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qualités ou idées particulières, (lue je puis percevoir, imaginer, ou saisir d'une façon quelconque.
Philoxous. — Où supposez- vous, s'il vous plaît, {jue cette Matière inconnue existe?
H\t:,as. — O Philonous ! pour le coup vous croyez m'avoir bien embarrassé; car, si je dis qu'elle existe dans un lieu, alors vous en conclurez qu'elle existe dans l'esprit, puisqu'il a été reconnu que le lieu ou l'étendue n'existe que dans l'esprit; mais je n'éprouve aucune honte à avouer mon ignorance. Je ne sais pas où elle existe; seulement je suis sîir qu'elle n'existe jîas dans un lieu. Ce n'est qu'une réponse négative. Mais vous ne devez en attendre aucune autre à toutes les {|uestions que vous pourrez me faire encore sur la Matière.
Phii,oxous. — Puisque vous ne voulez pas me dire où elle existe, veuillez m'éclairer sur la manière dont \ous supposez qu'elle existe, ou sur ce que vous entendez par son existence.
Hylas. — Elle ne pense ni n'agit, elle ne perçoit pas et elle n'est pas perçue.
Philoxous. — Mais qu'y a-t-il de positif dans la notion abstraite que vous avez de son existence?
Hylas. — A y bien regarder, je m'aperçois que je n'en ai aucune notion ou idée positive. Je vous le répète, je n'ai pas honte d'avouer mon ignorance. Je ne sais pas ce C[ue peut vouloir dire son existence, ni comment elle existe.
Philoxous. — Continuez, mon bon Hylas, à jouer ce même rôle ingénu, et dites-moi sincèrement si vous pouvez vous former une idée distincte de l'Entité en générale, en la tirant, par voie de suppression et d'exclusion, de tous les êtres pensants ou corporels, de toutes les choses particulières quelles qu'elles soient.
HvLAS. — Arrêtez, laissez-moi réfléchir un peu. — Je le confesse, Philonous, je ne crois pas le pouvoir. Au premier abord, je croyais avoir quelque idée très confuse et très vague de la pure entité prise abstraitement; mais, à y regarder de plus près, elle s'est tout à fait évanouie de ma vue. Plus j'y pense, et plus je me confirme dans ma prudente résolution de ne vous faire que des réponses négatives, et de ne prétendre, à aucun degré, à une connaissance ou à une conception positive de la Matière, du lieu où elle est,
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de la manière dont elle est, de son entité, et de rien qui la regarde.
Philoxous. — Ainsi donc, quand vous parlez de l'existence de la Matière, vous n'avez aucune notion dans l'esprit.
HvLAS. — Absolument aucune.
Phii.oxous. — ]^ites-moi, je vous prie, si votre cas n'est pas celui-ci ; — d'abord, de la croyance à une substance matérielle, vous êtes passé à cette autre, que les objets immédiats existent en dehors de l'intelligence; puis, qu'ils sont des archétypes; puis des causes; ensuite des instruments; puis des occasions; en dernier lieu, quelque chose en général, qui, quand on l'interprète, se trouve n'être rien. Ainsi la Matière se réduit à rien. Qu'en pensez- vous, Hylas, n'est-ce pas là un résumé fidèle de toute votre marche?
Hyi^as. — Qu'il le soit ou non, j'insiste pourtant encore sur ceci, que l'impossibilité où nous sommes de concevoir une chose n'est pas un argument contre son existence.
PhiIvONOUS. — Qu'il puisse être raisonnable, d'après une cause, un effet, une opération, un signe ou quelque autre circonstance, d'inférer l'existence d'une chose qui n'est pas perçue immédiatement, et qu'il soit absurde à un homme d'arguer contre l'existence de cette chose de ce c[u'il n'en a aucune notion directe et positive, je le reconnais volontiers. Mais, quand il n'y a rien de tout cela, quand ni la raison, ni la révélation ne nous porte à croire à l'existence d'une chose, quand nous n'en avons pas même une notion relative, quand tout se réduit à une abstraction du fait de percevoir et de celui d'être perçu, de l'Esprit et de l'idée, enfin, quand il n'y a pas même l'idée la plus inadé- ([uate ou la plus faible pour nous servir de prétexte, — je ne conclurai pas, il est vrai, contre la réalité d'une notion quelle qu'elle soit, ou contre l'existence de quoi que ce soit, mais je conclurai que vous ne dites rien du tout, que vous emplo3'ez des mots sans aucune espèce de but, sans aucun dessein ni signification quelconque. Et je vous laisse à considérer quel cas on doit faire d'un pur jargon.
