CHAPITRE IV
LES MAISONS DE PLAISANCE. — LE CLOS DE LA RAPEE. — LE LOGIS DU DUC DE GESVRES ET DU FINANCIER ORRY. — LE PETIT CHATEAU ET LE DUC DE PENTHIÈVRE. — L’ENTREPOT ET LES RUES CONSA- CRÉES AU VIN. — LES MAISONS DE M. DE LA VIEUVILLE ET DE Mme LE VAYER. — LA VIGNE DE CIIAULNES. — LE TESTAMENT DE PAJOT D’ONS-EN-BRAY. — LE LOGIS DU DUC DE ROUAN. — LA BUANDERIE DU BANQUIER RÉCAMIER. — LES MAISONS DU NOTAIRE LE CHANTEUR, DE HALLE, DU DUC DE BETHUNE. — LA RAFFINERIE DE SUCRE.
Il était très à la mode, à la lin du dix-septième siècle et pendant le dix-huitième, de posséder une maison de plaisance à Bercy, avec terrasse au bord de la rivière, très large et très verdoyante en cet endroit.
Les Annales de la Cour indiquent que le prince de Conti voulut, comme d’autres grands seigneurs, avoir la sienne et s’entremit à ce sujet avec le duc d’Elbeuf qui devait lui en procurer une :
Pendant que cela se passoit, le prince de Conti se divertissoit tout de son mieux et tout de même que s’il n'eut eu aucune affaire dans la tête. Il parla même de vouloir acheter une maison à Berci à l’exemple du Duc deChaulnes et du Duc de Gesvres, qui y en ont chacun une. Le duc d’Elbeuf, qui a cela de com-
mun avec beaucoup de personnes de condition qu’il ne dit pas toujours la vérité, l’entendant parler de celle d’un homme d'affaire nommé... qu’il disoit luy plaire beaucoup, s’offrit en même temps de la lui faire avoir à bon marché.
Le duc d’Elbeuf, qui s'était fort avancé dans cette affaire, et avait promis au prince de Conti de l’inviter à dîner dans la maison afin de la pouvoir mieux connaître, fut obligé, au dire des Annales , de ne pas tenir sa parole et de battre en retraite. Avec de nombreux amis pourtant le prince s’y rendit un autre jour, mais rien n’indique si l’affaire se traita et quelle était cette maison C
Grâce aux plans d’un terrier domanial, établi pour le tracé des limites de Paris en 1724 et 1726, nous avons pu, pour cette époque, retrouver remplacement de toutes ces maisons. Elles commençaient au clos de La Râpée et se poursuivaient, serrées les unes contre les autres, jusqu’à la rue Grange aux Merciers, c’est-à-dire jusqu’au parc du château de M. de Malon, s’étalant nonchalamment de la rue de Bercy, en bordure de laquelle étaient la plupart des constructions, aux rives de la Seine, où finissaient les jardins, terminés par des terrasses et des pavillons de vue.
Sur ces pavillons et terrasses du bord de la rivière, un renseignement iconographique très précieux nous est fourni par une vue d’optique du dix-huitième siècle, mesurant 24,5 X 10, 5 et intitulée : V eue des pavillons des jardins sur le bord de la Seine , au-dessus de Paris , au delà de La Râpée jusqu'à Bercy. Cette planche, signée : Guéroult D. F., montre cinq ou six de ces pavillons de vue, campés sur les terrasses des jardins du bord de la rivière, sur les berges de laquelle se promènent des personnages en costume du temps 2.
1. Annales de la Cour et de Paris. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1711,1. I p. 1C9.
2, Collection Georges Hartmann,
La première des maisons dont il s’agit était celle de La Râpée, souvent dénommée le clos de La Râpée , dont l'angle Sud-Ouest était mitoyen de la maison de Saint-Bonnet. Après, c’était la propriété de M. de La Croix, puis le vaste domaine de M. Orry.
On trouvait ensuite, en allant de l’Ouest à l’Est, c’est-à-dire de Paris vers Charenton, une autre propriété de M. de La Croix, mitoyenne de celle de M. Orry, et qui était peut-être une dépendance de la première. Venaient ensuite, et mitoyens les uns aux autres, les domaines grands ou petits de M. de La Vieuville, de Mme Le Vayer, de M. Pajot d’Ons-en-Bray, de M. le duc de Rohan, du notaire Le Chanteur, de M. Hallé, de M. de Béthune, des frères Pâris, dépendances et communs seulement. C’était là qu’était la rue Grange aux Merciers, puis, de l’autre côté, le domaine proprement dit des Pâris et enfin le parc du château de Bercy.
