OTE DE L* ÉDITÉE U
Nous n’avons rien à ajouter à la (( note » imprimée en tête de New York comme je Val va. Berlin, puis Londres, compléteront la série établie sur un même plan : si chacun des livres qui la composent offre, comme nous l’espérons, un attrait nouveau, il le devra au talent de l’auteur, renouvelé par la variété du sujet qu’il traite.
Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est adresser, en tête de ce deuxième volume, un remerciement sincère à tous ceux qui voulurent bien, reconnaître l’elFort que nous avons tenté pour la réalisation d’une formule nouvelle de livre d’art pour tous. Il fallait qu’un artiste comme vous, mon clierHuard, en démontrât la possibilité, car si nous considérons les tentatives, heureuses d’ailleurs, faites dans la librairie populaire contemporaine, nous sommes étonnés de constater qu’il n’avait rien été fait pour le public amateur d’art, mais de ressources modestes; c’est en pensant â lui que nous avons créé cette collection. 11 l’a compris, nous l’en remercions sincèrement.
Untcr den Linden. — Quel Berlinois enthousiaste a bien pu me vanter, au départ de Paris, la beauté des Linden P... Vous ne pouvez imaginer leur charme : c’est plus discret, plus distingué, plus aristocratique que vos boulevards, que Piccadilly, que le Corso, que toute autre voie vantée dans le monde. — Je m’attendais à une admirable avenue ornée d’arbres magnifiques, bordée de palais et fréquentée par des équipages princiers et j’ai trouvé une large avenue certes, mais plantée d’arbres communs et mal venus marronniers et tilleuls étêtés et rabougris ; de vilains
locatis traînés par des rosses étiques et menés par des cochers crasseux chaloupaient le long des chaussées; une foule compacte et sans distinction s’arrêtait aux carrefours, piétinait et repartait, supérieurement dressée et docile aux ordres des Schutzmann vigilants. Ma désillusion était complète. Je fus m’attabler à l’étroite terrasse de la pâtisserie Ivranzler (( pour voir défder les types » comme me l’avait recommandé mon guide, et je réclamai le chocolat à la crème fouettée et le morceau de Baumkuchen, l’indigeste gâteau en forme de tronc d’arbre, qu’il m’avait vantés.
Aux tables voisines, des gens s’empiffraient de pâtisseries;
tout près de moi, un gros monsieur de mise recherchée léchait goulûment sa cuiller, et sur le trottoir les types se succédaient, lourds, épais, robustes, visages rébarbatifs et rogues.
Comme elle passait pour la quatrième fois, je suivis enfin des yeux une dame d’aspect cossu, qui semblait fort pressée. C’était, d’apparence, une honnête bourgeoise sans faste et de goûts simples, comme en témoignaient sa chaîne d’or, un lorgnon solidement planté, un médaillon où je crus distinguer la photographie d’une vieille femme, ses mitaines noires et le petit paquet fraîchement ficelé qu’elle tenait à la main. Elle arrivait, l’air absorbé, jusqu’à la hauteur de la pâtisserie dans les Linden, et, subitement, avec la légère moue d’une femme ayant oublié quelque achat important, elle retournait sur ses pas. Cinq ou six minutes se passaient avant qu’elle réapparût au coin de la Friedrichstrasse, pour recommencer son manège, avec chaque fois l’air plus ennuyé, comme si. ces allées et venues l’avaient irritée au plus haut point. Enfin, un monsieur qui sortait de chez Kranzler, marcha vers elle et l’aborda respectueusement, avec un de ces saints cérémonieux, les talons joints et le chapeau lancé à bout de bras, suprême élégance qu’affectionnent les Allemands. Il devait être de sa connaissance, car elle répondit gracieusement et ils se mirent à causer, tous deux légèrement rougissants. Quand ils passèrent près de moi, j’entendis le monsieur déclarer qu’il aimait les petits oiseaux, et je compris.
Voilà quelle fut ma première impression des Linden. Depuis lors, j’y revins, souvent. Chaque jour durant des mois, je parcourus cette promenade ou ]a traversai, je m’y
accoutumai. Je connus toutes les boutiques, les théâtres qui la bordent, et si l’admiration que les Berlinois ont pour elle me semble toujours exagérée, je ne lui conteste plus son importance, son animation, son attirance, artère principale dans une des plus grandes villes du monde.
Les Tilleuls s’annoncent dignement par la Place de Paris, au fond de laquelle se dresse la porte de Brandebourg, bâtie au XVIII® siècle sur le modèle des Propylées d’Athènes. Sous le prétexte de s’inspirer du pur art antique, les architectes allemands de cette époque prodiguèrent par la ville les portiques, les architraves, les chapiteaux ioniques, doriques ou corinthiens : l’effet ne fut pas toujours des plus heureux, et quoique je ne veuille rien dire de désobligeant pour l’amour-propre des Berlinois, il me semble bien que la porte de Brandebourg est de proportions indécises et manque de grandeur. Les deux corps de garde qui l’encadrent, avec leurs guérites à raies noires et blanches, leurs groupes de soldats et les sentinelles raides et graves, qui présentent les armes à toute minute, mettent du moins la note caractéristique et bien prussienne que l’on souhaite à cet endroit.
Sur la place sont des ambassades, des cercles et des hôtels de hauts personnages. Dans ce quartier, dans W ilhelmstrasse, Yoss Strasse, Wilhelm Platz et les rues avoisinantes s’élèvent les Palais des Princes, des dignitaires, les Ministères et les hôtels privés de l’aristocratie berlinoise.
