‹ Bergeret et FragonardChapitre 2 sur 7 · LA FEMME AUX AMOURS · texte numérisé non relu

LA FEMME AUX AMOURS

Aquarelle de FRAGONARD, appartenant à Vantmr

BKUGKRKT ET FKAG^NARD

paraît suffisamment bien comprise pour qu'il fût permis à nos voyageurs de se mettre en route sans appréhensions.

On part de Paris le 4 octobre 1773 pour Négrepelisse. — Bergeret allait, en passant, visiter ses vassaux. Le 5, on couche à Orléans, puis on traverse Vierzon , Argenton, Limoges, Uzerches, où l'on rencontre d'horribles chemins, mais où l'on admire de superbes paysages que Fragonard crayonne jusqu'à l'heure du dîner. On arrive à Cahors et, le 12 octobre, la troupe débarque à Négrepelisse. On dîne d'abord, puis on écoute les harangues des autorités du comté et on séjourne pendant quinze jours.

Arrêtons-nous ici avec nos voyageurs ; ce court séjour en Quercy aura pour nous son agrément : Fragonard n'y perdit pas son temps.

Nous avons vu que, déjà, Bergeret s'était occupé de faire restaurer le château ; à l'extérieur, il avait fait faire d'importants travaux de réfection, — à l'intérieur, des améliorations destinées à le rendre plus facilement habitable. Fragonard était ici à sa disposition ; il ne l'avait choisi comme compagnon de route que parce qu'il devait lui être utile. Il l'utilisa en effet, et lui fit décorer de peintures les appartements du château.

Saccagé pendant la Révolution, puis démoli en 1848, toutes les œuvres du grand artiste ont malheureusement disparu, lacérées sans doute et jetées au vent par le vandalisme de l'époque. Cependant, il en reste encore un vestige déshonoré. On conserve, — et c'est M. Dumas de Rauly, archiviste du Tarn-et-Garonne qui a cette bonne fortune, — un dessus de porte, un Colin Maillard peint par Fragonard pour une des pièces du château. Maladroitement lavé à l'eau forte par un iconoclaste, il est presque complètement effacé,

Un portrait de Bergerct, œuvre sans doute de l'arti.ste, ornait, il n'y a pastrès longtemps^ la boutique d'un perruquier de Négrepelisse. Il était collé contre la muraille et, le jour où le Figaro du lieu jugea utile de faire blanchir les parois de son officine, le portrait qui gênait les maçons fut décollé, lacéré et jeté à la rue. Il a, dit-on, été gravé et je ne désespère pas de le rencontrer quelque jour.

M. Dalon, habitant Montauban, dont le grand-père avait épousé M^ïe Marie Dumas , de la famille de M. Dumas de Rauly, l'obhgeant archiviste dont j'ai déjà souvent parlé, est propriétaire d'un portrait de sa grand'mère dessiné au crayon noir par Fragonard pendant son séjour à Négrepelisse. La famille Dumas occupait alors une haute situation dans cette petite ville. De père en fils, les Dumas avaient été pendant de longues années les intendants des ducs de Bouillon ; ils continuèrent à administrer les terres du comté sous les Bergeret. Nous avons vu l'un d'eux recevoir Bergeret nommé receveur général des finances ; il était alors secrétaire du Roi, l'un des trésoriers généraux de France au bureau des finances de la généralité de Montauban. Rien d'étonnant à ce que Fragonard ait consacré quelques séances au portrait de M^^e Marie Dumas.

Malgré tous ces travaux accomplis en si peu de jours, l'artiste trouvait le temps de jeter sur le papier les sites qui le frappaient. Presque toutes ces esquisses hâtives, mais intéressantes comme des notes écrites au hasard de la pensée, ont disparu. M. de Concourt est assez heureux pour en posséder une : le Four banal de Négrepelisse. C'est peutêtre la seule qui ail survécu.

Voilà comment s'écoulait le temps pour Fragonard pendant que le comte parcourait ses terres, réglait ses comptes

avec son intendant, s'occupait de la construction de l'hospice fondé par Turenne et faisait abandon, au profit des pauvres, des droits de lods et ventes que, en saqualité de seigneur, il devait prélever sur toutes les mutations de propriété qui s'accomplissaient dans l'étendue de sa seigneurie.

Enfin, on se remit en route le 26 octobre au matin. Il s'agissait de gagner Gênes. On arrive à Toulouse à quatre heures du soir par un soleil ardent. On dîne et on se transporte très incognito dans une deuxième loge à la Comédie où l'on joue : le Procureur arbitre et Tom Jones. De là, on file sur Garcassonne et Béziers ; on brûle Lunel. Entre Tarascon et Aix, impossible d'avancer ; plus de chevaux aux relais : les états de Languedoc siègent, le comte d'Artois se marie, toutes les routes sont encombrées; on gagne cependant Aix et, après y avoir séjourné deux jours, autant à Marseille et a Toulon, on passe au Luc, à Fréjus, et on est le 7 novembre à Antibes, où on compte s'embarquer pour Gênes. Mais le temps est détestable, le vent souffle en tempête, impossible de songer à naviguer. Les journées se passent à hre, à examiner les dessins quiemplissentles cartons, à aller admirer la mer qui « fait des effets superbes par les fusées d'eau qui s'élèvent très haut » ; enfin, le 10, le vent s'apaise, la mer se calme, on peut partir. Mais alors, difficulté nouvelle : il faut démonter le carrosse pour le faire entrer par morceaux dans la felouque. G'est une grosse affaire dont les difficultés apparaissent. On a trop de monde pour aider; tout se fait avec désordre; on travaille pendant trois heures à ce déboulonnage et, quand c'est enfin terminé, on arrime dans le bateau tous les membres disjoints de la berline. Mais ce n'est pas fini ; voilà que la felouque est trop étroite, il faut tout déballer, en avoir une autre plus large.

