M. D C C, XXXI V
Fac-similé du titre de VAlciphron [traduchon française).
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idée, et qu'à proportion que les idées sont mieux entendues, le discours a aussi plus de sens.
Al,CiPHRON. — C'est ce que j'ai dit.
EuPiiRAXOR. — Par exemple, quand j'entends prononcer les mots homme, triangle, couleur, il faut qu'ils excitent dans mon âme des idées distinctes des choses dont ils sont signes ; puisque, sans cela, je ne saurais être dit les entendre.
Ai^ciPHRON. — Cela est vrai.
KuPHRANOR. — Et c'est précisément à quoi sert le langage.
Ai^CiPHRON. — Nous sonunes parfaitement d'accord sur ce sujet.
EUPHRANOR. — Mais, chaque fois c[uc dans la lecture ou dans la conversation le mot d'homme me frappe, je ne m'aperçois pas que l'idée distincte d'un honnne .soit excitée dans mon âme. Par exemple, quand, dans l'Épître de SaintPaul auxGalates, je lis ces mots : Si un homme pense être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, il se trompe lui-même,' il me semble que je comprends la force et le sens de cette proposition, quoique je ne me forme pas d'idée distincte de tel ou tel individu.
AivCiPHRON. — Il est vrai que vous ne vous formez pas l'idée de Pierre, de Jacques ou de Jean, d'un homme noir ou blanc, grand ou petit, sage ou fou, mais l'idée abstraite et générale d'un homme, sans faire la moindre attention à l'âge, la figure, etc.. Pour mettre ce sujet dans tout son jour, il faut que vous sachiez que l'âme humaine est douée de la faculté de contempler la nature générale des choses, séparée de toutes ces particularités qui distinguent un individu d'un autre. Par exemple, vous pouvez remarquer en Pierre une taille, une figure, une couleur, et quelques autres propriétés, qui, toutes jointes ensemble, le distinguent de Jacques et de Jean. Cela étant, si vous écartez tout ce qui caractérise tel ou tel individu, et si vous conservez siniplement ce qui est commun à tous les hommes, vous vous fomierez une idée abstraite et universelle de l'homme ou de la nature humaine : idée qui ne comprend ni taille, ni figure, ni couleur, ni quelque qualité de l'âme ou du corps que ce .soit. Pareillement, vous pouvez observer que les triangles particuliers diffèrent les uns des autres, en ce que leurs côtés sont égaux ou inégaux et leurs angles plus grands ou plus petits : ce qui les a fait désigner par les nomsd'équi-
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latéraux, d'isocèles ou de scalènes, d'obtusangles, d'acutaugles ou de rectangles. Mais l'âme, excluant de son idée toutes ces propriétés et distinctions particulières, se forme l'idée abstraite et générale d'un triangle, qui n'est ni équilatéral, ni isocèle, ni scalène, ni amblygone, ni oxygoue, ni rectangle, mais toutes ces choses, et aucune d'elles à la fois (i). On peut dire la même chose de l'idée abstraite et générale de la couleur, qui est quelque chose de différent du bleu, du rouge, du jaune, et de chaciue couleur particulière; ne contenant que cette essence générale qui se trou\e dans toutes ces couleurs particulières. Ce que je viens de dire sur les trois notions universelles d'humonité, de triangle et de couleur peut s'appliquer à toutes les autres. Car il est certain que, les choses ou idées particulières étant infinies, si chacune était signifiée par quelque terme particulier, le nombre des tenues deviendrait nécessairement infini. De là vient que des noms appellatifs ou généraux expriment immédiatement et proprement des notions universelles, qu'ils ne manquent jamais d'exciter dans l'âme, toutes les fois qu'on les emploie. Et, sans cela, la communication des connaissances serait impossible, et il n'y aurait point de théorèmes généraux. Or, pour étendre quelque proposition, il suffit que les termes qui expriment cette proposition excitent dans votre âme des idées distinctes, soit que ces idées soient particulières, ou seulement abstraites et générales. Au reste, comme ces dernières idées ne sont pas fort communes aux âmes vulgaires, il arrive, que certains honnnes ne croient point avoir d'idée du tout, lorsqu'ils n'ont point d'idée particulière : mais la vérité est que vous aviez l'idée générale de l'homme, dans l'exemple que vous venez d'alléguer, et dans lec[uel vous vous miaginez n'en avoir aucune. De même, lorsqu'on dit que les angles d'un triangle sont égaux à deux droits, ou que la couleur est l'objet de la vue, il est certain que les mots ne désignent pas tel ou tel triangle, telle ou telle couleur, mais seulement une propriété universelle, qui convient à tous les triangles et à toutes les couleurs.
