INTRODUCTION
Le Journal du voyage que Bergeret de Grancourt a accompli en Italie avec le célèbre peintre Fragonard, en 1773, n'est pas complètement inconnu. Le manuscrit a été communiqué à MM. de Goncourt qui l'ont jugé digne d'une sommaire analyse. Elle figure sous forme de note au fascicule consacré à Fragonard dans leur ouvrage : VAi^t du XYIir siècle.
Il a semblé à la Société des Antiquaires de l'Ouest, propriétaire de ce manuscrit, qu'il devait être publié.
La famille Bergeret a occupé un certain rang en France. Elle vaut la peine d'être connue. C'est son histoire qu'à titre de préface je place en tête de cet ouvrage, certain qu'elle est de nature à intéresser le lecteur.
Receveur des finances de la Généralité de Montauban,
Bergeret a occupé sa place parmi ces seigneurs opulents, dont l'existence, tout entière consacrée aux plaisirs de la vie, aiguillonne notre curiosité. Mêlé à la société élégante du xYiif siècle, il nous fait pénétrer parmi ce monde volage dont la vie n'était qu'une suite de jours consacrés à la joie. Ami des artistes de son temps, artiste lui-même, il est l'un des types de ces financiers voyageurs qui, pendant leur séjour à Rome, hébergeaient peintres et dessinateurs chargés de leur copier des chefs-d'œuvre et de leur dicter sur la peinture, la sculpture, l'architecture italiennes des opinions sérieuses et raisonnées que leur titre d'amateurs n'eût pas suffi à leur procurer.
Il n'est point inutile, pour connaître à fond le personnage dont le journal artistique est ici publié, de savoir quels ont été ses ancêtres. C'est chez eux, en effet, qu'à travers le temps il a puisé les quahtés qui le distinguent, les défauts qui le déparent, les originalités qui contribuent à éveiller notre intérêt.
Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret de Grancourt était de bonne souche. Sa famille, d'origine parisienne, descendait du Chanceher Boucherai et avait occupé dans les diverses fonctions de l'Etat des places importantes.
Son grand-père, avocat général au Parlement de Metz, quitta cette chnrge, entra dans les affaires étrangères pour lesquelles il se sentait des aptitudes spéciales et devint premier commis de Colbert de Croissy, Secrétaire d'Etat de ce département. Il n'y demeura que peu de temps ; le 10 avril 1684, il traitait avec Talon de la charge de Secrétaire
du cabinet du Roi ; il la payait cent mille livres et, le 15 du même mois, la nouvelle en devenait publique à la Cour. Le mardi 7 novembre suivant, Bergeret, après avoir prêté serment entre les mains de M. de Gréqui, prit possession de son poste et des entrées au petit coucher du roi auxquelles lui donnait droit la charge qu'il avait acquise (1).
Il jouissait à peine des prérogatives de ses nouvelles fonctions qu'un honneur plus grand et peut-être inattendu lui advenait.
L'Académie française venait de faire deux pertes, dont l'une était irréparable. Le grand Corneille — le « Bonhomme » comme on l'appelait d'habitude — était mort le 14 octobre 1684, et quelques jours plus tard, Géraud de Gordemoy, lecteur du Dauphin fils de Louis XIV, auteur d'une histoire générale de France qui n'était pas encore imprimée, mourut lui aussi.
Voilà deux fauteuils à pourvoir. Pour le premier, le candidat était tout indiqué : « Le jeune Corneille, » — Thomas, — devait succéder à son frère. Pour le second, trois candidats étaient sur les rangs : Louvois, Ménage, alors bien connu, fort estimé dans le monde littéraire, et — Bergeret!
Bergeret? — Mais quels étaient ses titres ?
Il avait l'honneur d'approcher à toute heure la personne du Roi, presque de pénétrer dans l'intime vie du protecteur de l'Académie.
Qu'avait-il écrit?
Une histoire de Louis XIV, du vivant même de ce souverain.
Qu'a-t-il laissé?
(1) Journal de Dangeau, t. I, pp. 6 et 7.
Rien, — son ouvrage a sombré dans Toubli et personne, je gage, n'en a ouï parler.
Arrive le lundi 4 décembre 1684, jour de l'élection. Racine, alors directeur de l'Académie, présidait la séance. Thomas Corneille fut élu sans peine ; — il n'avait pas de concurrent. L'assemblée passe au second fauteuil : Louvois fut immédiatement écarté ; Ménage réunit 12 voix et Rergeret en eut 17. L'historien de Louis XIV devenait immortel ! Le soir même. Racine allait communiquer ces élections au Roi qui daignait les approuver.
Grand tapage dans le monde des lettres ! Furetière, déjà exclu depuis un an de l'Académie, donne libre carrière à son esprit caustique ; Benserade aiguise sa plume pour rimer autre chose que des rondeaux et des sonnets ; ce fut à l'époque un gros scandale, tant Ménage était considéré comme le seul digne de compter parmi les Quarante.
La séance de réception des deux nouveaux académiciens eut lieu le 2 janvier 1685. Racine répondit à leur harangue avec éloquence et avec cette grâce dans le style dont il était coutumier.
Son éloge du grand Corneille, «dont l'Académie a regardé « la mort comme un des plus rudes coups qui pût la frapper, » est à la hauteur du génie disparu et de celui qui le louait. Il est à lire dans son entier, ce magnifique discours dans lequel Corneille, « ce génie extraordinaire, » est peint de main de maître, dans lequel son émule en l'art tragique, devançant le jugement de la postérité^ prédit à l'auteur du Cid^ ^'Horace, de Cinna qu'il c vivra dans « la mémoire des hommes aussi longtemps que les plus grands héros ». Aussi, dit-il, — lorsque dans les âges sui- « vants on parlera avec étonnement des victoires prodi-
« gieuses et de toutes les grandes choses qui rendront noire « siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, « n'en doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toules « ces merveilles. La Fr.mce se souviendra avec plaisir que, « sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus « célèbre des poètes. »
Puis, Racine, terminant l'éloge de Cordemoy : « Nous lui avons choisi — dit-il — pour successeur un « homme qui, après avoir été longtemps l'organe d'un « parlement célèbre, a été appelé à un des plus hauts em- « plois de l'État et qui, avec une connaissance exacte et « de l'histoire et de tous les bons livres, nous apporte « quelque chose de bien plus utile et de bien plus considé- (( rable pour nous, je veux dire la connaissance parfaite de « la merveilleuse histoire de notre protecteur. » — Puis, se tournant vers Bergeret : — u Eh ! qui pourra mieux que « vous nous aider à parler de tant de grands événements <( dont les motifs et les principaux ressorts ont été si sou- (( vent confiés à votre fidélité et à votre sagesse? »
Viennent alors deux pages superbes dans lesquelles Racine énumère rapidement mais avec un art et une délicatesse de style merveilleux toutes les grandes choses du règne de Louis XIV, puis il termine par cette péroraison qui soulève les applaudissements de la salle : « — Heureux (( ceux qui, comme vous, Monsieur, ont l'honneur u d'approcher de près ce grand prince et qui, après l'avoir « contemplé avec le reste du monde dans ces importantes « occasions où il fait le destin de toute la terre, peu- « vent encore le contempler dans son particulier et l'étudier « dans les moindres actions de sa vie, non moins grand, « non moins héros, non moins admirable que plein d'é-
« quité, plein d'humanité, toujours tranquille, toujours « nriaîlre de lui, sans inégalité, sans faiblesse et, enfin, le « plus sage et le plus parfait de tous les hommes. »
Il est presque inutile de dire que cette magnifique harangue eut un immense retentissement. Tout le monde voulait connaître le superbe éloge du bonhomme Corneille qui en formait la première partie, et la belle et éloquente page qui^ dans la seconde, chantait la grandeur de Louis XIV.
Le Roi, qui ne détestait pas la flatterie mais qui savait admirer les grands hommes de son temps, fit appeler Racine dans son cabinet le 5 janvier i685au matin, et là, entouré de ses courtisans, il lui demanda de lire son discours, qui fut trouvé aussi complètement beau à la Cour qu'à l'Académie. Le mardi 20 mai suivant, ce fut M'"' la Dauphine qui^ à Versailles, demanda au célèbre poète de lui dire sa harangue. Racine emporta tous les éloges des assistants et sa renommée grandit encore de cent coudées.
Mais Bergeret, pour ses débuts dans la docte Académie, eut à passer un moment vraiment cruel.
