‹ BerkeleyChapitre 24 sur 34 · C. L'ALCIPRON · texte numérisé non relu

C. L'ALCIPRON

Iv'iiXlSXEN'CK DE DIEU PROUVÉE PAR LA THÉORIE DE I,A VISION

7. — EUPHRANOR. — ...Mais que diriez- vous si je vous prouvais que Dieu parle réellement aux hommes? En cas que je vous démontre ce point, serez- vous content?

Alciphrox. — Je ne suis point de ceux qui admettent des inspirations ou un langage intérieur. Des gens raisonnables n'ajoutent guère de foi à ces sortes de choses. \^ous n'aurez rien fait, si vous ne me démontrez clairement que Dieu parle aux hommes par des signes extérieurs et sensibles, de la même manière c[ue les hommes se font entendre les uns aux autres.

EuPHRAKOR. — Vous serez donc content, si je vous fais voir au doigt et à l'œil que Dieu parle aux honunes par le moyen de quelques signes extérieurs, sensibles et arbitraires, qui n'ont aucune ressemblance, ni aucune connexion nécessaire, avec les choses qu'ils signifient; si je vous fais voir, que, par d'innombrables combinaisons de ces signes, nous découvrons une infinie variété d'objets; que nous sommes instruits de leur nature; que nous sommes avertis de ce que nous devons éviter ou poursuivre; comuic aussi de quelle manière nous devons nous conduire à l'égard des choses

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éloignées de nous, tant à l'égard du temps qiw du lieu : encore une fois, serez-vous content alors?

AixiPHROX. — C'est précisément ce que je souhaite de vous; car c'est en cela que la force, l'usage et la nature du langage consistent.

8. — EuPHRAXOK. — Jetez les yeux, Alciphron, sur le cliàteau qui est au haut de cette colline.

Alciphrox. — Je l'ai fait.

EUPHRAXOR. — N'est-il pas à une grande distance de vous ?

Alciphrox. — Oui.

EuPHRAXOR. — La distance n'est-elle pas mesurée par mie ligne qui va directement de l'œil à l'objet?

Ai^ciPHROX. — Sans contredit.

EuPHRAXOR. — Et une ligne, dans cette situation, peutelle peindre plus qu'un seul point dans le fond de l'œil?

Alciphrox. — Pas davantage.

EUPHRAXOR. — Par conséquent, la représentation d'une longue et d'une courte distance est précisément de la même grandeur, ou plutôt d'aucune grandeur du tout, l'âme n'apercevant dans ces différents cas qu'un seul point.

Ai.ciPHROX. — Cela me paraît vrai.

EUPHRAXOR. — Ne faut-il donc pas qu'elle soit aperçue par le moyen de cjuelcju' autre chose?

Alciphrox. — Certainement.

EUPHRAXOR. — Pour découvrir quelle chose ce peut être, examinons cjuel changement il peut y avoir dans la représentation du même objet, placé à différentes distances de l'œil. Or, l'expérience m'apprend c]ue, à mesure cju'on éloigne davantage un objet de l'œil en ligne directe, cet objet paraît plus petit ; et ce changement de figure, étant proportionnel et universel, me paraît être le moyen par lequel nous apercevons les différents degrés de distance.

Alciphrox. — Je n'ai rien à opposer à tout cela.

EUPHRAXOR. — IMais la petitesse, dans la nature de la chose, ne paraît pas avoir de liaison nécessaire avec le plus ou le moins de distance.

Alciphron. — Soit.

EUPHRAXOR. — Ne suit-il pas de là que la petitesse de l'objet ne peut nous instruire de son éloignement que par ]e moyen de l'expérience?

L'IMMATÉIUALISME l6l

Alciphrox. — J'y consens.

IvUPHRAXOR. — ■ C'est-à-dire (jne nous apercevons la distance, non pas ininxédiatenient, mais par le secours d'un signe, qui n'y a ni ressemblance ni rapport nécessaire, et dont la liaison avec la distance est précisément de la même nature que celle des mots avec les choses.

Alciphuox. — Je vous arrête là, Euphranor. Les maîtres en optique ne parlent-ils pas d'un angle fait par les deux rayons visuels, angle qui fait apercevoir l'objet, et qui le représente plus grand ou plus petit, selon qu'il est lui-même plus ou moins ouvert?