Sous les Tilleuls, les grands hôtels abondent. Bristol, Savoy, Métropole, Boyal, etc., que fréquentent les étrangers. Il faut trouver ici l’aspect cosmopolite que l’on chercherait en vain ailleurs.
Les enseignes s’inscrivent en toutes langues, et les hou-
îffliiif
tiqiiiers parlent indifféremment l’anglais, l’italien, le français ou le russe. On y rencontre, en vérité, très peu de nos compatriotes, beaucoup de Russes et surtout des Américains.
Le nasillard accent de Pittsburg ou de Chicago domine auprès des bars et des grill-rooms, dans les bôtels, les restaurants, les librairies et aux abords des bureaux somptueux
occupés sur les Linden par les grandes compagnies de navigation allemandes. Le Norddeutscher Lloyd, la Hamburg Amerika exposent de gigantesques cartes sur lesquelles figurent les tracés de leurs parcours et la situation de tous leurs navires sur les eaux du monde. Les lignes rouges se multiplient à l’infini et enserrent notre petite terre d’un réseau inextricable. On dirait une planche montrant la circulation du sang, toutes les artères aboutissant au cœur qui serait alors Hambourg et Brême.
Cette triomphante conquête de la mer plonge les Prussiens dans une jubilation indicible ; bien peu ne s’arrêtent pas ou tout au moins ne ralentissent leur marche à ce spectacle dont ils ne se lassent point.
La Friedrichstrasse traverse les Linden et à leur inter-
section est le centre d’animation de la ville : des policiers à cheval règlent la circulation encore entravée par l’aflliix de badauds qui stationnent aux coins de rue, s’intéressant au mouvement des foules et des voitures.
Il convient de citer les passages couverts qui des Linden
mènent à la Behren-
strasse. Les Berlinois les fréquentent volontiers, s’arrêtant aux musées de figures de cire, aux étalages des marchands ('t des libraires, s’ébaubissant aux lourdes polissonneries que leur olTrent les vues stéréoscopiques ou cinématographiées des appareils automatiques — ou encore aux anecdotes bêtes et hideuses que leur content des cartes postales grossièrement et laide-
ment enluminées.
Les Tilleuls se terminent par une place de l’Opéra qui est d’un grand eifet. Le monument du grand Frédéric
domine bien son étendue et profde heureusement sa haute silhouette sur les arbres de l’avenue.
Tout autour sont des palais ou des monuments d’importance, l’Université, le Corps de garde du roi, l’Arsenal, l’Opéra, la Bibliothèque royale, le Palais de l’empereur Guillaume P’’ ; au fond, la masse sombre du vieux château.
Le palais du vieil empereur attire les foules qui y viennent comme en un lieu de pèlerinage patriotique : elles y vénèrent pieusement les reliques du fondateur de l’unité nationale et celles de son fameux ministre, notre implacable ennemi Bismarck.
La Bibliothèque royale est un des ])lus malheureux exemples du style baroque qui florissait vers 1780.
L’Opéra, qui est en face, n’offre à la vue aucun intérêt; cependant, en cette enveloppe d’aspect peu agréable, se donnent des représentations de tout premier ordre, L’Empereur, paraît-il, veille avec un soin jaloux sur ses théâtres royaux, s’intéresse aux moindres détails d’exécution et de mise en scène.
D’ailleurs, le don de la musique est dans toute la race. Ils l’aiment autrement et bien sûr mieux que nous, d’un amour profond et recueilli où un certain respect religieux se mêle à la joie intime. Ils l’aiment avec passion et, je l’ai constaté cent fois, sans jamais trace de snobisme.
Aussi est-ce merveille de les voir écouter. Que ce soit à l’Opéra, aux concerts de la Société philharmonique, dans ces brasseries enfumées où le peuple vient à de certains jours entendre les musiques militaires, partout on sent vibrer leur passion, partout on les sent saisis au cœur d’une émo-
tion sincère, et le plaisir de l’œuvre exécutée se double ici du charme qu’on éprouve à la voir ainsi comprise. C’est une sensation de beauté réconfortante, qui vous met bien loin des sentimentalités fades, des farces sans esprit ni fantaisie des scènes de music-halls.
On a compté à Berlin jusqu’à trente concerts classiques donnés le même soir, et on n’a que l’embarras du choix pour entendre les exécutions musicales les plus admirables à des prix minimes. Les programmes sont fort courts, comme il convient à des amateurs qui ne veulent pas gâter leur plaisir par la fatigue. J’ai entendu à la Société philharmonique un concert qui ne comprenait que l’ouverture de « Goriolan » et la 2® symphonie de Beethoven — admirablement conduits par Nikisch. - — Après cela, un Allemand qui vient chez Colonne, par exemple, et à qui on sert dans le même après-midi deux symphonies, deux ouvertures et trois morceaux supplémentaires, doit avoir une fière idée de notre puissance d’assimilation et de notre résistance.
Quant aux théâtres de tragédie et de comédie, eux aussi ils sont supérieurs. Quel que soit le succès de nos vaudevilles, de nos farces, adaptés au goût allemand, l’attrait des spectacles classiques est pour tous invincible. Ils se passionnent aux drames de leurs grands poètes nationaux, Gœthe, Schiller, et de nombreux Berlinois affirment qu’il n’est pas d’autre pays, sans excepter les contrées de langue anglaise, où Shakespeare soit si dignement représenté, si hautement compris que chez eux.
En fait de littérature scénique, l’Allemagne possède une longue liste de noms, qui, s’ils ne valent pas les meilleurs auteurs français, ont du moins une certaine originalité
et souvent une grande puissance dramatique. Ernest von Wildenbrucli, Arthur Fitger, Richard Voss, Oscar Blumenthal, l’Arronge, Franz von Schoüthan et Hugo Luhhliner sont des écrivains de grande popularité au delà du Rhin.