Benserade était un homme de beaucoup d'esprit qui possédait une qualité rare : une fidélité à toute épreuve aux amitiés qu'il avait su se créer. Il ne pardonnait guère lorsqu'il croyait avoir des raisons de se plaindre. Il se vengeait la plume à la main, et ce poète, dont les œuvres se composent de pièces légères à l'adresse des dames et demoiselles de son temps, rimait parfois des satyres mordantes contre quelques-uns de ses contemporains.
Membre, lui aussi, de cette Académie qui venait d'appeler Bergeret dans son sein, il ne put oublier qu'elle avait repoussé la candidature de Ménage, son ami, cent fois plus
digne, à son avis, que celui qu'elle avait élu d'occuper le fauteuil laissé vacant par la mort de Cordemoy.
Sous le coup du dépit que lui causa l'échec de Ménage, il rima une longue pièce de vers intitulée : Liste de MM. de r Académie française en 1684. — Cette liste scandaleuse, dit Furetière dans son deuxième factum, n'a jamais été imprimée ; elle circula en copie dans le temps même qu'elle parut. Cependant, aucun de ces manuscrits n'avait survécu et, malgré des recherches nombreuses et persévérantes, on ne savait où retrouver cette liste fameuse, lorsqu'une copie en fut découverte à la Bibhothèque Nationale. Elle fut publiée dans le n' du 15 juin 1864 du journal rintermédiaire des chercheurs et curieux., et c'est grâce à cette heureuse circonstance qu'il est possible de se rendre compte de l'effet que dut produire la lecture pubhque de ce pamphlet car, — et c'est en cela que la chose devient piquante, ■ — Benserade le lut en pleine séance académique, le 5 janvier 1685, le même jour que le Roi avait, dans la matinée, entendu la réponse de Racine aux deux récipendiaires.
La pièce commence par une flatterie à l'adresse de Louis XIV.
« De ce corps célèbre et rare
« Louis le Grand se déclare
« Le protecteur, le soutien;
(( Et Ton peut mettre à la marge
(( Que tous les Rois voudraient bien
« Qu'il s'en tint à cette charge. »
Il prend ensuite chaque académicien, et décoche à tous quelques flèches acérées. Il arrive à Bergeret :
« Le jeune Corneille vient t De succéder à son frère ;
8 BERGERET ET ERAGONAR!)
(( Grande csl la place qu'il tient.
« Pour avoir celle qui vaque
(( L'on fait une rude attaque.
« Les cartes se brouillent fort;
(( Il faut un gros personnage
(( Qui puisse mettre d'accord
(( Et Bergeret et Ménage.
<( Le nombre va s'accomplir :
« Qu'on dira de belles choses !
« Tous les métaux seront or,
« Toutes les fleurs seront roses,
(( Si Louvois le veut remplir.
« Il me semble qu'on se moque
(( D'employer là ce grand nom
« Et c'est, contre une bicoque,
f( Faire marcher le canon.
« Bergeret de la victoire
« A les honneurs éclatants;
« On tient que les mécontents
« Ne sont point sans quelque gloire,
(( Appelant comme d'abus
« Au tribunal de Phœbus.»
Celte lecture blessa profondément quelques membres de l'Académie, et cependant je me rangerai volontiers à l'opinion de l'abbé d'Olivet qui, ayant lu cette pièce fameuse, la trouva froide. — « Et c'est assez le sort des plai- « sauteries qui tombent non seulement sur la chose, mais « sur la personne, de n'avoir qu'un mérite local et passa- « ger. »
Au surplus, Benserade garda longtemps sa blessure et ne pardonna pas à ses collègues de l'Académie l'élection de Bergeret. Dans une pièce de ses œuvres intitulée : Réponse à M""^ Deshoulières, il drape encore quelques-uns des Quarante :
« J'ay tout le grand corps sur les bras ;
BERGEREÏ ET FRAGONARD 9
« Et Ménage qui n'en est pas !
« Je n'en dis rien, mais j'en enrage, »
— dit-il, — et je laisse à penser la discorde qui régna dans la docte assemblée à la suite de ces satyriques écrits.
Bergeret n'en siégea pas moins à l'Académie. Il y remplit sa place sans grand éclat,
« Travaillant au Dictionnaire (( Qui, ne s'en émouvant pas, « Suit toujours du même pas (( Et va son train ordinaire».
Entre temps, notre Académicien avait fait un heureux.
Il était fort répandu dans le monde et l'un des hommes dont on parlait le plus à cette époque, qui excitait le plus la curiosité, blâmé par les uns, excusé par les autres, l'abbé de Choisy, était de ses amis.
Personne n'ignore la singulière manie de cet abbé fort galant, dont les Mémoires suffisent à montrer le degré auquel était arrivée la licence chez certains membres da clergé. L'abbé de Choisy passait sa vie habillé en femme.
Si, plus tard, le chevalier d'Eon revêtit lui aussi le corsage orné d'une guimpe, la jupe garnie de paniers et ajusta sur sa tête l'élégant bonnet tout tuyauté de dentelles que nous montre La Tour dans son gracieux pastel, il pouvait prétendre qu'il obéissait à un ordre du Roi et aux nécessités des missions diplomatiques secrètes auxquelles il avait été employé soit à Pétersbourg, soit à Londres.
Chez l'abbé de Choisy, rien de semblable. C'était de sa part pure originahté, — à moins que ce fût autre chose. — Mais, — que les friands de détails les aillent chercher dans les mémoires du temps.
Quoiqu'il en soit, le déguisement de l'abbé était connu de
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tous, parfaitement accepté et il sortait, il allait à Téglise, il assistait aux réunions mondaines des pendants de perles aux oreilles, des diamants en rivière autour du cou, des mouches assassines sur le visage, si bien transfiguré, si artistement ajusté que chacun déclarait à Tenvi que c'était là une femme charmante.
A la longue, tout lasse, — même les succès de ce genre. Un jour vint, en 1684, que l'abbé eut des remords et songea à modifier sa vie . Pour ce faire il se retira au séminaire. C'est là qu'au cours de cette année 1684 Bergeret, son ami, l'alla visiter.
Il était fort question à ce moment d'une ambassade que Louis XIV voulait envoyer au roi de Siam, pour l'amener à embrasser le christianisme. Le chevalier de Chaumont avait été désigné pour aller accomphr cette délicate mission.
L'abbé de Choisy qui, pour lors, avait dévoré au jeu tout son patrimoine, rêvait de refaire sa fortune. 11 crut trouver l'occasion favorable à la réalisation de ses projets. Il s'en ouvrit à Bergeret. Pourquoi ne solliciterait-il pas la direction de cette ambassade? N'était-elle pas bien plus du ressort d'un ecclésiastique que de tout autre? Il avait de l'esprit, il ne manquait pas de courage, il saurait avoir l'onction nécessaire.
Bergeret l'y encouragea ; il s'offrit même à l'aider, et il fut entendu que le cardinal de Bouillon serait chargé d'en entretenir le Roi. Notre Académicien s'y employa de toutes ses forces; mais quel titre donnera cet étrange diplomate? On ne songeait nullement à déposséder le chevalier de Chaumont ; il devait rester le chef de la mission. On chercha longtemps ; la chose parut étrange au Roi, une vraie bouffonnerie et, pour rester dans cet ordre d'idées^ Louis XIV
créa pour le galant abbé le titre de Coadjuteur d'ambassade. Choisy partit pour Siam ; il remplit ses fonctions de coadjuteur avec un sérieux imperturbable, passant partout après l'ambassadeur, tenant fort à son rang et, de son voyage, il rapporta de curieuses notes sur lesquelles, une fois rentré en France, il rédigea le Journal du Voyage de Siam^ qui eut un immense succès, tant et si bien qu'un jour de l'année 1687 le duc de Saint-Aignan, membre de l'Académie française, étant venu à mourir, Bergeret, qui était alors président de la docte assemblée, songea à la candidature de son ami le pseudo-ambassadeur. On vota : — l'abbé de Choisyfutélu. Son esprit, ses relations, l'aménité de son caractère, le succès de son journal, h défaut de titres plus sérieux, parurent suffisants pour qu'il fût appelé à occuper le fauteuil du défunt,
Bergeret prononça une harangue en réponse à celle du récipiendaire. Je ne crois pas qu'elle ait eu le grand retentissement de celle dite par Racine en 1685.
Notre Immortel avait deux frères ; il eut la douleur de les perdre tous deux presque en même temps.
L'un s'était fait d'Église. Il avait obtenu une abbaye sur la Sarre et mourut le 31 octobre 1690. L'autre, qui avait suivi l'état militaire, était devenu commandant de la citadelle de Strasbourg. Il mourut en 1691, laissant sa veuve fort affligée. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires (t. II, p. 83), nous raconte en quelques pages l'histoire de Bergeret.