Pour en finir, on se décide à fréter deux barques, la seconde destinée à emporter le surplus du chargement. Tout est prêt, on part enfm et, le il novembre, on file par mer sur San Remo, où l'on arrive après maints incidents désagréables.

Au départ, la mer est encore grosse, les matelots neveulent pas embarquer. Le temps passe sans qu'on avance ; les voyageurs se réunissent en conseil et prennent une grave résolution : les felouques partiront emportant la voiture lorsque le temps le permettra et toute la troupe, excitant la curiosité de la ville, enfourche des mulets pour suivre la côte.

C'est dans cet équipage qu'on passe à Oneil, à Aiguilla, à Savones et qu'on arrive à Gênes le 17 novembre. On y demeure sept jours. Le 24, on s'embarque de nouveau sur les felouques qui sont arrivées et c'est par mer qu'on va à Sestri. Mais, à Sestri, nouvelle tempête. Après un arrêt assez long on part pour aller à Léricy, à Viareggio, où définitivement on met pied à terre pour continuer le voyage dans la berline remontée; on est à Pise le 29 novembre, le 30 à Florence où l'on fait halte pendant deux jours. Puis, c'est Sienne, Redecofani, Viterbe et enfin, Rome, le but du voyage, où l'on arrive le 5 décembre.

(( M'y voilà donc! » — écrit Bergeret; dès le soir même il fait allumer des lanternes et, malgré la nuit, il se transporte à la colonnade et à St-Pierre dont, bien entendu, il ne peut se faire aucune idée.

Le lendemain matin, il court à la villa Médicis, chez Natoire directeur de l'Académie, qu'il n'a pas vu depuis vingt-cinq ans et, le même jour, il reçoit une invitation à dîner chez le cardinal de Bernis, ministre de France,

BERGEHET ET FRAGONARD

Il n'entre pas dans le plan de cette étude préliminaire de suivre Bergeret à travers les rues de Rome pendant les six mois qu'a duré le séjour de nos voyageurs dans la ville Éternelle. Tout a été visité par eux : palais, églises, villas, galeries, campagne romaine; tout est décrit dans le Journal avec des détails, des appréciations vraiment personnelles, chacun voyant à sa façon, et Bergeret voyant surtout avec les yeux de Fragonard. Tout cela offre son intérêt, mais ce qui fait la particularité de cette relation, ce qui lui communique un relief à part, c'est l'étude des mœurs, des habitudes de vie du grand monde romain au xvm" siècle, qui sont décrites presque minutieusement, et non sans une pointe de malice, dans ce volumineux journal, le seul qui nous introduise dans les cercles diplomatiques et ecclésiastiques naturellement fort recherchés des étrangers de distinction.

Des journées vraiment pleines d'intérêt sont celles où Bergeret assiste aux conversations du cardinal de Bernis, dont la nièce, la marquise de Puy-Monbrun, fait les honneurs.

Plus tard, M""® de Genlis a été admise dans ce même miUeu et il estcurieux de constater dans ses mémoires qu'elle en a rapporté des impressions qui sont exactement les mêmes que celles de Bergeret. Gomme lui, elle a été frappée par certains détails, elle a observé certaines particularités qui ont fait naître chez elle des réflexions exprimées presq\ie dans les mêmes termes . Il y a là un rapprochement curieux qui prouve à quel point le trésorier général était bon observateur.

On y va de midi à six heures. « Tout ce qu'il y a de pré- (( lats, cardinaux, noblesse et autres s'y rend, et nombrè de « dames. Des valets de chambre vous offrent continuelle- <c ment toutes sortes de rarraîchissements, gaufres, biscuits

(( à profusion, glaces... L'histoire dit que MM. les Italiens «prennent jusqu'à quinze glaces de suite, les trouvant à « bon marché » — et, chose singulière, dans ces conversations, on cause à peine, tout le monde se tient debout dans le même salon et chacun semble n'être venu que pour faire honneur aux friandises variées que les valets présentent sans cesse.

Puis, ce sont les dîners de notre fastueux ambassadeur (( qui, tous les jours, n'a pas moins de vingt personnes à sa « table et quarante trois fois par semaine » . Les visites prennent beaucoup de temps : visites au bailly de Breteuil, ambassadeur de Malte, à M^' de Bayanne, auditeur de Rote, conversations des cardinaux, de la marquise de Puy-Monbrun. Entre temps, Fragonard dessine : les fontaines, les pièces d'eau variées, les pins et les cyprès de la villa Mattéi, les ruines partout répandues, les maisons abandonnées et délabrées, tout est rapidement fixé sur le papier et vient enrichir les cartons qui encombrent l'appartement.

Bergeret s'y met lui aussi; il s'égare le matin à travers les rues étroites et sales, il sort seul, « en polisson^ » hors de la ville par la porta del Popolo ; il prend à droite et rentre dans Rome en longeant les murailles, puis le Tibre, pour rejoindre le château Saint-Ange, se jeter derrière le Vatican, admirer la campagne romaine, croquant au passage tel site qui lui plaît, tel motif d'architecture qui attire son regard.

Mais voilà qu'en grand seigneur il imagine de donner un concert à l'Académie de France. Natoire met le palais à sa disposition et tient à faire les frais des rafraîchissements. «Cela a fait une sorte de conversation mais coupée par « beaucoup de musique, et comme l'endroit est vaste on

DERGERET ET FRAGONARD

(( est maître de s'éloigner ou de s'approcher de la musique. « L'assemblée a été fort nombreuse, nous avions des voix « claires qui vont faire les femmes dans les opéras, qui ont « chanté des ariettes fort agréables. »

Le lendemain, c'est Natoire qui vient dîner chez son hôte de la veille, puis c'est le nonce Gaetani qui vient faire visite au riche étranger; puis encore on assiste à la conversation delà princesse Doria. Dans l'intervalle, « les chambres ne (( désemplissent pas de nombre de portefeuilles, d'estampes, « dessins, d'avis de gens qui voudraient nous attraper. « Mais, outre nos yeux et nos conseils qui sont sûrs, nous (( sommes cuirassés contre les surprises ».

