‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 35 sur 39 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

« Connu par ses bienfaits, sa bonté fait sa gloire... » (Voltaire.)

« Le caractère entre pour beancouu

dans le talent, o {Lettre inédile de Béranger, 1842.)

Il y a d'aussi grands et de plus grands poètes que Béranger, il y a des moralistes aussi hardis et plus hardis,* des philosophes dont les intentions sont aussi pures, des croyants comme lui en dehors de toutes les sectes, des citoyens qui aiment autant que lui leur patrie, des politiques qui veulent avec la même ardeur l'affranchissement du peuple et le triomphe de la démocratie par la liberté ; mais chez Béranger, il y avait un homme Lien supérieur au poëte, au moraliste, au philosophe, au croyant, au politique , et cet homme , c'était Béranger luimême.

En effet, de tous les écrivains, de tous les puissants esprits de notre siècle, il est peut-être le seul qui il. 20

gagnât à être vu de près, à être connu dans l'intimité. Cette belle figure populaire, presque devenue légendaire, que la foule entourait de son admiration et, ce qui vaut mieux, de son amour, se montrait encore plus belle, quand, à travers l'homme de la popularité et de la légende, on parvenait jusqu'à l'homme de la réalité, quand, derrière l'homme public, on pouvait contempler l'homme privé.

Tout ce que nous avons signalé de remarquable et d'exceptionnel chez le penseur, le philosophe et le démocrate, se retrouvait plus condensé et plus intense dans le cœur de ce chansonnier. Son génie ne fut que le rayonnement de cette force intime, que la mise en œuvre de plusieurs vertus personnelles, dontla théorie remplitles livres etles bouches, dont la pratique s'unit bien rarement à la supériorité de l'intelligence, aux dons de la poésie.

Chez presque tous les hommes, il y a scission profonde entre la pensée et l'action, entre le rêve et la vie. Chez la plupart le génie est une sorte de maladie, le talent un suprême effort de toutes les puissances morales et intellectuelles de l'individu. Être éminemment faible et incomplet, l'homme se porte tout entier sur un seul point, et ce n'est, le plus souvent, qu'au prix de ce déplacement d'activité qu'il atteint à une certaine grandeur exclusive. Souvent aussi, doué de la faculté de concevoir, il se montre à nous privé de l'énergie du caractère : l'imagination, coursier que la volonté doit toujours guider et tenir en bride, désarçonne son incommode cavalier et sYlance, désormais sans frein, à travers les champs de la fantaisie. De là tant d'œuvres éclatantes où

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manque le sens commun. Rousseau a été le type le plus parfait de ce que nous appellerons le génie à l'état de maladie : il a révélé mieux que personne quel abîme sépare le monde du rêve du monde de la vie réelle. Bien d'autres avant lui, du reste, et bien d'autres depuis, nous avaient et nous ont offert le même spectacle, et l'on est habitué, lorsqu'on étudie, l'histoire en main, tant de poètes illustres et de sublimes philosophes, à voir l'homme se traîner misérablement, tandis que l'artiste ou le penseur plane à des hauteurs immaculées. De là ce préjugé populaire que le désordre est le corollaire du génie; de là cette opinion que le caractère et la volonté paient les frais de cette sorte de luxe intellectuel auquel nous devons mille chefsd'œuvre.

A ne jeter les yeux qu'autour de nous, à ne considérer que les hommes que nous avons connus, cette théorie semblerait presque absolument démontrée. Qui ne sait quelle incurable faiblesse se joignait, chez Benjamin Constant, aux plus nobles aspirations et au talent oratoire le plus remarquable? — Qui ne sait combien l'auteur du Génie du christianisme, de René et <¥Atala, était profondément égoïste et personnel, rempli du désespoir d'un orgueil immense et maladif? — Qui ne sait que La Mennais, ce génie tourmenté, plein des intentions les plus droites et prêt à tous les sacrifices pour la défense de ce qu'il croyait la vérité, était pourtant dans l'intimité une sorte d'enfant absorbé par ses rêves, dixTicile à vivre, et dépourvu du sens pratique de l'existence? — Qui n'a vu combien, chez M. de Lamar-

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tme, le poète magique et l'orateur admirable l'emportaient sur l'homme de tous les jours? Qui n'a vu combien à cet esprit élevé, malgré toutes ses lacunes et toutes ses défaillances, il eût été plus facile d'accepter la mort d'un héros, dans un moment d'enthousiasme lyrique, que de garder quelques années cette fière attitude et cette résignation digne qui sont la consécration et le couronnement de toute une vie? — Faut-il rappeler Gœthe, cette intelligence puissante et ce cœur glacé, ce chercheur avide d'idées, ce peintre habile de sentiments, qui n'eut jamais une idée généreuse, ni un sentiment tendre ; ce poëte, ce romancier, ce philosophe, qui n'aima jamais que lui, •et dont l'orgueil sera toujours plus grand, l'égoïsme plus profond, que son génie n'a été éclatant et universel ' ? — Faut-il citer Alfred de Musset, à qui nous devons de si beaux vers et de si tristes exemples? — Faut-il?... Mais arrêtons- nous. Que nos lecteurs regardent autour d'eux, et ils sauront bien nommer d'eux-mêmes tous ces hommes, critiques, journalistes, politiques, orateurs, dont le caractère est si malheureusement inférieur au talent. De ce côté, Béranger fut une très-réelle exception, et il mérite qu'on le classe à côté de Molière et de Cervantes, tous deux créateurs d'immortels chefs-d'œuvre, tous deux à la hauteur de leur propre génie, par cette valeur intime qui résulte d'un ensemble heureux et de la balance exacte de nobles facultés.

' Il va sans dire que nous parlons ici du Gœthe de la légende allemande, que nous le jugeons d'après sa réputation d'outre-Rhin, et que nous réservons notre jugement personnel sur la qualité et ia valeur de ce génie.

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Béranger était bon, il l'était au suprême degré, mais sa bonté n'avait rien de commun avec cette bonté instinctive et banale qui n'est qu'une sorte de relâchement des ressorts de la volonté, une paresse d'esprit, un laisser-aller commode, un mélange d'égoïsme et de bienveillance, le résultat d'un tempérament non bib'eux et d'un bon estomac joints à une grande indifférence pour le bien et pour le mal. La bonté de Béranger avait, au contraire, quelque chose de trèsréfléchi, et en même temps de très-naturel. Il était né bon, en effet, comme il était né poète ; et il travailla sa bonté, comme il travaillait sa poésie. L'instinct ne le dominait jamais, ni l'inspiration ; tout en y puisant la force et l'élan, il les maîtrisait. Avec sa conception du devoir et de la morale telle que nous l'avons exposée, Béranger rie pouvait pas suivre tranquillement la pente de sa nature. Dominé par cette idée que nous naissons les uns pour les autres, que nous devons leur être utile et penser exclusivement h eux ', Béranger ne se croyait pas le droit de

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