Restée veuve à 31 ans, elle avait continué d'habiter Strasbourg. Le maréchal de Villars, lorsqu'il allait commander les armées du Roi, tenait essentiellement à être accompagné par la Maréchale. Il exigea qu'elle le suivît également lorsqu'il fit la campagne du Rhin, en 1712. M"Me Villars
nF.R(îi:i{ET ET FRACONARD
ne pouvait pourtant pas ùtre aux côtés de son mari sur les champs de bataille ; elle prit son quartier général à Strasbourg et, un peu isolée, sans relations intimes dans cette grande ville pour elle inconnue, elle rencontra M""* Bergeret. Elle avait de l'esprit ; — le maréchal et M'"" de Villars la trouvèrent aimable ; — elle leur parut animée des idées les plus élevées ; — il leur sembla qu'elle avait l'àme remplie des plus nobles sentiments ; ils lièrent connaissance avec elle et, la campagne finie, ils l'engagèrent à venir demeurer à Paris, profitant de toutes les occasions pour lui rendre service.
Après le départ de A'illars pour l'Italie, où il mourut en 1734, la Maréchale proposa à M"'' Bergeret de venir loger chez elle. Elle accepta cette offre et y demeura toujours depuis ce moment. Elle s'éteignit à Paris le 13 mars 1751, âgée de 82 ans, la tète fort affaiblie depuis un an ou deux. Tous ceux qui l'avaient connue particulièrement s'accordaient h déclarer qu'elle s'était toujours conservé Testime et l'amitié non seulement de la Maréchale, mais même de tous les domestiques de la maison et que la reconnaissance qu'elle devait à M"'' de Villars ne l'avait jamais empêchée de lui dire son sentiment avec franchise et vérité lorsque les circonstances le demandaient.
Quant à Bergeret, il suivit de près ses deux frères dans la tombe. Il mourut à Paris dans les premiers jours d'octobre 1694. Il était à Fontainebleau lorsqu'il fut surpris par les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Il n'eut que le temps de se faire conduire à Paris et il arriva chez lui pour y mourir. Une fut remplacé comme Secrétaire du Cabinet qu'en 1698 et ce fut le marquis de Callières que Louis XIV pourvut de cette charge.
BEHGERET ET FRAGONARD
Bergeret laissait un fils, Pierre-François, qui, après la mort de son père, ne tarda pas à être pourvu d'un emploi dans les Fermes.
L'Académicien avait laissé de la fortune ; par son mariage, son fils l'accrut considérablement et peu à peu, sa situation ayant grandi, son influence ayant augmenté, ses relations s'étant étendues, il obtint du Contrôleur général ce poste, alors si recherché par tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient aux finances de l'État, il devint Fermier général. C'était plus que la fortune, — c'était l'opulence et, après quelques années d'exercice, il allait de pair avec ces nababs du xvni^ siècle qui s'appelaient Paris de Montmartel, Savalette de Magnanville, Samuel Bernard, qui tous s'entouraient des merveilles des arts et créaient dans leurs hôtels ces admirables musées dont nous pouvons apprécier l'immense valeur, grâce aux catalogues de leurs ventes après décès.
Bergeret, lui aussi, possédait dans Paris un hôtel tout encombré des plus belles choses et, dès le début de la faveur de M""* de Pompadour, il sacrifia au goût général de ces superbes seigneurs ; il acquit une terre aux environs de la capitale.
Turmenyès, garde du Trésor royal, possédait le château de Nointel, distant de huit heures de Paris et d'une demi-lieue de la petite ville de Beaumont. Il résolut de s'en défaire. Bergeret l'acheta et y fixa sa résidence d'été.
C'était un domaine princier. Le parc, qui avait cent arpents, offrait aux yeux une scène des plus riantes et des plus variées. Une grande avant-cour suivie d'une belle cour conduisait au château, dont l'architecture était très régulière. La droite était occupée par l'orangerie, dont l'em-
BEUGEUET ET FlUGONARI)
placement était de forme circulaire, et par les potagers divisés en sept jardins avec chacun une fontaine ; le plus grand était pour les légumes et il y en avait un pour le verger.
On découvrait, en face du château, un parterre avec un bassin et sept pièces de gazon comparties à l'anglaise suivies d'un octogone qu'on avait pratiqué dans le milieu d'un pré. Ce pré coupé de huit allées formait une étoile qui aboutissait au grand bassin dont le jet s'élevait à cent vingt pieds et était de la môme grosseur que celui de Saint- Cloud, qu'il surpassait de trente pieds.
Les environs du château étaient ornés de plusieurs bosquets. Ceux de la gauche formaient : une grande salle circulaire décorée de boules d'ormes et de portiques avec un bassin ; une autre salle carrée avec son jet et deux où l'on avait ménagé des fontaines. A droite, on pouvait voir une petite salle dont un bassin et des boules étaient tout l'ornement, A côté, était une pièce d'eau et un parterre de gazon terminé par un escalier et un théâtre de verdure.
Les jardins hauts étaient plantés en bois partagés en étoiles. Le principal escalier qui y conduisait était coupé de plusieurs paliers dont plusieurs agréablement interrompus par des bassins servant de réservoirs. Sur la gauche, il y avait un bosquet orné de figures et d'arbres taillés en boule et au-dessus, un quinconce terminé par une pièce d'eau d'où s'élevait un beau jet.
Au haut du grand escalier, on trouvait à gauche un bassin qui faisait jouer plusieurs fontaines. Une belle allée conduisait de là dans les parties les plus élevées du parc. On y voyait le grand réservoir appelé le 3Hssmipi, où se jetaient trois grosses sources. Ce beau morceau, qui avait cent toises de long sur trente de large, était soutenu de terrasses et
boisé des deux côtés. Il fournissait vingt fontaines qui, pour la hauteur et la grosseur, n'avaient guère leurs pareilles que dans les maisons royales.
Bergeret, on le voit par cette description empruntée à Dargenville, s'était installé avec tout le grand luxe de cette époque. Il est vrai de dire qu'à Nointel il n'avait rien créé ; il avait acquis le château et le parc après que les précédents propriétaires y eurent accompli tous les embellissements dont il profitait. Turmenyès, en effet, possesseur d'une importante fortune, — il le fallait bien, puisque la charge de garde du Trésor royal était taxée à la somme de douze cent mille livres, — avait à la Cour une situation tout à fait favorisée qu'il devait moins à sa puissante position qu'à une certaine liberté d'allures, à un certain laisser-aller, à un sans-façons qu'il avait su faire adopter et qui lui permettait d'agir, de parler en présence des princes, du Roi lui-même, avec espritilest vrai, mais aussi avec une franchise parfois brutale. Il suffit de lire les Mémoires de Duclos pour apprécier comme il doit l'être ce franc parler qui choquait tout le monde.
Il avait un fils auquel il avait donné le nom de ce beau domaine et qui, lorsque son père mourut, le 8 avril 1702, était maître des requêtes et intendant du Bourbonnais. Il s'appela désormais Turmenyès de Nointel, il obtint du Roi de succéder à la charge de garde du Trésor et ce fut lui qui, plus tard, avec son collègue Savalette de Magnanville, retint à une fête d'amis M. Le Normand d'Étiolles pendant que la future marquise de Pompadour s'établissait définitivement dans les lambris dorés des petits cabinets de Versailles.
Il avait été des plus ardents à prendre part aux rêveries
BERGERET ET PRAOONARlD
financières de Law. Il s'était jeté dans le Système, était un des gros actionnaires du Mississipi, avait, au cointraire de tant d'autres, réalisé dans cette opération des bénéfices considérables, et ce fut à l'époque de cette opulence inespérée que, pratiquant une vertu bien rare, la reconnaissance, il avait donné au grand réservoir de cent toises de long et de trente de large auquel venaient aboutir trois grosses sources le nom de Mississipi, — souvenir vraiment touchant des flots d'or que ce fleuve béni lui avait apportés.
Bergeret acheta donc de Turmenyès de Nointel la superbe création de l'ancien garde du Trésor.
Pendant la belle saison, il y recevait une compagnie nombreuse et des plus choisies. On y trouvait tout ce que la Cour comptait de plus relevé, et surtout de plus aimable. Fusée de Voisenon, cet abbé bel esprit, qui devint le chevalier servant de M^^° Duronceray, plus tard M"*" Favart, était l'un de ses commensaux les plus assidus; l'illustre maréchal de Saxe ne dédaignait pas de venir prendre sa part des divertissements de Nointel; les femmes les plus à la mode, les seigneurs les plus haut placés se rendaient à ses invitations et, puisque le nom de Favart est venu sous ma plume, c'est le moment de conter une aventure qui lui advint en 1734, qu'il a racontée dans ses Mémoires, que son petit-fils Charles Favart a mise au Théâtre en 1801, sous le titre de: — la Jeunesse de Favart ^ et que M. Desnoiresterres a reproduite dans son ouvrage : Épicuriens et lettrés au xvm* siècle,..
