LE VIEUX SERGENT
Prés du rouet de sa fille chérie Le vieux sergent se distrait de ses maux, Et, d'une main que la balle a meurtrie, Berce en riant deux petits-fils jumeaux.
Assis tranquille au seuil du toit champêtre.
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : « Ce n'est pas tout de naître;
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
Mais qu'entend-il? le tambour qui résonne:
Il voit au loin passer un bataillon.
Le sang remonte à son front qui grisonne ;
Le vieux coursier a senti l'aiguillon.
Hélas ! soudain, tristement il s'écrie:
« C'est un drapeau que je ne connais pas.
« Ah! si jamais vous vengez la patrie,
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, « Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus, « Ces paysans, fils de la République, « Sur la frontière à sa voix accourus ? « Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, « Tous à la gloire allaient du même pas. « Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. « Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
« De quel éclat brillaient dans la bataille
« Ces habits bleus par la victoire usés!
« La liberté mêlait à la mitraille
« Des fers rompus et des sceptres brisés.
« Les nations, reines par nos conquêtes,
« Ceiirnaient de fleurs le front de nos soldats.
« Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
« Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.
« Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs ;
" Par la cartouche encor toute noircie
» Leur bouche est prête à flatter les tyrans.
« La liberté déserte avec ses armes ;
« D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras;
« A notre gloire on mesure nos larmes.
« Dieu, mes entants, vous donne un beau trépas!»
Sa fille alors interrompant sa plainte,
Tout en filant lui chante à demi-voix
Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,
Ont en sursaut réveillé tous les rois.
« Peuple, à ton tour que ces chants te réveill ent :
« Il en est temps! » dit-il aussi tout bas.
Puis il répète à ses fils qui sommeillent :
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Plus lard, après 1830, à la ballade politique, Déranger fit succéder la ballade sociale. 1830, c'est la date climatérique de cette belle existence ; c'est le point culminant de sa carrière, celui d'où il vit les choses et les hommes de plus haut, celui où, se recueillant en lui même, il arrêta, fixa sa vie et son œuvre et prit les résolutions ultimes dont il ne se départit plus.
11 avait appelé, préparé cette révolulion ; certes, elle était son œuvre autant et plus que celle des plus illustres entre les triomphateurs d'alors ; mais lui ne voulut pas être un triomphateur. 11 avait contribué à installer la monarchie de Juillet, qu'il jugeait une transition utile pour passer, sans chute et sans recul, des Bourbons à la République; il appelait cela faire comme les petits savoyards en temps d'orage, mettre une planche sur le ruisseau. Seulement, les petits savo3'ards demandaient un sou à qui passait sur leur planche ; lui ne demanda rien, lui refusa ce qu'on lui offrait. Le portefeuille de l'instruction publique ! Il se mit à rire à cette belle idée : « J'accepte, fit-il ensuite; mais je préviens qu'aussitôt nommé, je fais adopter mes chansons comme livres d'études dans les pensionnats de demoiselles». — Au moins voulut-on l'entraîner à la cour. Louis-Philippe, lui disait-on, voulait le remercier. Il n'y alla point. « Mais on est admis sans façon; on y va en bottes». — u Oui, oui, des bottes aujourd'hui, des bas de soie dans quinze jours... Je pars à la campagne : la chanson est détrônée. Je ne suis plus bon à rien». Et il prit sa retraite, en effet; et cette