toujours vide, tandis que l'autre, celui de droite ou de gauche alternativement, est toujours chargé d'un poids énorme. Pour obvier à ce terrible inconvénient, de bons esprits, surtout des esprits bien intentionnés, ont rêvé la pondération des forces comme en Angleterre, et ils ont inventé la fiction constitutionnelle. Gela est parfait; mais ils ont oublié une chose, une seule : c'est que la pondération des forces suppose au moins deux forces ; — or, en France, il n'y en a plus qu'une. Ils ont oublié aussi que les fictions ne trompent personne, et ne peuvent résister au premier ehnc de la réalité.
Après 1830, quand nous avions un roi qui était censé ne pas gouverner, et « la responsabilité ministérielle, » on aurait dû sentir pourtant, jusqu'à quel point cette combinaison était facticeet fragile. Qu'importait au peuple que tel ministre abandonnât la place, que tel autre ministre lui succédât? Cela ne modifiait en rien le fond des choses ; cela ne pouvait même pas adoucir l'amertume des deux éternels lutteurs, le peuple et l'État. Aussi, quand le peuple se souleva, tous les fantômes s'évanouirent, et la vérité parut. Le jour de la bataille, il n'y eut plus en face l'un de l'autre que les deux réalités, le principe d'autorité et le principe démocratique. — On voulut
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changer les ministres, fiction! proclamer une régence, fiction! — Le 24 février 1848, le poids s'était déplacé, et le peuple prit tout simplement le pouvoir, parce que, entre lui et le pouvoir, il n'y a rien.
Étudions, imitons l'Angletterre : tâchons de fonder, à son exemple, une liberté stable, mais étudions-la et imitons-la comme des hommes, non comme des enfants. Comprenons que les institutions anglaises sont durables, parce qu'elles représentent la société anglaise, parce qu'elles reposent sur des faits et non pas sur des mots. Si eu Angleterre la liberté naît du partage de la puissance et de la pondération des forces, c'est qu'en effet, il y a plusieurs forces indépendantes l'une de 1 autre. Sile gouvernement parlementaire y estexcellent et inébranlable, c'est qu'il a sa racine dans les mœurs sociales elles-mêmes. Le despotisme et la démocratie s'y briseraient également contre une masse imposante de privilèges et de privilégiés, contre la puissance irrésistible d'immenses fortunes territoriales et industrielles. Il y a dans la Grande-Bretagne* une noblesse véritable, une bourgeoisie séparée du peuple, — d'un peuple resté à l'état de masse productive, qui n'a pu s'élever encore, du moins dans une notable partie de ses membres, à la condition d'être moral.
Imitons l'Angleterre, en fondant comme elle notre état politique, sur notre état social, en donnant satisfaction aux besoins, vrais de la nation, en organisant la démocratie et l'égalité, comme notre rivale a su organiser l'aristocratie et la richesse. Km-
pruntons d'elle, ce qui convient à toutes les agglomérations humaines, la décentralisation, le respect du droit individuel- et de l'initiative personnelle du citoyen; apprenons-d'elle à nous défier de la réglementation, à nous passer de l'administration : ne nous amusons pas à transporter, en deçà du détroit, toute une série d'institutions qu'on superpose au-dessus de notre pays, et qui nous donneraient l'air, plus tard, devant l'histoire, d'un peuple en carnaval, affublé d'un costume étranger, sous lequel il garde son costume national.
Soyons nous-mêmes : nous nous appelons la Démocratie, et, en France, le pouvoir n'a devant lui que la Nation. Ne créons pas des intermédiares factices entre ces deux termes d'une seule proposition. Au lieu d'échafauder des fictions entre le pouvoir et la nation, mettons le pouvoir dans la nation; au lieu de les séparer, unissons-les : la lutte deviendra impossible, et la Révolution ne sera plus une menace, mais la libre expansion de la vie, alors, loin de nous disputer des lambeaux de libertés incomplètes, nous aurons la liberté, et la France, à son tour, pourra offrir au monde émerveillé le modèle d'une bonne Constitution, l'exemple d'un sage développement de l'activité humaine.
Un orateur dont le talent semble grandir tous les jours, et qui a le mérite de marcher les yeux fixés sur l'avenir, en s'inquiétant peu des traditions du passé, M. Emile Ollivier, l'a dit en termes excellents : — « Ce que nous demandons, ce n'est pas la Liberté anglaise, liberté fondée sur le privilège et sur l'inégalité, mais la liberté française,
celle de 1789, la liberté fondée sur l'égalité et la démocratie. » '.
