‹ Berenice de JudeeChapitre 1 sur 5 · RUE DE SEINE, PARIS · texte numérisé non relu

RUE DE SEINE, PARIS

Le bon Suétone nous apprend qui Titus,

SURNOMMÉ PLUS TARI) LES DÉLICES DU CtENRE

Humain, fut d'abord un assez méchant garçon.

Il MENAÇAIT D'ÊTRE UN PROFESSIONNEL IMPÉRIAL, A

la mode des tlbère, des néron, des vltellius. Cruel, voluptueux et gourmand, il faisait venir des curiosités de bouche des extrémités

du monde habitable, des gouffres de toutes les mers d'Asie, de Libye et de l'Océan des Atlantes. Il s'entourait de beaux eunuques, d'esclaves expertes en luxures, d'éphèbes aux formes harmonieuses, de danseuses adroites

À MIMER LES DÉLICES VARIÉES DE l'hYMEN ET À

réveiller les sens abrutis par la liqueur de Dionysos. Il aimait faire périr ses ennemis, ou ceux qu'il estimait tels, ou simplement les gens qui lui étaient désagréables.

Et il semblait DESTINÉ à RECOMMENCER ces fêtes exquises où les hommes vêtus de peaux de léopards et de sangliers étaient livrés aux grands chiens de thessalie, à la lueur de condamnés enduits de bitume et de n aphte, et transformés en torches hurlantes.

Cette conception violente suffit d'abord- à Titus — surtout dans le temps qu'il n'était

ENCORE QUE LE LIEUTENANT DE SON PÈRE. MAIS l' HIS- TOIRE NOUS APPREND, VAGUEMENT, Qu'lL ENTREVIT

ENFIN QU IL NE SERAIT PAS TRES HEUREUX A VOMIR AUX ACCENTS DES VICTIMES ET À REDOUTER SANS CESSE LE COUTEAU DES ASSASSINS. Il PRÉFÉRA DES SATISFACTIONS PLUS TRANQUILLES.

Un soir, Titus et ses compagnons étaient

PLONGÉS DANS LA DÉBAUCHE. Ils AVAIENT MANGÉ DE TOUT CE QUE PRODUISENT LES ARCHIPELS, LES SABLES LIBYENS, LES FORÊTS CELTIQUES. Des FLEURS AR- DENTES ET DES PARFUMS RARES DÉGUISAIENT l'oDKUR HUMAINE DE LA FÊTE ; LES BELLES ESCLAVES NE POU- VAIENT PLUS ANIMER DES CONVIVES LAS DE VINS ET DE CARESSES. MAIS ON CONTINUAIT À MANGER DES FOIES DE MUSTELLES ET DE SCARES, DES LAITANCES DE MURÈNES, DES MULLES EXPIRÉS DANS LE G ARUM, DES LANGUES DE ROSSIGNOLS, DES SAUMURES MÊLÉES

de neige et tous les fruits enchantés de slcile, d'Ibérie et de Carthage.

Or, Bérénice de Judée était lasse. Elle se

TENAIT APPUYÉE SUR DES PLUMES DE CYGNE ET d' AU- TRUCHE, ET DEPUIS LONGTEMPS NE TOUCHAIT PLUS AUX BOISSONS NI AUX METS POSÉS SUR LA TABLE DE CITRE, INCRUSTÉE d'ÉCAILLES DE TORTUE, DE LAMES

d'argent et d'ivoire de Mauritanie.

On sait que Bérénice servait aux plaisirs de Titus. Cette princesse exerçait un profond empire SUR LE JEUNE AUGUSTE, ET l'on S'ATTENDAIT

À ce qu'il en fit son épouse. Elle possédait le

SECRET DES VOLUPTÉS ORIENTALES, UN CORPS CONS- TRUIT À MIRACLE POUR LES ATTITUDES ET LES DAN- SES, DES YEUX LONGS ET SOUPLES, QUI POUVAIENT PEINDRE TOUS LES SENTIMENTS, ET CETTE BOUCHE ADMIRABLE QUI AVAIT ASSERVI CÉSAR À ClÉOPATRE.

Elle écoutait distraitement trois esclaves

QUI IMITAIENT LA VOIX DES ROSSIGNOLS, À l'aIDE DE

roseaux humides.

Ces voix de nature la transportaient aux

JARDINS DE SON PAYS, AUX COTEAUX d'oLIVIERS, DE

vignes et de térébinthes, près des collines aromatiques et des sources jaillies du rocher. elle revoyait les ciels implacables, les crépuscules rapides, les sèches montagnes profilées sur l'horizon resplendissant.

