CRITIQUE DE I,A NOTION DE MATIÈRE SOUS TOUS SES ASPECTS
{Suite du morceau précédent.)
Hyi^as. - — Je crois vous comprendre très clairement; et j'avoue que la preuve que vous donnez d'une Divinité paraît au.ssi évidente qu'étonnante. IMais, en admettant que Dieu soit la cause suprême et universelle de toutes choses, pourtant ne peut-il exister encore une troisième
Iv'lMMATÉRIAIJSMlC 137
nature en plus des Esprits et des Idées? Ne pouvons-nous pas admettre une cause subordonnée et limitée de nos idées? En un mot, ne peut-il y avoir, pour jouer ce rôle, une Matière}
Phii.onous. — Combien de fois de\rai-je insister sur la même chose? Vous admettez que les choses perçues iniiBediatement par les sens n'existent nulle pajt en dehors de l'intelligence^ mais qu'il n'y a rien de perçu par les sens qui ne le soit immédiatement ; donc il n'y a rien de sensible qui existe^en dehors^e rhitelligence^ Dès lors, la matière. sur laquelle vous insistez de nouveau, est, je suppose, quelque chose cTinteUigible, quek^ue chose qui peut être découvert par la raison, et non par les sens?
Hyi^as. — C'est vrai.
PiiiLOXOUS. — Je vous en prie, faites-moi connaître sur quel raisonnement est fondée votre croyance à la matière, et ce que c'est que cette matière, au sens que vous lui donnez à présent.
Hvi.AS. — Je me sens moi-même affecté de diverses idées, dont je sais que je ne suis pas la cause; elles ne sont pas non plus leur cause à elles-mêmes, elles ne se produisent piis les unes les autres, et elles ne peuvent pas non plus subsister par elles-mêmes, car ce sont des êtres tout à fait inactifs, précaires et dépendants. Elles ont donc une cause distincte de moi et d'elles-mêmes; de cette cause je ne prétends rien savoir, smon qu'elle est la cause de mes idées. Et cette chose, quelle qu'elle soit, je l'appelle Matière.
PHII.ONOUS. — Dites-moi, Hylas : chacun est-il libre de changer le sens ordinaire et propre que l'on attache à un mot usuel d'une langue? Par exemi^le, supposez qu'un voyageur vous dise que, dans un certain pays, les honnnes passent sans se faire mal à travers le feu; et que, par ses explications, vous découvriez que par le mot feu il entend ce que les autres appellent eaul ou encore, s'il affirmait ' " ' qu'il y a des arbres qui marchent avec deux jambes, vou- *■ < lant dire des honmies par ce tenne (X'arbresl Trouveriez- „'' '^ vous cela raisonnable ? '^ \?
Hylas. — Non, je trouverais cela tout à fait absurde. 1,'usage commun détennine le sens propre des mots d'une langue. Et tout honnne qui affecte de parler improprement ne fait que corrompre la fonction de la parole; il n'arrivera jamais à un autre résultat qu'à prolonger et
multiplier les disputes là où il n'y a aucune différence entre les opinions.
PiiiLOXOUS. — Et la Matière, dans l'acception connnune et courante du mot, ne signifie-t-elle pas une substance étendue, solide, mobile, dénuée de pensée et d'activité?
HvxAS. — Certes.
Philonous. — Et n'a-t-on pas montré avec évidence qu'il n'est pas possible qu'une telle substance existe? Et, à supposer qu'on pût eu admettre l'existence, conunent se pourrait-il cependant que ce qui est inactif soit une cause; ou que ce qui n'est pas doué de pensée soit une cause de pensée} Vous pouvez, il est vrai, attacher, si cela vous plaît, au mot Matière un sens contraire à celui qui est vulgairement reçu, et me dire que vous entendez par là une existence inétendue, pensante et active, qui est la cause de nos idées. Mais qu'est-ce autre chose que jouer sur les mots, et tomber dans cette faute même que vous venez de condamner avec tant de raison? Je ne trouve aucune espèce d'erreur dans le raisonnement par lequel vous cherchez à induire une cause des phénomènes, mais je nie que la cause à laquelle la raison nous fait arriver puisse être appelée avec propriété Matière.