Simon Favart était fils d'un pâtissier qui eut la gloire de perfectionner, — - quelques-uns disent même d'inventer, — les échaudés, bien délaissés aujourd'hui, mais qui, alors.
BEHGERET ET FRAGONARD
firent courir tout Paris dans sa boutique. Cet artiste célèbre mourut jeune, après avoir gagné une petite fortune qui fut dévorée par le Système. Il laissait à son fils pour tout bien son étalage et ses recettes. Simon, qui déjà s'était essayé à rimer, prit le sage parti de continuer le commerce de son père, mais le diable n'y perdait rien et il employait à chansonner et à fabriquer des vaudevilles tout le temps qui n'était pas occupé par les commandes. Ce fut ainsi qu'en 1734 il fit jouer sur le théâtre de la foire St-Germain une petite pièce intitulée : les Deux jumelles. Ce fut son premier succès.
Bergeret assistait un jour à la représentation. Il fut tellement charmé qu'il résolut de connaître l'auteur, qui ne s'était point nommé. Nointel possédait, nous le savons, un théâtre de verdure, et le fermier général voulait régaler ses hôtes d'un divertissement. Il se renseigna. Quelques instants après, son carrosse s'arrêtait devant la boutique de Favart ; il en descendait vêtu en grand seigneur, et pénétrait dans la maison.
Favart qui, à ce moment^ exécutait une commande de pâtisserie se présenta le bonnet à la main, les bras nus, le tablier blanc autour des reins, prêt à répondre à ce client d'importance. Quels ne furent pas sa surprise et son embarras lorsqu'il entendit Bergeret, qui s'était fait connaître, le féliciter sur le succès de sa pièce, lui prédire un brillant avenir et lui demander sans plus attendre de se rendre immédiatement chez lui; il avait besoin d'une fête pour ]y[me Bergeret, plusieurs personnes de la Cour devaient y assister, Favart seul était capable de composer ce divertissement du jour au lendemain.
Notre auteur se gratta la tête un instant, réfléchit, songea
qu'il avait à exécuter une commande pressée et était sur le point de refuser, lorsque Bergeret fit cesser ses hésitations. Il offrit d'envoyer ses cuisiniers qui confectionneraient le chef-d'œuvre attendu. Vaincu par tant de bonne grâce, Favart jeta de côté sa tenue de travail, revêtit son plus bel habit et suivit dans son hôtel le fermier général. Dès son arrivée il se mit à l'œuvre; il est presque inutile de dire que son divertissement eut le plus grand succès, qu'il contribua pour une large part à mettre le comble à sa réputation et qu'il devint presque un auteur à la mode.
Le piquant de l'aventure, en effet, c'est qu'il rencontra chez Bergeret le maréchal de Saxe qui, séduit par son talent, songea dès lors à l'attacher à sa personne. Plus tard, il emmenaà sa suite Favart, alors marié, à Bruxelles, à Louvain, à Anvers^ où il le fit « Directeur de la troupe de S. (( A. S. Monseigneur le Maréchal comte de Saxe », et ces relations constantes avec le vainqueur futur de Fontenoy eurent pour l'avenir du pauvre vaudevilliste de funestes conséquences, puisque la célèbre Justine ne tarda pas h devenir la maîtresse de l'illustre Maurice.
L'acquisition du château de Nointel n'avait pas suffi à l'emploi total des fonds dont disposait le fermier général. Une circonstance se présenta qui lui permit de faire un nouveau et important placement.
La terre de Négrepelisse, en Quercy, avait été érigée en comté par Charles IX, en 1566, en faveur de Louis de Caraman, que le roi tenait à dédommager par cette faveur des tribulations que lui avait fait éprouver, pendant les premières guerres de religion, la turbulence de ses vassaux et du zèle avec lequel il avait pris la défense de la foi catholique.
BERGERET ET FRAGONARD l9
La fille unique de Louis de Caraman, Catherine, épousa en premières noces Henri Ebrard, baron de Saint-Sulpice, lué à Blois en 'J576. Deux ans après, le 27 décembre 1578, elle se remariait avec Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin^, maréchal de France, qui mourut après peu de temps de mariage et ce fut à Henri de Beaumanoir de Lavardin, son fils, qu'échut le comté de Négrepelisse en vertu d'un acte de partage en date du l^'' Août 1615.
Mais Henri, qui avait pris avec ses frères des engagements qu'il ne pouvait remplir, se vit dans la nécessité, pour éviter une saisie générale, de mettre en vente tous ses domaines qui furent démembrés et vendus par morceaux. Le château de Négrepelisse et ce qui restait du comté, avec le titre, devint, le 13 juin 1616, la propriété de Henri de la Tour, duc de Bouillon, prince souverain de Sedan. Il mourut laissant le comté de Négrepelisse à sa veuve, Elisabeth de Nassau, fille puînée de Guillaume I", prince d'Orange^ et de Charlotte de Bourbon-Montpensier, et ce fut leur fils aîné, Godefroy-Frédéric-Maurice de la Tourd'Auvergne qui, en 1638, recueillit le comté de Négrepelisse dans la succession de sa mère.
Mais bientôt, à la suite d'arrangements de famille, il céda tous ses droits sur le comté à son frère Henri de la Tour d'Auvergne, plus tard le célèbre maréchal de Turenne, qui, désireux d'être le bienfaiteur de ses vassaux, légua à la ville une somme de vingt mille livres destinée à la fondation d'un hôpital.
L'héritier du maréchal, Godefroi-Maurice de la Tourd'Auvergne, duc de Bouillon, ne conserva pas ces riches domaines; il morcela son héritage et le comté de Négrepelisse devint, le 3 décembre 1719, la propriété d'Antoine
BEUGERET ET FRAGONARD
Bonnet, écuyer, conseiller secrétaire du Roi, moyennant le prix de neuf cent mille livres.
Il laissa à sa mort une succession fort obérée. Le comté de Négrepelisse fut saisi sur la tête de Bonnet de la Vernhes, son troisième fils, et vendujudiciairementpar arrêt du Parlement de Paris. Il était adjugé, le 6 février 1751^ moyennant trois cent soixante-douze mille livres, à Pierre- François Bergeret. — Et voilà le traitant devenu grand seigneur, Bergeret, comte de Négrepelisse, le successeur dans ce titre de toute cettelignée illustre des La Tour d'Auvergne dont les membres avaient contribué pour une large part à écrire en caractères indélébiles l'histoire de la France (1).
Aussitôt la nouvelle de cette acquisition parvenue dans le Quercy, le conseil général de la communauté de Négrepelisse s'assemble, le 7 mai 1751, au son de la cloche, sous la halle de la place de la ville, pardevant M" Nicolas Rouere, conseiller du Roi et maire.
« Le sieur Michel Bessay, consul, expose à rassemblée (( que M. de Bergeret, fermier général, secrétaire du « grand Sceau^ ayant acquis la présente comté, il convient « que la présente communauté assure ledit seigneur de son « respect et de sa soumission et lui demande en même (( temps l'honneur de sa protection. Sur quoi ledit sieur <( requiert la présente assemblée de délibérer.
« Sur quoi, ouï le sieur syndic de la commune, a été « unanimement déhbéré que les sieurs maire, consuls et « syndics de la présente communauté sont priés d'écrire (( au seigneur de Bergeret au nom de ladite communauté
(l) Ces détails sont extraits de l'iiistoire de Négrepelisse par M. Devais aîné, publiée dans les Mémoires de l'Académie de Toulouse en 1862.
« pour lui demander sa protection et l'assurer de la fidé- (( lité des habitants de la présente communauté, qu'ils au- « ront pour ledit seigneur les sentiments les plus respec- « lueux et les plus soumis qu'il leur sera possible ; qu'ils « espèrent de trouver en lui un père dont la protection (( paternelle leur en fera ressentir les effets dans les occa- (( sions et qu'un extrait de la présente délibération sera ence voyé incessamment audit seigneur (1). »
Je laisse à penser quelle bouffée d'orgueil dut monter au cerveau de Bergeret à la lecture de cette adresse toute remplie des témoignages du respect, de la soumission, de la fidélité absolues de ses nouveaux vassaux. Ce fut bien autre chose lorsqu'advint le premier janvier de l'année 1752. Ce jour-là, le conseil général de la commune s'assemble de nouveau sous les halles, et le sieur Bergalasse, nouveau Maire consul, expose à l'assemblée :
« Qu'il est de convenance et de devoir que la présente « communauté réitère au commencement de cette année les « assurances de son respect à monseigneur de Bergeret, « seigneur comte de Négrepelisse, en l'assurant de la bonne « année que ladite communauté lui souhaite et à toute sa (( famille, avec toutes sortes de prospérités et de bénédic- « tions du ciel. »
Et monseigneur de Bergeret, seigneur comte de Négrepelisse, accepta sans doute avec une dignité sereine ces compliments de nouvel an qui durent accélérer les battements de son cœur, tout rempli, je le suppose, des sentiments les plus paternels à l'endroit de ses sujets.