Voici Noël. Tout le monde, sous les auspices du cardinal de Bernis, se rend à Monte-Cavallo pour assister à la grand' messe dite par le Pape. Dans la journée, le Saint Père se promène par la ville dans son carrosse. Bergeret se poste sur son passage pour mieux l'apercevoir. Le peuple s agenouille, mais notre Parisien, tant soit peu frotté au philosophisme courant, se borne àôter son chapeau, àmettre le pied en arrière et reçoit la bénédiction du Pape. « C'est sa ma- « nière de saluer, » — dit-il .

Mais le collectionneur se réveille. La troupe entière va faire visite à Ménageot et à Barthélémy. On examine leurs études, leurs dessins. Bergeret retient pour son portefeuille quelques-unes de ces œuvres qui lui plaisent ; puis, comme il pleut et qu'il ne peut sortir, le soir même, il envoie son carrosse à Berthélemy, le prie d'apporter ses cartons et de venir souper à l'hôtel. Naturellement, cette soirée a été fort agréable.

Avec le carnaval commencent les fêtes populaires : courses de chevaux libres dans le Gorso, représentations au

13l:kgei\i^:t et fiugonaud

théâtre, mascarades et, pour tâcher d'égayer cette existence nécessairement un peu terne^ le dimanche, Bergeret organise lui aussi une conversation chez lui. De dix heures à midi il reçoit tous les huit jours, a Conversation ei^ chocolat, « thé et limonade, — dit-il, — composée en grande partie « d'artistes ou amateurs ; il y vient même des abbés. 11 y (( a toujours dessins et portefeuilles qui ne laissent point (( tomber l'entrain des hôles. » Peu à peu, ils deviennent fort nombreux, h Tous les gens d'art s'y trouvent, de « l'Académie ou autrement. — On en parle déjà et cela ne « peut que me faire honneur. » Et puis^ il faut bien l'avouer, il y a le profit du collectionneur. « Tantôt c'est un joli des- « sin que me fait quelque membre de l'Académie, » tantôt, c'est Vincent, pensionnaire du Roi,^quilui fait Tagréable surprise de lui offrir le portrait de Diane, sa chienne blanche, délicieusement peinte ; tantôt c'est Fragonard qui apporte un dessin nouveau et, comme Bergeret tient à n'acheter qu'à bon escient, c'^st le dimanche qu'il donne rendez-vous à tous le$ brocanteurs et marchands d'objets d'art. 11 est sûr ainsi, dit-il, d'avoir beaucoup de bons yeux. Bientôt, la conversation est l'occasion d'une véritable exposition, d'un salon au petit pied. Tous les jeunes artistes y apportent leurs travaux et se font honneur de les offrir au Mécène français. On y expose les dessins que Fragonard a faits pendant la semaine, ceux que Vincent fournit pour l'ornement des appartements et^ — ajoute Bergeret, — il a un talent particulier.

Le Carême se passe ainsi ; la semaine sainte arrive avec ses offices superbes, qui absorbent toutes les journées et sont décrits avec un soin méticuleux.

Enfin, le 13 avril 1774, on quitte Rome pour aller à Na-

pies. Là, promenades nouvelles et nouvelles descriptions. Conversations chez le baron de Breteuil, ambassadeur de France, chez le prince de Francavilla, grand-maître de lu maison du Roi^ chez le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre ; on monte au Vésuve ; on est présenté au Roi et à la Reine, on assiste à leur dîner ; on va au théâtre San Carlo ; on entend de la musique chez Le fameux compositeur Piccini, que déjà on cherchait à attirer à Paris, mais, le 19 mai, un bruit inquiétant se propage : Louis XV est atteint de la petite vérole. Grande émotion chez les ambassadeurs et les bons Français. On attend avec anxiété les courriers qui tardent à venir ; on s'abstient de tout spectacle, on se renferme chez soi et le 22 arrive la cruelle nouvelle : le Roi est mort ! — Immédiaten^entBergeret s'occupe de se pourvoir de deuil. Tous nos voyageurs prennent le noir, arborent les pleureuses ; les carrosses sont drapés et , on ne s'occupe plus que de peinture. . f

Le 6 juin, grande cérémonie : un Te Deum est chanté en l'honneur de l'avènement de Louis XVI ; il est suivi d'un grand dîner chez l'ambassadeur : trente-huit convives, tous Français. Au sortir de table, on aperçoit à l'horizon un vaisseau qui fait force de voiles. Il porte à son mât le pavillon blanc : Grande joie ; c'est la frégate fr'ançaise qui vient chercher l'ambassadeur pour le ramener à Toulon. Toutes les lunettes sont braquées, on descend au port pour recevoir des compatriotes. Le lendemain, grand dîner à l'ambassade avec tous les officiers et, le 10 juin, on fait ses caisses. On se met en route le 13 pour rentrer en France en séjournant à Rome, oii l'on est reçu par le Pape et, — je remarque que le Journal est muet sur une anecdote racontée par Ch. Blanc dans son article sur Fragonard : Au moment où le grand

BEUGERET ET FHAGONAUD

peintre s'agenouillait pour baiser la pantoufle sacrée, Ganganelli, avec cette affabilité qui lui était habituelle : — « Lais- (( sez cela aux Italiens, — aurait-il dit; — dans mes bras, (( dans mes bras, mon cher artiste I » — Encore une légende qui disparaît.

