LA GAUDRIOLE
Momus a pris pour adjoints Des rimeurs d'école :
Des chansons en quatre points Le froid nous désole.
Mirliton s'en est allé.
Ah! la muse de Collé,
C'est la gaudriole, 0 gué,
C'est la gaudriole.
Moi, des sujets polissons
Le ton m'affriole, Minerve dans mes chansons
Fait la cabriole.
De ma grand'mère, après tout, Tartuffes, je tiens le goût De la gaudriole,
0 gué.
De la gaudriole.
Elle amusait à dix ans Son maître d'école.
Des cordeliers, gros plaisants,
Elle fut l'idole.
Au prêtre qui l'exhortait En mourant elle contait Une gaudriole,
0 gué, Une gaudriole.
C'était la régence alors
Et, sans hyperbole, Grâce aux plus drôles de corps,
La France était folle.
Tous les hommes plaisantaient, Et les femmes se prêtaient
A la gaudriole, 0 gué,
A la gaudriole.
On ne rit guère aujourd'hui.
Est-on moins frivole ?
Trop de gloire nous a nui ;
Le plaisir s'envole.
Mais au Français attristé
Qui peut rendre la gaîté ?
C'est la gaudriole,
Ogué,
. C'est la gaudriole.
Il y a encore un couplet, pour lequel je vous renvoie au volume.
Notons dans le dernier que jeviensde dire, une nuance de tristesse : c'est qu'on approchait de la fin de l'Empire: et qu'une velléité d'opposition s'éveillait dans la gaîté de notre poète. En 1812, il chantait les Gueux, cette merveille de légèreté, d'entrain, de grâce : en 1813, il fit mieux encore : se risquant à critiquer TEmpire, de la seule façon qui fût permise, hélas! il mit en regard du Géant des
batailles, à l'étroit dans l'Europe, qui? le Roi d'Yvetot.
Il n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive ; Mais, en rendant son peuple heureux.
Il faut bien qu'un roi vive.
Lui-même, à table et sans suppôt, Sur chaque muid levait un pot
D'impôt.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah 1 ah ! ah ! ah ! Quel bon petit roi c'était là !
La, la.
A la malice athénienne du fond, se joint, comme on voit, la netteté de la forme, la verte allure, la force de la rime. La race se révélait. Dans Béranger, revivaient Régnier, La Fontaine, Rabelais, Villon même. Notre terroir avait un fils de plus à son image. — L'auteur cependant se cherchait encore. — L'invasion survint.
Du haut de son grenier, — un autre grenier, perché rue Bellefond, — il assiste à la bataille de Paris. Cependant, las du despotisme impérial, il se demande un moment si le peuple et les Bourbons ne pourront pas
s'entendre. La chanson du Bon Fraiiçais témoigne de quelque espérance; elle se dissipe bien vite; la satire apparaît dans : Vieux habits, vieux galons l où il chansonne le carnaval des apostasies; toutefois, le retour de l'Ile d'Elbe ne lui en impose pas; il ne croit guère à Napoléon devenu sage, à Napoléon converti à la liberté; et c'est presqu'en spectateur, sentant l'impuissance humaine, qn"il assiste aux dernières catastrophes...
dSlo a fmi. — Une nouvelle ère commence pour le pays ; elle s'ouvre en même temps pour Bérang-er. Au moment où des desseins nouveaux germent dans sa pensée, comme pour prendre congé de sa première manière, il publie le recueil de ses chansons. — Il les a prises au sérieux, il s'est décidé. — II abandonne définitivement la poésie en titre, élégiaque, épique ou dramatique, sauf un petit revenez-y vers 40 ans, qui le porta vers la tragédie, mais qui n'eut pas de suites. — Et il se consacre entièrement à cette forme populaire, la chanson; seulement, jusqu'alors, libertine, folle etgaillarde, quelquefois amoureuse et tendre, toujours gaie, elle était moineau, mésange ou rossignol; il sent mainte-
nant qu'il peut lui donner des ailes d'aigle, et lui confier, non pas la foudre sans doute, mais quelque pétillante mitraille au service de la Liberté : son rôle politique commence.
On lui propose, en 1816, le feuilleton théâtral des Débats, ni plus ni moins; il refuse. — Il a refusé toutes les grandeurs! — Écoutez en quels termes : « Ne regardant point le « théâtre comme étranger à la politique, u pensant^même qu'une route immense serait « ouverte à l'auteur qui oserait tenter de « donner, par le spectacle, une direction à « l'esprit public, il me serait impossible d'acte corder mon utopie théâtrale avec les doc- « trines précédemment débitées dans cette « chaire (c'était celle de Geoffroy, le peu libé- « rai critique). Chaque jour même, jejetterais '« du rez-de-chaussée des pierres à ceux qui « occupent les étages supérieurs de la maison ; « et comme ils tiennent à leurs vitres, sans « faire grand cas de la lumière, il est pro- « bable qu'ils jetteraient sur moi leurs casso- « lettes, pour se délivrer d'un voisin incom- « mode. »
Et à ce déclinatoire imagé, il joint en post-
cripluni : le Marquis de Carabas. Encore un chef-d'œuvre, auquel fit pendant, quatre ans plus tard, cette Marquise de Prétintaille , si entêtée de ses quartiers et que la canaille n'effraie pas, surtout en amour ; deux maîtresses satires, qu'accompagnent bien d'autres intrépides gaudrioles politiques, qui faisaient à la royauté bourbonnienne de cuisantes blessures. Et non pas seulement à la royauté, mais à l'autre ennemi, si à craindre alors, celui que hardiment il interpelle en face :
Hommes noirs û'où sortez-vous?
Et dont il décrit l'œuvre en un refrain vcrveux en diable :
En vendant des prières, Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Étei2:nons les lumières.
Et rallumons le feu !
Celui-là, Déranger ne cesse pas de le poursuivre : rappelez-vous les cinq chansons des papes, toutes crevantes de je ne sais quelle colère joyeuse; et la Mort du Diable avec les lamentations de l'Eglise :
Nous avons perdu notre père :
Le Diable est mort! le Diable est mort!
Il y en a bien d'aulres dans ce genre, un des plus abondants de l'œuvre ; disons-en une dont Voltaire eût fait ses délices :