(1) Cette pièce et celles qui vont suivre sont extraites des Archives communales de Négrepelisse et m'ontété gracieusement communiquées parM. Dumas de Rauly, archiviste de Tarn-et-Garonne.
Dans le courant de cette année 1752, le nouveau seigneur de village songea à aller visiter ses terres. Il choisit pour accomplir ce long voyage la plus belle saison de Tannée, Tété qui, dans le Midi, est tout ruisselant de soleil, tout embaumé du parfum des fleurs, tout verdoyant de l'épaisse frondaison des arbres.
Dès qu'il eut annoncé sa venue prochaine, ce fut partout un grand émoi. Le conseil général s'assembla le 13 août sous les halles de la ville ; le maire, Bergalasse, annonça : (' Que messire Bergeret, seigneur du présent comté, devant (( arriver ici pour la première fois pour la visite de sa terre, (( il convient de lui faire une réception autant gracieuse et (( étendue qu'il sera au pouvoir de la communauté et pria « l'assemblée de délibérer sur ce dessus. »
On délibère en effet, et voici le programme de la réception officielle et des réjouissances pubhques qui fut arrêté à cette occasion par le conseil communal de Négrepelisse :
{< Ledit seigneur de la comté sera reçu avec tout le (( respect dont cette communauté est capable, et il lui sera (( offert et prié d'accepter, en témoignage de toute l'affection « respectueuse que nous lui portons, un veau assorti avec <( douze paires de dindons, autant de canards, vingt-quatre <( paires de poulets, vingt-cinq livres de bougies de table, « le tout aux soins et conduite desdits sieurs maire et (( syndics et aux frais de cette communauté... Et, à (( l'effet de la réception dudit seigneur, il sera pris et (( composé un grand nombre, autant grand que faire se (( pourra, de cavaliers des plus notables de cette ville qui (( se porteront avec lesdits sieurs maire, consuls et syndics « de cette ville à l'extrémité du consulat ; ensemble qu'il (( sera composé une compagnie de cent fusiliers qui seront
BERGERET ET FRAGONARl)
« de suite desdits cavaliers et audit endroit avec le haultbois « et tambours auxquels et à chacun d'eux il sera délivré : « demi-quart poudre pour faire les décharges convenables « après les assurances que lesdits maire, consuls et cava- « liers auront donné audit seigneur de Bergeret de toute « notre affection respectueuse lorsqu'il sera arrivé à notre « dite extrémité du consulat; que les clés de la ville lui « seront présentées à la porte de la ville où se rendront « généralement tous les habitants pour lui présenter de « plus fort nos respects et que, le jour môme de son arrivée, « il sera fait un feu de joye sur la place publique dudit « Négrepelisse et que tous les habitants seront tenus^ à (( peine de cinq livres ^d'amende, d'illuminer leurs fenêtres, « en marque de réjouissance de l'arrivée dudit seigneur. »
Rien ne manquait, on le voit, aux honneurs rendus à messire de Bergeret^ depuis les menus suffrages jusqu'aux hommages souverains : Troupe armée accompagnant le corps de ville au devant du seigneur, hautbois et tambours, mousquetades, discours, remise des clés, feu de joie et illuminations commandées sous peine d'amende 1 C'était une réception princière ; Négrepelisse faisait les choses aussi largement qu'elle le pouvait et on entend d'ici les « Vivats » mélangés à la fusillade qui accueillirent le traitant anobli à son entrée dans sa bonne ville.
Le compte-rendu de ces réjouissances n'est pas parvenu jusqu'à nous, et c'est vraiment dommage. Il eût été curieux de lire la harangue du maire, la réponse de Bergeret, de constater l'enthousiasme des habitants et de savoir si le syndic dut prononcer de nombreuses amendes pour infraction à l'ordre d'illuminer.
Après avoir joui de ce triomphe et parcouru les terres
dont il était devenu propriétaire ; après avoir généreusement payé, sans doute, son don de joyeux avènement, Bergeret rentra à Paris, où il continua d'exercer ses lucratives fonctions de fermier général.
Mais avant d'accomplir cet acte de prise de possession, il avait obtenu du Roi une faveur qui était d'un certain prix.
Bergeret avait un fils: Pierre-Jacques-Onésyme, né à Paris le 18 juin 1715. En 1751, quelques mois après l'acquisition du comté de Négrepelisse^ le receveur général de la généralité de Montauban, Charles-François-Michel d'Amblérieux, donna sa démission . Bergeret demanda à Louis XV, pour son fils, la charge devenue vacante. Il l'obtint aussitôt et, dans les lettres de provisions d'office qui ont été inscrites au registre du bureau des Finances de la généralité, conservé aux archives départementales de Tarn-et- Garonne, le Roi s'exprime ainsi :
« Nous en avons accordé l'agrément à notre amé et féal « le sieur Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret, en considé- « ration des services du sieur Bergeret son père, notre (( conseiller secrétaire maison, couronne de France et de (( nos finances et l'un de nos fermiers généraux depuis (( plus de vingt ans. »
Puis, (( Sa Majesté donne mandement aux président, « trésoriers de France généraux de ses finances à Mon- « tauban, de procéder à l'installation dudit sieur de Ber- « geret, receveur-général, lorsqu'il leur sera apparu des « bonnes vie et mœurs, âge, religion catholique, apostoli- (( que et romaine du sieur Bergeret et après avoir reçu le « serment en tel cas requis (1) ».
(\) Communiqué par M. l'archiviste Dumas de Rauly.
En effet, le nouveau receveur général prêtait serment à la Chambre des comptes de Paris le 5 septembre 1751; il versait une caution de 20.000 livres exigée par la déclaration royale du 1" mai 1731 et, le 16 octobre 1751, il était reçu et installé dans ses fonctions par les président^ trésoriers de France généraux des finances, conseillers du Roi, grands voyers et juges du domaine de Sa Majesté en la généralité de Montauban, sur le vu des Lettres patentes du Roi données à Versailles le 26 août 1751, scellées du grand sceau de cire jaune; M. Dumas, conseiller du Roi, trésorier général de France en ce bureau, l'un des ancêtres de M. Dumas de Rauly, actuellement archiviste du département de Tarn-et-Garonne, fut chargé du rapport et de la réception de Bergeret.
Dès le 16 septembre 1751, aussitôt après sa prestation de serment, u messire Pierre-Jacques-Onésyme Bergeret, (( receveur général des finances, demeurant à Paris, place « des Victoires, paroisse St-Eustache, donnait procuration « à M. Jean-Joseph Herpaillet-Duchesneau pour gérer son « office » et il continua à mener dans la capitale l'existence fastueuse et tout entière consacrée aux Beaux-Arts que nous constaterons plus tard.
Quant au fermier général, il mourut à Paris en 1763.
Nous l'avons dit, il laissait un fils, Onésyme, sur lequel se reposèrent dès lors toutes les faveurs, toutes les grâces dont le Roi avait jusque-là comblé son père. Elles ne se firent point attendre. En 1764, une place de trésorier général de la généralité de Montauban étant venue à vaquer, Louis XV la donna à titre d'avancement dans l'administration des finances à Onésyme Bergeret. Il ajouta à ce don gracieux le cordon de l'ordre de Saint-Louis.
Dès que la municipalité de Négrepelisse eut connaissance de la haute distinction accordée au seigneur de la* comté, elle s'assembla en conseil général au son de la cloche, dans la maison de ville, le 19 février 1764. Le syndic d'office représenta :
« Que le Roy ayant pourvu M. de Bergeret, seigneur du « présent comté, delà charge de trésorier général, comte mandeur de l'ordre militaire de St Louis, la communauté « participant agréablement à tout ce qui peut être de la (( satisfaction de notre dit seigneur, il convenait que la (( communauté l'assurât de la part qu'elle y prend. — Il « fut unanimement délibéré que, par extrait de la présente « délibération qui sera envoyé audit seigneur de Bergeret, (( ledit seigneur trouvera les assurances de lajoye et de la (( part que la communauté prend à tout ce qui le regarde « et à son joyeux avènement à ladite charge. »
C'est peut-être le moment d'indiquer en quoi consistaient les emplois de Receveur et Trésorier général des finances sous l'ancien régime et d'expliquer ainsi l'importance qu'avait prise dans la généralité de Montauban le nouveau fonctionnaire qui venait d'y être appelé.
