LA RESTAURATION
Après les Cent-Jours et la deuxième invasion, commence seulement entre Béranger et la Restauration ce duel à mort qui devait aboutir au renversement du trône légitime. Pendant les quinze années qui vont s'écouler, le chansonnier se montrera impitoyable, plein d'audace et de persévérance; avec une volonté réfléchie, sans hésitation, ni faiblesse, il sapera cette monarchie imposée par l'étranger, et qui nous apportait dans les pans de son manteau
1 Plus de politique, (juillet 1815).
fleurdelisé, les émigrés et la Congrégation, les cours prévotales et la loi du sacrilège.
Cependant cette monarchie nous donnait aussi la Charte et certaines libertés constitutionnelles, dont l'usage si nouveau en France aurait dû, nous diton'aujourd'hui, adoucir le ressentiment de Béranger. Sous le despotisme, il n'y a que deux voies ouvertes à l'opposition, ou l'abstention, ou la conspiration : Béranger, ennemi de la seconde, se réfugia dans la première. Il s'abstint de chanter cesvictoires, d'encourager cette immense ambition qui conduisaient la nation à sa perte et l'empereur à Sainte-Hélène ; il s'abstint même de s'engager par les liens de la reconnaissance envers les complices et les satisfaits de ce régime, révolutionnaire à tout prendre, mais qui repoussait la moitié du programme révolutionnaire. Le combattre par la presse, par le livre, par la parole, était chose absolument impossible, puisqu'il n'y avait plus ni presse, ni tribune, puisque le livre lui-même, surveillé de près, menait aussitôt les dissidents à l'exil. Restait la chanson dont on se défiait moins, à qui on faisait peu l'honneur de la redouter, et le poëte essaya de s'en servir pour exprimer ses craintes et la fatigue de la nation; mais", outre que le chansonnier, peu maître de son genre, en ignorait encore, à ce moment, la portée et l'influence, cette ressource lui eût été promptement enlevée. Un signe de l'Empereur suffisait : adieu chansons et chansonnier.
A une époque on le ftoi d'Yvetol était une hardiesse, et le Sénateur une imprudence, à l'époque où l'étranger ouvrait son refuge. à Chateaubriand, à
Mme de Staël, à Benjamin Constant, l'opposition écrite, chantée ou parlée, ne pouvait être qu'un heureux accident.
Il fallait donc conspirer? Mais pour qui? Pour la République? — Qui en voulait? personne. La Terreur, despotisme sanglant, et le Directoire, anarchie sans vigueur, les deux seules formes sous lesquelles on la connût, avaient pour longtemps encore dégoûté d'elle la nation lasse de l'échafaud et de la désorganisation. Renverser Napoléon par un complot, ce n'était pas ramener les institutions républicaines dans un pays épuisé par la guerre, détourné des hautes préoccupations sociales par la gloire militaire, énervé par un despotisme croissant de douze années, habitué à la soumission, en qui les vertus civiques refoulées s'étaient engourdies, puis éteintes. A cette société de la fin de l'Empire, il manquait le grand ressort sur lequel doivent s'appuyer les gouvernements populaires; il manquait l'amour de la chose publique et les idées : le fait glorieux avait tout remplacé.
Dans ces conditions, renverser Napoléon, devenu l'unique représentant de l'énergie nationale, le seul produit de la sève démocratique, c'était r'ouvrir les portes de la France à la royauté légitime, aux Bourbons, aux émigrés, aux fleurs de lis.
Béran-iT accepta les Bourbons, quand les chances de la guerre les poussèrent aux Tuileries ; il les préféra même à l'empire, quand il vit que leur faiblesse permettait de leur arracher des concessions, quand il comprit qu'on pouvait lutter avec avantage contre eux, et les renverser. Ennemis nés de la Révolution,
leur chute n'offrait pas d'alternative dangereuse, leur abaissement progressif et leur défaite devenaient nécessairement le triomphe de la Révolution.
Il est de mode aujourd'hui d'exprimer, lorsqu'on parle de la Restauration, une sorte de regret rétrospectif, il est de mode de ne voir en elle que les libertés imposées qui ne découlaient pas d'elle, et que son rôle comme sa fatalité était de menacer sans cesse, puis de renverser violemment. Rétablissons les choses dans leur réalité, et appelons-les par leur nom. — La Restauration, au fond, n'était que la contre-révolution en chair et en os. Après le despotisme de Napoléon, l'opinion publique et des nécessités de circonstance avaient arraché certaines concessions à Louis XVIII, mais les principes sont plus forts que les faits, et, sans être fataliste, on peut affirmer que jamais un gouvernement ne pourra échapper aux conséquences de son origine.
Napoléon était un fait. Acclamé par le peuple, il représentait les besoins d'ordre et d'organisation intérieure d'un pays affranchi mais bouleversé par onze ans de révolution. Il représentait aussi le principe d'égalité opposé au principe féodal des castes privilégiées. Il tenait son droit d'un vote populaire, or ce qu'un plébiscite avait fondé, un autre plébiscite pouvait le détruire. Napoléon mort ou vaincu, tout se trouvait naturellement et par la force même des choses remis en question. Il n'y avait là qu'un « soldat heureux, » fils de ses œuvres, délégué par la nation, absorbant en lui tous ses droits, mais les recevant tous d'elle ; il n'y avait là qu'un homme, un parvenu, héritier d'une République morte de
ses excès, protégeant par sa présence, contre l'Europe du droit divin, certaines conquêtes civiles de cette République, leur donnant le temps de pénétrer dans les mœurs de la nouvelle France, et d'y prendre racine. On payait cher ce résultat, mais on avait le drapeau tricolore. On pouvait donc espérer toujours que, l'aigle, mort, le drapeau étendrait de nouveau ses larges plis au grand air de la liberté, que ses couleurs resplendiraient de nouveau au soleil de la Révolution, pour un instant détournée 4e sa voie.