6. — EUPHRAXOR. — De grâce, Alciphron, ces idées abstraites et générales sont-elles claires et distinctes ?
(i) V. I^ocke, Sur l'Entendement humain, 1. 4, ch. 4, (Note de V auteur,)
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Alciphrox. — Klles surpassent en clarté toutes les autres idées, étant les vrais objets des sciences.
ErniRAXOR. — Et ne cro^-ez-vous pas t es possible, qu'un homme sache s'il a telle ou telle idée claire et distincte, ou non?
Alciphron. — vSans doute. Pour qu'il le sache, il n'a qu'à examiner ses propres pensées, et considérer ce qui se passe dans son âme.
EUPHRAXOR. — Mais, en considérant ce qui se passe dans mon âme, je trouve que je n'ai jamais eu, et même que je suis incapable d'avoir ces idées abstraites et générales d'un homme, d'un triangle ou d'une couleur (i). Quoique je fasse tous mes efforts pour pénétrer jusque dans la partie la plus intime de mon âme, je trouve qu'il m'est entièrement impossible de me fonner de pareilles idées.
Alciphrox. — Tout le monde n'est pas capable du coup d'œil qui nous développe à nous-mêmes.
EuPHRAXOR. — vSans vouloir insister sur ce que vous m'avez accordé, savoir, que chacun peut connaître s'il a telle ou telle idée ou non, j'oserais affinner qu'il n'y a point d'homme au monde, qui ait le privilège de se fonner les idées dont il s'agit. O Alciphron, quelLs sont les chose qu'.; vous appelez absolument impossibles?
A1.CIPHR0X. — Celles qui ùnpliquent contradiction.
EuPHRAXOR. — Pouvez- vous vous former une idée de ce qui implique contradiction?
Alciphrox. — Non.
EuPHRAXOR. — Par conséquent, vous ne sauriez vous former une idée de ce qui est absolument impossible.
Alciphrox. — J'en tombe d'accord.
EuPHRAXOR. — Mais un triangle, considéré d'une manière abstraite et générale, peut-il exister?
Alciphrox. — Il est sans doute impossible qu'un pareil objet existe dans la nature.
EUPHRAXOR. — Xe s'ensuit-il point de là que cet objet ne saurait exister dans votre âme, ou, pour m 'exprimer en
(i) Voyez la préface d'un Traité sur les Principes des connais sances humaines, impriûié l'an 1710, dans laquelle l'absurdité des idées abstraites est mise dans tout son jour. (N . de Fauteur.) — « Dans laquelle », écrivons-nous, au lieu de « dans lequel », texte du traducteur. (M. D.)
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d'autres tenues, cjne vous ne sauriez vous en fonner une
idée? ^-'
Sv Alciphrox. — Il me semble, Euphranor, que vous ne
distinguez pas entre l'entendement pur et l'imagination.
Les idées abstraites appartiennent à l'entendement pur, qui
les conçoit, (luoicjue l'imagination ne puisse pas se les
représenter.
Euphranor. — Je ne m'aperçois pas que, par aucune de mes facultés, entendement ou imagination, je puisse me fonner une idée de ce qui est impossible et implique contradiction.
7. — Alciphrox. — Il y a ici quelque malentendu. Comment est-il possible qu'il y ait une connaissance générale sans propositions générales, ou des tenues généraux sans idées générales ?
EuPHRAXOR. — Mais des termes ne peuvent-ils pas devenir généraux, en étant substitués à la place de toutes les idées particulières, lesquelles, à cause d'une certaine confonn'.té, appartiennent toutes au même genre, sans l'intervention de quelque idée abstraite et générale ?