Toutefois, si Bérangeme croyait pas à la durée du régime parlementaire, il le regardait comme un admirable moyen de transition, comme une excellente hôtellerie où la Révolution pouvait s'abriter, plutôt que de rester dans la rue, exposée à toutes les intempéries de l'atmosphère. Sachant que nous avions peu l'intelligence et Yamour "pratique de la liberté, il voyait en nous, après 1830, des aveugles à qui on vient de faire l'opération de la cataracte. Il craignait pour nous l'éblouissement du grand jour, et nous conseillait prudemment le clair obscur parlementaire, la pénombre constitutionnelle. Partisan de la liberté, il aimait les libertés, et ne s'en déclarait pas satisfait. — En effet, qui dit libertés, dit un certain nombre de libertés faciles à compter, mais, pour qu'on les compte, il faut qu'il y en ait d'exclues : sans cela, on dirait la liberté, et on ne compterait plus.
Le caractère propre des libertés, c'est d'être réglementées, et la liberté réglementée c'est le privilège. Dès lors, si les uns profitent de ce privilège, les autres en souffrent. Voilà pourquoi la liberté de la presse et la liberté de la tribune, telles que nous les avons connues jusqu'à présent, ont pu avoir parfois des inconvénients. — Que les limites disparaissent: il n'y a plus de privilège, et le privilège disparu, il ne reste plus que la liberté, qui est un bien.
Toutes ces considérations empêchaient sans
1 Corps Législatif. — Séance du vendredi 12 janvier 18G4.
doute Béranger de se joindre ouvertement aux libéraux, et d'accepter leur programme. Il le trouvait trop étroit pour contenir la démocratie toute entière. Au lieu de prendre part aux luttes ministérielles, aux agitations du pays légal, il se retournait vers le peuple d'en bas, celui au-dessus de qui passent ces luttes et ces agitations.
Que me font
Votre gloire et votre industrie, Et vus orateurs assemblés ? '
s'écrie le Vieux Vagabond du chansonnier. — En effet, et c'esi là le tort des libéraux, ils ne songent pas assez aux problèmes de la misère et du travail. Ils parlent, ils écrivent, ils gouvernent, et ils croient le monde sauvé. Le monde attend cpie leurs paroles deviennent des actes, leurs écrits des faits, leur pouvoir la liberté de tous 2.
Le pauvre a-t-il une patrie ?
Que me font vos vins et vos blés, Votre gloire et votre industrie, Et vos orateurs assemblés?
Dans vos murs ouverts à ses armes, Lorsque l'étranger s'engraissait, Comme un sot j'ai versé des larmes.
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.
Aux artisans, dans mon jeune âge, J'ai dit: Qu'on m'enseigne un métier.
Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, Répondaient-ils, va mendier.
Kicbes, qui me disiez : travaille, J'eus bien des os de vos repas; J'ai bien dormi sur votre paille.
Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.
Lorsque nous parlons des libéraux, du reste, nous ne parlons que des anciens libéraux, de ceux que Béranger a connus, et dont M. Thiers apportait hier encore le programme au Corps législatif, dans un discours éloquent et clair, simple et modéré, comme il sait les faire.
Depuis 1850, il s'est formé, en France, un nouveau parti libéral, très-différent de son aîné. Ce parti a inscrit sur son drapeau ; décentralisation, droit individuel, initiative et responsabilité du citoyen. — Ce sont là de grandes et fécondes idées. Nous sommes entrés dans la voie, et si les difficultés ne sont pas encore aplanies, le but, du moins, est clairement défini. Parmi les membres de ce nouveau parti libéral qui s'appuie sur les libertés constitutionnelles, sans s'y renfermer, qui demande au contraire que l'activité et la responsabilité se répandent successivement dans toutes les couches de la nation, et fassent du citoyen un centre intelligent de vie politique et morale, au b'eu d'un instrument passif de l'administration, nous devons surtout nommer M. Edouard Laboulaye, un esprit aussi distingué que clairvoyant, chez lequel la modération de la forme s'unit à la fermeté des convictions, un écrivain que ses adversaires respectent, que tout le monde lit avec profit, et qui convertit les dissidents de bonne foi. Nul n'a indiqué plus nettement tout ce qui manque au pouvoir constitutionnel, tel que nous l'avons pratiqué en France pendant une trentaine d'années, nul n'a mieux défini ce qui pouvait le compléter, et transformer la fiction en réalité :
Les libertés sonl de deux sortes : les unes qui subsistent n. t'.i
par elles-mêmes, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui les libertés individuelles, sociales municipales', etc., les autres qui servent de garantie aux premières, ce sont les libertés politiques. Toutes sont nécessaires; mais la marque du nouveau parti libéral, c'est d'avoir enfin compris que les libertés politiques ne sont rien par elles-mêmes, et que le peuple s'en lasse comme de formes vides et trompeuses, s'il n'y a pas derrière elles les droits individuels et sociaux qui sont le fond et la substance même de la liberté. C'est pour avoir méconnu cette vérité que, de 1814 à 1848, deux gouvernements animés de bonnes intentions n'ont pas réussi à enraciner dans les mœurs la liberté qui les eût sauvés '.