Elle connaissait que la vie est triste, aride et solitaire. au fond de sa mémoire reparais- SAIENT CES HEURES BRÈVES OU l'on A EU L ILLUSION

des choses. Elles sont presque tout entières

dans l'enfance leur souvenir est obscur

comme la joie même quelles ont donnée.

Et Bérénice entendait le frémissement d'un rêve, qui ne devait se réaliser jamais et qui tenait dans trois versets du cantique de sche-

LOMO.

Ses pupilles profondes regardaient devant elle ; un sourire confus errait sur son visage semé de poudre rose ; ses lèvres étaient cruelles et douces, étincelantes et tendres. elle por- TAIT UN GRAND VÊTEMENT DE SOIE d' ARGENT, QUI S'OUVRAIT ET SE REFERMAIT SUR SON CORPS AUX FLEXIONS DÉSIRABLES, ET QUE PARSEMAIENT DES PIERRES ÉMERAUDES ET DES SARDOINES ONYX. ELLE DEMEURAIT IMMOBILE, EXASPÉRÉE d'ÊTRE PARMI CES

hommes ivres et de sentir sa beauté inutile.

Il lui arriva de dire à voix haute, dans la langue de son pays '.

— ■ Quel est celui qui voudrait mourir pour un baiser de la reine Bérénice, comme on dit

Qu'/ZS MOURURENT POUR ClÉOPATRE d'EgYPTE ?

A ces mots, Lucius Flavius, personnage consulaire, LEVA LA TÊTE. TOUT SON CORPS EUT UN TREMBLEMENT, COMME LORSQUE PASSE UN GRAND

froid. Il avait seul l'esprit et l'estomac LIBRES

DANS L'ASSEMBLÉE, ET IL s'ENCHANTAIT À L'iMAGE

de Bérénice. Mais, comme il était à moitié caché par des tentures, la reine ne l* avait point aperçu.

C'était dans la nuit.

Bérénice faisait tomber ses voiles et sa chevelure A LA LUEUR DE PETITES LAMPES DE SYRIE, DONT LA FLAMME ÉTAIT CLAIRE ET DOUCE . ELLE REGARDAIT SON DOUBLE DANS UN MIROIR D A RGENT, AVEC LA TRISTESSE DE SA BEAUTÉ VAINE. Car TlTUS DORMAIT COMME UN BŒUF, ET LA FILLE DES ROIS DE JUDA AVAIT UN CŒUR ORGUEILLEUX. El. LE DÉDAI- GNAIT LES CARESSES ANCILLAIRES ; El.LE NE POUVAIT SE COMPROMETTRE AVEC DES SOMMES DE SON ENTOU- RAGE.

Elle fit enlever far ses esclavfs la foudre

de son visage et de ses paupières elle se lava

dans une eau parfumée de jasmin. elle fut

PLUS BELLE ENCORE QUE LORSQU'ELLE ÉTAIT PARÉE, AVEC SON CORPS FRAIS DANS UNE TUNIQUE DE LIN ET LA NUIT RUISSELANTE DE SES CHEVEUX. Et ELLE

renvoya ses esclaves.

Étendue sur une toison d'ours noir, elle passa ses mains par son corps et s'assura qu'elle était parfaite. puis, elle dit encore à elle- MÊME :

— Quel est celui qui voudrait mourir pour un baiser de la reine Bérénice ?

Alors, une tenture de toile s'écarta ; il parut une tête brune et pleine d'énergie :

— Lucius Flavius veut mourir pour un baiser de la reine Bérénice.

La jeune femme s'était dressée dans l'épouvante . Mais elle fut tout de suite rassurée. Et elle regardait avec ravissement cet homme

QUI LA RENDAIT PAREILLE À ClÉOPÂTRE.

— Est-il possible, dit-elle, que vous vouliez donner votre jeunesse, qui est belle, et vos

espérances, qui sont grandes, pour un baiser de ma bouche?

lucius répondit :

— Je vous mets au-dessus de la jeunesse et de l'espérance. J'ai senti mille fois le souffle de la mort, dans les batailles, et j'ai appris qu'elle est toujours proche. N'est-il pas préférable QUE JE CHOISISSE MON HEURE ? Je n'eN

trouverai pas de plus belle.

