I.IMMATÉRIALISMI
HvLAS. — Et Dieu n'est-il pas un agent, une existence purement active?
PuTi.oNOT'S. — Je le reconnais.
Hvi.AS. — Aucune idée ne peut donc être analogue à la nature de Dieu, ni la représenter?
Piiir.ONOUS. — C'est impossible.
Hylas. — Si donc nous n'avons aucune idée de l'intelligence de Dieu, comment pouvez-\ous concè\oir comme possible que les choses existent dans son intelligence'^ Ou bien, si vous pouvez concevoir l'intelligence de Dieu sans en avoir aucune idée, pourcjuoi ne serais-je jias autorisé à concevoir l'existence de la Matière, malgré <iue je n'en aie aucune idée?
Piiir.oxoi's. — Pour votre première question, je reconnais (|ue je n'ai pas proprement d'idée ni de Dieu, ni d'aucun autre esprit; car, étant actifs, ils ne peuvent être représentés par des choses parfaitement inertes, comme sont nos idées. Je sais néanmoins que moi, cpii suis un esprit, c'est-àdire une substance pensante, j'existe, aussi certainement que je sais que mes idées existent, Bien plus, je sais ce que je veux dire par ces mots je et moi ; et je sais cela immédiatement ou intuitivement, quoique je ne le perçoive pas comme je perçois un triangle, une couleur ou un son. L'intelligence, l'esprit ou l'âme est cette chose indivisible et inétendue qui pense, agit et perçoit. Je dis indivisible, parce qu'elle est inétendue; et inétendue, parce que les choses étendues figurées et mobiles, sont des idées ; et que ce qui perçoit des idées, ce qui pense et ce qui veut, n'est manifestement lui-niême ni une idée, ni semblable à une idée. Les idées sont choses inactives et perçues; et les esprits sont une sorte d'êtres tout à lait différents. Je ne dis donc pas que mon âme soit une idée, ni semblable à une idée. Pourtant, en prenant le mot idée dans un sens large, on peut dire que mon âme me fournit une idée, c'est-à-dire une image ou ressemblance de Dieu, — quoique, à la vérité, extrêmement inadéquate. Car toute la notion cjue j'ai de Dieu est obtenue en réfléchissant sur ma propre âme, en exaltant ses puissances et en écartant ses imperfections. Aussi, quoique ce ne soit pas une idée inactive, j'ai pourtant en moi-même une sorte d'image active et pensante de la Divinité. Et, quoique je ne Le perçoive pas par les sens, pourtant j'ai quelque notion de Lui, ou encore je Le con»
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nais par réflexion et raisonnement. De ma propre intelligence et de mes propres idées, j'ai une connaissance immédiate; et, par leur intermédiaire, je saisis médiatement la possibilité de l'existence d'autres esprits et d'autres idées. Bien plus, de ma propre existence, et de la dépendance que je découvre en moi-même et en mes idées, je conclus nécessairement, par un acte de raison, l'existence d'un Dieu, et de toutes les choses créées dans l'intelligence de Dieu. Voilà pour votre première question. Pour la seconde, je suppose qu'à présent vous pou\ez y répondre de vousmême. Car, vous ne percevez pas la Matière objectivement, comme vous faites pour une existence inactive ou une idée ; vous ne la connaissez pas, comme vous vous connaissez vous-même, par un acte de réflexion ; vous ne la concevez pas médiatement par analogie avec l'une ni avec l'autre; et vous ne la formez pas non plus en raisonnant d'après ce que vous connaissez immédiatement. Tout cela rend le cas de la Matière profondément différent de celui de la Divinité.
[Hyi,as (i). — Vous dites que votre propre âme vous procure une sorte d'idée ou d'image de Dieu. Mais, en même temps, vous reconnaissez que vous n'avez, à proprement parler, aucune idée de votre propre âme. Vous affirmez même que les esprits sont une espèce d'êtres tout à fait différents des idées; par conséquent qu'aucune idée ne peut être semblable à un esprit. Nous n'avons donc aucune idée d'aucun esprit. Kt vous admettez cependant qu'il y a une substance spirituelle, quoique vous n'en ayez point d'idée, tandis que vous niez qu'il puisse exister quelque chose comme une substance matérielle, parce que vous n'en avez aucune notion ou idée. Est-ce là un procédé correct? Pour être conséquent, vous devez ou admettre la Matière, ou rejeter l'Esprit. Que dites- vous à cela?
Philonous. — Je dis, en premier lieu, que je ne nie pas seulement l'existence d'une substance matérielle parce que je n'en ai aucune notion, mais aussi parce que la notion que j'en aurais serait une inconséquence, ou, en d'autres tennes, parce qu'il est contradictoire c]u'il puisse y en avoir une notion. Bien des choses, autant c|ue je le puis savoir,
(i) Ce passage important n'était pas contenu dans les deux premières éditions. [Note des traducteurs.)