De Rome, où l'on reste quinze jours, on file sur Florence, Bologne, Ferrare, Padoue, Venise, qui occupe dix bonnes journées, puis on gagne Vienne, Dresde, Francfort, Landau et enfin Strasbourg pour rentrer à Paris.

(( Nous nous portons tous bien, — écrit Bergeret ; — a jusqu'à notre voiture, qui a fait bien des cent lieues et h « laquelle il ne manque rien. Ce n'est pas la faute des cahots (( et chemins affreux et du Nord etdu Midi, qui l'ont mise à « de rudes épreuves. »

Le retour de Bergeret fut suivi d'un déboire cruel pour un collectionneur enthousiaste comme l'était l'associé libre de l'Académie ; c'est une histoire piquante, une conclusion désagréable de ce long voyage qui déjà a été contée par Ch. Blanc et par MM. de Concourt, mais qui trouve ici sa place toute naturelle.

La bande s'était disloquée en arrivant à Paris; chacun avait rejoint son domicile ; mais les bagages transportés par les voitures avaient été déposés chez Bergeret. Fragonard voulut faire prendre la caiss-e qui contenait ses dessins; le receveur général refusa de la laisser partir, prétendant conserver les travaux de l'artiste pour se payer des frais de voyage qu'il avait avancés .

Il semble bien résulter de certaines mentions de ce Journal que telle avait été dès le principe la pensée de Bergeret ; mais Fragonard n'interprétait pas ainsi le contrat ; il se fâcha; on plaida. Résultat : Bergeret fut condamné à resti-

tuer ses dessins à Fragonard ou à lui payer 30.000 livres. Il préféra payer ; le collectionneur ne put consentir à se défaire de ces crayonnages qui étaient un souvenir vivant et précieux du voyage ; mais il se vengea de façon d'ailleurs peu délicate.

Le Journal avait été écrit au jour le jour sous la dictée ou sur les notes de Bergeret par son valet de chambre qui faisait office de secrétaire. Après sa condamnation, il prend le volume et, de sa propre main, sur la première page, il passe un trait sur cette phrase :

« M. Fragonard, peintre excellent pour son talent, qui « m'est utile surtout en Italie, d'ailleurs très commode « pour voyager et toujours égal. Madame se trouve de « même ; » il la remplace par cette note, qu'il écrit à la marge :

(V Observation faite au retour avec connaissance de cause : « on peut prouver les bornes de son talent dont moice même je me suis trop enthousiasmé; ses connaissances « qu'on peut encore borner sont de peu de ressources à un « amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies ; — (' toujours égal! — parce qu'il avait joué cette égalité et « toute la souplesse qu'il paraît avoir ne vient que de « lâcheté et poltronnerie, ayant peur de tout le monde et « n'osant donner un avis franc en négative, disant toujours (( ce qu'il ne pense pas, il en est convenu lui-même. — « Pour Madame, il ne faut pas la peine d'en parler ; cela « pourrait gâter mon papier . »

Basse vengeance et en somme inutile, sans effet. Il prisait à ce point le talent de Fragonard qu'il n'hésitait pas à payer ses dessins la somme importante de 30.000 livres, démentant ainsi sa propre appréciation et, dans sa colère,

négligeant de relire en entier son Journal, il y laissait subsister sans les modifier les épithètes louangeuses, les appréciations enthousiastes qui accompagnent à maintes reprises le nom de l'artiste.

Somme toute, l'amateur ne faisait pas une si mauvaise affaire. — Qu'on en juge : il gardait toutes les vues d'Italie dessinées par son compagnon de voyage, et elles étaient nombreuses. On peut s'en rendre compte en parcourant les planches qui illustrent le Voyage pittoresque de Naples et de Sicile de l'abbé de Saint-Non. Ce sont les dessins faits à Naples par Fragonard, gravés plus tard par Saint-Non, qui ornent l'ouvrage. Il ne peut y avoir discussion sur ce point. S'il enétaitautrement, il faudrait supposer que de 1774 àl781 Fragonard aurait faitun second voyage en Itahe. Rien ne le prouve et l'ouvrage de l'abbé aquafortiste paraissait en cinq volumes in-folio de 1781 à 1786. Bergeret et Fragonard se réconcilièrent peu de temps après le procès qui les avait divisés. Il est permis de penser que l'amateur a prêté les dessins pour qu'ils fussent gravés, ou bien qu'ils entêté acquis à la vente de Bergeret, faite en 1786, dans l'intention de les utiliser.

Bref, il les gardait, mais il gardait aussi, — et ce n'était pas le morceau le moins précieux, — une suite de dessins au crayon noir destinés àillustrer les Contes de La Fontaine. Ch. Blanc prétend, dansson Histoire des peintres^ qu'ils ont été faits pendant un voyage de l'artiste en ItaUe ; il va même jusqu'à dire qu'ils lui furent commandés par le riche financier qu'il accompagnait. En dehors de son séjour à Rome comme élève de l'Académie, le seul voyage absolument certain de Fragonard dans la péninsule est celui qu'il accomplit avec Bergeret. C'est donc lui qui a commandé cette

importante suite; elle faisait^ en conséquence^ partie de la série de dessins qu'il paya 30.000 livres. Fastueux du reste comme il l'était, l'édition des Fermiers généraux devait le rendre jaloux et il devait rêver égaler, éclipser même les célèbres illustrations d'Eisen.

Ce fut à sa terre de Cassan qu'à son retour d'Italie Bergeret se retira. Ce fut à Cassan qu'il transporta ses collections et que, surpris par l'âge, il vécut au milieu des trésors artistiques qu'il avait amassés. Une note de M. Th. Fragonard, communiquéeà MM. de Concourt, quil'ont reproduite dans leur étude sur l'artiste, nous apprend qu'un rapprochement se produisit entre le peintre et le financier.