Alciphrox. — N'y a-t-il donc rien de semblable à ce qu'on normne idée générale?
EuPHR.\xoR. — Ne pouvons-nous pas admettre des idées générales quoique nous ne les supposions pas faites par abstraction? Pour moi, il me semble c^u'une idée particulière peut devenir générale, lorsqu'on l'emploie à représenter d'autres idées, et qu'une comiaissance générale a pour objets des idées générales rendues telles par le moyen que je viens d'indiquer. Une ligne noire, par exemple, de la longueur d'un pouce, quoique particulière en elle-même, peut devenir universelle, si l'on s'en sert pour représenter une ligne quelconque.
AxciPHROX. — ^ Vous croyez donc que les mots deviennent généraux en représentant un nombre indéfini d'idées particulières ?
EuPHRAXOR. — Cela me paraît ainsi.
Alciphrox. — Toutes les fois donc que j'entends un nom général, ce nom doit être supposé exciter en moi l'une ou l'autre idée particulière?
EuPHRAXOR. — Je ne dis point cela. Pensez- vous, Alciphron, qu'il soit nécessaire qu'aussi souvent que le mot à.'honime vient nous frapper dans la lecture ou dans la con-
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versa tion, uous devions nous fonner l'idée d'un houune en particulier?
Ai:,ciPHROX. — J'avoue que non; et, ne trouvant pas toujours des idées particulières suggérées par les mots, j'ai été porté à croire qu'ils me suggéraient des idées abstraites et générales. Tous ceux qui savent ce que c'est que penser sont là-dessus de mon sentiment, et demeurent d'accord que les mots servent uniquement à exciter des idées. Et, pour dire le vrai, quel autre usage peut-on leur assigner?]
8. — EUPHRANOR. — Que l'usage des mots soit tel qu'on voudra, je ne saurais jamais m'imaginer qu'ils soient destinés à faire quelque chose d'impossible. Tout le monde convient que les mots sont des signes : ainsi il serait à propos d'examiner l'usage des autres signes, afin de pouvoir connaître celui des mots. Des joueurs, par exemple, emploient des jetons, uniquement comme signes dételle ou de telle valeur, de même que les mots sont employés à désigner des idées. Cela étant, Alciphron, est-il nécessaire que chaque fois qu'un de ces jetons est gagné ou perdu, on se forme l'idée de la valeur que ce jeton représente?
Ai,ciPHROX. — Nullement : il suffit que les joueurs conviennent au conunencement du jeu desdites valeurs, et substituent à la fin ces valeurs à la place des jetons.
EuPHRAXOR. — Et, en faisant le calcul d'une somme, dans laquelle de certaines figures désignent des livres, des shillings et des sous, cro5'ez-vous nécessaire, pendant le calcul, d'avoir à chaque instant présente à l'esprit l'idée de sous, de sliillings et de livres ?
Alciphrox. — Xon : il suffira qu'on y fasse attention à la fin du calcul.
Euphr.^xor. — Ne semble- t-il pas suivre de là que des mots peuvent avoir une signification, quoique, à chaque fois qu'on les emploie, ils n'excitent pas dans nos âmes les idées qu'ils désignent, le seul point essentiel étant que nous ayons le pouvoir de substituer des idées à la place des signes, lorsque cela sera nécessaire ? Une autre conséquence, qui me paraît découler du même principe, est qu'il peut y avoir un autre usage des mots, outre celui de suggérer des idées distinctes, savoir, celui de diriger notre conduite et nos actions; ce qui peut se faire, soit en nous donnant des règles pour agir, soit en excitant dans nos âmes de certaines
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émotious ou passions. Ainsi, un discours (|ui nous indique la manière dont nous devons agir, me paraît n'être pas destitué d'utilité, quoique chaque mot dont il est composé n'excite pas une idée distincte dans nos âmes.
Ai.ciriiRON. ■ — On le dirait.
IvUPHRANOR. — Croyez-vous, Alciphron, qu'une idée, considérée en elle-même, soit douée d'action?