Autrement, dit le régime constitutionnel emprunté à l'Angleterre, nous donnait les garanties, mais nous n'avions rien à garantir, puisque nous ne possédions pas le « fond» et la « substance » même de la" liberté, c'est-à-dire les libertés individuelles, sociales et municipales.
Ainsi M. Laboulaye, comme tous les hommes réellement distingués de notre époque , redit, à son tour, en d'autres termes, ce que M. Ollivier disait au Corps législatif, ce que Béranger ne cessait de répéter à ceux qui lui parlaient de la constitution anglaise :
La question de la liberté est tranchée chez tous les peuples libres; il m- reste à la France qu'a saisir la solution et à se l'approprier dans la mesure de son ijé-uie. Ce n'est point là une imitation servile et souvent dangereuse, c'est une œuvre originale et d'une grande portée.
Quant à Béranger, saconduite, après 1830, futaussi loyale que logique. Il ne voulut pas combattre le
1 Le Parti libéral, 1 vol. iu-S".
nouveau pouvoir, car il pût craint, en l'ébranlant trop tôt, de renverser du même coup les libertés si péniblement conquises qu'il nous apportait après tant d'années de luttes et d'efforts ; il ne voulut pas non plus l'acclamer ni le soutenir, carie chansonnier n'était pas orléaniste ■ il restait le républicain de l'avenir, l'homme du peuple et de la Révolution *. Seulement il comprit aussitôt que le mouvement révolutionnaire allait nécessairement se modifier, se transformer.— Sans cesser d'être politique, il devait devenir de plus en plus social. — La bourgeoisie, en effet, semblait avoir gagné définitivement la partie. Elle n'avait plus devant elle ni royauté de droit divin, ni noblesse à prétentions féodales, ni clergé redoutable : elle était la première puissance du pays. Mais derrière elle on sentait s'agiter la masse populaire, le prolétariat. Lui aussi s'était élevé d'un échelon dans la hiérarchie sociale. Il se trouvait en face des classes lettrées et de ses patrons, comme en 89, le Tiers-État s'était trouvé en face de la monarchie et de son cortège de privilégiés. De cette situation nouvelle, naquit le socialisme : Béranger, fidèle à son rôle d'interprète et d'écho dévoué du peuple, salua cette suprême incarnation de la Révolution. En 1833, il publia tous ces chants
1 Qu'avec honneur nous berce encore La Paix, mère de tous les biens.
Dans les camps pourraient nous éclorc De trop redoutables soutiens.
La gloire est là si despotique!
Nul éclat au sien n'est pareil.
0 liberté! ton arbre anlii/ue Croit mieux à l'ombre qu'au soleil.
(La guerre, Dernières chansons, 184Q à 1841.)
élevés et quelque peu menaçauts qui s'appellent : le Vieux Vagabond, Jeanne la Rousse, Jacques, les Contrebandiers, les Fous, les Quatre Ages historiques '. De
1 Société, vieux et sombre édifice, Ta chute, hélas ! menace nos abris.
Tu vas crouler; point de flambeau qui puisse Guider la foule à travers tes débris!
Où courons-nous? Quel sage, en proie au doute, N'a sur son front vingt fois passé sa main? C'est aux soleils d'être sûrs de leur route, Dieu leur a dit : Voilà votre chemin.
Mais le passé nous dévoile un mystère, Au bonheur, oui, l'homme a droit d'aspirer : Par ses labeurs plus il étend la terre, Plus son cerveau grandit pour l'enserrer. En nation il vogue, nef immense, Semer, bâtir aux rivages du temps.
Où l'une échoue, une autre recommence.
Dieu nous a dit : Peuples, je vous attends.
Humanité, règne ! Voici ton âge, Que nie en vain la voix des vieux échos. Déjà les vents, au bord le plus sauvage De ta pensée ont semé quelques mots.
Paix au travail ! paix au sol qu'il féconde ! Que par l'amour les hommes soient unis. Plus près des deux qu'ils replacent le monde : Que Dieu nous dise : Enfants je vous bénis.
