LE CHAPELET DU BONHOMME
« Sur le chapelet de tes peines, Bonhomme, point de larmes vaines.
— N'ai -je point sujet de pleurer 1 Las! mon ami vient d'expirer.
— Tu vois là-bas une chaumière :
Cours rite en chasser la famine ; Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin. »
Bientôt après, plainte nouvelle.
— « Bonhomme où ta blessure est-elle V
— Las l il me faut encor pleurer :
chercher dans la poésie un simple délassement de l'esprit, et de s'abandonner passif à l'inspiration, iille capricieuse de la fantaisie. Il se dit qu'ayant une faculté spéciale, cette faculté lui imposait des devoirs spéciaux aussi et plus exigeants; qu'il devait l'employer au profit de tous, et la faire servir àl'utilité générale. Ainsi doué, dans sa jeunesse, d'une inspiration abondante et facile, il se voua au travail
Mon vieux père vient d'expirer.
— Cours ! Dans ce bois on tente un crime : Arrache aux brigands leur victime;
Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin. »
Bientôt après, peine plus grande.
— « Bonhomme, les maux vont par handc.
— Las! J'ai bien sujet de pleurer :
Ma compagne vient d'expirer.
— Vois4u le feu prendre au village?
Cours l'éteindre par ton courage ;
Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin. »
Bientôt après, douleur extrême.
— « Bonhomme, on rejoint ce qu'on aime.
— Laissez-moi, laissez-moi pleurer :
Las ! Ma fille vient d'expirer.
Cours au fleuve : un enfant s'y noie.
D'une mère sauve la joie ;
Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin. »
Plus tard enfin, douleur inerte.
— « Bonhomme, est-ce quelque autre perle ?
— Je suis vieux et n'ai qu'à pleurer : Las ! Je sens ma force expirer.
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difficile, et s'interdit d'être abondant. Ce qu'il cherchait ce n'était pas une satisfaction pour lui : il voulait, non pas éblouir et briller, écouter ces mille voix confuses, riantes ou mélancoliques, qui conversent dans le cœur du poëte, mais répandre une certaine quantité d'idées justes et fécondes1.
Il élagua ainsi de sa poésie tout ce qui n'était qu'images, draperies flottantes, nuages aux mille couleurs ; il la restreignit, la condensa, lui défendit les digressions, les longues rêveries, même la contemplation platonique de la nature et les élans nombreux vers l'idéal. S'adressant au peuple qui n'est point rêveur, ni raffiné, et qui n'a pas le loisir nécessaire pour déguster lentement les banquets à trois services, il fut court et concis, préféra la clarté à la sublimité, et composa des morceaux substantiels , contenant sous un faible volume une grande quantité de principes nutritifs. Il fit des chan-
— Va réchauffer une mésange Qui meurt de froid devant ta grange; Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin. »
Le bonhomme enfin de sourire,
Et son oracle de lui dire :
« Heureux qui m'a pour conducteur.
Je suis l'ange consolateur :
C'est la charité qu'on me nomme.
Va donc prêcher ma loi, bonhomme.
Pour qu'il ne reste plus un grain
Au noir chapelet du chagrin. »
(Dernières chansons, de 1847 à 1851.)
1 « J'ai dit souvent que je ne travaillais que quand je n'avais rien de mieux a l'aire. » (Lettre inédite de Bérantjer.)
sons, mais il condamna chaque vers à dire quelque chose, et se priva, non sans courage, — car il était poëte et il eût aimé les brillantes variations, — de tout développement inutile, de toute molle et gracieuse rêverie.
