LE BON DIEU
Un jour, le bon Dieu s'éveillant Fut pour nous assez bienveillant ; Il met le nez à la fenêtre :
« Leur planète a péri peut-être. »
Dieu dit, et l'aperçoit bien loin Qui tourne dans un petit coin.
Si je conçois comment on s'y comporte, Je veux bien, dit-il, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Blancs ou noirs, gelés ou rôtis, Mortels, que j'ai laits si petits, Dit le bon Dieu d'un air paterne ; On prétend que je vous gouverne, Mais vous devez voir, Dieu merci.
Que j'ai des ministres aussi.
Si je n'en mets deux ou trois à la porte. Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Pour vivre en paix, vous ai-je en vain Donné des filles et du vin? A ma barbe, quoi ! des pygmées M'appelant le Dieu des armées, Osent, en invoquant mon nom.
Vous tirer des coups de canon!
Si j'ai jamais conduit une coborte, Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Oue font ces nains si bien parés Sur des trônes à clous dorés ?
Le front huilé, l'humeur altièro, Ces chefs de votre fourmilière Disent que j'ai béni leurs droits, Et que par ma grâce ils sont rois.
Si c est par moi qu'ils régnent de la sorte, Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Je nourris d'autres nains tout noirs Dont mon nez craint les encensoirs.
Ils font de la vie un carême, En mon nom lancent l'anathème.
Dans des sermons forts beaux, ma foi, Mais qui sont de l'hébreu pour moi.
Si je crois rien de ce qu'on y rapporte, Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Enfants, ne m'en veuillez donc plus :
Les bons cœurs seront mes élus.
Sans que pour cela je vous noie, Faites l'amour, vivez en joie; Narguez vos grands et vos cafards.
Adieu, car je crains les mouchards.
A ces gens-là si j'ouvreun jour ma porte, Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte, Je veux bien que le diable m'emporte.
Voilà un Dieu assez bonhomme et Béranger, qui est son prophète, ne s"est pas borné aie chanter sur ce ton. Une de ses premières chansons graves, de celles que Benjamin Constant appela des Odes, assez improprement d'ailleurs, mais l'appellation eut cela de bon qu'elle fit adopter les prétendues odes par les salons d'alors, libéraux, mais classiques ; une de ces premières chansons sérieuses, disais-je, ce fut « le Dieu des bonnes gens », dont Chateaubriand a cité un couplet en le
rapprochant de Tacite, et dont, après lui, Sainte-Beuve, même au temps de ses restrictions, a confessé l'inspiration sublime. Écoutons :