Au verso du plan de Jean de La Caille (1714), on trouve également la mention suivante, dans les renseignements donnés pour le faubourg Saint-Antoine :
Maisons renommées et considérables de ce fauxbourg :
Château de Bercy, au bord de la rue de Bercy;
de Gesvres, rue de Bercy, sur le bord de la rivière;
de La Râpée, rue de Bercy ;
de Rambouillet, rue de Charenton et de la Planchette 1 ;
La Vigne de Chaune, rue de Bercy 2.
Sans vouloir pousser trop loin les recherches concernant ces maisons, ce qui nous obligerait de sortir des limites assignées à ce volume, nous donnerons néanmoins, pour chacune
1. Nous n’aurons pas à nous occuper de ce domaine qui ne fit jamais partie du territoire de la commune de Bercy.
2. Bibliothèque Nationale. Estampes. — Topographie de la France. Seine, Paris, XIIe arrondissement (Va 426).
go
d’elles, les renseignements topographiques nécessaires à leur identification et, quand nous le pourrons, les points les plus intéressants de leur histoire.
Dans le plan terrier de 1724-26 dont nous avons parlé plus haut, la maison ou clos de La Râpée est indiquée comme appartenant à M. Hébert. C’est un vaste domaine limité au Nord par la rue de Bercy, au Sud par la Seine, à l’Est par les propriétés de La Croix et Orry, et à l’Ouest par des terres labourables. La maison et les bâtiments sont en bordure de la rue de Bercy et représentent une superficie de 164 toises trois quarts 4 pouces ; les jardins sont très vastes et d'une contenance de 27.643 toises trois quarts, soit, pour l’ensemble du domaine : 27.808 toises et demie 4 pouces. Un pavillon de vue est indiqué au bord de la Seine, à l’Ouest, contre la maison de Saint-Bonnet qui forme encoche dans la terre cie La Râpée l.
Vers l’Ouest, la limite de cette propriété sera plus tard la limite de la commune de Bercy.
Nous ne savons, à la vérité, qui était, en 1724, M. Hébert
1. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de nous occuper de la maison de Saint-Bonnet, qui ne fit jamais partie des territoires englobés plus tard dans la commune de Bercy.
Nous indiquerons, pourtant, que, dans une description de Paris datée de 1758, on trouve le renseignement suivant la concernant : « S. Bonnet est un très joli endroit aux bords de la Seine, qui sert de promenade l’été à un concours de monde de tous les quartiers de Paris. » Le petit plan qui accompagne ce texte montre une sorte de clos, avec quelques maisons éparses, le tout mitoyen au domaine de La Râpée. (Description de Paris, par L. Denis et J. J. Pasquier, 1758, texte et plans gravés.)
Voici, d’autre part, l’extrait d’une lettre de ratification datée du 3 juin 1774, qui s’y rapporte également :
« De Lettre, maître maçon et entrepreneur de bâtiments, à Paris, rue Poissonnière, a acquis de Etienne-Noël Danislaville, une maison sise à Paris, au port de la Râpée, paroisse Sainte-Marguerite, connue sous le nom de Saint-Bonnet, consistant en un corps de logis élevé de deux étages de chambres, grenier dessus, remises, écuries, terrain comportant environ 1.282 toises superficielles, tenant du levant aux Sieurs du Montetoy et de Rivière, du couchant, au bureau des Fermiers généraux, du Nord, aux sieurs de Montetoy et Rivière, et par devant à la berge de la rivière, au prix de 17.100 livres. La maison appartenait à Danislaville, comme lui ayant été adjugée le 4 décembre 1751, de Marie Anne Lacavée, veuve de Nicolas Bastard, écuyer, sieur de Carville... » ( Archives de la Seine. Lettre de Ratification n. 2479 H.)
son propriétaire. Dàns tous les cas, c’était son domaine qui, de l’Ouest à l’Est, commençait la rangée des maisons de plaisance bordant la rivière jusqu’au parc du château de Bercy, c’est-à-dire sur toute la longueur de la future commune, au Sud. Dans la rue de Bercy, la maison de La Râpée portait len° 9 du numérotage de 1724-26, sur lequel nous reviendrons plus loin1.
Le plan de Rousselle (iydi), montre la configuration de cette propriété et la dénomme « La Râpée ». Elle affecte la forme rectangulaire, étant limitée par la rue de Bercy, au Nord, la rivière, au Sud, la maison de M. de Gesvres, à l’Est, des marais et jardins, à l’Ouest. Le logis d’habitation est en bordure de la rue de Bercy et le terrain n’est pas aménagé en jardins à la française, ainsi que tous les domaines voisins, à l’Est. Rien ne semble donc indiquer que ce soit une maison de plaisance.
Aussi bien, en 1742, Piganiol de la Force ne la mentionnerat-il qu’avec un certain dédain en disant : « La maison de La Râpée est peu de chose, mais le jardin est grand et bien situé 2.»