Le haron Gustave de Moser, Hermann Sudermann, le docteur Max Nordau viennent en tete et les pièces du premier, (( Ultimo » et u Der Bihliothekar », ont eu un succès sans précédent à Berlin.
Le Tiergarten. — Passé la porte de Brandebourg, s’étend le Tiergarten. C’est le Bois, le Parc, la parure d’arbres et d’eau, l’oasis de fraîcheur et de verdure que Berlin offre à ses visiteurs. C’était autrefois, paraît-il, un bois naturel, le vestige d’une ancienne forêt où chassèrent les antiques barons. Il y avait, on s’en souvient encore, des fourrés, d’étroits sentiers, des ruisseaux vagabonds et tout un charme de nature au centre même de la ville. Le Tiergarten d’aujourd’hui est un parc pompeux, coupé de larges routes, d’énormes chaussées où roulent sans trêve les tramways électriques, les lourds chariots, les automobiles ronllants et les liacres par centaines. Pour les charrois allant vers Charlottenburg ou Moabit, ce Parc est le plus
court chemin ; c’en est donc fait de la solitude et du silence et c’est en vain que le promeneur fatigué du tumulte de la ville chercherait ici le loisir paisible, doux et reposant qu’il souhaiterait y trouver. Quelque chemin qu’on prenne, de quelque côté qu’on aille, vous arrive irritante la rumeur de la ville, l’éternel et crispant tintement des cloclies de trarn- Avays et le meuglement des cornes d’automobiles.
Et que de statues !
(( On ne peut faire trois pas sans avaler deux monuments )), me disait un Berlinois caustique; le fait est qu’il y en a partout : toute une population de marbre et de bronze habite le Tiergarten.
\oici les monuments de Roland, de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Goethe, de Lessing, de l’empereur Frédéric-Guillaume III, de la reine Louise, de Richard Wagner, du Kronprinz Friedrich-Wilhelm, du jeune Guillaume, et encore des rois, des empereurs, des princes, des généraux, bottés, casqués, à pied ou à cheval, la main à l’épée, exaltant à l’extrême l’orgueil militaire, la gloire des armes, le pouvoir de la force, la domination de la Prusse victorieuse.
Berlin a tout fait pour honorer cette Allemagne de Bismarck et de Moltke, cette Allemagne qui bombe le thorax, traîne son sabre et défie ses voisins, cette Allemagne neuve et utilitaire, en si parfaite contradiction avec les traditions de son génie ; et certainement, ici, la première désillusion vient de ce qu’on a toujours la sensation d’être en visite chez un ennemi qui ne cesse de rouler des yeux terribles et d’agiter sa grande épée.
Dans ce Tiergarten un lieu est significatif : c’est la
Sieges Allee, l’allée de la Victoire, dont s’enorgueillissaient tous les Allemands que j’ai connus. Imaginez-vous, ornée des statues en marbre de trente-deux souverains prussiens ou brandebourgeois, une voie triomphale menant à une place immense, au milieu de laquelle se dresse une gigantesque colonne de la Victoire précédant les effigies démesurées de Bismarck et de Moltke, que la préoccupation d’une im])lacable symétrie a fait planter de chaipie côté de la place : la lourde, robuste silhouette du Reichstag fait le fond du tableau.
Certes, l’intérêt d’art que présentent tous ces marbres et tous ces bronzes honorifiques, ces bas-reliefs, ces groupes, ces mosaïques et ces architectures, est incontestable. Mais la disgrâce du ciel est notoire, et, plus que la tristesse des nuages lugubres, plus que l’ennui que dégagent les marbres trop lilancs sur les feuillages noirs, vous opprime le malaise de cette apothéose d’ordre militaire, l’horreur de cette Force brutale, de ces lourds poings, de ces bottes pesantes, de ces vainqueurs qui chantent leur victoire de façon si peu discrète.
Ob ! leur vanité, leur orgueil insupportable, comme ils s’étalent brutalement dans les bas-reliefs de leur Sieges Saüle, dans cette entrée triomphale des héros à Paris, les soldats en casque à pointe passant au pas de parade sous notre Arc de Triomphe de l’Étoile, tandis que l’Empereur, suivi d’un état-major brillant, foule aux pieds nos drapeaux et nos armes, indifférent aux attitudes humbles de nos soldats vaincus comme à la mine piteuse du général Reille qui tend la lettre de capitulation.
Nous aussi, en l’honneur de nos victoires, de la gloire de
nos armees , nous avons élevé de nombreux monuments , mais jamais, que je sache, nous n’avons
aussi impudemment chanté notre triomphe, crié notre joie, insulté nos vaincus.
Que l’on me pardonne ces digressions, elles étaient nécessaires. Je doute
qu’un Français visitant ce pays ne subisse pas cette même impression de gêne et de rancune.
Il faut maintenant revenir au Tiergarten. Tel qu’il est, il reste encore le paradis des enfants, des nourrices, des flâneurs, des rêveurs, des bourgeois qui y promènent leurs ventres.
Les cavaliers viennent le matin : gros messieurs rudement secoués, amazones aux formes débordantes, jeunes gens alî’ectant la raideur anglaise. Les officiers seuls ont grand air : ils montent des bêtes superbes et chevauchent raides, pleins de morgue, avec le plus parfait dédain pour les promeneurs civils qui piétinent le long des allées. Quant aux équipages, ils sont en vérité assez rares et il ne m’a pas semblé que le Tiergarten fût l’endroit élégant où s’exhibent les toilettes et les modes nouvelles. Ces derniers mots font sourire à Berlin : les héroïnes des romans allemands sont, à en croire la littérature nationale, simples, bonnes, sentimentales comme il convient et romanesques autant qu’il se peut, mais les auteurs ne disent rien sur leurs grâces et sur leurs toilettes. Si elles valent, c’est sûrement par leur cœur ou leur intelligence, car il ne saurait être question de leur charme et de leurs parures.