Comme il le disait lui-même, il mit « la poésie en dessous. »
Son procédé de composition à cet égard est fort remarquable et tout à fait personnel. Pour chaque chanson , il cherchait d'abord une idée circonscrite et bien définie ; puis, il dressait lentement son plan général ; puis, il faisait le plan de chaque couplet ; puis, dans chaque couplet, il disposait une ou plusieurs idées secondaires, d'après un ordre longuement calculé; puis, il cherchait le rhythme le plus convenable et l'air le mieux approprié; puis, il composait le refrain, ce trait aigu qui devait revenir à temps égaux et enfoncer l'idée dans le cerveau du lecteur. — Alors, disait-il, je regardais ma chanson comme faite : je n'avais plus qu'à écrire les vers. — Le penseur, le moraliste, le philosophe, le politique avaient terminé leur besogne. Le poëte et l'artiste pouvaient commencer leur travail, et se livrer à l'inspiration, sans craindre désormais qu'elle envahît ou débordât l'idée. Les difficultés étaient devenues immenses, et l'imagination aux prises avec la réalité se débattait, protestait : qu'importe? — Béranger ne voulait pas se livrer à ses caprices, à ses joies : il voulait parler à tous, il voulait être entendu de tous.
Sans doute la popularité l'a récompensé de ces efforts, de ce dévouement, mais cela était trop
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juste, et cela prouve seulement que Béranger avait trouvé la voie nouvelle de l'art, qui ne doit, plus être un luxe aujourd'hui, un mets délicat offert aux délicats. Il doit devenir le levier puissant de l'idée, et comme une sorte d'enseignement plus élevé de la nation, dans une société fondée sur la démocratie, et qui a un intérêt puissant à rendre meilleure et plus pure cette matière de la démocratie qu'on appelle le peuple. Certes, il avait droit de jouir de la popularité, ce poète, ce citoyen, qui ne l'avait acquise par aucun mauvais moyen, par aucun sacrifice honteux, qui l'avait méritée par sa préoccupation constante d'être utile aux classes pauvres et dédaignées, aux ignorants, aux faibles, aux opprimés.
Béranger était bon, de même qu'il était poëte, naturellement et d'instinct, et Béranger. nous le répétons, exerça sur sa bonté la même surveillance qu'il avait exercée sur sa poésie. L'enthousiasme, comme l'a fort bien dit M. de Lamartine, ne le dominait pas, il dominait son enthousiasme. Il voulut, encore une fois, que sa bonté se transformât en une vertu active et réelle. Il fallait donc qu'elle fût raisonnée, qu'il cherchât la manière de la rendre le plus efficace possible, qu'il évitât d'en faire une duperie sans résultat pour lui et pour les autres. Il fallait lui ôter ce caractère intermittent et capricieux qui dénonce la bonté instinctive, non épurée par la réflexion, non dirigée par la volonté! A ses yeux, accomplir le bien * étant un de-
1 « J'ai fait un peu (le bien, c'est mon plus bel ouvrage, » a * l i t de lui-même Voltaire. Ce beau vers s'applique admirablement
voir civique, il considéra ce devoir comme la première et la plus importante occupation de chaque jour. Beaucoup de gens sont obligeants et serviables, quand vous êtes auprès d'eux, et que leur obligeance ne coûte rien à leur paresse ou à leur ambition, surtout quand ils espèrent, par quelques petits services rendus, se créer une clientèle d'obligés qui s'acquitteront en louanges dans le public. Ceux-là, ainsi que les dévots, ont leurs pauvres, c'est-à-dire leurs protégés. On n'obtient leur aide qu'à la condition d'appartenir à telle coterie littéraire, ou à tel parti politique ; on obtenait laide de Béranger dès qu'on était malheureux : où le besoin commençait pour vous, pour Béranger commençait l'obligation de vous secourir. Étiez-vous misérable? Béranger ne savait plus quels étaient votre religion, ni votre nationalité, ni même votre passé.