Euphranor. - — L'âme aperçoit donc la distance des choses par le moyen de la géométrie?

Al.CIPHROX. - — Oui.

EUPHRAXOR. — Ne semUe-t-il pas suivre de là que personne ne saurait voir, à moins que d'avoir appris la géométrie, et que d'avoir quelque idée de lignes et d'angles?

Alciphrox. — Il y a une sorte de géométrie naturelle, qui s'apprend sans étude.

EuPHRAXOR. ■ — Je vous prie de me dire, Alciphron, s'il n'est pas nécessaire que je connaisse la liaison que les prémisses ont entre elles, et que celles-ci à leur tour ont avec la conséquence; et, en général, pour connaître une chose par le moyen d'une autre, ne dois-je pas connaître premièrement cette autre chose? Avant que j'aperçoive votre pensée par vos mots, ne dois-je pas avoir la perception des mots mêmes? Et la connaissance des prémisses n'est-elle pas requise avant que je puisse inférer la conséquence?

Alciphrox. — Tout cela est vrai.

EuPHRAXOR. — Quiconque donc conclut qu'un objet est moins éloigné de ce que l'angle est plus ouvert, ou infère de la diminution de l'angle que l'objet est à une plus grande distance, doit commencer par apercevoir ces angles. Que s'il ne les aperçoit pas, il ne lui est pas possible d'en tirer la moindre conséquence. Cela est-il ainsi, ou non?

Alciphrox. — Vous avez raison.

EUPHRAXOR. — Demandez au premier homme que vous rencontrerez, s'il a quelque perception ou quelque connaissance de ces angles visuels"-' Ou bien s'il y songe jamais, ou s'il en tire quelque conséquence, par géométrie natu-

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relie ou artificielle ? Quelle croyez-vous que

repouse .-'

Ai<ciPHRON. — Pour dire le \ rai, je crois que sa réponse sera, qu'il est sur tous ces sujets dans la plus profonde ignorance.

EuPHRANOR. — Par conséquent, il n'est pas possible que les hommes jugent de la distance par les angles; ni, par la même raison, il ne saurait y avoir la moindre force dans l'argument que vous en tirez, pour démontrer que la distance est aperçue par le moyen de quelque chose qui a une connexion nécessaire avec elle.

AirCiPHRON. — J'en demeure d'accord.

g. — EuPHRANOR. — Pour moi, je trouve qu'un homme peut savoir s'il aperçoit une chose ou non, et si cette perception lui vient immédiatement ou médiatement et, en cas qu'elle lui vienne :néd,ialement, si c'est par le moyen de quelque chose qui y ressemble ou non, et qui a avec la perception une liaison arbitraire ou nécessaire.

Ai^ciPHRON. — • Cela me paraît ainsi.

EuPHRANOR. — Et n'est-il pas certain que la distance est uniquement aperçue par l'expérience, en cas qu'on ne l'aperçoive pas immédiatement par elle-même, ni par le moyen d'aucune image, ni enfin par quelques angles, qui aient une connexion nécessaire avec elle?

Al<CIPHRON. — Oui.

EuPHRAXOR. — Ne semble- t-il pas suivre de ce que vous m'avez accordé, qu'un honune, qui n'aurait pas la moindre expérience sur ce sujet en question, ne croirait pas que les choses qu'il voit fussent à la moindre distance de lui ?

Ar<ClPHROX. — Comment cela?

EuPHRAXOR. — La petitesse de l'objet aperçu, ou quelque autre idée ou sensation, qui n'ont aucune ressemblance ni aucune liaison nécessaire avec la distance, ne sauraient non plus faire connaître différents degrés de distance, ou la distance en elle-même, à notre âme, qui n'a encore aucune expérience par rapport à la connexion arbitraire dont nous venons de parler, que des mots peuvent exciter des idées dans l'âme d'un homme qui ignore la langue dont ces mots sont empruntés.

Alciphrox. — Je ne vous conteste aucun de ces articles.

EuPHRANOR. — Ne s'ensuit-il pas de là qu'un homme,

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qui serait ué a\eugle, et qui recouvrerait la vue, croirait, dans le temps que les objets frapperaient pour la première fois ses regards, croirait, dis-je, que les choses qu'il aperçoit ne sont à aucune distance de lui, mais dans son œil, ou, pour mieux dire, dans son âme ?