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peuvent exister, dont ni moi ni aucun autre lionune n'a ni ne peut avoir aucune idée ou notion quelconque. Mais du moins ces choses doivent-elles être possibles, c'est-à-dire qu'aucune contradiction ne doit être contenue dans leur définition. Je dis, en second lieu, que, bien que nous croyions à l'existence de choses que nous ne percevons pas, cependant nous ne devons pas croire qu'une certaine chose particulière existe, sans quelque raison pour le croire ainsi : or, je n'ai aucune raison pour croire à l'existence de la Matière. Je n'en ai aucune intuition immédiate; et je ne puis pas non plus de mes sensations, idées, notions, actions ou passions, inférer médiatement une substance dépourvue de pensée, de perception et d'activité, — je ne le puis ni par une déduction vraisemblable, ni par une conséquence nécessaire. Au contraire, l'existence de mon moi, c'est-àdire de ma propre âme, de mon intelligence ou de mon principe pensant, j'en ai une connaissance évidente par réflexion. Vous me pardonnerez si je répète les mêmes choses en réponse aux mêmes objections : dans la notion même ou la définition de la substance matérielle est enfermée une contradiction et une inconséquence manifestes. Mais on ne peut pas en dire autant de la notion d'Esprit. Que des idées existent en ce qui ne perçoit pas, ou soient produites par ce qui n'agit pas, cela est contradictoire. Mais il n'y a aucune contradiction à dire qu'une chose douée de perception soit le sujet des idées, ou une chose active leur cause. Il est accordé que nous n'avons ni une évidence immédiate ni une comiaissance démonstrative de l'existence des autres esprits finis, mais il ne s'ensuit pas de là que de tels esprits soient sur le même pied que les substances matérielles, s'il est vrai qu'il y a contradiction à supposer les unes et qu'il n'y a pas contradiction à supposer les autres; si les unes ne peuvent être inférées par aucune argumentation, et s'il y a des probabilités en faveur des autres; si nous voyons des signes et des effets qui révèlent des agents distincts et finis semblables à nous-mêmes, et si nous ne voyons aucun signe ou symptôme cjuel qu'il soit qui induise la raison à croire à la ^latière. Je dis, enfin, que j'ai une notion de l'Esprit, quoique je n'en aie pas, à strictement parler, une idée. Je ne le perçois pas comme une idée, ni par le moyen d'une idée, mais je le connais par la réflexion.
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Hylas. — !Malgré tout ce que vous venez de dire, il me semble que, en se conformant à votre propre manière de raisonner, et en tirant les conséquences de vos propres principes il s'ensuivrait que vous êtes seulement un système d'idées flottantes, sans aucune substance qui les supporte. Il ne faut pas se servir de mots qui n'aient aucun sens, et comme substance spirituelle n'a pas plus de sens que substance matérielle, l'une doit être rejetée au même titre que l'autre.
Philonous. — Combien de fois me faudra-t-il répéter que je connais ma propre existence, que j'en ai conscience; et que moi-même je ne suis pas mes idées, mais quelque chose d'autre, un principe pensant, actif, qui perçoit, connaît, veut et opère sur les idées? Je sais que c'est moi, un et toujours le même, qui perçois à la fois des couleurs et des sons; qu'une couleur ne peut percevoir un son, ni un son une couleur; c]ue je suis donc un principe individuel, distinct de la couleur et du .son, et, pour la même raison, de toutes les autres choses sensibles et idées inertes. Mais je n'ai pas de la même manière conscience ni de l'existence ni de l'essence de la Matière. Au contraire, je sais que rien de contradictoire ne peut exister, et que l'existence de la Matière implique une contradiction. Bien plus, je sais ce que je veux dire quand j'affirme qu'il y a une substance spirituelle, ou un support des idées, c'est-à-dire, qu'un esprit connaît et perçoit les idées. Mais je ne sais pas ce qu'on veut dire quand on dit qu'une substance privée de perception contient et supporte, soit des idées, soit les archétypes de ces idées. Ainsi, à tous les égards, le cas de l'esprit et celui de la Matière sont absolument différents].
T/IMM.\TÉRI.\I.ISME EST UN RETOT'R AU vSENS COMMUN
HYI.AS. — ...Mais ne pensez-vous pas qu'il faut garder ce nom de Matière, et l'appliquer aux choses sensibles? (!)n peut le faire sans rien changer à vos sentiments; et, croyez-moi, ce serait un moyen de leur concilier bien des gens, qui pourraient être plus choqués d'une innovation dans les mots que dans la théorie.
Philonous. — De tout mon cœur : gardez le mot Matière et appliquez-le aux objets des sens, si cela vous
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plaît; pourvu cei)eudant que vous ne leur attribuiez pas une subsistance distincte de la perception qu'on en a. Jamais je ne disputerai avec vous pour une expression. Matière ou substance matérielle sont ternies introduits par les philosophes; et, au sens où ils les ont employés, ces mots hnpliquent une sorte d'indépendance, ou de subsistance distincte de la perception qu'en a une intelligence; mais ils n'ont jamais été de l'usage vulgaire; ou, s'ils l'ont été jamais, c'a été pour signifier les objets innnédiats des sens. On peut donc penser qu'aussi longtemps qu'on conservera les noms de toutes les choses particulières, et de plus ces termes de sensible, de substance, de corps, d'éto/fe (i) des choses, le mot IMaticre ne sera jamais introduit dans le langage courant. Et dans les discussions philosophiques, il semble que ce qu'il y aurait de mieux serait de le laisser tout à fait de côté : puisqu'il n'y a rien, peut-être, qui ait plus favorisé et fortifié le penchant dépravé de l'intelligence vers l'athéisme, que l'emploi de ce terme si général et si confus.