L'administration des finances avant 1789 comprenait plusieurs catégories d'agents qui tous, comme aujourd'hui du reste, avaient pour mission d'assurer la rentrée des impôts et d'effectuer les . paiements qui incombaient à l'État.
Le Conseil d'État fixait le montant des impositions qui devaient être perçues dans chaque généralité. Il adressait au bureau des finances de la généralité, composé des présidents du bureau, des trésoriers généraux, des officiers du greffe, l'état des perceptions à effectuer, accompagné d'une
BERGERf'.T ET FRAGONARD
lettre de cachet du Roi destinée à le rendre exécutoire. Cette cour supérieure, qui s'appelait le Bureau des finances, transmettait l'état au receveur général qui centralisait les recettes des receveurs particuliers, effectuait les paiements ordonnancés et versait le surplus au trésor de l'épargne à Paris.
Le receveur général des finances était donc, somme toute, un collecteur d'impôts ; il avait le maniement des fonds publics, aussi devait-il verser un cautionnement, et résider au siège de sa généralité. On permit plus tard à ces agents de se faire remplacer par un commis muni de leur procuration vérifiée et enregistrée au bureau des finances et nous avons vu Bergeret, après avoir prêté serment, versé sa caution de 20.000 livres, user de ce droit de gérer par intermédiaire. Le receveur général était sous la juridiction immédiate des trésoriers de France, devant lesquels il comptait par état au vrai ; responsable de la rentrée des fonds des recettes particulières, au commencement de chaque année il recevait des trésoriers de France l'état des recouvrements à opérer et devait le présenter quinze jours après l'expiration de l'année avec celui de ses encaissements. En cas de retard, il encourait une amende. Les gages fixes attachés à la charge étaient de 1.200 livres par an; mais, au moyen de traités spéciaux, les receveurs généraux bénéficiaient de remises importantes évaluées en moyenne à cinq deniers par livre. Chaque office était tenu de payer une finance de 650.000 livres productive d'intérêts à cinq pour cent. De ce chef seulement, chaque receveur touchait 32.500 livres par an, plus les 1.200 livres de gages, les remises stipulées par traités. On peut dès lors évaluer à 50.000 livres environ le revenu annuel de la charge.
Le Bureau, composé d'un premier président, des présidents, des trésoriers généraux conseillers, d'un avocat du Roi et des officiers du greffe, constituait une véritable cour souveraine; aussi ses membres jouissaient-ils des mêmes privilèges que les magistrats des autres juridictions supérieures, et plus particulièrement de la Chambre des comptes, dont ils étaient réputés faire partie. Ils avaient droit aux mêmes honneurs, aux mêmes profits : ils étaient convoqués aux entrées des rois de France et avaient l'honneur de les haranguer debout ; ils étaient qualifiés du titre de : Nos Seigneurs ou Messires ; ils avaient droit de préséance et siégeaient aux États généraux. Leur titre, — chose très importante à cette époque, — emportait le privilège de noblesse pour eux et leur famille ; ils étaient exempts de tous impôts quelconques. Les gages fixes s'élevaient à 4.447 livres par an ; mais, si Ton ajoute à ce chiffre les revenus éventuels, épices, droits de bourse et de présence, si l'on tient compte de l'exemption des impôts, on arrive à un émolument qui n'est pas moindre que celui des receveurs généraux. Il est bon d'ajouter que, ne détenant aucune partie des fonds publics, ils n'étaient pas astreints au versement d'un cautionnement.
Ces quelques détails sur l'administration financière sous l'ancien régime suffisent à faire comprendre que Bergeret, en devenant trésorier général, avait franchi un important échelon et conquis ainsi une des charges les plus importantes, les plus enviées de l'État (1) .
A l'époque de la mort de son père, en 1763, Onésyme
(1) Ces détails administratifs sont extraits du travail de M. Bonvallet : le Bureau des finances de la généralité de Poitiers (Soc. des antiq. de l'Ouest, Mémoires, •à.nnQQ 1883).
BEHGERET ET FRAGONARD
Bergeret était âgé de 48 ans. A la tête d'une importante fortune, (il avait épousé une sœur de l'opulent garde du Trésor royal Paris de Montmartel), il en usait avec le faste d'un grand seigneur. Epris de cet amour des arts qui a été la caractéristique des gens du monde- au xviii' siècle, il s'était depuis longtemps adonné à ce goût de la collection qui s'était emparé de tous les financiers contemporains de Louis XV et était rapidement devenu un émule de Grozat, de Randon de Boisset, de Gaignat et autres illustres curieux de son temps.
Son hôtel, place des Victoires, était tout encombré de véritables richesses. Lié avec tous les artistes, leurs œuvres ornaient ses superbes appartements. Boucher, Natoire, Lagrenée l'aîné, Hubert Robert, Fragonard étaient tous de son intimité. Ils voyaient leurs gracieuses compositions suspendues sur les lambris richement sculptés du cabinet de Tamateur, leurs études et leurs dessins gonfler les cartons de leur fastueux Mécène.
Il vivait si complètement au miUeu de cette atmosphère artistique, il s'imprégnait tellement des idées et des goûts que M""^ de Pompadour avait fait éclore parmi cette société à laquelle elle donnait le ton, qu'ami des artistes il tenta de devenir artiste lui-même. Souvent il prit la pierre noire ou la sanguine pour tracer sur le papier telle vue de NégrepeHsse ou des environs de Gassan, qui avait frappé son esprit.
Le hasard m'a fait rencontrer, dans mes nombreuses visites chez les brocanteurs ou marchands d'objets d'art plus ou moins antiques, un petit dessin au trait de plume, sali d'une sépia trop pâle, représentant une ferme en ruines^ située sur un petit tertre, ombragée par un grand arbre au-
bergeui^:t et fragonard
près duquel des enfants jouent avec un cliien, qui est une œuvre de Bergeret. Elle est signée d'un B...t qui désigne suffisamment son auteur, car c'est là la marque qu'il imprimait sur les pièces de sa collection. C'est déplorable comme exécution, au-dessous de tout, et nous sommes vraiment loin avec lui de l'abbé de Saint-Non, par exemple, qui, avec un esprit et une légèreté de pointe rares, égratignait le cuivre et en tirait des eaux-fortes si réjouissantes et si recherchées.
Malgré cette absence complète de talent, Bergeret qui, comme tous ses pareils, était vraiment un protecteur des arts, fut élu, le 31 août 1754, associé libre de l'Académie Royale de peinture et de sculpture.
Il faut reconnaître d'ailleurs que ces riches financiers du xvni* siècle étaient tous des hommes de goût. Il suffira de rappeler Watelet, lui aussi receveur général des finances, qui, en 1760, fit paraître son poème mvV Art de peindre. Diderot ne dédaigna pas de faire de cet ouvrage un long éloge qu'on peut lire dans la Correspondance de Grimm à la date du 15 mars 1760. Watelet, du reste, dut à ces vers un fauteuil à l'Académie et lorsqu'en 1774 il publia son Essai sur les Jardins^ la Harpe loua la nouvelle œuvre « de cet amateur éclairé des arts qu'il cultive tantôt dans « la solitude d'une très jolie maison de campagne, tantôt « dans la Société des gens de lettres ».
Quant à Bergeret, il n'écrivait pas ; il se bornait à commander aux peintres des tableaux dont il ornait sa demeure. Une lettre de Natoire, datée de Rome le 22 février 1757, parle de deux toiles auxqueUes iltravaifiait alors pourM.de Bergeret et, s'il était possible de retrouver la correspondance des peintres si gracieux qui ont illustré le siècle précé-
dent, on constaterait sans aucun doute de nombreuses traces de négociations de ce genre.
Bergeret fut donc un artiste, dans le sens large de ce mot. Aussi, dès que la mort de son père le rendit propriétaire du château de Négrepelisse, il le fit restaurer de fond en comble.
Une avant-cour close de murailles précédait la cour d'entré3 ; un vaste perron donnait accès à l'intérieur qui, inhabité depuis de longues années, était complètement détérioré. L'extérieur avait grand air : le vaste bâtiment en parallélogramme était flanqué aux quatre angles de grosses tours qui furent restaurées et, comme il fallait rendre habitable ce grand logis froid et nu, Bergeret fit appel aux corps de métiers de Montauban pour mettre en état ces murs jusque-là décrépits et aux artistes du lieu pour les orner dans la mesure du possible.