Ai.CiPHRON. — J'avoue que cela me paraît ainsi; et cependant, d'un autre côté, j'ai peine à croire que, si la supposition que vous venez de faire avait lieu à mon égard, je m'imaginasse que les objets qui sont à présent à une si grande distance, fussent au-dedans de moi.

EUPHRANOR. — Il semble donc que vous croyez que les ol)jets visibles sont à une certaine distance de vous?

Alciphron. — Sans contredit. Quelqu'un peut-il révoquer en doute que le château que voilà est à une grande distance?

EuPHRANOR. — De grâce, Alciphron, pouvez-vous discerner les portes, les fenêtres et les créneaux du château dont vous parlez ?

A1.CIPHROX. — Non. Dans la distance où je suis, je vois seulement une petite tour ronde.

EupiiRAXOR. — Mais moi, qui y ai été, je sais que ce n'est point une petite tour ronde, mais un grand bâtiment carré, avec des créneaux et des tourelles, que vous ne paraissez pas apercevoir.

Alciphron. — Que prétendez- vous conclure de là?

EUPHRANOR. — J'en conclus que le véritable objet que votre vue aperçoit n'est point ce château éloigné de vous de quelques milles.

^ A1.CIPHRON. — Pourquoi?

EuPHRANOR. — A cause qu'un petit objet rond est une chose, et qu'un grand objet carré en est une autre. Qu'en dites- vous ?

AxciPHRON. — Je ne puis le nier.

EuPHRANOR. — La figure visible n'est-elle pas le propre objet de la vue?

Alciphron. — Certainement.

— Que pensez-vous, dit Euphranor en tournant ses regards vers le ciel, de la figure visible de Vénus ? N'estce pas un objet plat et rond, de la grandeur d'une pièce de six sous ?

Alciphron. — Et puis?

Euphranor. — Que pensez- vous de la planète même?

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Ne croyez-vous pas que c'est un grand corps opaque, parsemé de montagnes et de vallées ?

Alciphrox. — Je le crois.

EuPHRANOR. — Comment pouvez- vous donc conclure que l'objet propre de votre vue existe à quelque distance de vous?

Alciphron. — J 'avoue que je m'y trouve embarrassé.

EuPHRAKOR. — Voulez- vous une autre preuve de ki même vérité? Jetez les yeux sur cette nuée de couleur cramoisie. Croyez-vous que, si vous étiez proche de l'endroit où elle est, vous aperçussiez quelque chose de pareil à ce que vous voyez à présent ?

Alcipiirox. — Nullement: j'apercevrais seulement une espèce de brouillard.

EuPHRAXOR. — N'est-il pas évident, par conséquent, que ni le château, ni la planète, ni la nuée, que vous voyez d'ici, ne sont pas les objets réels, que vous supposez exister à une certaine distance de vous?

lo. — Alciphrox. — Que dois- je donc penser? Ne voyonsnous rien du tout, ou le spectacle de l'univers n'est-il pour nous qu'une scène d'illusion?

Euphraxor. — Tout bien examiné, il semble que les objets propres de la vue sont la luirùère et les couleurs; lesquelles, étant infiniment diversifiées et combinées, forment un langage destiné à nous infonner des distances, des figures, des situations, de dhnensions, et de plusieurs autres qualités des objets qui tombent sous nos sens; non par un rapport de ressemblance, ni par une connexion nécessaire, mais par l'institution arbitraire de la Providence, précisément comme les mots excitent en nous l'idée des choses qu'ils signifient.

Ai^ciPHROX. — Comment ! Peut-on dire que nous n'apercevions point la vue des arbres, des maisons, des hommes, des rivières, et une infinité d'autres choses?

Euphraxor. — La faculté de voir nous procure sans doute la perception de tous ces objets. Mais s'ensuit-il de là qu'ils soient les objets propres et immédiats de la vue, davantage que toutes les choses qui sont signifiées par le moyen de certains mots, sont les objets immédiats et propres de l'ouïe?

Alciphrox. ■ — vSelon vous, donc, la lumière, les ombres •et les couleurs, diversement combinées, répondent aux

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différentes articulations du son dans le langage ; et, par ce moyen, notre âme aperçoit les objets, précisément de même qu'elle en a une autre sorte de perception par le moyen de certains sons : c'est-à-dire nullement à cause de quelque ressemblance, ou d'une liaison nécessaire, mais uniquement par expérience et par habitude.