Hyi,as. — Il y a du vrai dans ce que vous dites. Mais je crains que vous ne saisissiez pas tout à fait ma pensée. Je ne voudrais pour rien au monde qu'on pût croire que je refuse de reconnaître Dieu, ou un Eisprit infini, comme la cause suprême de toutes choses. Tout ce que je prétends, c'est que, subordonnée au vSuprême Agent, il y a une cause, de nature limitée et inférieure, qui concourt à la production de nos idées, non par quelque acte de volonté ou d'efficience spirituelle, mais par cette sorte d'action qui est propre à la matière, c'est-à-dire le mouvement.
Phii.oxous. — Je vois que vous retombez chaque fois dans votre vieille conception, déjà ruinée, d'une substance mobile, et pur conséc^uent étendue, existant hors de l'esprit. Ouoi ! avez- vous déjà oublié que vous aviez été convaincu, ou bien voulez-vous que je répète ce qui a été dit sur ce point ? En vérité, ce n'est pas un bon procédé de votre part que de supposer encore l'existence de ce que vous avez si souvent reconnu n'en avoir aucune. Mais, pour ne pas insister davantage sur ce qui a été si abondanunent traité, je vous demanderai si toutes vos idées ne sont pas parfaite-
I<'IMALA.TÉRIAI,ISME 139
ment passives et inertes, ne renfermant en elles aucune espèce d'action?
HvXAS. — Je l'avoue.
Philon'OUS. — Et les qualités sensibles sont-elles autre chose que des idées?
Hyi,as. — J'ai bien souvent reconnu qu'elles ne sont pas autre chose.
Philonous. — Mais le mouvement, n'est-ce pas une qualité sensible?
HYtAS. — Oui.
PiriLONOUS. — Par conséquent, ce n'est pas une action?
Hyi,as. — Je vous l'accorde; et en effet il est clair que, quand je remue le doigt, il reste passif; mais que ma volonté, qui a produit le mouvement, est active.
Phii.oxous. ■ — Maintenant, je désire savoir, en premier lieu, si, puisqu'il est accordé que le mouvement n'est pas une action, vous pouvez concevoir quelque autre action que la volition; en second Heu, si dire quelque chose alors qu'on ne conçoit rien, ce n'est pas dire un non-sens; et, enfin, si, ces prémisses examinées, vous ne sentez pas que supposer à nos idées quelque cause efficiente ou active autre que l'Esprit est une chose souverainement absurde et déraisonnable?
Hyi,as. — Je renonce tout à fait à vous contester ce point; mais, quoique la INIatière ne puisse pas être une cause, pourtant qu'est-ce qui empêche qu'elle ne soit un instrument employé par le Suprême Agent dans la production de nos idées ?
Phii,onous. — Vn instrument, dites-vous? Que seront, s'il vous plaît, la figure, les ressorts, les rouages et les mouvements de cet instrument?
IIyi.as. — Je ne prétends déterminer aucune de ces choses, puisque sa substance aussi bien que ses qualité;; échappent à ma connaissance.
Phii.oxous. — Quoi ! Votre avis est donc qu'il est constitué de parties inconnues, qu'il a des mouvements inconnus, et une fonne inconnue?
H\t:as. — Je ne crois pas qu'il ait de forme ni de mouvement du tout, puisqu'on a déjà établi qu'aucune qualité sensible ne peut exister dans une substance privée de perception.
Phh.onous. — Mais quelle notion peut-on avoir d'un ins-
I4O BICUKKLKY
trinnent dénué de toutes les qualités sensibles, y compris l'étendue elle-même?
Hyi.as. — Je ne prétends en avoir aucune notion.
Phtt.oxous. — Kt quelle raison avez- vous alors de croire que cet inconnu, cet inconcevable Quelque chose, existe? Est-ce que vous vous imaginez que Dieu ne peut agir aussi bien sans lui; ou l'expérience vous montre-t-elle à quoi servirait cet instrument, quand vous fonnez des idées dans votre propre intelligence?
HvLAS. — Vous êtes toujours à me chicaner sur les raisons de ma croyance. S'il vous plaît, cjuelles raisons avez- vous pour n'y pas croire?