Du genre humain saluons la famille !
liais qu'ai-je dit? Pourquoi ce chant d'amour ? Aux feux des camps le glaive encor scintille; Dans l'ombre à peine on voit poindre le jour. Des nations aujourd'hui la première, France, ouvre-leur un plus large destin. Pour éveiller le inonde à la lumière, Dieu t'a dit : Brille, étoile du matin.
même que sous la Restauration, il avait chanté la liberté et l'égalité, le droit populaire et la patrie, sans se ranger ni dans le camp jacobin, ni dans le camp girondin, ni dans le camp libéral, s'appliquant à rester le volontaire de la Révolution, il accueillit le socialisme et le consacra par ses chants, sans vouloir s'enfermer dans aucune école. Gomme poète populaire, il s'attacha au sentiment, à l'idée générale, qui se dégageait du socialisme, — expression encore un peu confuse de besoins réels et de souffrances profondes.
Dans les Fous, il nomme Saint-Simon, Fourrier, Enfantin, applaudit à leurs efforts, et termine par ces vers admirables :
Fi ! dites-vous ; sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois !
— Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère, Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain !
Mais il ne voudrait pas qu'on prît pour l'expression d'un blâme, même indirect, cette expression de fou, et ill'explique aussitôt dans une des plus belles strophes de la poésie française :
Qui découvrit un nouveau-monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu .
Sur la croix que son sang inonde,
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.
Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh bien! demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.
A-t-on jamais exprimé — avec un plus noble en-
thousiasme, avec un style plus ferme et plus éloquent, — une foi plus vive, plus consolante, dans la grandeur morale de l'homme et dans la puissance du génie ?
Dès lors, Béranger se taira. Il va se retirer de la lice : il sent que son rôle est fini, que les nouvelles idées auxquelles il a souhaité la bienvenue, qu'il a indiquées au pays comme devant être désormais sa préoccupation constante, ne relèvent plus de la chanson, ni même de la poésie. La Révolution devient sociale, c'est-à-dire économique et scientifique. L'ère des généralités est passée, nous entrons dans la phase des applications scientifiques. Que la philosophie et la science se mettent à l'œuvre. Le chansonnier salue de loin la terre promise : comme Moïse, il n'est pas destiné à la fouler du pied. Que d'autres continuent sa mission.
Nous ne devons jamais l'oublier, la gloire de la France est d'avoir fait non-seulement une grande révolution politique, mais une immense révolution sociale. 89 a créé de nouveaux éléments de civilisation, et leur coordination, jusqu'à présent trop négligée par nos gouvernants, copistes du passé, est devenue l'œuvre indispensable. Elle appelle plutôt, je le crois, le concours de la science et de la philosophie (j'entends la véritable philosophie, qui n'est ni la psychologie, ni l'idéologie, ni l'éclectisme, etc., etc.), que celui des belles-lettres et des beaux-arts. Ceux-ci doivent attendre que le grand problème soit résolu, c'est-à-dire que l'ordre dans l'égalité règne enfin, pour s'utiliser au service d'une phase nouvelle de la civilisation. Quel
ACCUEIL RECEVRAIT UN CHANSONNIER QUI, SUR DES AIRS DE PONTS- NEUFS, RÉCLAMERAIT L'ORGANISATION DE LA DÉMOCRATIE, Cette
œuvre si importante qui reste toujours à faire, et à laquelle les républicains mêmes ne semblent pas penser?
Le poëte erre aujourd'hui à l'aventure, au milieu des essais de constructions et de ruines amoncelées : qu'il abandonne donc l'arène aux doctes et aux sages qui viendront... Cependant, si je ne me trompe, J)ien pénétré des besoi7is actuels, le poëte doit se réfugier dans l'avenir pour indiquer le but aux générations qui sont en marche. Le rôle de prophète est assez beau '...
Ces paroles sont l'expression du bon sens et de la vérité. Béranger a pris ce rôle de prophète, en indiquant le but, c'est-à-dire la rénovation sociale; mais, si la poésie peut chanter les idées générales et théoriques, elle ne peut entrer dans le détail des problèmes économiques.
— Je n'en sais pas si long, répondait Béranger, quand on l'interrogeait à cet égard. Je sais bien où nous allons, et je l'ai assez dit en prose et en vers : je ne sais pas au juste quel chemin nous suivrons. Que les savants, les philosophes, les hommes nouveaux se mettent à l'œuvre nouvelle. Je les admirerai, et je les accompagnerai de mes vœux.
Une autre conduite eût été de l'outrecuidance. Elle aurait prouvé que Béranger, ivre de popularité, ne voulait pas laisser oublier son nom, et se jetait à tout hasard dans une mêlée pour laquelle il n'était pas armé. 11 se tut et travailla désormais dans le silence du cabinet. Ce fut de la sagesse, cène pouvait être ni un Calcul, ni une apostasie , puisque ses dernières chansons avaient été l'affirmation nette et décidée du principe républicain et socialiste.
* Dernières chansons. Préface.