Je me suis amusé à compter vingt-deux couleurs différentes dans la mise d’une jeune femme : vingt-deux tons qui partaient du vert le plus cru au rouge le plus franc, en passant par les bleus célestes, les violets épais, les jaunes déconcertants et des roses à hurler.
Tous les (( bibis », les rossignols qui traînent aux étalages des modistes de nos plus reculées sous-préfectures, les bizarres assemblages que sortent les bourgeoises le dimanche, sur le
iiiail ou à la messe de onze heures, peuvent seuls donner une idée de ce qui se porte à Berlin. D’ailleurs il n’y a pas de mode : il est chic de se faire habiller à Londres ou à Paris, on ne s’en remet pas au goût des couturiers de la ville. Les enfants sont cependant bien et simplement mis, beaucoup mieux que la plupart des petits Français, et comme ils ont tous d’admirables sautés, de fraîelles joues rouges et des
yeux qui rient, ils sont la joie des allées et des pelouses.
Tout au bout du Parc, le Landwehr canal alimente de petits lacs où circulent de légères embarcations; de jeunes hommes robustes promènent de grosses fdles qui s’étalent sur le siège d’arrière, laissant glisser leurs mains à l’eau ; le regard perdu, elles sourient à quelque chose d’imprécis et de très doux. — Les beaux temps du Tiergarten sont naturellement pendant la chaude saison. Aux quatre coins du Parc s’élèvent d’immenses brasseries que les Berlinois envahissent, le soir venu ; des orchestres jouent partout et les concerts de la Flora sont justement réputés. L’odeur fade de la bière se mêle aux odeurs fortes des nourritures : des relents de choucroute, de porc sauté, de pommes de terre frites vous offensent aux détours des chemins, et sur les avenues se croisent, par milliers, les couples de fiancés se tenant par la main.
Oh ! dans ce décor nocturne éclairé puissamment par les jets électriques, la marche traînante des Frâulein à cheveux filasse, les chuchotements des Gretchen aux croupes puissantes h leurs schatzs mélancoliques, les pas sonores des militaires et les bousculades des familles nombreuses, mères et enfants réglant leur pas sur celui des pères, lesquels suivent leurs ventres avec de gros cigares au bec, et la face apoplectique et souriante des digestions béates ! Gomme tout cela confirme l’impression d’une vie allemande bien différente de la nôtre.
Faut-il encore, parlant du Tiergarten, dire ses îles, son hippodrome, les constructions baroques de son jardin zoologique, la belle humeur des animaux c[ui sont gardés ici? Ce sont choses vues ailleurs et trop connues. Une chose vaut qu’on s’y arrête : c’est l’admirable propreté des pelouses et
des chemins. Cette scrupuleuse bonne tenue est d’ailleurs celle de toute la ville, et ce n’est pas le moindre attrait de Berhn que d’être toujours net et luisant comme un sou neuf. C’est plaisir de voir ces armées de cantonniers occupés à de méticuleux nettoyages, à des grattages savants, à des
courses éperdues après le cliillbn de papier qui s’envole. Jamais le moindre détritus, la moindre immondice ne souille pour un instant les trottoirs et les chaussées impeccables, aussi bien dans les rues ouvrières du vieux Kœlln que dans les avenues aristocratiques du Tiergarten Yiertel ou du Gharlottenburg voisins. Par comparaison, Paris est une écurie, Londres un cloaque et New-York une bauge.
Il serait a souhaiter que le peuple de nos villes s’accom-
modât des mœurs des passants berlinois et renonçât à souiller nos trottoirs et nos chaussées des mille détritus dont il s’obstine à joncher le sol, marchant sur un lit de vieux papiers, de cigares éteints, de peaux d’oranges ou de bananes
Arrêtons ici cette énumération répugnante.
Les Rues. — Quelque roule qu’on prenne pour se rendre à Berlin, le Aloyage manque de charme. Il faut, pour y arriver, traverser, durant des centaines de lieues, de longues plaines tristes, noires, revêches, de maigre culture, parsemées çà et là de sombres hois de pins, de flaques d’eau boueuse, de misérables villages et de villes pleines d’usines, dont les fumées obscurcissent encore le ciel bas et lugubre. Il n’est pas surprenant qu’après un long voyage dans un paysage qui n’est comparable à notre plaine Saint-Denis que pour ses meilleurs aspects, l’arrivée à Berlin produise une impres-
sion favorable : larges avenues plantées de beaux arbres, places immenses et bien bâties, silhouettes de monuments aperçus, animation des grandes rues travercées : comment, durant le trajet de la gare à l’hotel, ne serait-on pas agréablement intéressé et surpris?
Mais la déception vient vite; une promenade d’une heure, pendant laquelle on se perd trente fois, suffit à vous donner une impression sur laquelle on ne revient jamais : Berlin est neuf, propre et sans caractère, tout neuf, trop neuf, plus neuf qu’aucune cité américaine, plus neuf que Chicago qui est la seule ville du monde pouvant lui être comparée pour la prodigieuse rapidité de son développement. De tous côtés, de nouveaux quartiers surgissent, des monuments sortent de terre comme par magie, les avenues s’allongent comme tirées au cordeau, jusqu’au fond des banlieues. Je viens de citer Chicago, et en vérité, à parcourir ces quartiers nouveaux, le décor évoque l’idée d’une ville américaine, née d’hier dans le feu des spéculations, mais d’une ville américaine à laquelle manqueraient la ruée frénétique des foules, l’atmosphère des luttes et l’audace des architectures nouvelles.