Mais si l'Empire était encore la Révolution amoindrie ; si Napoléon, nous le répétons, était un fait, Louis XVIII était un principe. Il représentait l'ancien régime : il régnait sur nous «par la grâce de Dieu. » Né dans le monde ancien, il n'appartenait pas à 89, il appartenait au passé: il s'appelait le fils de saint Louis. Entre la nation et lui coulait un fleuve de sang, et se dressait la honte de deux invasimis.
Béranger, enfant de la Révolution, républicain patient et convaincu, était assurément dans la vérité, lorsqu'il luttait sans merci dfcntre la Restauration, lorsqu'il ne voulait d'elle à aucun prix ; lorsqu'il la repoussait même libérale, lorsqu'il retournait contre elle toutes les concessions qu'on arrachait à sa faiblesse Béranger était dans la vérité, lorsqu'il voyait d'un côté le peuple, de l'autre ses maîtres; lorsqu'il sondait du regard, entre les deux adversaires, un abîme que rien ne comblerait. Il était logique et montrait la sûreté de son sentiment révolutionnaire, lorsqu'il combattait ceux dont la seule présence faisait planer sur la France le fantôme de la féodalité, ceux qui menaçaient l'égalité, assez
chèrement achetée pour qu'on ne remît pas en question cette conquête définitive de la démocratie moderne ; lorsqu'il niait que la Restauration pût fonder la liberté en France, et vivre avec elle.
M. Thiers, dont le libéralisme n'est pas discuté, exprimait hier encore une idée semblable, et, par •quelques paroles applaudies, justifiait toute la politique de Béranger :
Waterloo, nom sinistre ! Waterloo fit disparaître une seconde fois l'idée de liberté, et une immense réaction commença en Europe non pas seulement contre l'idée de liberté, mais contre toutes les idées de la Révolution française. — Nous étions bien jeunes alors, et quelquefois nous essayions de murmurer le mot de liberté ; mais on nous faisait taire, en nous montrant l'échu faud sanglant de Louis XVI *.
Rien de plus vrai, et, à dix-neuf ans de distance, le même fait se reproduisit sous Robespierre et sous Napoléon. — Le premier, cruel ennemi de la République qu'il épuisa et rendit odieuse, s'était identifié cependant avec elle, et la représentait de telle sorte qu'elle tomba avec lui et mourut de sa mort, après avoir abdiqué pendant sa domination sanglante; — le second, cruel ennemi, à certains égards aussi, de la Révolution qu'il dénaturait et rendait menaçante pour l'indépendance des autres peuples , s'était identifié cependant avec elle, et la représentait de telle sorte qu'elle succomba avec lui et sembla, pour un instant, mourir de sa mort, après avoir abdiqué entre ses main s .
Les paroles de M. Thiers et ce rapprochement, qui n'a rien de forcé, expliquent le rôle de Béran-
1 Discours de M. Thiers. Corps législatif , séance du II janvier 1864. — Compte-rendu du Moniteur.
ger et de l'opposition démocratique pendant toute la Restauration.
Étudions maintenant ce rôle.
Une fois bien établi pour Béranger que la Restauration était purement et simplement la contrerévolution, la négation vivante du droit populaire inauguré le 14 juillet 1789, il s'agissait d'affirmer dé nouveau ce droit, et d'en réveiller le sentiment dans notre pays sujet aux profonds abattements comme aux nobles et vigoureux élans. Non-seulement le chansonnier se trouvait en face de princes ennemis par naissance de la société moderne, mais il se trouvait encore en face d'une nation déshabituée de ses intérêts et de ses devoirs par quinze ans de despotisme, humiliée, découragée par une suprême défaite et deux invasions. Il y avait donc, dans ces circonstances difficiles, un double rôle à jouer. Il fallait, d'une part combattre les Bourbons ; il fallait, d'autre part, rendre au peuple le courage et la fierté ; il fallait surtout , si l'on voulait que la lutte fût sérieuse et donnât des résultats, lui ôter le caractère impuissant d'une lutte de parti, la rendre réellement nationale et populaire, en y faisant concourir les forces vives de la nation et du peuple.
Béranger comprit admirablement la situation. Aux princes légitimes, revenant avec les émigrés, les titres et les prétentions de l'ancien régime, il opposa le nouveau régime tout entier ; devant ceux qui maudissaient tout ce que la Révolution avait créé, il chanta tout ce qui était issu de la Révolution. Républicain, mais d'abord démocrate et révolutionnaire, Béranger regardait la République comme
un but et une conséquence, nullement comme un moyen : il voyait en elle ce gouvernement idéal et nécessaire auquel nous devons tendre avec énergie et persévérance, en nous gardant bien de le proclamer trop tôt, de peur que des essais malheureux et incomplets en dégoûtent pour longtemps la nation. D'ailleurs, en 1815, la France, ne l'oublions pas, était fort peu républicaine ; elle avait assez du despotisme, et elle voulait conserver les conquêtes de 89: elle n'allait pas au delà, et les souvenirs de 93 la ramenaient tremblante au pis-aller monarchique. Si donc le poëte avait chanté la République, loin d'exercer une action générale, profonde, sur la nation, il aurait satisfait, peut-être, quelques vieux conventionnels restés fidèles au drapeau de leur jeunesse, ou quelques esprits ardents et généreux, mais il aurait effrayé cette masse immense d'esprits peu éclairés et timides qui ne connaissaient de- la République que ses échafauds. Il aurait jeté dans les bras de-, la Restauration toute la bourgeoisie essentiellement amie de l'ordre et de la paix des rues, sans réveiller le peuple, auprès de qui ni les Robespierre, ni les Danton, ni même les Girondins n'avaient laissé un grand souvenir favorable. Tous ces noms rappelaient des luttes civiles, du sang versé : aucun ne représentait l'idée claire de la patrie prospère et de la Révolution glorieuse. Chanter de tels hommes, chanter la Convention, c'eût été évoquer, dans les imaginations, le Spectre rouge, ce spectre que les habiles présentenl à la France chaque fois qu'ils veulent condamner la liberté, fonder ou maintenir le despotisme.