Beaujon fit, à cette époque, appel à Fragonard pour embellir par son pinceau le somptueux palais qu'il fit édifier sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui une partie du quartier des Champs-Elysées. Bergeret ne pouvait pas moins faire que son émule en beaux-arts et, lui aussi, il voulut que Fragonard ornât les appartements de Cassan. Ce fut lui qui soUicita l'oubli du passé, qui exprima des regrets de l'incident qui avait clos le voyage en Italie. L'artiste se laissa toucher ; il se transporta avec toute sa famille à Cassan qu'il remplit de ses œuvres et dont il fit une véritable merveille qui ne pouvait lutter cependant avec les splendeurs de la Folie-Beaujon.

Il nous est resté des souvenirs du séjour de Fragonard à Cassan, et c'est encore à MM. de Concourt que nous devons de les connaître. Ils nous révèlent qu'il a existé près de cent cinquante dessins du peintre racontant « gentiment et (( comiquementles épisodes de l'existence journalière de la (( vie commune à Bôaujon et à Cassan » . Deux dessins très importants de la collection Laperlier, achetés à cette vente

par M. Eudoxe Marcille, représentent de charmantes scènes de l'intérieur Bergeret. L'un, le Concours^ est reproduit dans l'ouvrage de MM. de Goncourt : deux jeunes femmes, entourées d'une société nombreuse et attentive, font écrire et lire toute une bande de petits enfants ; l'autre, la Récompense^ était évidemment le pendant du premier.

M. le vicomte de la Girennerie, dont la grand'mère, veuve de Lyonard de la Girennerie, avait épousé en secondes noces, le 8 octobre 1796, Pierre-Jacques de Bergeret, fils de notre voyageur (1), possède un croquis de Fragonard, fait à Cassan, « où l'artiste s'est représenté dessinant « M. Bergeret^, posant en pied devant une longue table ence tourée de femmes le crayon à la main et parmi lesquelles « se trouvent M'"° de la Gérennerie et la seconde femme de « Bergeret >>.

Nous touchons ici à un point assez délicat delà vie du Trésorier' général . Une tradition encore vivante à Nègre pelisse veut que Bergeret, veuf peu de temps après son retour d'Italie, se soit remarié avec une femme de chambre de sa première femme. Cette seconde union est absolument certaine : lé dessin de Fragonard constituerait presque une preuve. M. Dumas de Rauly possède le surmoulage d'un plâtre, médaillon en haut relief attribué à Houdon, qui serait le portrait de la seconde M""^ de Bergeret ; elle y est représentée dans son costume de belle soubrette et, même en 1852, un vieux serviteur de la famille Dumas de Rauly, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, parlait encore avec une admiration que le temps n'avait point effacée de la belle M"** Bergeret.

(1) Contrat passé devant Jounet, notaire à Paris, le 17 vendémiaire an V.

Des pièces extraites des archives du département de Lotet-Garonne, il résulte que cette seconde union fut célébrée en août 1777 ; que, par contrat de mariage passé le 13 de ce même mois d'août, Bergeret stipulait en faveur de sa femme douze mille livres de rente viagère de douaire préfixe à prendre sur tous ses biens après sa mort ; que^ par acte du 7 septembre 1787, passé entre la veuve de Bergeret et ses héritiers, cette rente fut affectée sur la terre de Négrepelisse ; enfin que, par acte du 7 juillet 1786, retenu par Giard, notaire à Paris, les héritiers Bergeret ont créé et constitué une rente viagère de 6.000 livres au profit de Pierre Vignier et Françoise Boyer, son épouse, habitant à Piennes, actuellement canton dè Vaour, arrondissement de Gaillac(Tarn).

Les avantages constitués par Bergeret au profit de sa femme en cas de survie n'ont rien que de fort naturel ; ils prouvent néanmoins que la seconde M""® de Bergeret était sans fortune puisque, pour assurer son existence au cas où elle deviendrait veuve, son mari avait pris soin de lui constituer une rente relativement importante.

Mais^ en 1786, peu de temps après la mort de Bergeret, ses héritiers stipulent une rente de 6.000 livres au profit des époux Vignier. Ce ne sont point des serviteurs ; une libéralité de cette importance dépasserait assurément le devoir qu'impose presque toujours la reconnaissance de longs et honnêtes services.

Qui étaient-ils donc, ces époux Vignier? Les père et mère de M""^ Bergeret, et ainsi est confirmée la tradition qui a encore cours à Négrepelisse et à Montauban : Bergeret avait épousé, en secondes noces, une femme de chambre de sa première femme

BERGERET ET FRAOONARD

De son mariage avec une demoiselle Paris de Montmartel, il eut deux enfants : Pierre-Jacques Bergeret de Grancourt, qui, comme son père, devint receveur général de la généralité de Montauban ; Bergeret de Talmont, né en 1 749, dont les déportements»assombrirent les dernières années de son père. Joséphine-Claudine-Pierrette, née en 1775 de la seconde femme du financier, avant son mariage, fut légitimée par cette union. C'est cette jeune enfant que, vers 1785,Lagrenée l'aîné représentait dans un tableau qui figure sous le n° 331 dans « l'état de ses œuvres laissé manuscrit» publié par MM. de Concourt dans leurs Portraits intimes du XV IIP siècle. Il est ainsi désigné :

(( Le portrait de M^^^ Bergeret touchant le forte-piano. ^ — 600 livres, » — c'est encore Pierrette que, dans les deux dessins dont il est parlé plus haut : le Concours et la Récompense^ Fragonard représentait à Cassan, au milieu de cette]charmante assemblée d'amis de son âge.

Pierre-Jacques Bergeret de Grancourt accompagna son père en Italie. Quant à Bergeret de Talmont, en 1770, il était à Chambéry. Qu'y faisait-il ? — le voici.

