A LA GRENADIÈRE PRÈS DE TOURS
Avec Dieu, bien souvent je cause, Il m'écoute, et, dans sa bonté.
Me répond toujours quelque chose Qui toujours me rend la gaieté.
Bien triste, un jour, j'ose lui dire:
Je vois poindre mes soixante ans.
Des vers en moi le souffle expire:
De quelles fleurs parer le temps ?
Le vin rallume en nous la joie ; Mais, bien que Dieu nous l'ait permis, Que faire du peu qu'il m'envoie, Loin de tous mes bons vieux amis ?
Plus d'amour dans l'hiver de l'âge.
Mon cœur en vains soupirs se fond ; C'est le poisson qui toujours nage Sous les glaces d'un lac profond.
Pour tes chants sérieux ou lestes Crains l'oubli, m'a-t-on répété ; Travaille et prépare à tes restes Un parfum d'immortalité.
Mais je n'ai plus goût à l'éloge, Plus de voix pour rien chansonner; S'il fait encor marcher l'horloge, Le temps ne la fait plus sonner.
Oui, le repos sur ce rivage, "Voilà mon lot. Mais que le ciel M'accorde un des plaisirs du sage :
Au pauvre ermite un peu de miel !
Dieu bon, avec toi ma tendresse De tout mot pompeux se défend ; Dieu bon, pitié pour ma faiblesse!
Donne un jouet au vieil enfant.
J"ai dit; soudain je vois éclore Des fleurs, et ces fleurs fourmiller Où tous les brillants de l'aurore, S'enchàssant, viennent scintiller.
Sous ma main un râteau se place, Le sol s'enrichit de présents.
De ce coin Dieu veut que je fasse Le paradis de mes vieux ans.
Arbres et fleurs, prodiguez vite L'ombre et les parfums dans ce lieu ; Oiselets qu'une feuille abrite, Célébrez la bonté de Dieu.
De ce jardin, de ce paradis pourtant, sait-on ce qui le chasse? Un amour, un amour de vieillard, malheureux, comme celui de Corneille à cet âge, et dont il faillit mourir. Il cache un moment sa douleur à Fontenay-sous- Bois, puis revient à Passy, se ranimant, gagnant la paix des soirs de la vie avec sa bonne Judith retrouvée et gardée pour toujours.
Tout à coup éclate 48. La République était née.
Mais était-ce bien celle qu'il attendait ? Le bonhomme secouait la tête : « Nous avions un escalier à descendre, dit-il alors; et voilà que nous sautons par la fenêtre» ! Il craignait des catastrophes. Cependant le peuple se souvenait de lui. Ce n'était plus comme en 4 830, où Déranger, un des auteurs de la Révolution, se trouva au lendemain n'être ni électeur ni éligible. Le régime censitaire était tombé. Béranger déclina la candidature. Il n'en eut pas moins 204,471 voix. Sa démission, qu'il donna presque aussitôt, ne fut pas acceptée : il siégea quelques mois, mais plus que jamais, il se sentait inutile; il avait soixante-huit ans d'ailleurs; est-ce à cet âge qu'on apprend à gouverner?
Dirige le char de la République
M'ont crié des fous, sages d'à présent.
Qui? moi? m'atteler au joug politique
Lorsqu'il faut un aide à mon pas pesant?
Ai-je à tel labeur force qui réponde?
Qu'en dis-tu, bâton las de me porter?
Tu gémirais trop de voir ajouter
Au poids démon corps tout le poids d'un monde.
Il donna sa démission une seconde fois : elle fut acceptée.
Beaucoup la lui reprochaient comme une défection : des paroles amères commencèrent à s'élever derrière lui. Il continua, obstinément, obscurément, àvivre en faisant le plus de bien possible autour de lui, vit avec tristesse se réaliser ses craintes et la République sombrer, et peu à peu sentit monter le froid de la tombe. Sa Lisette aimée mourut la première. C'était son tour : alors il murmura cet admirable adieu :