Alciphron. — Non.
EuPHRANOR. — Par conséquent, un agent, ou esprit, ne saurait être une idée ou semblable à une idée. D'où il paraît suivre que ces mots, qui désignent un principe actif, une âme ou un esprit, ne tiennent pas, à parler à la rigueur, lieu d'idées. Et cependant ces mots ont leur usage, puisque j'entends ce qui est signifié par ce tenue moi, quoique ce ne soit pas une idée, ni rien qui ressemble à une idée, mais ce qui pense, veut, conçoit des idées, et raisonne sur elles.
Ai^ciPHRON. — Que pré tendez- vous inférer de là?
EuPHRANOR. — Ce qui a été déjà inféré, savoir, que les mots peuvent être d'usage, quoiqu'ils n'excitent point d'idées (i). C'est faute de bien concevoir cette vérité, qu'on s'est vu obligé de recourir à la doctrine des idées abstraites.
Al,ciPHROX. — Ne croyez- vous donc pas que l'âme puisse raisomier par abstraction?
EuPHRANOR. — Je ne nie pas la possibilité de certaines abstractions, puisque des choses qui existent réellement séparées les unes des autres, peuvent être conçues séparément, connue, par exemple, la tête d'un hormne séparément de son corps, la couleur du mouvement, et la figure de la pesanteur. ]Mais il ne s'ensuivra pas de là que l'âme puisse former des idées abstraites.
Ar,ciPHRON. — Et cependant la plupart des hommes croient que chaque substantif oSre à l'âme une idée distincte séparée de toutes les autres.
EUPHRAXOR. — Essayez donc, je vous prie, si vous pouvez \o\xs former une idée abstraite de nombre, laquelle ne contienne ni signes, ni mots, ni choses dénombrées. Pour ce qui me regarde, j'avoue ingénument que je ne le saurais.
(i) Voyez les Principes des Connaissances humaines, section 135. et la préface, section 20. (N . de l'auteur.)
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Ai^ciPHRON. — Serait-il donc si difficile de se former une idée simple de nombre, objet d'une science si susceptible de démonstration? Faisons une pause d'un instant, pour voir si je ne pourrais pas séparer l'idée de nombre de noms et caractères numéritpies, et de toutes les choses dont on a coutume de faire l'énumération.
Après quoi ai^ciphrox, ayant rêvé pendant quelques moments, avoua qu'il n'en pouvait venir à bout.
EuPHRAXOR. — Mais, quoique ni vous ni moi ne puissions nous former une idée abstraite de nombre, les noms numériques ne laissent pas de nous être de très grand usage. Ils nous servent à l'arrangement de nos affaires, et sont si utiles, que sans eux nous ne saurions en mille occasions comment faire. Et cependant, si je puis juger des facultés des autres hommes par les miennes, il est aussi difficile de se fonner une idée abstraite de ce qu'on appelle nombre, que de comprendre im des mystères de la religion.
9. — Mais, pour venir à l'exemple que vous avez allégué, examinons l'idée que nous pouvons nous former de la force séparée du corps, du mouvement et des effets sensibles. Pour ce qui me regarde, je ne trouve pas que j'aie, ou que j e puisse avoir, une pareille idée.
Alciphrox. — Il n'y a personne qui ne sache ce qu'on entend par force.
EuPHRAXOR. — Et cependant je doute qu'il y ait quelqu'un qui puisse s'en fonner une notion distincte. Pour vous en convauacre, voyez vous-même si une telle notion est présente à votre esprit.
Alciphrox. — La force est ce qui produit le mouvement et d'autres effets sensibles dans les corps.
EuPHRAXOR. — C'est donc quelque chose de différent de ces effets.
Alciphrox. — Sans contredit.
EuPHRAXOR. — Ayez présentement la bonté d'écarter la considération des effets de la force et du sujet dans lequel elle réside, et de contempler cette force en elle-même.
Alciphrox. — J 'avoue que cela ne me j^araît pas aisé.
EupiiRAXOR. — Essayez pourtant; et, pour que votre méditation soit plus profonde, fermez les yeux.