BERAXfiER.
D'autre part si Béranger avait chanté purement et simplement les libertés constitutionnelles, s'il avait consacré ses refrains à la vulgarisation du programme libéral et des idées doctrinaires; s/il s'était contenté de réclamer la liberté de la presse et la liberté de la tribune; de défendre la constitution anglaise et la pondération des pouvoirs, ou d'exalter la responsabilité ministérielle, toutes choses que M. Thiers appelle avec raison le « nécessaire » de la liberté, le peuple n'aurait ni compris, ni suivi le chansonnier. Ce sont là des questions beaucoup trop o impliquées, des moyens transitoires ou des combinaisons politiques, des contrats passés entre gens habiles qui se font desconcessionsmutuelles, etcréent entre eux une fiction destinée à les protéger contre leurs empiétements respectifs. Le peuple ne s'intéresse pas à ce jeu diplomatique : — les ressorts lui en échappent, et les résultats ne le touchent point. Tout cela passe au-dessus de sa tête, ne modifie rien à son existence, ne soulage aucune de ses soufrances, ne résout aucun des problèmes sociaux dont il poursuit, ou, du moins, dont il demande la solution immédiate.
Béranger aurait pu, sans doute, écrire des traités pleins de sens et de génie sur la liberté considérée en elle-même , sur les institutions dont le jeu lui est le plus favorable, sur le « nécessaire » et sur le super/lu. Mais alors Béranger n'aurait pas soulevé dans le peuple entier la haine des rois ; il n'aurait pas entretenu dans les couches profondes de la nation ces passions révolutionnaires sur lesquelles il a soufflé pendant quinze ans. — Il apris un
nuire rôle plus humble et plus démocratique, plus actif surtout. Laissant à ceux qui en auraient le temps et le désir, le soin de créer la science politique et les théories de la liberté, il voulut s'adresser à l'ouvrier, au paysan, et les intéresser réellement à la Révolution. Il se dit que, dans une société fondée sur la démocratie, il fallait attacher le peuple à l'œuvre démocratique, lui donner la préoccupation, l'amour de cette immense rénovation dont il est l'objet et dont il doit être le bénéficiaire. Pendant que les orateurs de l'opposition discutaient avec les ministres, pendant que les journaux s'adressaient à la bourgeoisie intelligente et lettrée, pendant que les écrivains étudiaient la constitution anglaise et la constitution américaine, dans des ouvrages trop coûtetrâ pour les pauvres, trop savants pour les ignorants, inutiles à ceux qui ne savaient pas lire, — il fit des chansons où il exaltait la démocratie et la liberté.
Seulement son public, le genre qu'il avait adopté et l'effet qu'il voulait produire, le conduisirent à présenter ses idées sous une forme universellement acceptable. Il dut négliger les détails pour se rattacher à quelques grands principes d'une intelligence facile, et leur ôter le côté dogmatique qui se fût opposé à leur diffusion populaire.
Il se plaça sur le vaste terrain de la Patrie et de la Révolution prise en elle-même ; il invoqua la liberté, et non des libej'tés; au peuple vaincu de 1815, il peignit le peuple vainqueur de 9*2 et de 1810; il inscrivit sur son drapeau les droits éternels de l'homme et du citoyen : il laissa de côté les droits constitutionnels, qui n'en sont que la garantie légale. u. 1T
■JDU BÉRANGER.
Il proclama l'avènement du peuple, il prêcha l'organisation delà démocratie; enfin il ridiculisa les rois, compromit la monarchie, acheva de tuer le respect pour les distinctions arbitraires de la société, et poursuivit, sans merci, cette œuvre de nivellement commencée à la séance du Jeu de Paume, continuée par la hache du bourreau, sanctionnée parl'avénement d'un sous-lieutenant corse au trône, régularisée, à certains égards, par le despotisme impérial.
Sachant que, pour les masses, la Révolution se personnifiait dans la personne de l'Empereur, — qui représentait en effet le côté égalitaire de la Révolution et rappelait le Gode civil, aux bienfaits duquel il avait su rattacher son nom ', — Béranger chanta, non pas l'Empire ou l'Empereur, mais le soldat victorieux, devant lequel tous les rois de droit divin de
« ' On a dit que l'Empire avait achevé l'œuvre de la Révolution, et cette opinion qui, à première vue, semble paradoxale, est plus vraie peut-être que ne l'ont pensé ceux même qui l'exprimaient. Laissons de côté la politique extérieure de l'Empire, c'est-à-dire l'esprit de conquête et les représailles que d'incessantes agressions finirent par attirer sur la France. A l'intérieur l'Empire a fixé et consolidé les résultats acquis parla Révolution. L'Empire c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, la Révolution régularisée. »
{Le Temps, n° du 2 février 1864).