Mais au prix d'un peu d'argent prêté, ou d'une lettre de recommandation, il ne se croyait pas quitte envers vous. Il voulait avant tout vous sauver du découragement ; aussi faisait-il de vous un ami ; il vous recevait à sa table, dans son intimité, vous relevait à vos propres yeux, en se mettant sur un pied d'égalité avec vous, en imposant à tous ceux qui venaient courtiser sa popularité le respect de votre malheur, dont il donnait le premier exemple. Il vous prodiguait ses conseils et sa gaîté : il était heureux, lorsqu'enfin le rire s'épanouissait sur vos lèvres, lorsque la joie éclatait
à Béranger, qui aurait pu dire avec une légère variante : « J'ai fait beaucoup de bien, c'est mon plus bel ouvrage. »
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dans vos regards, sachant Lien qu'un homme- consolé est plus fort, qu'un homme plus fort est à moitié sauvé !
La gaîté i fut le caractère admirable de la bonté de Béranger, sa plus belle et sa plus touchante vertu, car
• Je lui dus, vaille qui vaille.
Ces chants que le prisonnier A tant redits sur sa paille Et le pauvre en son grenier.
La folle, franchissant l'onde, Brave et railleuse à Paris, Allait rendre à nos proscrits L'espérance au bout du monde.
Au logis ramenez-la, Vous tous qu'elle consola.
« Cessez à de folles têtes
» D'inspirer vos désespoirs,
» Disait-elle aux grand poètes :
» Le génie a ses devoirs.
» Qu'il brille au vaisseau qui sombre
» Comme un phare bienfaisant.
:> Je ne suis qu'un ver luisant,
» Mais je rends la nuit moins sombre. »
Au logis ramenez-la,
Vous tous qu'elle consola.
Du luxe elle avait la haine, Philosophait même un peu, En petit cercle et sans gêne S'ébattait, au coin du feu.
Que son rire avait de charmes 1 J'en pleurais épanoui, Le rire est évanoui; Il n'est resté que les larmes!
Au logis ramenez -là, Vous tous qu'elle consola,
(Ma gaieté. Grande édition en 2 vol. in-8° de 1847.)
bêb \m;i:r.
il n'était pas yai naturellement. Il s'était imposé de le devenir, disant que c'est un trésor qu'on porte avec soi en tout lieu, qu'on peut partager avec chacun, et qui ne s'épuise jamais. Nous ne connaissons pas d'homme qui se soit fait, comme lui, de cette grâce de l'esprit une théorie et un devoir, qui ait pensé assez continuellement à ses semblables pour leur sacrifier ses tristesses et ses mélancolies, pour leur cacher toujours ses propres découragements et ses douleurs intimes. Mais si Béranger se vouait volontairement à la gaîté, du moment où cette gaîté n'était pas tant à lui qu'aux autres ; du moment où. il en espérait un bénéfice réel pour eux, il fallait l'approprier à ce rôle bienfaisant, lui ôterce quelque chose de bruyant qui effarouche la douleur, et de trop insouciant qui blesse l'infortune; il fallait que cette gaîté fut douce aux malheureux, consolatrice, et qu'elle évitât avec soin de détonner au milieu des larmes qu'elle devait sécher '.
Béranger se fit de ces nécessités, de ces devoirs délicats, une étude constante, et, en aucun instant, son rire ne parut égoïste, ni provoquant. A ce parti, il voyait un autre avantage : il évitait l'emphase trop naturelle aux donneurs de conseils, et la gaîté le ramenait par une voie directe à la simplicité. Il pouvait ainsi mêler une pointe de raillerie à ses meilleures actions; châtier chez l'homme même
1 Depuis lors ma gaité, d'inégale et bruyante, devint calme, soutenue, et ne m'abandonna plus que quelquefois dans le monde, mais toujours pour venir m'attendre dans ma retraite, ou auprès de mes omis qu'elle consola souvent, ce qui m'a permis de dire qu'elle n'offensait pas la tristesse. » (If a Biographie.}
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qu'il obligeait la vanité et les prétentions, enfin s'éviter personnellement l'air gourmé d'un bienfaiteur de l'humanité. Il pouvait de la sorte, en fermant la plaie, se moquer de l'imprudent, et poursuivre de ses traits satiriques les vices du caractère jusque chez le malheureux dontilse faisaitla providence visible1. Ce mélange de bon sens et de bonté, de finesse et de dévouement, a trompé quelques critiques contemporains. Parce qu'il n'était pas niais, parce que sa bonté, au lieu de rester un premier mouvement irréfléchi, était devenue une sorte d'art, on a prétendu qu'il était un faux bonhomme et un habile, aux calculs profonds et continuels. — Que de gens, hélas! croient que la bonté est une sottise, et que la suprême intelligence est ennemie de la sensibilité du cœur. Tant d'exemples nous ont montré l'esprit égoïste et le génie sans entrailles, que nous en sommes venus à croire que l'esprit et la bienveillance pour les hommes sont des antinomies, que la supériorité du talent conduit nécessairement à l'indifférence et au mépris de nos semblables. Gela s'est vu souvent. Souvent l'homme enivré du spectacle de sa propre
1 Elle exaltait la jeunesse,
Les cœur chauds, les doux penchants, Ne comptait dans notre espèce Que des fous, pas de méchants.