ErPHRAXOR. — Je serais très fâché que vous ajoutassiez plus de foi à ce que je dis, que la nature des choses ne vous y oblige, ou que vous vous rendissiez à quelque autre motif qu'à la force de la vérité ; car je ne crois pas que les esprits les plus forts veuillent s'exempter de l'obligation de se rendre à l'évidence.

Alciphrox. — Vous m'avez conduit pas à pas dans un labyrinthe, dont j'avoue que j'aide la peine à sortir. Cependant j'espère de m'en tirer de manière ou d'autre.

ici Alciphrox, après avoir fait une courte pause, continua de la manière suivante :

1 1 . — Vos principes, Euphranor, vont trop loin, puisqu'on en peut conclure qu'un homme, qui serait né aveugle, et qui recouvrerait la vue, non seulement n'apercevrait pas d'abord à distance des objets, mais ne connaîtrait pas même les choses qu'il verrait, et ne distinguerait pas, par exemple, un homme d'un arbre : supposition qui me paraît de la dernière absurdité.

Euphraxor. — J'avoue, en conséquence des principes que vous et moi avons admis, qu'un pareil homme ne connaîtrait aucun des objets dont il a eu auparavant la perception par l'attouchement, parce qu'il n'entend pas encore la signification des différentes combinaisons de la lumière et des couleurs; tout comme un Chinois ne se formerait point d'idée des mêmes objets, à l'ouïe de certains sons qui les exprimeraient, mais dont la signification lui serait inconnue. Dans l'un et dans l'autre cas, il faut du temps, de l'expérience, et des actes répétés, pour acquérir la connaissance de la connexion qu'il y a entre les signes et les choses signifiées ; c'est-à-dire pour entendre le langage, soit des yeux, soit des oreilles. Et je ne trouve rien d'absurde en tout cela.

Alciphrox. — Je ne vois donc, à parler exactement, cette pierre, que dans le même sens que je puis être dit l'entendre, lorsqu'on prononce le mot de pierre en ma présence ?

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EuPHRANOR. — Précisément de même.

Alciphron. — Comment se fait-il donc que chacun dit qu'il voit, par exemple, une maison ou un rocher, lorsque ces objets sont devant ses yeux ; mais que personne ne dit qu'il entend un rocher ou une maison, mais seulement les mots ou les sons, par lesquels ces choses sont signifiées, mais point entendues ? Outre cela, si la vision est simplement un langage adressé aux j^eux, on peut demander quand les hommes ont appris ce langage. Pour acquérir la connaissance d'un aussi grand nombre de signes qu'il faut pour former un langage, il est nécessaire de prendre bien de la peine. Mais où est l'homme qui peut dire que le langage de la vision lui a coûté la inoindre peine ou la moindre partie de son temps?

EuPHRANOR. — Cela ne vous paraîtra pas si étrange, si vous considérez que notre mémoire ne saurait nous rappeler le temps dans lequel nois avons connnencé à apprendre ce langage. Si nous avons parlé cette langue dés le premier jour de notre naissance; si l'Auteur de la nature parle constamment aux yeux de tous les hommes, même dès leur plus tendre enfance, dans tous les instants où leurs yeux sont ouverts à la lumière, seuls ou en compagnie; je ne suis nullement étonné que les hommes ne se soient jamais aperçus qu'ils aient appris un langage, dont les premières leçons leur ont été données de bonne heure, et sur lequel ils ont reçu dans la suite des instructions tant de fois réitérées. De plus, si nous faisons attention que ce langage est le même par tout le monde, et non pas, comme les autres langages, différent dans différents pays, il y a moyen de concevoir pourquoi les hommes tombent dans l'erreur en s'imaginant qu'il y a une ressemblance ou une connexion nécessaire entre les objets propres de la vue et les choses signifiées par ces objets, ou pourquoi ils n'en font qu'un seul et même objet. Par là il est aisé deconcevoir pourquoi, dans le langage en question, la plupart des hommes confondent les signes avec les choses signifiées, quoique la même chose ne leur arrive pas à l'égard des langages particuliers fonnés par les différentes nations.