Ses veux de feu pénétraient Bérénice. La douce lumière des lampes syriennes montrait

toutes les harmonies de la jeune orientale ce

corps mi-jaillissant de la tunique éblouissante, où chaque muscle semblait créé pour une joie spéciale, ce visage ou se mêlait, dans un rythme étrange, la tendresse ingénie, la curiosité insatiable et l/ instinct dur des filles du Soleil.

lucius était né pour chérir cette sorte de beauté, plus ancienne et plus profonde que la

BEAUTÉ LATINE, GRECQUE OU GAULOISE. Il EN CONNAISSAIT TOUT L'ENCHANTEMENT POUR AVOIR VÉCU DANS LA BaBYLONIE ET LA BaCTRIANE.

Les yeux de la reine ne se détournaient point de ceux de lucius. elle goutait cette flamme dévorante, cet amour fort comme les parfums de son pays. déjà se répandait en elle tout le désir de cet homme :

lucius, reprit-elle, il est temps encore

POUR TE REPENTIR DE TES PAROLES. NuL NE t'a VU

venir dans cette chambre. si tu ne veux pas mourir, retire-toi.

Son sein palpitait en prononçant ces paroles, tellement elle avait peur que le romain lui enlevât son rêve.

Mais il répondit, farouche :

— Ce n'est point mes paroles ni la vie que je regretterais, mais seulement ton baiser, reine Bérénice.

Elle lui sourit avec une tendresse joyeuse : — io —

— C'est qu'en vérité, Lucïus, tu ne pourras plus vivre. Il ne convient pas qu'un homme puisse emporter un tel secret.

Il haussa doucement les épaules.

Elle sentit une volonté profonde comme l'abîme et l'amour de cent siècles résumé DANS

UN SEUL HOMME. ELLE REGARDAIT FLAVIUS AVEC UNE SORTE DE VÉNÉRATION ET PRESQUE d'hUMILITÉ.

Mais, elle n'oubliait pas son vœu.

Elle alla doucement fermer la serrure de la porte. Puis, elle vint, souriante, appuyer

SES MAINS SUR LES ÉPAULES DE l'hOMME.

Et LuCIUS DÉFAILLAIT À LA DOUCEUR DE CETTE

gorge fraîche, à l'approche de cette louche terrible.

Elle dit à voix basse :

tu auras plus que le baiser de la reine

Bérénice. Ton Âme est entrée dan- moi. Elle m'a donné le mal de ton amour.

Leurs bouches se rencontrèrent. Lucius se — h —

sentait déjà évanouir dans la mort voluptueuse. Un voile était sur ses yeux, il voyait à peine le lit drapé de pourpre de gétulie.

Et Bérénice l'entraînait comme la lionne entraîne le lion.

Quoique ce fut déjà le jour, dans la chambre

OBSCURE IL N'y AVAIT D'AUTRE CLARTÉ QUE CELLE DES LAMPES. La REINE DE JUDÉE CONTEMPLAIT PASsionnément le visage de lucius flavius endormi. En quelques heures, cette tète lui était devenue PLUS CHÈRE QUE TOUTE PERSONNE VIVANTE . Il

lui semblait dur de la vouer au trépas. Mais son Âme orientale, nourrie de principes séculaires, n'imaginait point que Lucius pût vivre encore. Elle avait aussi au fond d'elle l'exemple DE ClÉOPATRE, COMME UN SOLDAT HÉROÏQUE

l'histoire des Mucius Scevola, des Déjanire ou

DES LeONIDAS.

Et l'aventure paraissait sans issue.

Elle éveilla doucement Lucius.

Il porta vers elle un sourire de gratitude et de joie :

Ah ! MURMURAIT-IL, IL EST DONC VRAI QUE j'Ai

vu s'exaucer mon vœu! Soie bénie, reine de Judée.

Elle prit le visage brun du Consulaire contre elle et le couvrit de baisers \

— Je t'aime Lucius ! Je ne pourrai pas oublier

cette nuit incomparable je pleurerai ta mort

éternellement !

Il répondit par des caresses ardentes, puis

IL RÉGNA UN GRAND SILENCE. On SENTAIT LE MATIN

s'élever au dehors. Tous deux comprirent que l'heure avait sonné ; Lucius dit avec insouciance :

— Je suis prêt !

Alors , Bérénice rouvrit lentement la porte, tandis que le romain s'habillait à la hate . Elle appela ses esclaves :

— A l'aide... Daoud... Abija... Mical î

Les femmes et les eunuques accoururent.

L'Orientale se mit a dire d'une voix claire :

— Cet homme a pénétré dans ma chambre. Il ne convient pas qu'll revoit la lumière du

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