En dépit des sots rigides, Qu'elle dépouilla de fois La raison de ses airs froids, La sagesse de ses rides!
Au logis ramenez-la, Vous tous qu'elle console.
{Ma gaieté.) II. 21
puissance s'est cru eu dehors et au-dessus de l'humanité ; souvent, à force de poursuivre l'idée et de vivre avec elle, il s'est désintéressé des choses et des faits, mais cette ivresse de l'orgueil, loin d'être la consécration du génie, en est recueil. Les hommes véritablement grands, véritablement puissants ne sont pas ceux qui s'isolent de la foule : ce sont ceux qui s'identifient avec elle, ceux qui, la dominant, se dominent eux-mêmes, ceux qui, se sentant plus forts, se croient plus de devoirs. La grandeur vraie réside dans l'équilibre, et non dans le développement monstrueux d'une faculté aux dépens de toutes les autres. Les richesses du cœur ne nuisent pas aux richesses de l'intelligence. Pour soulever l'univers, Archimède demandait un levier et un point d'appui. Le levier, c'est l'intelligence, le point d'appui la conscience. Ceux qui sacrifient la seconde à la première sont des phénomènes .intéressants ou de grands artistes peut-être : ce ne sont ni des hommes complets, ni des citoyens. Ils étonnent le monde, ils peuvent le charmer, ils ne le sauvent pas. Brillantes victimes d'un faux calcul et d'une stérile vanité, ils ne connaissent pas le bonheur, car le bonheur naît de l'union et de l'égale satisfaction des multiples facultés de l'être moral. Celles qui s'atrophient, celles qui dépérissent, jettent en nous-mêmes un malaise profond, et leur agonie mêle à tous nos triomphes un râle douloureux, une suprême convulsion.
A côté de la bonté et de la finesse, il faut relever, chez Béranger, le bon sens, et ne pas oublier qu'à l'amour des hommes, il joignit un amour profond de l'indépendance. S'il leur prodigua son temps, sa
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gaîté, son infatigable sympathie, son actif dévouement, il voulut se réserver une partie de lui-même, et choisir les moyens par lesquels il lui convenait de leur être utile. Grâce à une fierté bien rare de nos jours, de même qu'il avait évité autant qu'il avait pu de faire un métier de la poésie, et d'attendre son pain de chaque jour du couplet dont il limait les vers, dont il calculait la portée morale ou philosophique, — pensant que la nécessité du succès ne vous laisse pas toujours le choix de la route pour l'atteindre, — Béranger s'imposa de ne jamais être l'esclave de sa réputation, l'homme-lige de sa popularité. A son pays, à ses convictions, il rêvait de donner tout son talent et toutes ses préoccupations ; il consentait même à lui faire le sacrifice de quelques-uns de ces rêves d'ambition et de fortune qui sont dans le cœur de tous les hommes, mais il se refusait à donner sa vie intime, à sacrifier l'intégrité de son caractère.