Ce passage est extrait d'un des articles si remarquables que M. Ed. Schérer publie dans le Temps. Critique remarquable, écrivain distingué, M. Schérer marche à la tête de celte nouvelle école vraiment libérale qui ne veut point enfermer la liberté dans le domaine purement politique, et (lui lui ouvre toutes grandes les portes du monde moral, pensant avec raison que l'homme ne saurait pratiquer virilement les droits du citoyen, s'il n'a d'abord affranchi son esprit du joug des traditions autoritaires, réfugiées jusqu'à ce jour sous le manteau de la religion.
la vieille Europe s'étaient agenouillés. Après avoir combattu le règne de l'homme, il se fit, dunomleplus populaire, une arme contre les princes restaurés. Il confondit l'idée d'honneur national et d'indépendance patriotique avec l'idée démocratique et révolutionnaire, il unit ensemble la France et la Révolution, les montra victorieuses l'une par l'autre, vaincues toutes les deux à la fois. Avec lui, pour aimer la patrie, il fallut aimer la Révolution, tous les révolutionnaires furent patriotes et tous les patriotes durent devenir révolutionnaires. Mais, en acceptant cette conception légendaire de l'Empereur, Béranger eut grand soin toujours d'y joindre l'idée de liberté, et de protester contre le despotisme impérial. Jamais il n'exprima un seul regret pour le régime disparu après Waterloo ; jamais il ne fit une allusion à son retour possible; jamais il ne chanta Napoléon II, jamais il ne nomma un seul de ces généraux, de ces hauts fonctionnaires, de ces puissants d'alors, dont les titres et la fortune rapide témoignaient de la chute de la République et du mépris des principes de 89. Les chansons bonapartistes de Béranger sont, à cet égard, des plus remarquables et des plus concluantes. Les unes destinées à rabaisser les Bourbons, à diminuer leur prestige, à réveiller le sentiment de la fierté nationale, — le plus essentiel de tous les sentiments chez un peuple destiné à la liberté, — établissent une comparaison entre la gloire du passé et l'abaissement du présent. Elles sont une revanche patriotique contre l'invasion; elles rappellent au peuple que ces princes issus du droit divin, et qui régnent parla grâce de Dieu, qu'on représente comme
d'une essence ditïérente et supérieure, ont été vaincus, courbés jusqu'à terre par un officier de fortune. Ils insultent aujourd'hui : hier ils tremblaient1, ils fuyaient devant lui, et le vainqueur a marqué la poussière de ses pieds sur leur bandeau royal :
• D'Achille ' tournant les broches,
Pour engraisser nous rampions.
Il tombe, sonnons les cloches :
Allumons tous nos lampions.
De l'armée et de la flotte Les gens seront malmenés.
Rendons-leur les coups de botte Qu'Achille nous a donnés.
Toi, Mironton, mirontaine 2, Prends l'arme de ce héros ; Puis, en vrai croquemitaine, Tu feras peur aux marmots.
De son habit de bataille, Qu'ont respecté les boulets, A dix rois de notre taille Faisons dix habits complets.
Son sceptre qu'on nous défère, Est trop pesant et trop long; Son fouet fait mieux notre affaire, Trottez, peuples, trottez donc !
Forçant les lois à se taire, Gouvernons sans embarras, Nous qui mesurons la terre A la longueur de nos bras,
[Les Mirmidons, décembre 1819.)
* Napoléon, s Wellington.
Peut-être il dort ce boulet invincible Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible, Aller mourir sur la tête des Rois ' ?
Mais, craignant aussitôt d'être mal compris, Béranger nous dit : Ce n'est pas Y Empereur que je regrette :
Grand de génie et grand de caractère, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ?
Depuis qu'il a cessé d'être uu fait tyrannique pour devenir une idée, une manifestation de la puissance révolutionnaire, depuis qu'il est en exil, il apparaît bien plus grand au chansonnier qui voit en lui un homme de transition :
Il apparait brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux!
Jamais Béranger ne le montre aux Tuileries couvert ?q la pourpre. Il ne dépeint en lui que le capitaine de la France démocratique, la sauvant des armées de l'Europe coalisée au nom des anciens principes :
Un conquérant dans sa fortune altière Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois ! Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie, etc.
Mais, nous le répétons, il sépare l'homme de tout son cortège monarchique, et pas un de ses généraux
• Le tint/ Mai.
n'est nommé, pas un de ses ministres n'est loué ou même cité. Ceux-là ne furent que les complices et les créatures de son despotisme. S'ils avaient été des citoyens, au lieu d'être des courtisans, Napoléon, contenu dans son ambition, serait resté nécessairement le général victorieux de l'égalité et le fondateur de l'ordre, sans devenir l'ennemi de la Révolution. — Lui n'aurait pas relevé le trône abattu, — eux n'auraient pas eu besoin plus tard d'ouvrir les portes de la patrie à l'étranger, et de racheter, tristes émules du Sénat et du Corps législatif, leur servilité par la trahison.
Aussi faut-il bien remarquer que Béranger n'a chanté dans l'armée que le simple soldat, c'est-àdire le peuple armé, ou le Vieux caporal, tout au plus le Vieux sergent, c'est-à-dire le volontaire de 92.
Depuis 1848, une scission s'est produite entre la nation et l'armée ; mais, sous la Révolution, sous l'Empire et sous la Restauration, l'armée, ne l'oublions pas, avait été un élément purement démocratique. Recrutée au sein du peuple, elle représentait le citoyen sous les armes, veillant au salut de la patrie, se dévouant à son indépendance, à sa gloire. Formée d'abord des volontaires de la République, comme le peuple, elle acclama et suivit Napoléon ; comme le peuple, elle ne devina rien des tendances réactionnaires de son gouvernement. A ses yeux, l'Empereur était toujours le « petit caporal, » l'ennemi des rois qu'il « bousculai!, » à qui il dictait, dans leurs capitales , ses volontés impérieuses. En 1 81 4, en 1815, pendant la campagne de France, derrière la Loire, l'armée seule avait été réellement
citoyenne. Pendant que ses chefs trahissaient, héroïque et désintéressée, elle avait prodigué son sang à l'Empereur vaincu, devenu l'incarnation de l'idée de patrie. En 1814, en 1815, l'armée avait versé les mêmes larmes que le peuple; avec lui, elle haïssait ses nouveaux maîtres; avec lui, elle méprisait ses chefs, ces parvenus anoblis par Napoléon, qui avaient tour à tour trahi la liberté et la patrie. — Soldats et sous -officiers, au contraire, avaient cru combattre pour l'une pendant douze ans, et avaient su mourir pour l'autre, au jour suprême de la défaite et du dévouement.