PiiiLONOUS. — C'est pour moi une raison suffisante de ne pas croire à l'existence d'une chose, que de ne voir aucune raison d'y croire. Mais, pour ne pas insister sur les raisons de votre croyance, vous ne voulez pas même me faire connaître ce que vous voudriez me faire croire, puisque vous dites que vous n'en avez aucune espèce de notion. Après tout, laissez-moi vous prier de considérer s'il est d'un philosophe, s'il est même d'un homme de bon sens, de prétendre croire, — sans savoir à quoi, et sans savoir pourquoi.
Hyi,as. — Arrêtez, Philonous. Quand je vous dis que la matière est un instrument, je mets encore quelque chose sous ce mot. Il est vrai que je ne sais pas quelle espèce particulière d'instrument ce peut être; mais pourtant j'ai quelque notion de l'instrument en général, et je l'applique à ce terme.
Phii,oxous. — Mais que diriez-vous s'il était prouvé qu'il y a quelque chose, même dans la notion la plus générale d'instrument, pourvu qu'on ne prenne pas ce mot au même sens que cause, qui en rend l'emploi inconciliable avec les attributs de Dieu?
Hyi<as. — Rendez-moi la chose évidente, et je vous céderai sur ce point.
Phuonous. — Ou'entendez-vous par la nature ou la notion générale d'instrument?
Hyi,as. — Ce qui est commun à tous les instruments particuliers en constitue la notion générale.
Philonous. — N'est-il pas commun à tous les instruments d'être employés seulement à faire les choses (jui ne peuvent être accomplies par l'acte pur de nos volontés? Ainsi, par exemple, je n'use jamais d'un instrument pour
I/I.MMATKUIAI,ISMK I^ I
remuer le doigt, parce que la volitiou y suffit. Mais j'en emploierais un, si je devais remuer un (juartier de roche ou déraciner un arbre. Êtes- vous de cet avis? Ou bien pouvczvous nie fournir un exemple où un instrument soit employé pour produire un effet dépendant immédiatement de la volonté de l'agent?
Hylas. — J'avoue que je ne le puis.
Philoxous — Comment alors pouvcz-vous supi:)oser fiu'un Esprit tout parfait, dont la volonté tient tontes choses dans une dépendance absolue et inunédiate, puisse avoir besoin d'un instrument dans .ses opérations, ou l'emploie sans en avoir besoin? Tl me semble donc que vous êtes contraint de reconnaître que l'emploi d'un instrument inactif et inanimé est incompatible avec l'infinie perfection de Dieu; c'est-à-dire, d'après votre propre aveu, qu'il \ous faut me céder sur ce point.
Hyi,as. — Pour l'instant, il ne me vient rien à vous répondre.
Phii.oxous. — INIais il me semble que vous devriez être prêt à reconnaître à l'instant la vérité, quand on vous l'a nettement prouvée. Nous autres, il est vrai, qui sommes des êtres de pouvoir fini, nous sommes forcés de faire usage d'instruments. Et l'usage d'un instrument montre que l'agent est borné par des lois Cju'un autre a prescrites et qu'il ne peut arriver à ses fins que de telle manière et sous telles conditions. De là, il me semble, résulte manifestement que l'Agent suprême et illimité ne se sert pas du tout d'outil ou d'instrument. La volonté d'un Esprit omnipotent n'est pas plus tôt manifestée qu'elle est exécutée, sans l'intervention de moyens. — Si les agents inférieurs y ont recours, ce n'est pas que ces instruments aient en eux-mêmes une efficacité réelle, ni qu'ils soient nécessairement aptes à produire im certain effet, mais c'est seulement pour obéir aux lois de la nature, c'est-à-dire aux conditions qui leur ont été imposées par la Cause Première, qui est Elle-même au-dessus de toute limitation et de toute prescription quelle qu'elle soit.
IIyi,as. — Je ne soutiendrai pas plus longtemps que la Matière soit un instrument. Néamnoins, n'allez pas croire que j'abandonne encore son existence; car, malgré tout ce qui a été dit, elle peut encore être une occasion.
Phii<onous. — Combien de formes va donc prendre votre
1^2 BERKEI,EY
Matière? Ivt combien de fois faudra-t-il vous prouver qu'elle n'existe pas, avant que vous vouliez vous résoudre à vous en séparer? INIais, pour ne rien dire de plus à ce sujet, et quoique toutes les règles de la discussion m'autorisent à vous blâmer de changer si fréquenmient la signification du tenue principal, — je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire en afiirmant que la matière est une occasion, après avoir déjà nié qu'elle soit une cause. Et. quand vous aurez montré quel sens aous donnez à l'occasioyt, je vous en prie, veuillez me montrer ensuite quelle raison vous amène à croire qu'il y ait une telle occasion de nos idées?