Après leur génie, nous dit-il, ce que j'ai le plus envié aux grands écrivains du siècle de Louis XI V, c'est l'espèce d'obscurité dont a pu s'envelopper leur modeste existence : ne faisant pas du bruit de leur nom un besoin de chaque instant, ils savaient vivre dans le silence qui chez nous succède si vite aux applaudissements... La vie de plusieurs de ces grands hommes fut tellement obscure, qu'à peine a-t-il été possible de leur composer des notices historiques de plus de vingt lignes, au grand déplaisir des marchands de biographie.
Cette manière de voir, qu'on n'en fasse pas honneur à la philosophie : je ne la dois qu'à l'amour de l'indépendance. Elle fera comprendre qu'il y a eu du bonheur pour moi à cesser, depuis 1833, d'occuper de moi le public. A ce sujet, et sous le rapport politique, quelques personnes m'ont blâmé, attaqué
même; j'ai entendu traiter mon silence de félonie. Je ne sais .-i des gens qui n'avaient pu se faire acheter n'ont pas été jusqu'à dire que je m'étais vendu. A de si plaisantes accusations j'aurais rougi de répondre '.
Béranger aurait pu ajouter, lui qui l'avait si bien senti :
— En se donnant ainsi tout entier, on n'est plus le serviteur dévoué du public, on est son valet. on est sa chose ; on lui appartient trop pour s'appartenir encore à soi-même, et Y écrivain perd en puissance tout ce que l'homme, oublieux du premier des devoirs envers soi-même, a perdu en dignité.
Aussi le chansonnier fut-il inébranlable chaque ibis que sa popularité sembla exiger de lui certains actes qui répugnaient à scn caractère, et chaque fois, il montra, par sa résolution, que s'il aimait à servir le peuple, à le défendre, à le chanter, il ne lui reconnaissait pas le droit d'imposer au poète une ligne de conduite. Cette fierté a beaucoup choqué certains critiques, elle a même étonné le public peu habitué à ces dévouements dignes et réservés. Mais ces hésitations du monde lettré et ces susceptibilités du public prouvent surtout combien l'exemple était utile et la leçon nécessaire.
D'autres considérations poussèrent Béranger à refuser les honneurs et les positions officielles, à se retirer de bonne heure de la lice. Nul — M. Sainte- Beuve l'a dit — ne savait mieux que le chansonnier ce qu'il pouvait porter et ce qui dépassait ses forces. Or, en France, on a la manie, lorsqu'un homme se distingue par quelque heureuse faculté, de le
1 Dernières chansons, Préface.
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croire propre à tout et capable des efforts les plus divers. — Êtes-vous poëte ? on voudra faire de vous un homme politique, un ministre, un administrateur, un orateur '.
La vanité aurait pu conduire Béranger à de semblables illusions, si le bon sens ne l'avait arrêté toujours sur cette pente dangereuse. Nous ne parlons ici que de cette raison, puisque précédemment, en réfutant les adversaires du chansonnier, nous avons exposé les autres raisons morales qui expliquent et justifient son abstention après 1830 comme après 1848. Il voulut également se retirer de la publicité avant que l'âge et la fatigue lui fissent sentir trop cruellement la nécessité du silence2. Il craignait d'imiter certains acteurs vieillis que la passion du théâtre ramène, impuissants et ridicules, sur les planches où ils avaient brillé du plus vif éclat, se disant qu'à donner ainsi en spectacle sa propre décadence, ce n'est pas seulement le présent que l'on compromet, mais les succès d'hier et l'influence
1 Cela est aussi sensé que si l'on demandait à un homme d'État d'écrire des chansons.
* En tout il agit de même : en poésie, en politique, en amour.' — Ainsi, dès l'âge de cinquante ans, il renonça brusquement au commerce des femmes, s' empressant d'abdiquer dans la plénitude de sa gloire et de ses forces, longtemps avant l'heure où l'on aurait pu lui dire :
Ah ! que lus vieux
Sont ennuyeuxl Ils s'en vont sans payer leurs dettes.