Hylas. — Pour être franc avec vous, Philonous, vos arguments semblent en eux-mêmes irréfutables; mais ils n'ont pas sur moi un assez grand pouvoir pour produire cette entière conviction, cet acquiescement sincère qui
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suit la démonstration. Je nie suq>rends encore à imaginer obscurément un je ne sais quoi, la Matière.
Philoxous. — Mais ne sentez- vous pas, Hylas, que deux raisons devraient concourir à vous ôter tout scrupule, et à créer dans votre esprit une entière con\iction? Qu'un objet visible soit placé et éclairé d'une manière aussi parfaite que l'on voudra; pourtant, s'il y a quelque défaut dans l'œil, ou si le regard n'est pas dirigé vers lui, il ne sera pas aperçu distinctement. De même, une démonstration pourra être aussi solide et aussi complète que possible; si l'entendement est obscurci par quelque préjugé ou par quelque penchant erroné, peut-on s'attendre tout d'un coup à percevoir clairement la vérité et à y adhérer fortement? Non, il y a besoin de temps et d'efforts; l'attention doit être éveillée et retenue par une fréquente répétition de la même chose, présentée tantôt sous le même jour et tantôt sous un jour différent. Je vous l'ai déjà dit, et je crois qu'il faut le répéter encore et vous l'inculquer, c'est une licence inacceptable que vous prenez en prétendant soutenir vous ne savez quoi, pour vous ne savez quelle raison, et dans vous ne savez quel dessein. Dans quel art ou dans quelle science, dans quelle secte ou quelle profession humaine, pouvez-vous trouver l'exemple de quelque chose d'analogue? Dans quelle conversation, même la plus humble et la plus vulgaire, entendrez-vous des propositions si en l'air, si déraisonnables, que vous les puissiez comparer à la vôtre? Mais, peut-être direz- vous encore qu'il se peut que la INIatière existe; quoique à ce moment même vous ne sachiez ce que vous entendez ni par la Matière ni par son existence. C'est, à vrai dire, une chose bien surprenante, surtout parce qu'elle est tout à fait volontaire [et dépend de votre bon plaisir (i)] puisque Aous n'y êtes amené par aucune raison; car je vous mets au défi de montrer une chose dans la nature qui ait besoin de la Matière pour être comprise ou expliquée.
IIvi.AS, — La réalité des choses ne peut être maintenue sans supposer l'existence de la ]SIatière. Et n'est-ce pas, je vous le demande, une bonne raison pour que je sois si acharné à la défendre ?
(i) Supprimé dans l'éditiou de 1734.
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Pnii.oxous. — I^a réalité des choses ! Ouelles choses, les sensibles ou les intelligibles?
HvLAS. — Les choses sensibles.
Philoxous. — Mon gant, par exemple?
HvLAS. — Cela, ou toute autre chose perçue par les sens.
Philonous. — !Mais, pour prendre une chose particulière, n'est-ce pas pour moi une preuve assez évidente de l'existence de ce gant, si je le vois, si je le touche, si je le porte? Ou, si cela ne suffit pas, comment est-il possible que je puisse être assuré de la réalité de cette chose que je vois actuellement à cette place, en supposant que quelque chose d'inconnu, cjue je n'ai jamais vu ni pu voir, existe d'une manière inconnue, dans un lieu inconnu, ou même dans aucun lieu du tout? Comment se peut-il que la réalité supposée de ce qui est intangible soit une preuve que quelque chose de tangible existe réellement? Ou que la réalité de ce qui est invisible prouve l'existence de quelque chose de visible; ou, d'une façon générale, que quelque chose qui n'est pas perceptible prouve l'existence de quelque chose de perceptible ? Expliquez-moi seulement cela, et je croirai qu'il n'y a rien de trop difficile pour vous.