Partout on sent l’ordre, la méthode, le plan arrêté et suivi dans les moindres détails, une autorité supérieure qui décide de la place des écoles, des musées et des églises et les répartit, en conciliant l’effet artistique et une certaine disposition stratégique que doit donner la pratique du champ de manœuvres.
Certes, si la beauté d’une ville réside dans la largeur de ses voies, le nombre de ses statues, l’éclairage de ses places et la propreté de ses rues, nul doute que celle-ci ne soit la première du monde.
Et cependant on s’y sent perdu. Les rues, les avenues, les carrefours se suivent et se ressemblent au point qu’il est impossible de garder le souvenir précis de l’un d’eux ; et après un mois de séjour je confondais encore Fiiedrichstrasse et Leipzigerstrasse, tant les grandes maisons et les magasins de l’une étaient semblables aux grandes maisons et aux magasins de l’autre.
Je ne sais rien de désolant et de u splenetic » comme une rue de Gharlottenburg ou de Moabit par une froide journée de novembre. Un ciel d’automne distille une pluie morne qui vous glace jusqu’aux os, tandis que le vent d’est mord les nez et pince les oreilles. Les longues files de becs de gaz et de maisons se rejoignent à l’inlîni. L’œil désespérément cherche quelque détail imprévu ou pittoresque, mais en vain : tout est neuf, laid et sans caractère. Nulle échoppe de fruitière, nul étalage débordant sur la chaussée, nul contraste de trous d’ombre auprès de vitrines flambantes : rien que la platitude des façades modern-style et les devantures des magasins qui s’éclairent de lumière égale.
Quelques rares passants, des cavaliers, parfois une charrette ou une voiture de maître qui courent sous l’averse, ne suffisent pas à animer cette désolation. Et il faut marcher, marcher, l’âme en peine, le désespoir au cœur, maudissant la mauvaise étoile qui vous a jeté en ces tristes lieux, l’oreille aux aguets, quand même, cherchant à reconnaître au loin le timbre du tramway ou le bruit des roues du taximètre libérateur.
Le dimanche est pire encore : les rues sont alors absolument désertes et les larges bâches de toile grise qui protègent les devantures leur donnent cet aspect désolé que prennent
les appartements désertés, où les meubles et les lustres dorment emballés sous de communes housses.
Le style préféré des Berlinois en architecture est celui des Expositions universelles : rien n’y est simple. Le bois, la fonte, le fer, la tôle, le plâtre, le ciment armé concourent à édifier ces invraisemblables édifices. Différence de ciel et d’atmosphère, le ton de la brique ailleurs si charmant — la joie des paysages anglais et de Hollande — est ici brunâtre, commun,, désagréable.
L’extrême complication des toits et des façades est déconcertante ; l’œil ne peut s’habituer aux extraordinaires silhouettes que dessinent dans le ciel clochetons et gargouilles, flèches, mâts, frontons, encorbellements, girouettes, cheminées, dômes et statues.
Sur les laçades, c’est une orgie de macarons, de médaillons, de hauts-reliefs, de chapiteaux, de colonnes de tous ordres, de dorures, de sculptures, de mosaïques, de toutes ces horreurs, de toutes ces hideurs que les gens du métier nomment pâtisseries. 11 y en a trop, elles débordent jusque sur les fenêtres, dans les boutiques; pas le moindre bout de mur qui ne soit décoré ; chaque maison semble vouloir éclipser sa voisine et les architectes allemands s ingénient à créer chaque jour quelque nouvelle laideur.
L aspect des rues, des foules, des ^
habitations crie partout la fortune soudaine, l’ère de prospérité où est entrée l’Allemagne il y a trente ans. Mais cette richesse a été si prompte que les Allemands n’en sont pas encore revenus, et, surpris et ravis, commettent toutes les fautes des nouveaux riches. De tous côtés ils s’empressent de faire oublier leur médiocrité passée et d’effacer les souvenirs des mauvais jours. Tels Berlinois qui se groupent en masse aux Haltestellen der Strassenhahn, et envahissent les tramways à trolleys et les trains électriques, sourient de pitié et de mépris aux ridicules petits omnibus — blanc et chocolat, — qui les transportaient hier encore, au petit trot de leurs rosses efflanquées. Les wattmen des fiacres automobiles interpellent rudement les voitures de place qui chaloupent le long des chaussées. Les riches voitures électriques ou à moteur puissant, — panneaux vernis, lanternes brillantes, livrées discrètes, — remplacent maintenant les lourds et disgracieux chariots, qui jusqu’ici faisaient les services de livraisons.
Une autre impression qui s’impose tout de suite, c’est l’admirable discipline de tout le peuple, — sur ceci je reviendrai — et aussi l’ordre et la propreté qui régnent en tous lieux. A Berlin la rue est silencieuse, même dans les quartiers populaires du vieux Kœlln ou les faubourgs ouvriers de l’Est de la ville. Les cris des marchands ambulants, les appels des vitriers, des rempailleuses de chaises ou des raccommodeurs de robinets ne risquent pas de troubler la tranquillité du passant et ne blessent pas plus son ouïe que les affiches, transparents, signes électriques et autres moyens de publicité ne choquent sa vue. c Lorsque Buifalo Bill faisait sa tournée en Allemagne, dit Mark lAvain,
son alïiche principale n’était sans doute pas plus grande qu’une étiquette à apposer sur une malle )) , et de fait les théâtres se contentent pour leur réclame d’une feuille de papier blanc imprimée en caractères noirs, du
l’aspect
petites affiches que nos officiers ministériels collent aux portes du Palais de Justice pour les ventes par licitation.