Dès l'âge de vingt-quatre ans, Talmont, épris de l'amour des voyages," se rendit à Chambéry avec l'assentiment de son père. Arrivé dans cette ville avec tout l'extérieur de l'opulence, il s'y comporta de manière à inspirer à tous la confiance la plus absolue. Il se faisait appeler le comte de Talmont, il prit une maison à loyer, la meubla magnifiquement et y fit faire des embellissements de tous genres.

En juin 1770, un sieur Corcellet, marchand de drap à Chambéry, lui vendit plusieurs étoffes tant pour ses habillements que pour ceux de ses domestiques ; il lui fit en même

temps différentes fournitures de galons et de boutons d'or et d'argent, le tout montant à 2.520 livres, dont Talmont signa une reconnaissance.

Précisément à cette époque, voilà M. de Talmont repris de sa passion des voyages ; il conçoit le dessein de visiter les principales villes de la Suisse, de la Savoie, du Piémont, et il part, — oubliant de payer ses créanciers qui, regardant son départ comme une évasion furtive, firent saisir sans ménagement ses meubles et effets.

Corcellet, le fournisseur de drap, déjà créancier de 2.520 livres, avait confiance en l'honnêteté de son client. Il remboursa de ses propres deniers les dettes criardes, et sa créance s'éleva à la somme totale de 3.664 livres 16 sols. Il écrivit ensuite à Neufchatel, en Suisse, où s'était réfugié Talmont, pour lui réclamer le paiement de sa dette. Il répondit par de belles promesses ; mais il oublia de dire que, le 22 décembre 1772^ une sentence d'interdiction avait été prononcée contre lui, et lorsque l'infortuné Corcellet fut mis au courant de ce fâcheux incident, il comprit que sa créance était perdue. Un assez long temps s'écoula pendant lequel ilne cessa d'écrire ; lassé de ne rien recevoir, il s'adressa à Bergeret le père, qui, curateur à l'interdiction de son fils et ne lui payant qu'une maigre pension insuffisante à beaucoup près à toutes ses dépenses, fit lui aussi la sourde oreille. Enfin, en 178I, Bergeret se décida à aller à Chambéry pour prendre connaissance des affaires du prodigue. Les créanciers vinrent le voir en grandnombre et justifièrent de la légitimité de leurs réclamations. Il écrivit donc à Talmont, encore à Neufchatel, la lettre suivante :

« Vous devez bien penser que la visite, que je reçois àmon « passage en cette ville, de vos créanciers m'est peu agréa-

(( ble. Je souhaiterois leur donner plus de satisfaction; (( mais la seule que je puisse leur fournir pour le moment « est de vous engager, comme je le souhaiterois, à les payer « par portion, en retranchant de ce que vous pouvez rece- « voir de Paris. Vous devez sentir la justice de leur de- « mande et connoître la nature de leur dette. Répondez à (( ces messieurs créanciers. — Bergeret. — A Chambéry, le (( 9 octobre ilSi . »

La solution proposée dans cette lettre ne faisait l'affaire ni du débiteur ni des créanciers ; l'un sachant qu'il ne pouvait rien prélever sur sa pension, les autres sentant que les souhaits du père étaient absolument platoniques.

Désillusionnés par ces lenteurs, quelques-uns des créanciers, parmi lesquels le confiant Corcellet, cédèrent leurs créances à un certain Prost, négociant à Lyon, dont ils étaient eux-mêmes les débiteurs. Prost enferma soigneusement dans son tiroir les reconnaissances et attendit le moment de réclamer son paiement.

Sur ces entrefaites, au début de l'année 1785, Bergeret père mourut à Paris et les scellés furent apposés sur ses meubles eteffets. Prosty forma opposition. Aussitôt, Pierre- Jacques Bergeret de Grancourt, se disant curateur à l'interdiction de son frère au Ueu et place du défunt, demanda judiciairement la levée des scellés et^ pendant que l'infortuné Prost rassemblait ses titres de créances pour les envoyer à Paris, on s'empressait d'obtenir une sentence par laquelle, faute par lui d'avoir justifié de ses titres, mainlevée pure et simple était faite de son opposition aux scellés. En 1786, on vendait des immeubles et des effets dépendant de la succession de Bergeret père ; Prost faisait une nouvelle opposition sur la part héréditaire devant revenir à

I3EUGERET ET FRAGONARD

son débiteur Talmont et Jacques Bergeret lui répondait tout uniment que Talmont, ayant contracté ses dettes alors qu'il était mineur et interdit, sans l'autorisation du curateur, il se refusait à payer quoi que ce fût.

Là dessus, procès qui se termina quand? — je l'ignore, — comment? — je ne sais.

Ce que je puis dire, c'est que Bergeret de Talmont ne tarda pas à mourir avant même que fût liquidée la succession paternelle et que probablement le trop confiant créancier dut enfermer de nouveau ses titres sans espoir désormais de rentrer dans les fonds qu'il avait déboursés pour en faire l'acquisition.

Toute cette histoire m'est apprise par deux mémoires imprimés^ produits au cours du procès et signés en 1789 par MM. de Villedieu, avocat. Massé et du Lyon, procureurs.

C'est donc en 1785 que mourut, à Paris, Bergeret de Grancourt, trésorier général de la généralité de Montauban, et c'est en 1786 que fut vendue une partie des immeubles et des objets mobiliers composant sa succession qui, pour le surplus, resta indivise entre ses deux héritiers : Pierre- Jacques Bergeret et Pierrette, sa demi-sœur. La propriété de Gassan échut à Pierre-Jacques Bergeret et il résulte d'un renseignement fourni par M. Th. Fragonard, reproduit par MM. de Concourt dans la note que nous avons déjà citée, que « Cassan fut abandonné à l'État par Berge- « ret qui, pour sauver sa tête, se dépouilla de son immense « fortune à l'époque de la Révolution et se réduisit pour « vivre à une rente viagère de quinze cents francs .