HvLAS. — En somme, il me suffit d'avouer que l'existence de la ^Matière est hautement iiîiprobable ; mais l'impossibilité directe et absolue de cette matière ne m'apparaît pas.
PiiiLONOUS. — Mais, si j'accorde que la Matière peut e^ter, pourtant, de ce chef seul, elle n'a pas plus de titre à l'existence qu'une montagne d'or ou qu'un centaure.
Hylas. — Je le reconnais; mais du moins vous ne niez pas qu'elle ne soit possible; et tout ce qui est possible, autant que vous pouvez le savoir, peut exister actuellement.
Philonous. — Je nie qu'elle soit possible; et, si je ne me trompe, j'ai prouvé avec évidence, d'après vos propres concessions, qu'elle ne l'est pas. Au sens ordinaire du mot, Matière signifie-t-il quelque chose de plus qu'une substance étendue, solide, douée de figure, capable d'être mue, et existant en dehors de l'esprit? Et n'avez- vous pas reconnu mainte et mainte fois que vous avez trouvé des raisons manifestes de nier la po.ssibilité d'une telle substance ?
Hylas. — C'est vrai; mais ce n'est là qu'un sens du mot Matière.
PhiloaOUS. — ^lais n'est-ce pas aussi le seul sens propre.
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naturel, reçu? Et s'il est prouvé que, dans ce sens, la Matière est impossible, n'a-t-on pas de sérieux motifs de penser qu'elle est absolument impossible? Autrement, connnent pourrait-on prouver l'impossilîilité d'une chose quelconque? Ou vraiment, comment pourrait-on, d'une manière ou d'une autre, donner une preuve quelconque à un homme qui se permet de changer et d'altérer le sens ordinaire des mots?
Hylas. — Je croyais que les philosophes devaient être autorisés à parler a\'cc plus de précision que le vulgaire, et qu'ils n'étaient pas toujours astreints à s'en tenir à l'acception courante d'un terme.
Philoxous. — ]\Iais le sens dont je viens de parler est celui qui est reçu conununément par les philosophes euxmêmes. Mais, pour ne pas insister là-dessus, n'avez-vous pas été autorisé à prendre la Matière au sens que vous voudriez? Et n'avez-^•ous pas usé de la pennission dans toute son étendue, tantôt en en changeant complètement la définition, d'autres fois en y supprimant ou en y introduisant ce qu'il vous plaisait, suivant les besoins de votre dessein présent, et contre toutes les règles connues de la raison et de la logique? Et n'est-ce pas votre méthode ondoyante et injuste qui a prolongé notre discussion bien au delà du nécessaire, puisque la notion de ^Matière a été examinée en particulier, et, d'après votre propre aveu, réfutée, dans chacun de ces sens ? Et que peut-on demander de plus pour prouver l'impossibilité absolue d'une chose, que de prouver nu'elle est impo.ssible dans tous les sens que vous ou tout itre pouvez lui attribuer?
1Iyi,as. — Mais je ne suis pas si entièrement satisfait de votre manière de prouver l'impossibilité de la matière dans son dernier sens, le plus obscur, le plus abstrait et le plus indéfini.
Phii,oxous. — Quand est-il démontré qu'une chose est impossible ?
Hylas. — Quand on a fait voir qu'il y a contradiction entre les diverses idées comprises dans sa définition.
Philoxous. — Mais là où il n'y a pas d'idées du tout, on ne peut faire voir une contradiction entre les idées?
Hylas. — Je vous l'accorde.
Philoxous. — Or, dans ce que vous appelez le sens obscur et indéfini du mot Matière, il est clair, de votre
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propre aveu, qu'il n'est contenu aucune espèce d'idée, aucune espèce de sens, si ce n'est un sens inconnu, ce qui revient au même que rien du tout. V^ous n'êtes donc pas en droit de vous attendre à ce que je vous prouve une contradiction entre des idées, là où il n'y a pas d'idées: ou à ce que je vous prouve l'impossibilité de la Matière prise en un sens inconmi, c'est-à-dire en aucun sens. Ma tâche était seulement de montrer que par là vous ne disiez rien ; et cela, vous axez été amené à en convenir. Si bien que, dans tous vos différents sens, il a été montré, soit que vous ne vouliez rien dire du tout, soit, si vous vouliez dire quelque chose, que c'était une absurdité. Kt si cela n'est pas suffisant pour prouver l'impossibilité d'une chose, je voudrais bien que vous me fassiez connaître ce qui le serait.