Béranger, qui n'aimait ni l'esprit de conquête, ni l'esprit militaire, qui avait prêché la paix sous l'Empire et aux Gent-Jours, garda le silence sur tous ces hommes. Pas plus qu'il n'avait chanté le sacre , il ne chanta la mort de Ney ; il chanta les héroïques paysans dont le sang généreux s'était prodigué sur tous les champs de bataille de l'Europe, et, quand j1 les fait parler, s'ils accordent un mot d'admiration à l'Empereur, ce n'est pas le retour de son règne et de l'aigle qu'ils attendent, c'est le réveil du peuple et le retour du drapeau tricolore avec le coq gaulois; ce n'est pas le fanatisme impérial qui les anime, c'est la haine de l'étranger, des nobles et des prêtres.
Les chansons bonapartistes de Béranger se divisent donc en deux catégories : les unes, nous l'avons déjà montré, opposent la grandeur du parvenu à la petitesse des princes Légitimes, et sont destinées, par des comparaisons dangereuses, à leur enlever lout prestige ; les autres, qui ont pour but de prédire et de
préparer l'avenir, sont purement démocratiques et révolutionnaires : elles repoussent clairement toute idée de résurrection du régime impérial.
Prenons le Vieux drapeau, par exemple. Qui Béranger met-il en scène? — Un vieux soldat, sans grade, retiré dans sa chaumière, un paysan, un homme du peuple d'enhas. — Que dit ce vieux soldat à son vieux drapeau ?
Sur le sein de la Liberté Nos fils jouaient avec sa lance.
Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière.
Cependant , à cette époque — * nous sommes en 1820 — on ne saurait parler du drapeau tricolore sans parler de l'Empereur, aussi Béranger fait-il intervenir son souvenir; mais comment? — Pour déclarer que l'Empire est tomhé et ne se relèvera plus :
Son aigle est resté dans la poudre,
Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des gaulois;
Il sut aussi lancer la foudre.
La France, oubliant ses douleurs,
Le rebénira, libre etfière.
Cela ne suffit pas, il reprend cette idée, il y insiste ; il nous dit que la France ne veut plus des conquêtes et du régime militaire; que ce drapeau, jadis guerrier, doit être seulement l'appuis des lois, autrement dit de la Révolution :
Las d'errer avec la victoire, Des lois il deviendra l'appui.
Chaque soldat fut, grâce à lui, Citoyen au bord de la Loire.
Ce drapeau-là, ce n'est pas le drapeau de 1810, c'est le drapeau de 1789.
Écoutons maintenant le Vieux sergent. Lui aussi, c'est sous un « un toit champêtre » que nous le trouvons ; lui aussi, c'est un enfant du peuple, à qui les faveurs impériales n'ont pas fait oublier son origine, et l'amour de la liberté :
Assis tranquille au seuil du toit champêtre,
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : « Ce n'est pas tout de naître :
» Dieu, mes enfants vous donne un beau trépas ! »
Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne : Il voit passer au loin un bataillon.
« C'est un drapeau qu'il ne connaît pas, » et qui devrait lui rappeler la chute de l'Empire : — il ne lui rappelle que les malheurs de la patrie. Son premier cri est pour elle :
« Ah! si jamais vous vengez la patrie,
» Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas. »
Alors • par un retour naturel vers un passé glorieux :
« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, » Aux bords du Rhin, à Jemmapes, à Fleurus, » Ces paysans, fils de la République, » Sur la frontière à sa voix accourus ? »
« De quel éclat brillaient dans la bataille
» Ces habits Lleus par la victoire usés!
» La Liberté mêlait à la mitraille
» Des fers rompus et des sceptres brisés.
» Les nations, reines par nos conquêtes,
» Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
» Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !
"298 béranttER.
Mais il ne s'agit ici que des campagnes de la République, de ces premières conquêtes faites au nom de la liberté pour affranchir les nations voisines et renverser partout les tyrannies séculaires sous lesquelles étouffait l'Europe d'avant 89.
Le Vieux sergent, débris de Waterloo, ne parlerat-il pas de l'Empire? — Rassurez-vous, il n'y manquera pas :
« Tant de vertu trop tôt fut obscurcie, » Pour s'anoblir .\os chefs sortent des rangs ; » Par la cartouche encore toute noircie, » Leur bouche rst prête à flatter les tyrans. » La liberté déserte avec ses armes ; » D'un trône alors ils vont offrir leurs bras, » A notre gloire on mesure nos larmes. »
Alors le vieux sergent s'adresse au peuple vaincu, et, songeant à ces airs proscrits qui ont réveillé tous les rois en sursaut, à ces airs que l'Empire avait défendus :
« Peuple à ton tour que ces chants te réveillent!
» 11 en est temps! » dit-il aussi tout bas.
Puis il répète à ses fils qui sommeillent :
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »
Cette chanson du Vieux sergent est donc une profession de foi aussi claire, aussi hardie qu'on peut la désirer. Elle est révolutionnaire, elle ne parle de l'Empire que pour le blâmer, de la République que pour l'admirer et la regretter.