Ah! que les vieux
Sont ennuyeuxl Ne rien faire est ce qu'ils font mieux.
{Le Septuagénaire. — Dernières chansons.)
du nom. Or, nous dit Béranger : — « L'esprit le plus fécond n'a qu'un certain nombre de formes à appliquer à la pensée, qui est l'étoffe de tout le monde. Les miennes étaient épuisées, ou peu s'en fallait ; à de plus jeunes de tenter l'aventure. »
Voilà pourquoi, il se tut à l'apogée de sa gloire.
C'était son droit, c'était son devoir. Son nom représentait la démocratie : il lui devait de le conserver intact ; son talent, c'était le Lien du peuple : il lui devait de ne pas le montrer amoindri.
Ce fut du bon sens, nous le répétons, et ce fut du courage, ce fut un bel exemple et ce fut une grande leçon. — Plaignons ceux qui ne virent dans cette sagesse que les calculs honteux ou mesquins d'une puérile vanité.
Le génie est presque un accident, le talent est un don, le caractère seul est un mérite personnel, une vertu véritable. Qu'on nie le génie de Béranger, qu'on discute même son talent, nous y consentons volontiers : ses écrits sont là; ils y seront encore que depuis longtemps la terre et l'oubli auront recouvert ceux qu'entraînent les haines de parti ou à qui manque le sens littéraire. Le caractère appartient à une autre juridiction, il relève de la' conscience, et, s'il est permis d'avoir l'oreille inhabile à saisir la beauté d'un vers, l'esprit fermé aux plus nobles spéculations de l'intelligence, on devient coupable alors qu'on n'est pas frappé du spectacle d'une belle vie conduite avec modération, alors qu'on n'admire pas la fermeté de la volonté unie à la plus exquise sensibilité du cœur.
Notre siècle, malheureusement, a produit un
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plus grand nombre de héros que d'hommes de bien. Nous n'en voulons accuser que les événements : si quelques hommes valent moins que leurs actions, presque tous valent mieux qu'ils ne se montrent. .Le dix-neuvième siècle, pendant soixante ans, n'a guère été qu'un vaste champ de bataille, où les vainqueurs de la veille étaient les vaincus du lendemain. Dieu sait que les deux choses du monde les plus" difficiles à supporter sont la victoire et la défaite ! Ce qu'il est resté de convictions sur le terrain serait impossible à compter. Que de défaillances! que d'apostasies!
Lorsque l'histoire fera le bilan des pertes que nous ont coûtées soixante ans de luttes, elle pleurera sans doute sur les morts qui, souvent, ont jonché le pavé de nos rues, mais elle constatera, avec une plus vive douleur, que le grand blessé de notre époque tourmentée fut la conscience .humaine. Elle constatera qu'à la suite de bouleversements oiiccessifs, où chaque opinion trouvait tour à tour sa consécration momentanée, le succès devint une religion ; que les idées de devoir et de justice s'effacèrent sensiblement des âmes, que les faits accomplis' devinrent un droit, en dehors de toute autre considération, et que les mêmes hommes purent servir, servir entendons-nous bien, et non pas défendre, ce qui est fort différent, vingt pouvoirs ennemis, sans révolter, ni même étonner le sentiment public. Elle constatera encore que les principes, trop lourd bagage pour des soldats impatients de vaincre à tout prix, furent mis de côté, que la nation se divisa en partis, et qu'au milieu de ces luttes prolongées, les
personnalités se développant outre mesure, l'idée de patrie, l'amour désintéressé du pays devinrent de simples mots de ralliement dépourvus de sens pour ceux qui les criaient le plus haut.