H\t:<as. . — Pour le premier point : par occasion, je veux dire une existence inactive, privée de pensée, en présence de laquelle Dieu excite des idées dans notre intelligence.
Philonous. — Et quelle peut être la nature de cette existence inactive et privée de pensée?
Hyi<as. — Je ne sais rien de sa nature. Phii<onous. •— Passons donc au second point, et donnezmoi une raison d'attribuer une existence à cette chose inconnue, sans activité et sans pensée.
HyIvAS, — Quand nous voyons les idées se produire dans nos esprits d'une manière régulière et constante, il est naturel de penser qu'elles ont des occasions fixes et réglées, en présence desquelles elles sont suscitées en nous. Philoxous. — Vous reconnaissez donc que Dieu seul est cause de nos idées, et que c'est Lui qui les cause en présence de ces occasions.
Hyi;as. — C'est mon opinion.
Phii<onous. — Ces choses dont vous parlez sont présentes à Dieu, sans doute. Il les perçoit.
Hyi^as. — Certainement : autrement elles ne pourraient être pour Lui une occasion d'agir.
Piin.ONOUS. — vSans insister maintenant sur le sens que vous donnez à cette hypothèse, et sur votre manière de répondre à toutes les questions embarrassantes et à toutes les difficultés qu'elle entraîne, je vous demanderai seulement si l'ordre et la régularité que l'on peut obsen^er dans la série de nos idées, ou dans le cours de la nature, ne sont pas suffisamment expliqués par la sagesse et la puissance de Dieu, et si ce n'est pas porter atteinte à ces attributs, que de supposer qu'il soit influencé, dirigé ou sollicité, pour
LIMMATÉRIAUSME I43
savoir quand et coiimient II doit agir, par une substance privée de pensée? Et enfin, à supposer que je vous accorde ce que vous soutenez, est-ce que cela vous servirait à quelque chose pour votre dessein? — Car quand même j'admettrais qu'il y a certaines choses perçues par l'intelligence de Dieu, qui sont pour Lui des occasions de produire en nous des idées, on ne voit pas bien conmient vous pourriez inférer de là l'existence externe et absolue d'une substance privée de pensée et distincte de la perception qu'on en a.
H\XAS. — Je suis tout à fait embarrassé, et ne sais plus que penser, car cette notion d'occasion me semble à présent aussi dénuée de fondement que lé' reste.
Philonous. — Ne vous apercevez-vous pas enfin qu'en donnant toutes ces accepcions différentes au mot Matière, vous n'avez fait que supposer une chose que vous ne connaissez pas, sans aucune espèce de raison, et sans la moindre utilité?
HvLAS. — J'avoue franchement que je suis moins enchanté de mes opinions depuis qu'elles ont été examinées de si près. Mais je crois encore percevoir confusément qu'il y a quelque chose comme la Matière.
Philoxous. — De deux choses l'une : vous percevez l'existence de la Matière ou immédiatement ou médiatement. Si c'est inmiédiatemeut je vous prie de me dire par lequel de vos sens vons la percevez. Si c'est médiatement, apprenez-moi par quel raisonnement vous l'inférez des choses que vous percevez iimnédiatement. Voilà pour la perception que vous en auriez. — Puis, pour la Matière en elle-même, je vous demande ce qu'elle est, objet, substratum, cause, instrument ou occasion? \'ous avez déjà plaidé pour chacune de ces opinions, en changeant vos définitions et en faisant apparaître la matière tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Et tout ce que vous avez mis en avant, vous l'avez ensuite désapprouvé et rejeté vous-même. Si vous avez quelque chose de nouveau à avancer, je vous écouterai a\ec plaisir.
Hyi<.\s. — Je crois vous avoir déjà soumis tout ce que j'avais à dire sur ces différents chefs. Je suis fort embarrassé pour rien trouver de plus.
Phii.oxous. — Et cependant vous avez de la répugnance à vous séparer de votre vieux préjugé. Mais, pour vous le