12. — Il est bon aussi de remarquer que, les signes n'étant pas de grande valeur en eux-mêmes, et n'étant considérés que par leur destination à signifier les choses dont ils sont les signes, il arri\e que l'âme passe souvent par-dessus, et

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fixe innuédiateiueiit son attention sur les choses signifiées. C'est ainsi, par exemple, que, lorsque nous lisons, nous ne faisons presque aucune attention aux caractères, et ne considérons que le sens. C'est ce qui fait que les hommes disent quelquefois qu'ils voient des mots, des idées et des choses, en lisant un livre : au lieu qu'à parler exactement, ils voient .seulement les caractères, qui leur rappellent le souvenir des mots, des idées et des choses. Et, par parité de raison, ne pouvons-nous pas suppo.ser que les hommes, passant par-dessus les objets propres et immédiats de la vue, comme étant peu importants, s'attachent uniquement aux cho.ses signifiées, et en parlent comme s'ils les voyaient?

Al.ciPiiRON. — Pour vous dire librement ma pensée, cette di.ssertatiou commence à m 'ennuyer, et roule sur un sujet trop sec et trop petit pour mériter mon attention.

— Je cro^'ais, dit Critox, que les petits pliilosophes aimaient à examiner les choses avec précision et en détail.

Ai^ciPHRON. — Cela est vrai : mais, dans un siècle aussi poli que le nôtre, qui voudrait n'être simplement que philosophe? Il y a une certaine exactitude scolastique, qui s'accorde mal avec les manières aisées d'un homme du monde. Mais, pour ne point chicaner là-dessus, je me contenterai d'en appeler à votre conscience, et de vous demander si vous cro3'ez réellement que Dieu lui-même parle chaque jour, et en chaque endroit, aux yeux de tous les hommes?

EuPHR.\NOR. — C'est véritablement mon sentiment; et ce serait le vôtre, si vous vouliez être d'accord avec vousmême, et vous en tenir à la définition que vous avez donnée du langage. Puisque vous ne sauriez nier que le grand Auteur et Directeur de la nature s'explique constamment aux yeux des hommes par le ministère sensible de quelques signes arbitraires, qui n'ont aucune ressemblance, ni aucune connexion, avec les choses signifiées; et cela d'une manière si merveilleuse, que, par le moyen de ces signes, il leur fait apercevoir une infinie variété d'objets, différents en nature, en temps et en lieu, et les instruit comment ils doivent se conduire à l'égard des choses éloignées et futures, aussi bien qu'à l'égard de celles qui sont présentes, et à une distance peu considérable; en conséquence, dis-je, de vos sentiments et de vos aveux, vous avez autant raison de

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penser que l'Agent universel, ou Dieu, parle à vos yeux, ([ue de croire que quel(]ue personne particulière parle à vos oreilles.

Al^ClPHRON. — Je ne saurais m 'empêcher de croire qu'il y a quelque sophisme dans tout ce raisonnement, quoique je ne puisse pohit démêler en cjuoi il consiste. \'oyons un peu. Les signes ne sont-ils pas arbitraires dans le langage?

EUPHRANOR. — Oui.

Ai^CiPHRON. — Et, par conséquent, ils n'expriment pas toujours des choses dont l'existence est réelle. Au lieu que ce langage naturel, comme vous l'appelez, ou ces signes visibles, indiquent toujours les choses avec la même uniformité, et ont une connexion régulière et constante avec des objets réels : d'où il paraît que cette connex'on est nécessaire, et que, par conséquent, suivant notre définition, ce ne saurait être im langage. Oue répondez-\ous à cette objection ?

IvuPHRAXOR. — \"ous pouvez y trouver une réponse vous-même, pourvu que vous vous regardiez dans un miroir, ou que vous jetiez les yeux sur un tableau.

Alciphrox. — Vous avez raison, et je vois que je me suis trompé. Ainsi, tout ce qui me reste à dire sur cette opinion, c'est c|ue je la trouve si étrange et si opposée à ma manière de penser, que je ne l'admettrai de ma vie.

{Alciphron on Je petit Philosophe, quatrième dialogue; trad. anonyre [de jaucourt], La Haye, 1734,, vol. I.)

réponse aux objections .\I,I,ÉGUANT I^'OBSCX'RIÏÉ

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