Alciphrox aj^ant suivi ce con.seil et rêvé pendant quelques minutes, déclara qu'il lui était impossible d'en venir à bout.
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IvriMiuANoK. — Cela étant, repartit-il, je crois qu'en \crtu (le \otre propre règle, savoir, que les âmes du reste (les hommes sont faites comme les nôtres, vous voudrez bien supposer c^ue les autres n'ont pas ime idée plus précise de la force cpie nous.
Alcipiiron. — J'y consens.
EuPHRANOR. — Mais, malgré tout cela, il est certain qu'il y a plusieurs spéculations, di.stinctions, raisonnements et disputes sur la matière de la force. Pour en expliquer la nature, de savants hommes ont employé les termes de gravité, réaction, vis inerties, vis insita, vis impressa, vis mortua, vis viva, impetiis, momenium, solicitatio, conaius, et plusieurs autres expressions pareilles, expressions qui ont été le sujet d'une infinité de controverses. On a recherché si la force était spirituelle ou corjDorelle ; si elle reste après l'action; conunent elle est communiquée d'un corps à un autre. On a avancé les plus étranges paradoxes sur sa nature, ses propriétés et ses proportions : par exemple, que des forces contraires peuvent subsister à la fois dans le même corps, pendant qu'il est en repos; que la force de la percussion dans une petite particule est infinie : subtilités curieuses, sur lesquelles vous pouvez consulter Borellus De vi percussionis, les Lezioni academiche de Torricelii, les Exercitations de Hermanus, et d'autres écrivains. Tout le monde sait la fameuse controverse qu'il y a eu entre les mathématiciens, et en particulier entre MM. Leibnitz et Papjn, dans les Acta Eruditorum de L,eipzig, sur la proportion des forces; savoir, si la force doit être exprimée par le produit de la masse par la vitesse, ou bien par le produit du carré de la vitesse par la masse : article sur lequel les physiciens ne sont point d'accord jusques à présent. Leibnitz distmgue entre le nisits elementaris et Vimpetus, qui est fonné par une répétition du nisus elementaris, et semble croire que ces choses n'existent point dans la nature, et ne peuvent être conçues que par une espèce d'abstraction. Le même auteur, afin d'éclaircir la matière de la force, a recours aux formes substantielles et à l'enié- /éc/îZéd'Ai-istote.Etl'ingénieuxTorricelli dit de la force et de Vimpetus que ce sont des quintessences abstraites et spirituelles, et ajoute, touchant le momenium et la vélocité des corps qui tombent, que ce sont tin certo che, et un non so che; ce qui signifie, en bon français, qu'il ne sait qu'en dire.
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Ainsi, tout bien considéré, il me paraît, qu'en excluant le corps, le temps, l'espace et le mouvement, il est aussi difficile de foniier une idée de la force que de la grâce.
Alciphron. — Je ne sais guère ce que je dois penser sur tout cela.
lo. — KuPiiRAXOR. — Et cependant je m'imagine que vous avouez qu'il y a, sur la force, des théorèmes très évidents, qui contiennent des vérités utiles : par exemple, qu'un corps qui reçoit deux impressions, qui ne sont pas diamétralement opposées, décrira la diagonale d'un parallélogranune, dans le temps que chaque impression particulière lui aurait fait parcourir les côtés. Ce prmcipe n'est-il pas d'un usage fort étendu? La doctrine de la composition et de la résolution des forces n'en dépend-elle pas? Doctrine qui contient un nombre prodigieux de règles d'une utilité infinie dans la mécanique et dans toutes les sciences physico-mathématiques. Cela étant, si, d'un côté, par le moyen de cette doctrine de la force, les hommes apprennent à faire des machines, par le secours desquelles ils viennent à bout de certaines choses difficiles, et sans cela impossibles ; et si, de l'autre, elle sert de clé pour découvrir et pour déterminer la nature des mouvements célestes ; nierons-nous que la doctrine en question soit d'usage, parce que nous n'avons pas d'idée distincte de ce que c'est que force? Or, ce que nous admettons par rapport à la force, de quel droit le rejetterons-nous à l'égard de la grâce? S'il y a des disputes, de l'obscurité.de la diversité de sentiments, sur la dernière de ces choses, le même inconvénient n'a-t-il pas lieu touchant la première? Ne devons-nous donc pas conclure par égalité de raison qu'il peut y avoir diverses propositions vraies et utiles concernant l'une et l'autre, et que la grâce peut être un objet de notre foi, et régler notre vie et nos actions, comme un principe propre à détruire nos mauvaises habitudes, et à en produire de bomies en nous, quoique nous ne puissions pas nous en former une idée distincte, abstraciivement de Dieu qui en est l'Auteur, de l'homme qui en est le sujet, et de la vertu et de la piété qui en sont les effets?
