POST-SCRIPTUM
Ces pages s'imprimaient, lorsque s'est élevé, entre deux éminents critiques, — M. Taxile Delord et M. Sainte-Beuve — un débat qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention du public, et la nôtre en particulier, puisque le nom de Béranger s'y est trouvé mêlé.
M. Taxile Delord, sous uue forme vive et saisissante, avait tracé de l'auteur des Causeries du Lundi un portrait sévère peut-être, mais jugé ressemblant par le grand jury de la critique Littéraire. — En réponse, M. Sainte-Beuve avait cru devoir poser devant lui-même et tracer à son tour son propre portrait. Il y avait mis une grande bienveillance, plus facile à comprendre qua imiter l. Mais M. Taxile Delord lui ayant repris des mains le pinceau, a substitué à l'image complaisante que lui présentait son illustre confrère, une autre image bien autrement ressemblante, — au dire des connaisseurs, —
1 Voir le Siècle- du 31 janvier 1861 et le Constitutionnel du 3 février.
POST-SCRIPTTM. 375
et où ne se retrouvait aucune des couleurs tendres qui chargent la palette de M. Sainte-Beuve... lorsqu'il parle de lui-même '.
Restez fidèle aux talents nouveaux, — s'écrie M. Delord, s'adressant à l'auteur de Voleté et de Joseph Delorme, — tant que, dans leur essor, ils peuvent enlever d'autres talents jusqu'aux cimes... Parvenu là, joignez-vous à ceux qui essaient de les en faire descendre, croyant en être quitte pour dire qu'ils se sont retirés eux-mêmes de la droite voie, qu'ils ont manqué à leurs promesses, et que, d'ailleurs, vous avez donné le temps convenable aux regrets après avoir rompu la paille; — laissez bientôt tous ces ménagements de côté, dites de tel poëte, — de Béraxger par exemple, — qu'il est un de ceux dont il restera le plus, et le lendemain, mettez son œuvre en pièces;... — vengez-vous ensuite sur Chateaubriand, quand il sera mort, du culte de latrie que vous lui avez voué pendant sa vie ; — portez le bréviaire, et menez en laisse le carlin de ces belles dames qui ont dansé le pas du châle sous le Directoire, et qui sont devenues les mères de l'Église, après avoir été les grâces de Barras.
11 faut avant tout sauver le principe d'autorité! — Faitesvous son représentant en littérature, c'est un métier ingrat qui a ses jours de fatigue et de mélancolie ; cherchez alors des distractions ; — entrez dans votre galerie, levez les yeux sur les amis de votre jeunesse, Carrel et La Mennais, ces deux têtes sévères; Bérasger, dont vous n'osez pas affronter le doux regard ; prenez votre pinceau, mettez un rire amer sur cette bouche, tracez un pli méchant sur ce front, changez Ânacrèon en Silène; après avoir caricaturé les morts on a plus de verve pour attaquer les vivants. — Refaites vos anciens articles, faites-en de nouveaux ; écrivez des préfaces, non pour louer les auteurs, mais pour y glisser contre celui-ci
1 Voir le Siècle des 8 et 9 février 186i,
376 POST-SCRIPTTM.
et contre celui-là des méchancetés qui se perpétueront dans des ouvrages destinés à vivre...
Alors, jeune homme, devenu presqu'un vieillard, il suffira que dans un journal... paraisse un article sincère, pour vous faire sentir avec dépit que la couronne ambitionnée n'est pas à votre portée, et que si vous avez obtenu dans ce monde tout ce que peut donner le talent, c'est-à-dire la renommée, il vous manque ce que l'homme ne doit qu'à son caractère, la considération.
Ces lignes sont écrites de main de maître, et, qu'on partage ou non le sentiment de M. Taxile Delord sur M. Sainte-Beuve, on n'en sera pas moins sensible à ces accents sévères d'une saine et courageuse critique, à ce style sobre et vigoureux, dont chaque mot porte un coup sûr et savant.
A l'égard de Béranger, les passages que nous venons de citer confirment pleinement, on le voit, ce que nous avions dit nous -même, en relevant les singulières volte-faces de M. Sainte-Beuve au sujet du chansonnier.