Hylas. — Allons, Philonous, puisque je me suis résolu à abandonner la notion d'une substance non pensante extérieure à l'intelligence, je crois que vous ne devez pas, de votre côté, me refuser la permission d'employer le mot Matière comme il me plaie, et de l'appliquer à une collection de qualités sensibles qui ne subsiste que dans l'intelligence. Je reconnais volontiers qu'il n'y a pas d'autre substance, au sens strict, que l'esprit. Mais je suis depuis si longtemps habitué au terme de Matière que je ne sais pas comment je pourrais m'en passer. Dire qu'il n'y a pas de Matière dans le monde est une chose qui me choque encore. Au lieu donc de dire qu'il n'y a pas de Matière, en entendant par ce tenne une substance non pensante existant en dehors de l'intelligence, si par Matière on entend quelque chose de sensible, dont l'existence consiste dans la perception qu'on en a, alors il y a de la Matière; cette distinctiori. donne à la proposition un tout autre air ; et les hommes entreront moins difficilement dans vos théories, si elles leur sont proposées de cette manière. Car, après tout, la controverse au sujet de la Matière dans l'acception la plus stricte du mot, n'existe absolument
(i) Stuff.
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qu'entre vous et les philosophes, dont les principes, je le reconnais, ne sont à beaucoup près ni si naturels, ni si coufonnes au sens commun de l'humanité et aux Saintes Écritures, que les vôtres. Nous ne désirons ou nous n'évitons une chose que dans la mesure où elle contribue ou semble devoir contribuer à notre bonheur ou à notre misère. Mais qu'ont à faire le bonheur ou la misère, la joie ou la tristesse, le plaisir ou la douleur avec l'existence absolue, ou avec des entités inconnues, dépouillées de toute relation avec nous ? Il est évident que les choses ne nous touchent que si elles sont agréables ou déplaisantes; et elles ne peuvent plaire ou déplaire qu'autant qu'elles sont perçues. Bien plus donc, la chose ne nous concerne même pas; et ainsi, jusque-là, vous laissez les choses comme vous les avez trouvées. Pourtant, il y a quelque chose de nouveau dans votre doctrine. Il est clair que je ne pense plus maintenant comme les philosophes, ni tout à fait non plus comme le vulgaire. Je voudrais savoir ma situation exacte à cet égard, et, précisément, ce que vous avez ajouté ou modifié à mes opinions primitives.
Philonous. — Je ne prétends pas être un fauteur d'opinions nouvelles. Mes efforts tendent seulement à unifier et à mettre dans un meilleur jour cette vérité qui a été jusqu'ici partagée entre la foule et les ^Dhilosophes, celle-là étant d'avis que les choses qu'on perçoit immédiatement sont les choses réelles, et ceux-ci, que les choses immédiatement perçues sont des idées qui n'existent que dans l'intelligence. Ce sont ces deux propositions qui, réunies, constituent en fait la substance de tout ce que j'avance.
Hylas. — J'ai été longtemps sans croire à mes sens; à mon avis je ne voyais les choses que comme dans une demi-obscurité et à travers des verres trompeurs. ^Maintenant les verres ont disparu, et une nouvelle lumière pénètre dans mon intelligence. Je suis clairement convaincu cjue je vois les choses dans leur fonne originelle et je ne serai pas plus longtemps en peine de leurs natures inconnues ou de leur existence absolue. Tel est l'état où je me trouve à présent, quoique, à vrai dire, je ne compremie pas complètement quel chemin m'y a conduit. \'ous partez des mêmes principes que les Académiques, les Cartésiens et les sectes analogues, et jiendant longtemps je croyais vous voir soutenir leur scepticisme philosophique; mais, à la fin, vos
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conclusions se sont trouvées directement opposées aux leurs.
Pnii^ONous. — Vous voyez, Hylas, l'eau de cette fontaine là-bas, comme elle s'élance vers le ciel en fonnant une colonne ronde, jusqu'à une certaine hauteur; là elle se brise, et retombe dans le bassin d'où elle avait jailli : qu'elle s'élève ou qu'elle redescende, c'est toujours d'après une seule et même loi, le principe de la gravitation. C'est ainsi que les mêmes principes qui, à première vue, mènent au scepticisme, quand on les pousse jusqu'à un certain point, ramènent les honunes au sens commun.
{Dialogues d' Hylas et de Philonous, troisième dialogue; Œuvres choisies de Berkeley, traduites par Beaulavon et Parodi. Paris, Alcan, 1895.)