Cet état moral explique, sans le justifier, le sens de l'opinion qui a voulu mettre en doute les vertus de Béranger. Dans une époque féconde en talents, stérile en caractères, Béranger fut avant tout .un caractère. Il eut des vertus, nous répétons le mot, à un moment où l'on n'avait guère que des passions et des haines, des enthousiasmes et des ambitions. Il fut un citoyen, il aima la France, quand presque tous n'étaient que les instruments d'un parti, et n'aimaient que leurs idées personnelles. Jamais il ne crut, la patrie sauvée, parce que tels ou tels de ses amis possédaient un portefeuille; tout en applaudissant à leurs efforts, tout en respectant leurs bonnes intentions, tout en admirant leur talent, il comprit qu'efforts, bonnes intentions, talent ne suffisent pas toujours à la difficile tâche de guider au but une société qui se transforme.
Nature vraiment antique à quelques égards, Béranger resta l'homme de ses principes : ce qu'il avait chanté, il le pratiqua, et, par un heureux accord bien rare dans l'histoire, son tempérament, ses goûts se prêtèrent merveilleusement à l'accomplissement de certains devoirs qu'il aimait d'instinct, dont sa raison plus tard lui fit une religion.
Ne pouvant supprimer le témoignage d'une vie ouverte cà tous, où les contemporains illustres, où
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quelques-uns des plus obscurs ont pu tour à tour pénétrer, les ennemis de Béranger, ont accusé cette vie d'hypocrisie.
Que ressort-il pourtant de vos actes d'accusation et de vos plaidoyers? — que sa vie fut la satire de votre vie à vous ; — qu'il est désagréable de voir un homme qui ne scinde pas son existence en doux parts, l'une toute sublime. pour la postérité, l'autre plus douce consacrée à satisfaire les mille petites passions, les mille petits vices que sa plume châtie; — que sa pauvreté volontaire se dressait comme un remords au chevet de votre lit, où vous supputiez les bénéfices probables de quelque grand dévouement ; — qu'il est d'un mauvais exemple d'enseigner au monde qu'on peut être à la fois un grand homme et un honnête homme ; —que le désordre n'est pas absolument le corollaire du génie , que la politique ne tue pas forcément le sens moral, qu'il est possible d'aimer à la fois ses opinions personnelles et son pays, d'être un grand citoyen sans devenir ministre ou membre de l'Académie.
Ah! s'il avait chanté les gueux, en s'enrichissant; si, parmi les gloires nationales, il avait choisi telles ou telles gloires bien vues de tel ou tel parti ; s'il avait maudit la France de temps en temps, suivant que ceux qui la gouvernaient partageaient ou repoussaient les idées du chansonnier, il aurait ses partisans et ses ennemis, mais il serait accepté et compris de tout le monde.
Il chérit la Franco, il voulut son bonheur et sa grandeur, il ne fut l'homme d'aucun parti : voilà son tort à vos yeux, voilà ce qui sera sa force aux
yeux de l'avenir. Certes, Béranger était né simple, modeste, bon, généreux ; mais les vertus les plus naturelles ne tardent pas à s'amoindrir, si on ne les surveille avec soin, si on ne tend sans cesse à les développer. Cet effort continuel vers le mieux, cette surveillance intime et persévérante de soi-même, si vous l'appelez hypocrisie, Bérartger fut un profond hypocrite, car cet effort, nous l'avons démontré, fut le grand effort de sa vie entière, car cette surveillance, il l'exerça jusqu'à la fin de sa longue existence. Quand on lui proposait des honneurs, son premier mouvement était peut-être de les repousser : son second mouvement eût été sans doute de les accepter, car effectivement l'orgueil et l'ambition sommeillent dans le cœur de tout homme. C'est alors que sa volonté intervenant, servie par un rare bon sens, lui donnait l'énergie de ne jamais se démentir, et d'offrir en exemple une conduite logique, droite, inébranlable.
Le peuple ne s'y trompa jamais. Il adopta Béranger, il lui donna cette popularité tant invectivée et tant rechercbée, qui créa, parmi les sectaires et les gens de lettres, une si violente animosité contre celui qui ne fut d'aucune secte, ni d'aucune académie, qui pensa qu'il vaut mieux être le chantre du pays entier, que le barde décoré, le troubadour d'une coterie.