Jamais d’affiches à caractères démesurés, d’annonces sensationnelles vous poursuivant et vous obsédant par la répétition à l’infini d’un même nom ; ce n’est qu’au bout de longues semaines, tant ils mettent de discrétion dans leur réclame, qu’on finit par apprendre qu’il existe des Leibnitz cakes et un certain Hildebrands Chokolade.
Tout ce qui trouble l’ordre est rigoureusement prohibé.
Je n’ai jamais vu nulle part à Berlin le moindre rassemblement, et les camelots, les mendiants, les hommes sandwichs, les distributeurs d’imprimés et les chanteurs ambulants y sont totalement inconnus. Les petits marchands sont muets : le Schutzmann, d’un œil courroucé, a dû glacer pour toujours leur voix au fond de leur gorge, et les quelques vieilles marchandes de fleurs qui stationnent aux grands carrefours de la \ille, ne vous offrent leur marchandise qu’à demivoix et sur le ton qu’elles prendraient pour vous faire l’aveu d’un crime.
Le spectacle y perd en pittoresque. Ajoutez que les types de la rue ne portent pas comme chez nous ces défroques particulières, ces vêtements traditionnels qui les distinguent et mettent tant d’imprévu et de couleur dans les foules de nos faubourgs, où se frôlent le bleu des zingueurs, le blanc des maçons, le velours des charpentiers, la cotte de l’Auvergnat, le tablier de la porteuse de pain, le large chapeau du fort de la halle, la blouse de l’épicier et le bonnet à rubans de la crémière.
A Berlin, il n’y a, tranchant sur la monotonie de la multitude, que les uniformes des militaires, des policiers et des facteurs, les casquettes multicolores des étudiants, les défroques minables des cochers de fiacre et l’accoutrement agrémenté d’un chapeau haut de forme des ramoneurs. Les hommes sont en majorité hauts, larges, avec des ventres de buveurs de bière, des pieds et des mains énormes, et des, habits sous lesquels ils semblent être construits avec des bûches mal assemblées; l’impression est pénible, mais la sensation de laideur qui vous choque, c’est l’impression de vulgarité et d’inélégance des femmes, leur manque absolu de charme qui la donnent.
Certes il y a des exceptions.
Mais les jeunes filles et les jeunes femmes qui circulent dans Leipziger Strasse ou sous les Tilleuls, sur Potsdamer Platz ou au Tiergarten, semblent se soucier peu
de briller ou de plaire.
Elles sont désirables pourtant, ces grosses filles aux lourds cheveux blonds, — si blonds, — dont les yeux de porcelaine disent l’amour des sentimentalités fades et puériles, aussi bien que celles qui débordent de santé, hautes en couleur, à qui leur allure 1 1 n peu masculine donne un air de bestialité ; amazones qu’escortent de raides officiers, copistes des musées, bourgeoises en visites, modistes de la rue Frédéric : d’où vient-il qu’elles soient sans charmes?
L’amour simple, les pantoufles chaudes, les confitures, les maternités multiples, tous les bonheurs domestiques, voilà ce qu’elles évoquent. Nulle flamme ardente ne brille en leurs yeux de Hausfrau honnête et économe, et le plaisir de plaire, d’être regardées, désirées, les préoccupe bien moins que l’administration de leur ménage où, tout le long du jour, elles règlent, ordonnent, frottent et astiquent. Elles ne sont que d’admirables ménagères.
Un fait les dépeint : dans les grands magasins, le rayon des Delicatessen — charcuteries — est plus important et plus animé que le rayon des soieries.
La façon dont elles s’habillent vaut qu’on en parle. Je
n’ai rien vu de plus disgracieux et de plus mauvais goût. Encore possibles sont les jeunes fdles à l’instar des miss américaines, qui portent les simples costumes tailleur, les jupes courtes, les paletots sacs et les panamas sans prétention. Mais les autres, la multitude, celles qui s’enorgueillissent de chapeaux invraisemblables, de couleurs ennemies, hurlant leurs rencontres soudaines, de cravates indescriptibles et de cette hideur qu’elles devaient inventer et qui fait fureur ici, la robe réforme !
Imaginez un long fourreau sans taille s’accrochant aux épaules, faisant saillir le ventre, masquant le dos et relevant par devant sur de vilains pieds.
Le moindre trottin parisien en reculerait d’horreur. J’ai en ce moment sous les yeux les journaux de modes allemands et des catalogues de très grandes maisons berlinoises. C’est déconcertant et pitoyable.
^ oici par exemple un costume vert.
frangé de jaune, dont la jupe est relevée et attachée de place en place par de gros pompons rouges du plus comique effet. Plus loin, je tombe sur les blouses de sport et je trouve l’entière description d’une « Gestrickte Automobiljoppe mit Lederbesatz » qui n’est autre chose qu’un costume d’automobile en laine tricotée garnie de cuir. Il y a du cuir sur la poitrine, au col, le long des coutures, au bas des manches, festonnant la jupe, il y en a même sur le béret, et le voisinage de ces deux matières si peu parentes, cuir fauve et laine bleue, vous étonne autant qu’il vous choque. Je cite ces deux exemples au hasard : j’en pourrais citer mille, et il n’est pas un Français, voyageant en Allemagne, qui n’ait du être surpris des toilettes des femmes. Pour les soirées et le théâtre, elles portent une certaine façon de corsage appelé Tbeater-Blousen, simple blouse de couleur claire qu’elles mettent sur la première jupe venue, et à ce propos on m’a conté l’histoire suivante :
L’Empereur se rend bien compte de cette inélégance et certes, il envie aux théâtres anglais et â nos théâtres français le spectacle fastueux des salles, l’atmosphère de fête et de richesse que mettent les toilettes savantes et harmonieuses des femmes auprès des plastrons éblouissants des hommes.