Plus tard, anobli par sa charge de trésorier général, il se fit composer des armoiries par le neveu du célèbre d'Hozier. L'écusson, dazur à un chevron cïoi\ accompagné en chef de deux étoiles d^oi% en pointe^ d\in agneau de même y surmonté d'une quinte feuille^ fut gravé sur le portail de l'église de Négrepelisse où il se voit encore, et involontairement un rapprochement entre l'agneau des armes et le nom de Bergeret se fait dans l'esprit ; on saisit aussitôt l'origine relativement récente de ces armes parlantes [\).
Ce fut également à cette époque que le trésorier général jugea son nom trop roturier. En y ajoutant un nom de terre il prendrait toute autre apparence et sonnerait mieux aux oreilles versaillaises. Grancourt fut celui qu'il choisit et,
(1) Renseignement fourni par M. Dumas de Rauly, Archiviste du Tarn-et- Garonne.
dorénavant, il ne s'appela plus que Bergeret de Grancourt, sacrifiant ainsi à ce sentiment de vaine gloriole qui s'était emparé déjà de tous les gros financiers de son temps.
A la même époque, il s'occupait d'embellir Nointel qui, nous l'avons vu, était surtout remarquable par ses' jardins, par ses eaux admirables, mais où il n'allait que rarement à raison de son éloignement de la capitale. Il préférait Cassan, jolie propriété située prèsl'Ile-Adam, qu'il avait achetée dans l'intention d'en faire sa résidence d'été. Ce fut là, en effet, que, de 1772 à 1785, date de sa mort, Bergeret alla tous les ans passer la belle saison ; ce fut là que le marquis de Rivarol le connut, apprécia son esprit^ sa conversation, admira les merveilles artistiques dont il s'était entouré; ce fut là que, sur la fin de sa vie, des chagrins de famiUe vinrent s'abattre sur lui et hâter peut-être ses derniers jours.
Mais retournons aux années heureuses.
Nous avons laissé Bergeret à la mort de son père comblé d'honneurs, jouissant, avec le faste des financiers de son époque, d'une fortune considérable, vivant entouré de tout ce que les arts avaient produit de plus précieux et considéré à l'égal des Plutus du xvni" siècle comme un Mécène dont le goût et le flair faisaient loi. Il devait, comme bien d'autres, sacrifier à la mode du jour et nous allons le voir, en opulent seigneur, accomphr une de ces folies artistiques dont il avait puisé l'exemple parmi ses relations les plus intimes.
Depuis quelques années, en effet, un impérieux besoin de locomotion s'était emparé du monde de la finance et des arts. Les grands collectionneurs, les fermiers généraux, tous ceux à qui leur fortune permettait la réalisation de leurs caprices, se dirigeaient^ accompagnés d'artistes de leur
choix, vers ritalie, cette terre bénie pour les amateurs de peinture et de sculpture. Ils y allaient pour se former le gOLit, pour apprendre, pour se perfectionner, pour compléter les connaissances peut-être un peu sommaires qu'ils possédaient déjà.
M™® de Pompadour, bien involontairement sans doute, avait été l'instigatrice de ce mouvement, de cet exode vers la péninsule, qu'il ne faut pas regretter, car nous y avons gagné de pouvoir, à un siècle de distance, admirer les œuvres charmantes et spirituelles rapportées par les artistes de la suite de ces grands seigneurs.
En 1749, la favorite venait de faire nommer son frère, M. de Vandière, directeur général des bâtiments en survivance de M. Le Normant de Tournehem, titulaire de cette charge. Désireuse de le voir sérieusement instruit des connaissances indispensables à l'exercice de ses nouvelles fonctions, elle l'envoya en Italie, pour le familiariser avec les beautés artistiques dont est rempli ce pays privilégié. Il partit au mois de décembre, accompagné par l'architecte Soufflot, le dessinateur Cochin et l'abbé Le Blanc, qui devait être l'historiographe de l'expédition. Le voyage dura deux années pendant lesquelles le frère de la marquise acquit, sous l'habile direction de ses savants compagnons, une connaissance si approfondie des arts qu'il rendit plus lard les services les plus importants et les plus éclairés à tout ce qui maniait alors le pinceau, la pointe ou le ciseau.
L'élan était donné ; ce fut à qui entreprendrait un voyage artistique. En avril 1760, Hubert Robert accompagne à Rome et à Naples l'abbé de Saint-Non, le spirituel aquafortiste amateur et, chose à jamais regrettable, le célèbre inventeur des Ruines romaines a laissé manuscrit un jour-
BERGEKET ET FRAGONARD
nal de son voyage qui a disparu, paraît-il. Si j'en crois cependant r Intermédiaire des chercheurs el curieux^ en 1864, ce journal app«artenait à un amateur, qui alors, demeurait à Chauny. Qui sait ce qu'il est devenu?
En 1765, l'astronome Lalandese mettait en route, visitait l'Italie pendant deux années et, à son retour, publiait à Yverdun, en deux volumes, le récit de son voyage.
En 1766, c'était le célèbre curieux Randon de Boisset qui, accompagné du peintre François Boucher, allait explorer la Hollande et les Flandres et y récoltait cette admirable moisson de toiles dont le catalogue de sa vente, faite le 17 février i777, nous donne une idée bien affaiblie.
D'autres encore se mirent en route : le comte d'Hestenheim, le comte Ondedei, Savalette de Buchelai organisèrent eux aussi des caravanes artistiques et il paraît certain que Hubert Robert accomplit avec l'un de ces grands seigneurs un second voyage à Rome.
Il est presque inutile de rappeler les lettres du président de Brosses et celles de Dupaty, mais les souvenirs que M"'' de Genlis a rapportés de son séjour en Italie avec le jeune duc de Chartres sont précieux à consulter, tant ils offrent d'analogie avec ceux que Bergeret nous a conservés dans son Journal.
H ne pouvait manquer de suivre ce courant. Pendant l'année 1772, il visita les Pays-Bas et l'Angleterre puis, à peine arrivé, il organisa le voyage qu'il projetait en Italie.
Son itinéraire préparé, ses plans bien arrêtés, il restait à faire choix de l'artiste qui devait l'accompagner et guider par la sûreté de sa science et de son coup d'œil les acquisitions qu'il comptait faire. Mais, il faut bien le dire de suite^
puisque nous en saisissons la preuve manifeste au cours du voyage que nous allons faire à la suite de Bergeret, le trésorier général, en s'adjoignant un peintre renommé, en payant ses frais de voyage, en l'hébergeant pendant une année tout entière, espérait bien y trouver son compte. Il était, nous l'avons dit, un vrai collectionneur; ses appartements étaient décorés des œuvres des petits maîtres que Watteauavaitengendrés, ses cartons étaient pleins de dessins, de croquis, d'esquisses : cela ne lui suffisait pas. Mordu au cœur par sa passion, il entendait bien profiter de la communauté de vie qui ne manquerait pas de s'établir entre compagnons de route pour s'attribuer, à titre de remboursement, tous les feuillets de papier crayonnés par celui aux besoins duquel il consentait à subvenir pendant une année entière.
C'était donc un marché qu'il comptait faire, et il voulait que les œuvres qu'il recevrait en paiement émanassent d'un artiste assez habile et assez renommé pour qu'elles eussent une valeur réelle.
Il dut longtemps hésiter avant d'arrêter son choix. Boucher, son ami, était mort en 1770; des artistes à l'humeur voyageuse, il ne restait qu'Hubert, qui ne se souciait peutêtre pas de se remettre en route ; Fragonard était le seul qui pût être tenté par un retour à Rome.
Bergeret, du reste ^ avait avec Fragonard des relations antérieures ; on peut même dire qu'il l'avait deviné comme artiste, qu'il avait compris ce que son pinceau facile devait avoir, dans l'avenir, de grâce, de coquetterie, de charme en même temps. Grand ami de Boucher dont il possédait plusieurs œuvres importantes, il est probable que Bergeret rencontra, dans l'atelier de son maître, Fragonard qui, d'emblée^ sans être élève de l'Académie, remporta le prix de
Rome et se readit en Italie en 1756. Lorsqu'il en revint, en 1761, sa renommée n'était pas encore établie; elle ne commença vraiment qu'au salon de 1765, oii il exposa son Sacrïfice de Callïrrhoé^ qui étonna tous les critiques. Mais déjà Bergeret, à rafîût des talents nouveaux, avait eu l'heureuse pensée de posséder des œuvres du peintre et, à ce même salon de 1765, figurait un paysage dont il était propriétaire.