Le public a maintenant sous les yeux les pièces du procès : qu'il prononce. Nous avons parlé suivant notre conscience, sans préoccupation de parti, sans
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arrière-pensée d'opposition commode à l'abri derrière un nom populaire, mais sans crainte aussi, jugeant que nous n'avions le choix qu'entre deux déterminations : tout dire ou nous taire.
Nous avons voulu restituer à Béranger sa physionomie réelle, si étrangement défigurée depuis quelques années ; nous avons pensé que l'histoire et la justice demandaient, non pas une réhabilitation du chansonnier, mais l'analyse exacte de ses opi- - nions et de ses croyances, et nous avons exposé ces opinions, ces croyances, connue nous l'eussions fait devant un tribunal, après avoir juré de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.
Depuis la mort de Béranger, de nouvelles générations sont entrées dans la vie active : celles-là n'ont point de fautes à racheter dans le passé. Innocentes d'hier, nullement responsables d'aujourd'hui, demain leur appartient. En naissant à la pensée, elles trouvent tout d'abord devant elles un grand mot : Liberté, et ce mot, sans en connaître bien la portée, elles l'aiment déjà, et le balbutient avecjoie, comme une sainte promesse. Peut-être leur sera-t-il donné de dégager l'idée que ce mot renferme, mais il n'y a pas de liberté sans justice, et l'ingratitude est une mauvaise école du devoir. On avait été ingrat et injuste envers un des meilleurs citoyens du pays, envers l'un des serviteurs les plus dévoués et les plus purs de la démocratie : c'était un mauvais exemple et une mauvaise action. Les principes sont indépendants des hommes, à coup sûr; néanmoins ils s'incarnent en eux, et c'est mal se préparer à bien défendre les principes que de méconnaître,
que de calomnier ceux qui les ont défendus avec ardeur et courage.
Quand la démocratie s'affirme plus fortement; quand la liberté grandit sous le choc des discussions ; quand on élargit chaque jour son horizon ; quand on commence à comprendre que la réduire à quelques fictions constitutionnelles, c'est l'ériger en privilège, et lui ôter son caractère d'universalité; quand on entrevoit qu'elle n'est pas. ceci ou cela, mais qu'elle doit prendre l'homme au berceau, veiller dans la maison et dans la rue, protéger la vie privée et la vie publique, circuler dans la société entière, depuis la plus humble commune, jusqu'au faîte de l'État; quand on en vient à dire d'elle ce qu'on disait, en 1789, du Tiers-État : — Qu'estelle? rien! Que doit-elle être? tout! — il faut se préparer par la justice à l'exercice de cette grande et féconde liberté ; il faut s'en montrer digne par notre reconnaissance envers ceux qui ont aimé, rêvé, prêché son règne encore bien éloigné.
A notre société il importe surtout de donner des hommes et des citoyens, car elle sera ce qu'ils seront, et d'eux seuls elle tiendra toute sa valeur.
Il était bon, il était utile de lui rappeler que, pendant soixante ans, à l'aurore du nouveau monde, avant qu'on put même calculer combien il mettrait de temps à émerger de l'ombre à la lumière, à sortir du chaos pour entrer dans l'ordre, un chansonnier avait donné l'exemple des vertus civiques les plus nécessaires : l'amour désintéressé de la chose publique, le dévouement actif au peuple, la fierté du caractère, le mépris des honneurs, le dédain des
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distinctions qui séparent, la passion des devoirs qui réunissent !
Il était bon, il était utile, clans un siècle dévoré de la soif de l'or, livré aux besoins exigeants des jouissances du luxe, de restituer la figure de ce sage moraliste, de ce philosophe intègre, qui voulut rester pauvre, quand la fortune lui tendait la main, et qui sut prouver que le bonheur, c'est de servir la vérité, la gloire, de la servir pour elle-même!