Tel est le langage que Béranger prête aux soldais qu'il fait parler; quand il parle en son propre nom, il est non moins catégorique, et il affirme ses convictions avec la même netteté, dans ce même lan-
gage éloquent, nourri de fortes pensées et de l'amour intelligent de la liberté. Lui qu'on accuse d'avoir encensé la gloire militaire, parce qu'il n'a pas insulté les vaincus, parce que, devant l'étranger foulant le territoire de la patrie, il a relevé et défendu l'honneur national; lui à qui on reproche son prétendu chauvinisme, — mot commode avec lequel on ridiculise trop souvent le véritable patriotisme, la plus essentielle et la plus belle des vertus chez un peuple qui doit fonder la liberté, qui doit vivre par elle et pour elle — lui qu'on représente, malgré la vérité et le sens commun, malgré tous ses écrits et tentes ses paroles, comme partisan des conquêtes et de la politique de caserne, il a chanté en vers admirables la fraternité des peuples, il a donné, dès 1818, ce programme de la paix universelle dont l'idée a fait son chemin depuis, et qu'on voudrait aujourd'hui retourner contre lui. Seulement cette paix, il l'a fondée sur ses bases véritables: l'indépendance réelle de chaque peuple, le respect de leur individualité nationale et légitime, et non pas sur un mélange arbitraire et contre nature de toutes les races sous les mêmes lois, sous le même gouvernement, en dépit des mœurs et des leçons de l'histoire. Est-il partisan de la guerre celui qui a écrit :
« Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; » D'un globe étroit divisez mieux l'espace : » Chacun de vous aura place au soleil. » Tous attelés au cliar de la puissance, » Du vrai bonheur, vous quittez le chemin.
» Chez vos voisins vous portez l'incendie ; » L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés ;
300 BÉRAXGER.
» Et quand la terre est enfin refroidie, » Le soc languit sous des bras mutilés. » Près de la borne où chaque État commence, » Aucun épi n'est pur de sang humain.
Est-il ennemi de la liberté celui qui a écrit :
» Des potentats, dans vos cités en flammes, » Osent du bout de leur sceptre insolent » Marquer, compter et recompter les âmes » Que leur adjuge un triomphe sanglant. » Faibles troupeaux, vous passez sans défense, » D'un joug pesant sous un joug inhumain.
N'a-t-il pas compris les devoirs que nous avons à remplir et le but de nos efforts celui qui a écrit :
» Que Mars en vain n'arrête point sa course; » Fondez les lois dans vos pays souffrants...
Pouvait-il regretter l'Empire et en prêcher le retour celui qui disait encore :
» De votre sang ne livrez plus la source » Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. » Des astres faux conjurez l'influence ; » Effroi d'un jour, ils pâliront demain.
Et ce refrain n'est-il pas le refrain de l'avenir :
» Peupks, formez une sainte alliance » Et donnez-vous la main1. »
Qui donc a, mieux que lui, revendiqué les imprescriptibles droits de la pensée :
La liberté, nourrice du génie,
Voit les beaux-arts pleurant sur son cercueil ;
Qui va d'un joug subir l'ignominie
' La Sainte» Alliance des peuples.
A DE SON VERS D'AVANCE ÉTEINT l'ORGIEIL.
Réponds, Corneille, oserais-tu revivre ?
Et toi, Molière, admirable penseur ?
Non, dites-vous; ou que Dieu vous délivre Vous délivre au moins du Censeur.
Je laisse donc Thalie ou Melpomène, Pour la chanson, libre en dépit des rois. Sans le régir, j'agrandis son domaine ; D'autres un jour lui traceront des lois. Qu'en République on puisse y toujours vivre ; C'est un état qui n'est pas sans douceur. Pauvres Français, ah ! que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du Censeur * .
Qui a parlé avec plus d'enthousiasme et plus souvent de la liberté? — Elle se trouve nommée presque à chacun de ses vers :
Puis j'entrevois la liberté bannie ; Elle revient ; Despotes, ù genoux - !
Mo:, pauvre enfant, dans une coupe amère, En orphelin par le sort allaité, Je m'écriais : « Tenez-moi lieu de mère » Déesse de la liberté 3. »
On a prétendu 4 que Déranger aimait trop l'égalité pour aimer assez la liberté. — Qu'on ouvre ses Chansons, et l'on verra la liberté invoquée dans tous les couplets, revenant dans tous les refrains, comme une menace pour les oppresseurs et une promesse
« Le Censeur (1822).
2 Le Malade (1823).
3 La Déesse.
4 M. Emile Montégut (t. Il, 5e partie. Les Critiques hostiles).
pour les opprimés, tandis que l'égalité est à peine nommée une seule fois. *
Non, Béranger ne sacrifiait pas l'une à l'autre; il aimait ces deux sœurs inséparables, de même qu'il unissait dans son cœur la Patrie et la Révolulution , parce que pour lui la France c'était le Peuple-Messie prédestiné à l'affranchissement du monde *.
1 « En parlant de mes jeunes années, j'ai dit que mon patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-on que j'en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage; mais ils se trompaient d'époque. Lorsqu'une nation a pris l'initiative d'un principe, et surtout du principe démocratique, et qu'elle est dans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer qu'elle obtiendra la sympathie des hommes éclairés chez tous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les autres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont dominés par une aristocratie puissante. Pour de pareils ennemis tous les moyens sont bons.
» Malheur alors à cette nation, si elle voit s'éteindre l'amour qui lui est dû, et qui est sa plus grande force ! Il faut que ses fils se serrent autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a mission de faire triompher au profit des autres peuples. C'est quand ceux-ci auront conquis les mêmes droits qu'elle qu'on devra faire taire toutes les rivalités d'amour-propre et les antipathies que le sang nous a transmises. Quoi ! Français nous n'entretiendrions pas en nous, dans l'intérêt d'une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que les Anglais poussent jusqu'à l'insolence et la cruauté, pour des profits à faire sur le thé, l'indigo et le coton.
» Tachons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu... Ai-je besoin de rappeler que mon vieux patriotisme ne m'a jamais empêché de faire des vœux pour le respect des droits de l'humanité, et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux que la
Des nations aujourd'hui la première, France, ouvre-leur un plus large destin. Pour éveiller le monde à ta lumière, Dieu t'a dit : Brille, étoile du matin 4.