En 1767, Fragonard n'exposait que de petits morceaux : Une tète de vieillard et un groupe d enfants dans le ciel, très léger, très aérien, qui appartenaità Bergeret. Il l'avaitdonc apprécié dès ses débuts ; il le suivitplus tard lorsqu'il devint le maître que nous savons, et ce fut lui qu'il choisit lorsqu'en 1773 il résolut d'accompUr, lui aussi, le voyage d'Italie.
Or, Bergeret o écrit un journal de ce voyage et, heureusement, ce manuscrit nous a été conservé. Gomment est-il venu échouer en Poitou en même temps que quelques épaves des collections du trésorier général ? — Je l'ignore. — Quoi qu'il en soit, il fit partie de labibliothèque de M. Bonsergent, un vrai curieux, habitant de Poitiers, qui, durant une longue vie, avait récolté une quantité énorme d'objets d'art de toutes sortes. Ses collections furent achetées par la Société des Antiquaires de rOuesty une déjà vénérg^ble Académie de province qui compte près de soixante années d'existence et, à l'heure qu'il est, ce manuscrit repose dans un antique coffre où sont accumulées de véritables et curieuses archives. M. Benjamin Fillon, un autre savant curieux du Poitou, communiqua ce volume à MM. E. et J. de Concourt qui, nous l'avons dit déjà, l'ont analysé dans une note ajoutée au 13* fascicule de F Art du xviif siècle^
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consacré à Fragonard. A la suite de Bergeret et de l'artiste nous allons refaire le voyage d'Italie.
Mais auparavant il est utile de rectifier une erreur commise par M. Cil. Blanc dans son Histoire des peintres. 11 place le voyage de Bergeret et de Fragonard en l'année 1781. — « Il se laissa entraîner, dit-il, en 1781, à un nou- « veau voyage en Italie avec un riche financier de ses amis « et de ses plus fervents admirateurs, qui se chargea de tout (( les frais en fermier général ; » puis il raconte les difficultés que fit naître entre les deux voyageurs la propriété des dessins que le peintre avait crayonnés pendant son séjour en Italie.
Nous reviendrons en son temps sur cet incident fort curieux, mais il est bien évident que Ch. Blanc s'est trompé. Ce n'est point en 1781 que Fragonard accomplit un voyage avec un financier de ses amis qui paya en fermier général, c'est en 1773, avec Bergeret, dont le Journal était resté ignoré de M. Ch. Blanc.
Ceci dit, un mot du manuscrit lui-même. — C'est un gros volume in-folio, recouvert de vélin vert. L'écriture en est droite, courante, propre, bien tracée^ facilement lisible ainsi que celle des scribes du xviii' siècle. C'est l'œuvre d'un secrétaire qui l'a copié sur les notes de Bergeret qui, du reste, à la suite de l'aigre discussion relative aux dessins de Fragonard, qui brouilla longtemps les deux amis, a ajouté, de sa main, quelques lignes fort amères sur le peintre et sa femme. Il contient, jour par jour, depuis lo départ jusqu'à l'arrivée, tous les incidents de ce long séjour en Italie. Tout, dans ce volumineux manuscrit, n'excite pas le même intérêt; mais, dans certaines de ses parties, il est vraiment curieux. Il nous initie en effet à la manière de
voyager de ces riches amateurs ; il nous fait connaître l'accueil que recevaient à l'étranger ces Français opulents ; il nous fait pénétrer dans les salons romains, et ce n'est pas sans une pointe d'ironie qu'il nous raconte tous les détails de l'étiquette, toutes les som.ptuosités de ces conversations alors si recherchées. J'ajoute que, quelles que fussent les connaissances artistiques de l'associé Hbre de l'Académie des Beaux-Arts, les appréciations qu'il donne sur la plupart des œuvres qu'il a vues lui ont évidemment été dictées par Fragonard lui-même et qu'il est toujours intéressant de connaître les critiques ou les éloges des tableaux des grands maîtres, lorsqu'ils émanent d'un artiste de la valeur de Fragonard. Sous forme de lettres écrites chaque soir, adressées à deux nièces restées à Paris, dont je n'ai pu retrouver la trace, il raconte tous les incidents du voyage. Il le fait avec une bonne humeur qui séduit, parfois avec un entrain, un esprit communicatifs, souvent avec une vérité dans les appréciations qui frappe. On sent qu'il a cherché à bien voir, à apprécier sainement toutes choses et, somme toute^ cette relation d'événements quotidiens est de nature à intéresser les curieux d'impressions artistiques et même morales.
Indiquons d'abord, avec Bergeret, les membres de la caravane et l'organisation de la marche :
« Notre bagage est composé, — dit-il, — d'une berhne u dans laquelle nous sommes : M. et M""^ Fragonard, pein- « tre excellent pour son talent qui m'est nécessaire surtout « en Italie, mais d'ailleurs très commode pour voyager et (( toujours égal. Madame se trouve de même et, comme il (( m'est très utile — (on voit déjà percer les préoccupations « du collectionneur), — j'ai voulu le payer de reconnaissance
« en lui procurant sa femme qui a du talent et (est) en état « dégoûter un pareil voyage rare pour une femme. La « quatrième personne est une gouvernante à moi, ancienne (( femme de chambre de Bergeret ; — . . . elle n'est « pas embarrassante en voyage ; elle est forte et en état de « rendre des services en cas de maladie. »
Dans un cabriolet, le fils de Bergeret suit avec un cuisinier ; les deux grands cochers sont assis sur le siège ; le valet de chambre court avec le domestique du jeune maître. Tout le monde est plein d'entrain et de bonne humeur et, pour se distraire des longueurs de la route, la berline est chargée de portefeuilles garnis de dessins de choix ; il y a même toute une bibliothèque. Presque toujours on emporte des provisions de bouche, et dès qu'on relaie ou qu'on débarque à l'auberge, le cuisinier se précipite vers les fourneaux et prépare rapidement un repas qui, toujours, est déclaré succulent.
Voilà un vrai train de route, qui nous donne une idée du confort dont s'entouraient ces opulents voyageurs.
Il ne faut pas croire, du reste, que cette suite nombreuse, que tout cet encombrement de bagages ne se rencontrent que chez Bergeret ; il n'est pas un personnage tenant un rang à cette époque par sa situation et sa fortune qui n'ait parcouru la France ou l'étranger dans les mêmes conditions. Il faut bien avouer, du reste, que la longueur des trajets et le peu de confortable des hôtelleries nécessitaient un semblable luxe de personnel et de provisions. En 1757, Dufort de Gheverny, introducteur des ambassadeurs^ dont les Mémoires ont été récemment publiés, raconte que, se rendant de Paris aux Pyrénées, il voyageait dans sa berline avec M"^^ Gentil, gouvernante de sa maison, M. de
Bnrassy son ami. trois courriers, son premier laquais et Duplessis, premier laquais de sa femme. La maison louf entière se transportait aux Eaux.
Mais Cheverny n'avait peut-être pas, — du moins il est muet sur ce point, — imaginé une berline à transformation ^omme celle dont usait Bergeret ; elle se démontait à volonté et nous verrons la bande entière dévissant les pièces de la lourde voiture pour la faire entrer par morceaux dans une barque chargée de lui faire traverser la Méditerranée.
Le véritable sybarite en matière de voyage, ce fut le duc de Richelieu. Il avait imaginé, — et c'est lui-même qui le raconte dans ses Mémoires, — « une triomphante chaise « de poste aménagée de façon à répondre à tous les besoins (( et à tous les désirs d'un voyageur de sa sorte. Dans le « coffre de derrière elle constituait un garde-manger garni « abondamment de provisions pour trois jours. Sur le (( devant, ce prévoyant carrosse portait trois entrées prêtes (( à mettre au feu. Un cuisinier qui le précédait en piqueur (( avec le panier aux entrées pendu à l'arçon de sa selle lui <( tenait son dîner ou son souper prêt pour l'arrivée dans la (( cour de l'hôtellerie. Et cette chaise était non seulement a un office^ mais une chambre à coucher. 11 n'y était pas (( vulgairement et incommodément assis, mais couché dans (( un bon lit, les pieds sous l'édredon, la tête sur l'oreiller. (( Le jour de son départ de Choisy, il se déshabilla et, après « qu'on eut bassiné le ht de la chaise, il ne fit qu'un saut (( du seuil dans son lit, oii il se coucha devant trente per- « sonnes et donnant ordre au valet de pied de ne le réveiller a qu'à Lyon, ce qui fut fait. » C'est le nec plus ultra du raffinement. Mais tout le monde alors n'avait pas l'esprit inventif du duc de Richelieu et la berline de Bergeret me
Phûlofypie Bellolli
Sainl-Etiennc