Hyi^as. — Je le reconnais, vous avez prouvé que la Matière est ùnpossible; et je ne vois plus ce que je pourrais encore dire pour la défendre. Mais, en même temps que je renonce à cette notion, il me vient des doutes sur toutes les autres que j'avais. Car, à coup sûr, aucune ne pourrait sembler plus évidente que ne l'était celle-là; et pourtant elle me paraît à présent aussi fausse et aussi absurde quelle me paraissait véritable auparavant. Mais je crois que nous avons suffisamment discuté la question pour le moment. Je consacrerai volontiers le reste du jour à repasser dans mon esprit les différents points de notre conversation de ce matin, et demain, je serai heureux de vous rencontrer encore ici, vers la même heure.
PhiIvOXOUS. — Je ne manquerai pas de vous y attendre.
{Dialogues d'Hylas et de Philonous, deuxième dialogue; Œuvres choisies de Berkeley, traduites par Beaulavon et Parodi. Paris, Alcan, 1895.)
NOUS POSSÉDONS CERTAINES NOTIONS DE DiEU ET DE
1,'EspRiT. La substance spirituelle n'est pas dans
LE MÊME cas que LA SUBSTANCE MATÉRIELLE.
Hylas. — J'en conviens avec vous : la substance matérielle n'était rien de plus qu'une hypothèse, et encore erronée et déhuée de fondement; je ne veux pas plus longtemps perdre haleine à la défendre. Mais, quelque
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hj'pothcse que vous avanciez, et quel que soit le système des choses que vous produisiez à sa place, je ne doute pas qu'il m'apparaisse comme faux de tous points : autorisezmoi seulement à vous interroger là-dessus. — Autrement dit, souffrez que je vous traite selon votre propre méthode, et je vous garantis que vous serez amené, à travers bien des perplexités et des contradictions, à ce même état de scepticisme où je me trouve moi-même actuellement.
Piili,OXors. — Je vous assure, Hylas, que je ne prétends bâtir aucune espèce d'hypothèse. Je suis un honmie du conuTiun, assez simple pour croire à mes sens, et laisser les choses comme je les trouve. Pour parler clairement, je suis d'avis que les choses réelles, ce sont les choses mêmes que je vois et que je touche, et que je perçois par mes sens. Celles-là, je les connais, et, trouvant qu'elles répondent à toutes les nécessités et à tous les besoins de la vie, je n'ai aucune raison pour m'inquiéter de je ne sais quels êtres inconnus. Un morceau de pain sensible, par exemple, ferait plus de bien à mon estomac que dix nulle fois autant de ce pain, non sensible, non intelligible, mais réel, dont vous parlez. Je suis également d'avis que les couleurs et les autres qualités sensibles sont sur les objets. Je ne puis pas (car il le faut bien pour vivre) m'empêcher de penser que la neige est blanche et que le feu est chaud. Il est vrai que vous, qui par neige et par feu entendez certaines substances extérieures, non perçues et dénuées de perception, vous êtes en droit de nier que la blancheur ou la chaleur soient des affections inhérentes à ces substances. Mais moi, cjui entends par ces mots les choses que je Aois et que je touche, je suis obligé de penser comme les autres hommes. Et, comme je ne suis pas sceptique en ce qui regarde la nature des choses, aussi ne le suis-je pas pour ce qui est de leur existence. Qu'une chose puisse être réellement perçue par mes sens, et qu'en même temps elle n existe pas réellement, voilà pour moi une contradiction manifeste; car je ne puis détacher ou abstraire, même par la pensée, l'existence d'une chose sensible de la perception que j'en ai. Le bois, les pierres, le feu, l'eau, la chair, le fer, et les choses semblables que je nomme et dont je parle, sont des choses que je connais. Et je ne les aurais pas connues si je ne les percevais pas par mes sens; et les choses