Non, Béranger n'a pas chanté l'Empire et la gloire militaire, le despotisme éclatant. Il a combattu la Restauration, défendu les droits du peuple contre la noblesse et le clergé, poursuivi de son opposition sans pitié la monarchie légitime. Au droit divin , il a opposé le droit révolutionnaire , à la Sainte-Alliance des rois, la Sainte-Alliance des peuples.
Chaque fois qu'il a parlé de l'Empereur, il a joint le blâme à l'éloge, la restriction à la louange. Dp la figure impériale, il s'est attaché à peindre le côté démocratique, mais sans oublier les inconvénients du régime et les fautes de l'homme. Chaque fois qu'il a parlé de l'avenir, il a nommé la liberté, et redemandé le drapeau tricolore avec le coq gaulois. Il n'a chanté aucun des parvenus de l'Empire, aucun de ses complices ; il les a désignés avec tristesse, les peignant prêts à flatter tous les tyrans, et le seul général qui soit nommé dans ses vers, c'est le général La Fayette :
Républicains, quel cortège s'avance?
— Un vieux guerrier débarque parmi nous.
— Vient-il d'un roi vous jurer l'alliance ?
— Il a des rois allumé le courroux.
conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution ? On m'a souvent entendu répéter, depuis 1830 : — « Quand on croise les baïonnettes, les idées ne passent plus. » [Ma Biographie.) 1 Les Quatre âges historiques.
— Est-il puissant ? — Seul il franchit les ondes.
— Qu'a-t-il donc fait? — Il a brisé des fers!... Gloire immortelle à l'homme des Deux-Mondes! Jours de triomphe éclairez l'univers * !
Ainsi il reste acquis de cette étude consciencieuse et impartiale de la politique de Béranger sous l'Empire et les deux Restaurations :
1° Que, pendant le règne de Napoléon, le chansonnier a critiqué autant qu'il était possible la guerre et ses excès ; que jamais il n'a ni acclamé l'Empereur victorieux, ni chanté la Grande Armée ;
2° Qu'en 1814, lorsqu'il fit appel au patriotisme populaire contre l'étranger, il parla de la France et de la paix promise à nos efforts, sans nommer Napoléon ;
3° Qu'après l'abdication de Fontainebleau, il espéra d'abord quelque bien, pour le pays, de la renaissance des libertés constitutionnelles, mais que, bientôt désillusionné, il commença immédiatement sa campagne de quinze ans contre les Bourbons ;
4° Qu'aux Cent-Jours, il n'éprouva aucun enthousiasme pour la résurrection inattendue de l'aigle ;' qu'il invoqua la liberté, et s'éleva contre l'esprit de conquête, dans le Traité de politique à l'usage de Lise;
5° Qu'à la seconde Restauration, il pleura pour la seconde fois sur les malheurs de la France, sans donner une larme à l'Empire, à l'Empereur;
6° Qu'alors seulement il évoqua les souvenirs glorieux de nos armées, pour réveiller le sentiment
1 La layette en Amérique.
national où devait se retremper le sentiment révolutionnaire ;
7° Qu'il en parla comme d'un passé grandiose à jamais fini, dont il fallait éviter le retour ;
8° Qu'il présenta Napoléon comme le soldat de la Révolution, et qu'il opposa son règne de fait, au règne de droit divin des Bourbons, afin de montrer « combien la gloire est roturière ; »
9" Qu'en chantant l'avenir, il s'abstint toujours soigneusement de rappeler le régime impérial, et s'efforçât de. ne présenter à l'esprit du peuple que l'idée démocratique et révolutionnaire ;
10° Qu'il exalta sans cesse la liberté; qu'il célébra la paix et l'alliance fraternelle des peuples , en frondant « les lointains exploits. »
En un mot, il a uniquement entretenu par ses refrains l'amour de la patrie et de la liberté, le sentiment démocratique et révolutionnaire. Si le nom de l'Empereur s'y trouve mêlé, il établit toujours une différence essentielle entre l'homme représentant l'égalité et le Gode civil, et le souverain représentant le despotisme et l'esprit militaire.
Béranger ne pouvait ni changer les événements, ni refaire l'histoire. Napoléon était tombé avec la France et la Révolution : dans son exil l'avaient suivi le drapeau tricolore et l'aigle , auxquels succédaient le drapeau blanc et les lis. Il eût été bien difficile qu'en redemandant les trois couleurs, le poëte ne parlât pas du dernier homme et du plus grand capitaine qui les avait illustrées ; quand on essayait de frapper la Révolution à travers Bonaparte, il eût été bien extraordinaire que le Tyrtée
national ne vantât pas quelque peu Bonaparte au profit de la Révolution.
La question était double, de 1815 -à 1830 : à côté de nos droits méconnus , de la société moderne menacée dans ses plus chères conquêtes, il y avait l'honneur national bafoué et la honte de deux invasions. Il fallait donc et défendre nos droits et rappeler à ces princes venus à la suite des Cosaques, qu'ils avaient fui vingt ans devant les armées victorieuses de la France; il fallait aussi relever le génie et le caractère de l'Empereur, coupable contre la liberté , sans doute , mais que la justice populaire n'avait point condamné, et qui se retirait vaincu seulement par l'Europe coalisée. Le canon ennemi l'avait renversé du trône , non pour rendre au peuple tous ses droits, mais pour lui ramener l'ancien régime, et replacer, debout aux Tuileries, la négation vivante du principe démocratique.
Aussi, loin de dire, avec le Moniteur du 18 juillet 1857 :
Nul n'a mieux donné à pressentir combien le réveil et le jour de la réparation pour ces deux gloires, la gloire de la France et celle du nom Napoléonien, étaient unies et comme solidaires, et ne faisaient naturellement qu'une même cause...
Il convient de dire: — Nul n'a mieux donné à pressentir, nul n'a proclamé plus nettement, plus constamment, que « la gloire de la France et celle du nom napoléonien, «un jour confondues devant la coalition' de l'Europe victorieuse, étaient en réalité distinctes, et faisaient « naturellement » deux causes.. — Nul n'a répété plus souvent : — Admirons le héros vaincu,
mais que ses fautes et sa fin nous servent de leçon ; que la France se réveille libre et fière, sans lui.