Joséphine-Claudine-Pierrette Bergeret épousa en 1786, à l'âge de seize ans, Adrien-Simon de Carneville. Trois ans plus tard, en 1789, elle était divorcée et avait émigré.

A la suite de démarches nombreuses, elle parvint à se faire rayer de la liste d'émigration et, d'accord avec son frère, elle obtint de rentrer dans la propriété de moitié de la succession paternelle ; l'autre moitié, saisie sur sa téte, avait été vendue au profit de la nation. Pour la même raison, les époux Vignier virent réduire de moitié la rente de 6.000 livres qui leur avait été consentie par les héritiers Bergeret. Auparavant, et pendant la tourmente révolutionnaire, le château de Négrepelisseavait été démoli ; la grande tour du nord, logement du régisseur, avait disparu; les portes, fenêtres, gonds, plaques de plomb des toits mansardés avaient été enlevés et vendus, les bois avaient été coupés, tout était dévasté ; il ne restait presque plus rien de cette magnifique demeure : quant au château de Cassan, il a été démoli lui aussi, — il n'en reste plus vestige aujourd'hui.

Tandis qu'ils résidaient à Cassan l'été, Jacques Bergeret, M""'" veuve de la Girennerie sa femme et les enfants qui étaient nés de cette union habitaient l'hiver à Paris l'hôtel Beaujon construit par le célèbre financier, moins vaste et moins fastueux que le palais que l'on avait appelé lo Folie. Cet hôtel Beaujon, a plus tard été occupé parle célèbre peintre de marine, le baron Gudia.

Jacques Bergeret mourut à Paris en 1827, laissant deux fils issus de son union avec M""e veuve de la Girennerie : Salomon de Bergeret de Fronville et Adélaïde Etienne de Bergeret de Morinval qui, tous deux, renoncèrent à la succession de leur père. Plus tard, Salomon revint sur cette renonciation et accepta sous bénéfice d'inventaire. Il resta donc l'unique héritier d'une immense fortune disparue à la suite des événements qui ont rempli la fin du siècle dernier.

Quant à Pierrette de Bergeret, demi-sœur de Jacques, épouse divorcée de Simon de Carneville, elle mourut à St- Brice (Seine-et-Oise), le 14 floréal an X (4 mai 1802), laissant sa succession ainsi liquidée par un jugement du tribunal de la Seine en date du 22 octobre 1808, homologuant un partage du 30 août de la même année : 3/8 à son frère Pierre-Jacques, et 5/8 à son fils naturel, Bernard Duclos, lieutenant au 6"^ dragons.

La famille Bergeret semble avoir disparu complètement et les seuls souvenirs qui en subsistent encore sont conservés chez les descendants des La Girennerie, qui habitent aujourd'hui Paris.

Un dernier mot :

Nous avons vu qu'une partie des immeubles et des objets mobiliers dépendant de la succession de Bergeret avaient été vendus en 1786; ce fut aussi en 1786 que fut dispersée aux enchères sa collection d'objets d'art.

J'ai inutilement cherché à acquérir le « catalogue des « tableaux, gouaches, miniatures de feu M. de Bergeret ». M. E. de Goncourt, qui le possède, l'a sommairement analysé dans son intéressant ouvrage : la Maiso a d'un artiste, « On y trouvait, — • dit-il, — des tableaux » — (en particuHer de superbes Boucher) — « et le mobilier de marbre (( et de bronze doré des financiers du temps. Parmi les « sculptures on voit toute une suite de figures et de bas-

BERGERET ET FRAGONAKD

<( reliefs de Clodion où, au milieu des bacchanales, luper- (( cales, des sacrifices au dieu Pan, la sentimentalité de a l'époque avait introduit un petit monument en terre cuite « dédié aux mânes d'un oiseau. » — Mais ce qui ne figurait pas dans le catalogue, — et M. de Goncourt n'eût certainement pas manqué de le signaler s'il l'y eût rencontré, — c'est la collection des dessins de Fragonard destinée à l'illustration du Roland furieux^ non plus que les deux suites qui devaient illustrer les contes de La Fontaine.

Il n'est point certain que les dessins du Roland furieux aient appartenu à Bergeret, mais ceux des contes ont assurément fait partie de ses collections. Voici en effet ce que dit M. Ch. Blanc dans son Histoire des peintres :

« Pendant son voyage en Italie avec Fragonard^ il (Ber- « geret) lui commanda 44 dessins pour illustrer les contes « de La Fontaine. Ils sont au crayon noir ; deux sont à la (( sépia; ils mesurent 0,20 de hauteur sur 0,13,50 de lara geur. Ce sont les premiers dessins exécutés par Fragonard « pour les contes deLaFontaine.il existe une autre suite de « lui, à la sépia; l'artiste les a faits d'après la suite ci-des- (( sus, mais dans le sens opposé. »

Bergeret avait donc, parmi les dessins rapportés d'Italie et payés par lui 30.000 livres, trouvé cette suite de 44 sujets qu'il destinait à l'illustration d'une édition des contes. Comment ces dessins, qui ne figuraient pas au catalogue, sont-ils sortis du patrimoine de la famille pour arriver jusqu'à la collection de Ms^^ le duc d'Aumale et à celle de feu M. Feuillet de Conche? Il est difficile de l'expliquer.

Il est une chose dès maintenant certaine : Pierre-Jacques Bergeret de Grancourt, fils aîné du financier voyageur, avait

hérité de son père les goûts artistiques et la manie des collections.

Timoléon, duc de Cossé-Brissac, le dernier amant de M'"* du Barry, massacré à Versailles avec les prisonniers d'Orléans, possédait, dans son hôtel de la rue de Grenelle- Saint-Germain, un cabinet superbe tout rempli de toiles des écoles italienne, flamande et hollandaise, de dessins et d'estampes, de vases et coupes de matières précieuses, de porcelaines de Chine et du Japon, de meubles de Boule, de tout ce qui constituait alors les collections d'un riche amateur.