Plus tard, en 1775, au temps de Jaillot, le domaine était devenu : « une guinguette très fréquentée, et fort agréable par sa situation ». Ce même auteur nous enseigne que la maison avait été bâtie pour M. de La Râpée, Commissaire général des Troupe 3.
Jaillot, généralement si précis, n’indique pas à quelle époque vivait ce M. de La Râpée, pour qui la maison aurait été édifiée et à laquelle, selon lui, il aurait donné son nom, Il est certain, pourtant, que le vocable de La Râpée était déjà
1. Archives Nationales. Terrier des limites de la Ville et fauxbourgs de Paris, 1724-1726. Q1 iogg159.
2. Description de Paris , par Piganiol de la Force, t. IV, p. 471.
3. Recherches critiques et historiques sur la Ville de Paris, par Jaillot, q. Saint- Antoine, t. III, p. 1 1 3.
connu au seizième siècle, ainsi que l’a indiqué M. Fernand Bournon dans le texte ci-après, faisant partie de ses notes personnelles :
Par acte du 4 juin 1 5 5 1, Guy du Val, administrateur de l’hôpital Saint-Gervais, déclara bailler à loyer à Thomas Bourgeois, laboureur, demeurant en l’Abbaye de Saint-Antoine, des pièces de terre sises : près la tour de Billy, sur le grand chemin par lequel on va à la Granche aux Merciers et près la ferme du dit hôpital... item, six arpens ou environ, assis près la maison de la Rappée, sur le chemin tendant à la dite Granche aux Merciers *...
Nous avons indiqué plus haut que le 22 juillet 1624, Charles de Malon 11 achetait la seigneurie de la Grange aux Merciers à Thomas Le Cop ou Le Cocq, sieur de La Râpée.
Disons, en terminant, que pendant la Révolution le lieu dit La Râpée fut le siège d’une industrie que l'on s’attend assez peu à rencontrer en cet endroit :
Au mois d’août 1793, en effet, le nommé Herbin, de Marseille, d’accord avec la municipalité de Bercy, loua une maison à La Râpée pour y établir une manufacture de savon, analogue à celui fabriqué dans la cité Phocéenne. L’entreprise donnait de bons résultats quand la municipalité s’avisa de faire saisir toute la marchandise, au mois de septembre 1793, sous prétexte que Herbin n’avait pas fait de déclaration et s’était placé sous le coup de la loi relative aux accaparements. Une longue pétition fut adressée, de ce chef, à la Convention Nationale, par Herbin et ses associés et dont la suite, malheureusement, n’est pas parvenue jusqu’à nous 1 2.
La maison de plaisance contiguë, vers l’Est, à celle de la Râpée, fut constituée par le duc de Gesvres à l’aide d’un terrain
1. M. Fernand Bournon avait trouvé ce renseignement aux Archives Nationales , S. 61 25.
2. Bibliothèque Nationale . Pétition à la Convention Nationale, par Herbin marchand de savon à Bercy. Imp. du Lycée, s. d . , in-4, 4 pages, L b41 807.
acquis des Dames de l’Assomption. Le domaine était immense: il s’étendait de la rue de Bercy à la rivière et était chargé, envers M. de Bercy, de 35o livres de rentes et 12 deniers de cens. Nous savons par M. de Boislisle que, en 1707 ou 1708, la propriété fut partagée entre M. de La Croix et le Contrôleur général Orry. Ce partage est très clairement indiqué dans le plan des limites de la Ville de 1724-26 cité plus haut, où l’on voit que M. de La Croix eut toute la partie bordant la rue de Bercy, sauf une avenue permettant de pénétrer dans la propriété de M. Orry, située au bord de la rivière. La maison d’habitation de M. de La Croix, à l’alignement de la rue de Bercy sur laquelle elle portait le n° 10 du numérotage de 1724-26, se composait d'un corps de logis, ménagerie, écurie, poulailler, le tout d’une superficie de 65 toises
4 pieds 8 pouces, et le jardin de 6.902 toises et demie
5 pouces, soit au total, 6.968 toises 4 pouces. En 1724, au dire du document cité, M. de La Croix habitait lui-même sa maison.
A cette époque, un prêtre de ce nom était vicaire de M. Jean- Baptiste Goy, curé de Sainte-Marguerite, son oncle. Par son testament, Jean-Baptiste Goy, décédé en 1788, demandait à être inhumé à côté de son neveu, dans les charniers de la dite église Sainte-Marguerite \
Le domaine de M. Orry, Conseiller d’État et membre du Conseil Royal, Contrôleur général des Finances, étalait son immense jardin au bord de la Seine. Il était limité au Nord par celui de M. de La Croix ci-dessus, au Sud par la Seine, à l’Ouest par le clos de La Râpée, et à l’Est, par une autre maison dénommée encore de La Croix. Les bâtiments d'habi-
1. Le Cimetière Sainte-Marguerite et la sépulture de Louis XVII, par Lucien Lambeau, Paris, 1905, p. 27.
tation ou château se trouvaient au milieu du domaine, vers l’angle Est, et non en bordure de la Seine.