Ce qui a trompé même quelques bons esprits au sujet de la politique de Béranger, c'est que pas une de ses chansons, à cette époque, ni depuis, n'est à proprement parler jacobine; c'est que, La Fayette excepté, il ne nomme pas un des hommes de la République ; il ne semble pas connaître les Montagnards et les Girondins, les Constituants et les Conventionnels. Nous avons déjà dit quel sentiment avait empêché Béranger de réveiller ces souvenirs.
La Restauration les évoquait chaque jour; elle se servait du spectre rouge pour ramener à elle les citoyens paisibles, les amis de l'ordre et de la stabilité des institutions. — Le chansonnier suivit la tactique opposée. — Il s'appliqua à laisser dans l'oubli ces souvenirs glorieux mais sanglants, et plus dangereux qu'utiles ; il s'appliqua à ne nommer la Révolution que d'une façon générale, à la représenter comme v.ne immense revendication des droits de l'homme; il s'appliqua surtout à prouver qu'elle n'était pas nécessairement ennemie de l'organisation sociale et de la paix des rues , à l'identifier avec l'idée de liberté, et non avec l'idée de représailles et de colère.
Ce rôle était d'autant plus facile au chansonnier, qu'il n'aimait pas les hommes de 93 ', qu'il pensait
1 « Je suis anti-Robespiériste, disait-il encore au sujet de la Convention... Parlant de la Révolution, Béranger disait que les terroristes n'ont point été de grands hommes, mais de simples instruments nés des événements et tombant avec eux. Danton et Robespierre n'ont été que la hache du peuple, et le peuple en a souvent mal usé,
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déjà comme M. Michelet, qu'ils avaient été- la hache du peuple, et que le peuple seul avait fait la Révolution dont ils devinrent les serviteurs souvent .nuisibles et les premières victimes. Il ne les aimait pas, parce qu'il leur reprochait d'avoir compromis , par des violences inutiles , les principes immortels qu'ils défendaient; parce qu'il les accusait de la mort de la République et de l'épuisement de la nation; parce qu'il voyait en eux les promoteurs du despotisme impérial, qu'ils avaient rendu nécessaire peut-être, en tout cas facile, en accoutumant le peuple, sous les noms de Terreur et de Comité de salut public à une véritable dictature. — Toutes les dictatures ne se tiennentelles pas? Et après celle de Robespierre, celle de Bonaparte, ne devait-elle point paraître mille fois plus douce et cent fois plus glorieuse? — Ce qu'il reprochait encore à ces hommmes, c'est d'avoir compromis pour longtemps la forme républicaine, d'avoir rendu menaçant et même odieux ce beau nom de République, synonyme de fraternité civique. Que de fois nous lui avons entendu répéter à des jeunes gens qui voulaient faire devant lui l'apothéose des montagnards :
— Ne vous faites pas les avocats de ces instruments du peuple, de ces premiers représentants de la démocratie. Ils ont rendu la- République impossible en France, pour plus de cent ans. Ne réveillez pas ces souvenirs du jacobinisme passé. Ne vous com-
Pourquoi ? Parce qu'on avait trop attendu pour faire la Révolution.» (E. Noël, Souvenirs de Béranger.)
promettez pas, ne compromettez pas votre cause, en la mettant sous leur patronage. Sans nier leur patriotisme et leur énergique dévouement , n'oubliez pas que leurs noms servent d'épouvantails chaque fois qu'on veut nous refuser nos droits imprescriptibles , nos libertés légitimes. Travaillez comme eux pour l'avenir ; mais évitez leurs fautes. On réhabilitera un jour leur mémoire, si elle le mérite, mais le temps n'en est pas venu encore. Ce qui sera demain une suprême justice peut-être, aujourd'hui serait une grave imprudence.
Béranger avait-il tort? Et en 1848, tous les souvenirs, si mal à propos évoqués, de la première République, n'ont-ils pas produit l'effet que le chansonnier en redoutait? N'ont-ils pas donné ses meilleurs prétextes, son meilleur point d'appui «à la réaction , en excitant dans le pays entier une sorte de terreur rétrospective, qui paralysa les plus généreuses intentions des hommes les moins sanguinaires qu'on ait jamais vus dans l'histoire?
Béranger ne voulut donc pas les nommer pour les exalter, comprenant le danger de semblables apothéoses ; il ne voulut pas davantage les nommer pour les condamner et repousser toute solidarité avec eux , comprenant aussi qu'ils appartenaient à la Révolution, et qu'agir ainsi c'eût été la renier dans une de ses manifestations, venir indirectement à l'appui de ses éternels adversaires. — Il ne demandait sur les hommes de 93 que le silence. — A ce silence intelligent, à cette abstention sensée • il dut de rester
1 De noms affreux, cette époque est remplie;
Mais jeune alors, je n'ai rien pu juger :
dans le vaste domaine des principes vivants et féconds. Il chanta, il défendit, il prêcha la Révolution, en dehors de ses formes transitoires. Il ne fut ni Jacobin, ni Girondin; il ne data ni de 89, ni de 92; il ne se rangea ni sous le drapeau de Robespierre, ni sous le drapeau de Danton ou de Camille Desmoulins : il fut simplement l'homme de la démocratie, du peuple et de la patrie, et tant que Ja démocratie luttera, tant que le peuple revendiquera des droits, tant que la patrie réclamera notre dévouement, les chansons de Béranger seront actuelles, alors même — ce qui est à désirer — que toutes les anciennes traditions de la Convention auraient disparu du programme révolutionnaire, alors même que ce programme ne contiendrait plus qu'un seul moh: Liberté.