‹ Béranger, un poete nationalChapitre 11 sur 21 · DÉRANGER · texte numérisé non relu

DÉRANGER

retraite toute politique d'abord, il la fit absolue en 1833 : c'est à cette date qu'il publia son cinquième recueil, annonçant dans la Préface que ce serait le dernier et qu'il se tairait dorénavant. Il tint parole.

Ce dernier recueil, cependant , semblait l'œuvre d'un génie en pleine activité. Mais le caractère en était bien changé : la gaîté presque absente avait fait place à la méditation : il n'y avait plus là de ballade politique ni de satire guerrière et le poète ne s'en prenait plus au gouvernement, mais à la société. C'est à elle qu'il lance ses chansons, presque toutes consacrées aux humbles, aux misérables, aux réfractaires ; à Jacques, sur son grabat, appauvri par l'impôt, ruiné par l'usure :

Lève toi, Jacques, lève toi, Voici venir l'huissier du roi.

Aux contrebandiers à cheval sur la frontière :

A la frontière où Toiseau vole Rien ne lui dit : Suis d'autres lois.

L'été vient tarir la rigole Qui sert de limite à deux rois.

Prix du sang qu'ils répandent

Là leurs droits sont perçus.

Ces bornes qu'ils défendent, Nous sautons par dessus.

Au Vieux Yagabond, plainte et malédiction d'une viffueur sauvage :

LE VIEUX VAGABOxND

Dans ce fossé cessons de vivre.

Je finis vieux, infirme et las.

Les passants vont dire : Il est ivre, Tant mieux! ils ne me plaindront pas.

J'en vois qui détournent la tête ; D'autres me jettent quelques sous.

Courez vite; allez à la fête; Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse, Parce qu'on ne meurt pas de faim.

J'espérais voir de ma détresse L'hôpital adoucir la fin.

Mais tout est plein dans chaque hospice, Tant le peuple est infortuné, La rue, hélas ! fut ma nourrice.

Vieux vagabond, mourons où je suis né.

Alix artisans, dans monjeune âge, J'ai dit : Qu'on m'enseigne un métier.

Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, Répondaient-ils, va mendier.

Riches, qui me disiez : Travaille, J'eus bien des os de vos repas ; J'ai bien dormi sur votre paille.

Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.

J'aurais pu voler, moi, pauvre homme ; Mais non: mieux vaut tendre la main.

Au plus, j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin.

Vingt fois pourtant on me verrouille Dans les cachots, de par le roi.

De mon seul bien on me dépouille.

Vieux vagabond, le soleil est à moi.

Le pauvre a-t-il une patrie ?

Que me font vos vins et vos blés.

Votre gloire et votre industrie, Et vos orateurs asseuiblés ?

Dans vos murs ouverts à ses armes, Lorsque l'étranger s'engraissait.

Comme un sot j'ai versé des larmes.

Vieux vagabond, sa main me nourrissait.

Comme un insecte fait pour nuire.

Hommes que ne m'écrasiez-vous?

Ah ! plutôt VOUS deviez m'instruira A travailler au bien de tous.

Mis à l'abri du vent contraire, Le ver fût devenu fourmi; Je vous aurais chéris en frère.

Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.

A côté de cette peinture, d'un sentiment si amer, si sombre, citons cette autre d'une tristesse plus douce, où sourient des détails charmants, comme ces soleils dans la pluie dont il nous parlait dans sa jeunesse.

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