Le terrier de 1724-26 dit que cette maison appartenait cidevant à M. le duc de Gesvres et qu’elle passa ensuite à vie, à Mme de Parabère. Elle se composait de corps de logis, cuisines, oflices, galeries, orangeries, écuries, loge de portier. Les bâtiments de l’orangerie et un second corps de logis étaient détachés du château et se trouvaient dans une autre partie du jardin. La superficie des bâtiments était de 3o6 toises un quart, celle des cours et jardins, de i6.56q toises et demie 6 pouces, soit, en tout, 16.870 toises trois quarts, g pouces. Le plan montre un pavillon de vue construit au bord de la rivière, à l’angle du mur de terrasse.
L’entrée du domaine Orry, ainsi que nous venons de le dire, donnait sur la rue de Bercy entre les deux propriétés de La Croix. C’était une longue avenue resserrée entre ces deux propriétés, portant le n° 11 du numérotage de 1724-26, et qui arrivait directement devant le château, situé dans l’angle Est du jardin, et laissant les orangeries dans le haut, à l’Ouest.
Lors de l’acquisition de sa parcelle à M. de Gesvres, le Conseiller d’Etat Orry avait fait rebâtir la maison, qui prit le nom de Petit-Bercy ou Petit-Château. Il avait fait également, pour sa commodité personnelle, paver le chemin allant de la porte Saint-Antoine, le long des fossés de la Bastille, et conduisant â sa propriété. Ce chemin ne pouvait être que la rue de La Râpée, continuée par la rue de Bercy, et commençant, en effet, à la contrescarpe de la Bastille.
Les lignes ci-après, tirées des Mémoires du Duc de Luynes, nous apprennent que le domaine d’Orry comprenait deux bâtiments avec jardin, dont l’un fut vendu à l’abbé Anisson, et
l’autre, vraisemblablement le Petit-Château, d’abord au fermier général Beauregard, et ensuite au duc de Penthièvre :
Du dimanche, 26 avril 1750... Je n’ai appris que d’hier que M. le Duc de Penthièvre a acheté une maison à Bercy; c’est celle qu’occupoit feu M. Orry. Cette maison et celle qui la joint, ont appartenu anciennement à M. le Duc de Gesvres, père de M. le Duc de Tresmes; cette étendue de terrain formoit une terrasse fort longue le long de la rivière, dont elle n’est séparée que par un grand chemin. Une partie de ce terrain, et par conséquent de la terrasse, fut vendue par M. le Duc de Gesvres ou par sa succession, et c’est ce qui appartient aujourd’hui à M. l’abbé Anisson, qui y a fait une jolie maison et un jardin très bien distribué. La maison qu’achète M. de Penthièvre avoit été vendue à la mort de M. Orry à M. Beauregard, fermier général, qui ayant su que M. de Penthièvre la désiroit, est venu lui offrir son marché. On m’a dit que M. de Penthièvre la payoit 1 10.000 livres; la maison est assez vilaine; le jardin est grand, mais il a besoin d’être raccommodé L
L’année suivante, toujours selon les mêmes Mémoires, M. de Penthièvre fut obligé de quitter Bercy, chassé par les eaux gonllées du fleuve, assez peu respectueuses du logis d’un prince de sang royal :
Du vendredi 3o avril 1751... J’ai parlé dans le journal de l’année passée d’une acquisition faite par M. le Duc de Penthièvre d'une maison à Bercy qui avoit été à M. Orry. Il l’a achetée 1 14.000 livres et y a dépensé 83. 000 livres, et en meubles, 3o.ooo livres. Il retire ces meubles pour en faire usage à Puteaux. L’eau de la rivière n’avoit point été dans cette maison depuis 1740; mais dans le débordement dont j’ai parlé il y a environ un mois, l'eau a été fort haut dans la chambre de M. de Penthièvre et dans tout le bas de la maison. Des lambris nouvellement mis et peints entièrement gâtés, des dorures perdues, ont déterminé M. le Duc de Penthièvre à chercher une autre maison de campagne. Il vient d’acheter celle de M. le Duc de Gramont à Puteaux, 120.000 livres, et il cherche à vendre celle de Bercy 1 2.
Voici, d’ailleurs, en quels termes le duc de Luynes avait parlé de l'inondation dont il s’agit :
Du dimanche 21 mars 1751... La Seine est débordée de tous côtés ! En 1740, qui est une année fort remarquable pour le débordement des eaux, la rivière