Il résolut, il y a quelque temps, de donner à l’Opéra royal une espèce de gala où seraient seulement admis les femmes en décolleté et les hommes en habit noir ou en grand uniforme.
Ce fut presque une révolution dans Gharlottenhurg et dans Moabit, et, le lameux soir venu, une centaine de dames, ne pouvant se résoudre â la dure loi, se présentèrent comme à l’habitude en Tbeater-Blousen et jupe courte. Les ordres
de l’Empereur étaient tormels et on leur refusa la porte. Elles n’essayèrent pas de parlementer, sachant qu’on ne discute pas avec une consigne; elles seraient sûrement rentrées chez elles cacher leur dépit et leur colère, si une ouvreuse de génie n’avait eu l’idée d’échancrer les corsages
et de les garnir tant hien que mal avec des bouts de tulle masquant les dommages.
Rien, paraît-il, ne fut plus follement comique que l’atelier de couture ainsi improvisé, si ce n’est la course des maris à la recherche des tulles et des mousselines et l’envahissement de certaines boutiques de modes des Linden voisins.
On imagine ce que fut le gala dans ces conditions, et je ne crois pas qu’il ait contribué à rendre plus raffiné le goi\t berlinois, car à toutes les représentations auxquelles
j’assistai pendant mon séjour, je revis les triomphantes Theater-Blousen s’étaler à toutes les places : elles sont de tradition comme les châles de laine de couleur tendre dont les Berlinoises s’enveloppent la tête à la sortie : châles qu’on aurait du mal à retrouver chez nous sur les épaules de filles pauvres et laides dans les plus lointains villages de nos Cévennes.
Par la Ville. — Le mauvais goût allemand qui s’afFirme dans les toilettes, l’arrangement des intérieurs, et la décoration des édifices, triomphe encore aux étalages des magasins berlinois.
Il est malaisé de concevoir les horreurs qui s’exhibent aux devantures des modistes, des tailleurs, des bonnetiers ou des chemisiers. Je ne veux plus me souvenir des chapeaux de femmes, des écharpes et des cravates que j’ai vus là, mais je crois que dans ce sens rien ne peut dépasser en laideur f imagination des pâtissiers et des conliseurs de
marque. C’est à vous dégoûter à jamais du moindre gâteau ou du meilleur bonbon.
Oh I les romantiques u burgs )) de nougat, les casques à pointes en moka serti de pâte rose, et les monumentales pièces montées où l’on voit, nageant sur un lac de confiture, au milieu de roseaux d’angélique, un berceau de chocolat dans lequel repose un bébé en sucre.
Et les foules s’arrêtent en extase devant toutes ces ignominies : U Scbon,
ah wie scbon ! » disent de grasses Allemandes ravies. Je ne sais d’attirant que les devantures de charcutiers et les étalages des bottiers pour 1 armée. Les bottes sont là, rangées par paires, les unes auprès des autres, comme à l’exercice. C’est très simple, pensez- vous, mais vous n’imaginez pas leur beauté, comme elles sont hautes, fines, brillantes, vernies, et combien les éperons nickelés ajoutent encore à leur grâce.
Ce sont des chefs-d’œuvre, vous dis-je.
Les étalages des marchands de a dclicatessen » flamboient magiquement, et c’est un tel amoncellement de bonnes choses appétissantes, de viandes roses, de lardés blancs, d’andoiiilles énormes, de cervelas tentants, de monstrueux
oo
saucissons, de mirifiques galantines, qu’en les regardant une fringale vous prend, et vous les admirez avec l’œil concupiscent d’un Allemand ravi grisé d’avance.
Je ne sais pas d’autre pays où il y ait tant de photographes. Presque à chaque pas a ou s êtes arrêté par une boutique ou une vitrine de portraits.
Dans ces images, tous les types de la nation sont représentés, depuis l’Empereur et les membres de la famille impériale en cent postures et costumes différents. Voici les mines éveillées des bébés, puis des visages rognes et fermés de barbons, des têtes impassibles et dures, aux lourdes mâchoires sous des coiffures d’officiers, des effigies de femmes dans des robes économiques relevées de bijoux surannés, bracelets, tours-de-cou, chaînes de montres, médaillons; puis, tranchant sur cette exhibition de physionomies souriantes ou rébarbatives, ce sont encore des groupes, des scènes, des intérieurs où se révèlent certaines particularités, certains aspects de la vie nationale qui vous sont inconnus.
A l’étalage d’un photographe dont la clientèle est surtout d’étudiants, nous sont exposés divers épisodes de la vie
d’Université. Une de ces images représente un de leurs fameux duels : les deux combattants au premier plan, complètement couverts de matelassures, d’une armure grotesque, qui ne laisse à découvert que les visages, et à côté d’eux les prévôts prêts à parer les coups. A droite, sont les infirmiers, préparant les pansements; à gauche, des bretteurs déjà blessés, la tête emmaillotée. Au fond, d’autres boivent, jouent aux cartes ou fument de longues pipes. 11 y a aussi de ces cérémonies, où bottés, gantelés, le chef orné de plumes, les étudiants brandissent leurs rapières.