En 1794, toutes ces merveilles furent adjugées aux feux des enchères. M. Vatel, dans son Histoire de M""^ du Barry ^ a publié l'inventaire des objets d'art du duc de Brissac; à la suite de chaque article vendu, le nom de l'acheteur est indiqué. Or, Pierre-Jacques Bergeretde Grancourt, — qui n'avait pas émigré comme sa sœur M"* de Carneville, — achète à cette vente trois articles : le nM3 (deux têtes en buste de Godefroy Scalken), le n^ 15 (un paysage d'Adrien Van de Velde) et le n** 21 (un autre paysage de Van Ouden). Cela semble indiquer qu'il avait conservé une partie des collections de son père, qu'il cherchait à les augmenter et explique comment le catalogue de la vente Bergeret ne contenait pas la totalité des objets d'art, tableaux et dessins, qu'il possédait. Les dessins de Fragonard avaient donc été distraits de la vente.

Lorsque, M"'^ de Carneville rayée de la hste des émigrés, il fut possible de procéder entre le frère et la sœur au partage de ce qui restait de la succession paternelle, ces objets d'art, qui n'avaient point été vendus, furent compris dans le partage. Dans le lot qui échut à M™' de Carneville

se trouvèrent probablement les dessins d'illustrations de Fragonard.

Le hasard m'a rendu propriétaire d'un lot de dessins du xviii^ siècle, parmi lesquels se trouvent des œuvres de J.- B. Huet, du sculpteur La Rue, de Pierre, de l'architecte Pernet et, parmi, trois dessins de Fragonard : l'un, une aquarelle lavée de bleu pâle avec de larges touches blanches, représente une jeune femme assise devant un autel antique sur lequel deux colombes se becquettent, ombragées par le feuillage d'un arbre au tronc noueux et contourné, tandis que des amours s'enfuyant dans la nue soulèvent un voile jeté sur le visage de la jeune femme et lui permettent de contempler cette scène de baisers ; l'autre, à la pierre noire, très fini, me semble être un sujet du Roland furieux; Je troisième, crayonné de verve, largement traité, est destiné à illustrer le conte de La Fontaine intitulé : la Coupe enchantée. Dans une salle de palais, Renaud, entouré de nombreux personnages vêtus en guerriers antiques, repousse la coupe que lui présente Damon. Ce dernier dessin porte la marque d'une ancienne collection : timbre à l'encre noire, formé d'un petit parallélogramme coupé aux angles, contenant les lettres suivantes :

ACP B ....t

J'explique ainsi ces initiales :

Ancienne Collection Pierre Bevgeret; nous savons en effet que le compagnon de voyage de Fragonard s'appelait Pierre-Jacques-Onésyme. Peut-être faut-il lire :

A Claudine-Pierrette Bergeret^ M"*® de Carneville divorcée ayant répudié le nom de son mari.

Quoi qu'il en soit, ce dernier dessin, tout au moins, me

BEKGERET ET FlUGONARD

paraît incontestablement avoir appartenu à la collection du financier dont j'ai raconté la vie.

Il est bon de faire remarquer que les deux suites dessinées par Fragonard pour l'illustration de La Fontaine sont actuellement incomplètes ; l'une^ d'après le prospectus de Didot l'aîné, devait comporter 80 dessins. Didot en était-il propriétaire? rien ne le dit ; ils lui avaient sans doute été confiés pour l'édition. 48 de ces dessins, dont 42 à la pierre noire, avaient été réunis par M. Walferdin. A cette collection de 42 dessins à la pierre noire, celui de la Coupe enchantée manque. Celui que je possède, à la pierre noire lui aussi, enlevé de verve comme les autres, suivant l'indication de Ch. Blanc, portant au verso deux crayonnages dont une danse d'Italiens, faisait partie de cette première suite. Tout ce qiîi en reste appartient aujourd'hui à Ms^ le duc d'Aumale.

La seconde suite , exécutée au bistre, et qui, d'après Ch. Blanc est la reproduction de la première, faisait partie delà vente Feuillet de Conche, n<^ 115 du catalogue^ et est aujourd'hui la propriété de M. le baron Portails.

Il serait intéressant de savoir si les autres dessins destinés à l'illustration de La Fontaine portent, eux aussi, la marque de collection que j'ai indiquée. Dans tous les cas, il faut reconnaître que le Dieu des chercheurs a singulièrement favorisé celui qui devait raconter l'histoire du premier possesseur des œuvres du charmant dessinateur des Hasards heureux de r escarpolette.

Et maintenant, lecteurs, en route pour l'Italie à la suite de Bergeret et de Fragonard.

Puissiez-vous y faire un séjour aussi attachant et aussi profitable en même temps que nos deux voyageurs.

Les notes qui accompagnent le texte de Bergeret ne visent à aucune prétention. Les personnages dont il s'occupe sont trop connus pour qu'il soit utile de s'étendre longuement sur chacun d'eux. On a pensé, néanmoins, qu'il pourrait être agréable au lecteur d'avoir sous les yeux une date, un fait, une appréciation qui réveilleraient ses souvenirs. C'est là l'unique but que l'on a cherché en accompagnant de quelques lignes les noms des artistes qui sont cités dans cet ouvrage.

Il a paru utile de conserver l'orthographe parfois étrange du manuscrit. Elle est l'accompagnement nécessaire du style de Bergeret.

Phtolyp'w Bellolli

Su hil-Tiiievvc

N*** VIGNIER, Seconde Femme de Bergerht

D'après un ^^Cêdaillon de HOUDON (Collection de M. Dumas de Rauly, Archiviste à Montauban)

VOYAGE D'ITALIE

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