{Alciphron ou le petit Philosophe, septième dialogue; trad. anonyme [de Jaucourt], La Haye, 1734.)
{LA SIRIS)
Iv'eau de goudron (i)
Je commence cet ouvrage par assurer mes lecteurs, que rien dans ma situation présente n'aurait pu m'engagcr à l'entreprendre, si je n'étais fennemcnt persuadé du fruit que le public en doit recueillir. Si la partie spéculati\e de l'écrit qu'on va lire fournit de l'exercice et de la nourriture à l'esprit, j'ose dire que l'autre partie tend si sûrement à procurer le bien du corps, que tous les deux ne peuvent manquer d'y trouver leur compte. D'un luth désaccordé, c'est en vain qu'on prétendrait tirer quelque harmonie; de même, dans l'état présent, les opérations de notre âme dépendent à tel point de la bonne disposition de ce corps qui lui sert d'instrument, que tout ce qui contribue d'une manière sensible à conserver ou rétabUr la santé de celui-ci, mérite bien l'attention de celle-là. \'oilà par c[uels motifs je me suis déterminé à pubher les vertus salutaires de l'eau de goudron. J'ai cru que ce que chacun de nous doit, en qualité d'homme, au genre humain dont il est membre, m'en faisait une obhgation indispensable. Mais l'enchaînure naturelle des effets avec leurs causes a fait que mes pensées sur ce sujet peu relevé, quoiqu'utile, m'ont conduit à d'autres recherches ultérieures, et celles-ci à d'autres encore plus éloignées, et peut-être un peu abstraites, mais
(i) Comme pour VAlciphron, nous reproduisons telle quelle la traduction du xvm® siècle, nous bornant à moderniser l'orthographe et la ponctuation, à corriger quelques détails insignifiants et à rectifier les renvois. En plusieurs endroits, nous écrivons partant au lieu de peut-étrj. (M. D.)
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qui, comme je l'espère, ne seront pas sans utilité et sans agrément.
I . — Dans certains endroits de l'Amérique, l'eau de goudron se fait en versant une pinte d'eau froide sur une égale quantité de goudron, et remuant le tout ensemble dans un vase que l'on laisse reposer, jusqu'à ce que le goudron soit précipité au fond. Chaque verre (jue vous tirez de cette eau, lorsqu'elle est clarifiée, se remplace par égale, quantité de nouvelle eau, en observant de secouer le vase, de le laisser reposer comme la première fois. Cela se réitère pour chaque verre, aussi longtemps que l'eau continue d'être suffisamment imprégnée par le goudron; ce dont on s'assure par l'odeur et par le goût. INIais comme cette méthode donne une eau de différents degrés de force, je préfère la manière suivante. Versez quatre pintes d'eau froide sur une de goudron, puis remuez-les et les mêlez intimement avec une cuillère de bois ou un bâton plat, durant l'espace de cinq à six minutes (i) ; après quoi laissez reposer le vaisseau bien exactement fermé, pendant deux fois vingt-quatre heures, afin que le goudron ait le temps de se précipiter. Ensuite vous verserez tout ce qu'il y a de clair, l'ayant auparavant écume avec soin sans remuer le vaisseau, et en remplirez pour votre usage des bouteilles que vous boucherez exactement, le goudron qui reste n'étant plus d'aucune vertu, quoiqu'il puisse encore servir aux usages ordinaires.
le pur êther or fku invisible, esprit vital de l'univers, et instrument physique de l'aoent