Comme toutes les très grandes villes, Berlin compte quelques magasins monstres, bazars qui contiennent un nombre infini çle rayons, où il est possible de se procurer toutes les choses imaginables. Le plus curieux et le mieux achalandé est certainement le Warenhaus Wertheim, dans Leipzigerstrasse, puis celui de Potsdamer Platz. Ce dernier est une vaste construction de style gothique qui ressemblerait plutôt à une église.
Dès la porte une chose vous frappe : des messieurs déposent leurs cigares ou cigarettes clans de petits casiers en cuivre, pour pouvoir les retrouver à leur sortie. L’intérieur du magasin est somptueux, surchargé de marbre et de dorures. L’impression d’ordre et de silence qu’on a dans un tel lieu vous déconcerte dès l’abord. Vous ne retrouvez un peu de vie et d’animation qu’aux rayons des charcuteries, et aux comptoirs où se débitent la bière, le chocolat, le café au lait, les pâtisseries et les sandwiches.
Les expositions de jouets et d’ameublements sont des plus intéressantes. Vraiment, pour amuser leurs enfants, les
Allemands ont des idées de génie. Je ne crois pas qu’on ait inventé riende plus cocasse, de plus gai, de vrai ment plus original que les joujoux dessinés par des artistes de Munich et de Nuremberg. Je n’ai pu, pour ma part, me retenir d’emporter toute une collec-
tion de bêtes indescriptibles : d’étranges chiens bassets, de fantastiques
sauterelles, des canards tellement drôles que même maintenant je ne puis les regarder sans rire. Les mêmes artistes se préoccupent de recherches décoratives dans le mobilier, et ils exposent chez \\ ertheim des in-
térieurs intelligemment conçus, ^ fort harmonieux et de prix abordables; certains semblent même abandonner complè-
tement la décoration pour les carrés si chers au modemstyle tudesque.
En matière d’ameublement les Allemands se soucient peu de reconstituer les époques passées. Il leur faut du nouveau, et comme les artistes à qui ils s’adressent ne sont pas toujours très indiqués comme novateurs, il s’ensuit des trouvailles le plus souvent d’un goût douteux. Ces meubles sont, d’ailleurs, destinés à une élite fortunée, et pour trouver les fournitures évocatrices des intérieurs de la multitude, il faut regarder ailleurs.
L’Allemand est très fier de sa maison : les logements des employés, et même des ouvriers, sont décorés avec un luxe inconnu en France. 11 n’est pas de si petit bourgeois qui ne tienne à posséder une chambre où l’on ne mange pas, où l’on ne couche pas, pour recevoir ses amis. Il la désigne de ce mot — « die gute Stube » (la bonne chambre). Là ils mettent le piano, les photographies, les diplômes, et les cent petits bibelots viennois que la ménagère ne cesse d’épousseter et de frotter.
Mais la pièce importante reste la salle à manger; il n’est pas de meubles trop beaux pour elle, et je me souviens d’avoir vu tout un mobilier fait de cornes de cerf. Les chaises, la table, les consoles, le buffet, jusqu’à une horloge, une corbeille à papier, un crachoir et une paire de flambeaux étaient faits de bois enchevêtrés. C’était déconcertant et agressif au possible, et il est difficile d’imaginer ol^jets plus laids et de plus mauvais goût.
Mais il est heureusement autre chose que des laideurs. Je sais dans Friedrichstrasse et Leipzigerstrasse, les deux grandes rues à magasins, de fort beaux étalages et je cite-
rai tout particulièrement celui de la Manufacture Impériale de porcelaines où sont exposes des llammés et des pâtes tendres de la plus rare
A Berlin, je l’ai dit, l’histoire a laissé peu de traces : l’on doit s’intéresser aux magasins, faute de monuments à regarder et à visiter; il faut se passionner
aux mouvements de la foule, aux caractères différents de ces grandes voies où Ton chemine sans cesse.
La Friedrichstrasse ou rue Frédéric est la plus longue rue du Berlin central ; elle coupe les Tilleuls dans leur milieu et elle se distingue par ses façades monumentales. Grands hôtels, brasseries, maisons de commerce, grandes compagnies, banques voisinent ici, logés dans de somptueux immeubles.
Tout près de là est le Gendarmenmarkt que les artistes vous vantent et qui certes est une des curiosités de Berlin, réunissant le Scbauspielhaus, le monument de Schiller, l’église française et la Nouvelle église sur une place spacieuse et agréablement dessinée. Hoffmann, Fauteur des contes, et Henri Heine l’habitèrent, comme l’indiquent des plaques et des bas-reliefs apposés sur leur domicile respectif.
Le Scbauspielhaus est naturellement de style grec et l’on vous fait remarquer ici avec quelle habileté et quel talent l’architecte Scbinkel sut adapter le noble art ionique à un édifice à trois étages.
Pour ma part, je préfère à ce monument imposant quelques constructions moins prétentieuses, comme certains hôtels particuliers de ce quartier et entre autres dans la Wilhelmstrasse, la Chancellerie Impériale, habitation du chancelier de l’Empire, où Bismarck résida jusqu’en i8go.
Vrai type des constructions religieuses allemandes du xvni'' siècle, le dôme énorme de l’église de la Sainte-Trinité étonne et amuse; le square dit Wilhelmplatz est sans intérêt et on retrouve avec plaisir la place de Potsdam et sa circulation intense, ses foules en mouvement, son cadre pittoresque.
Îe cette place part la Leipzigerstrasse qui va jusqu’au telmarkt sur une longueur de i 5oo mètres. C’est la rue aux grands magasins, Wertheim, Tietz, etc., la voie la plus commerçante de la ville. Sur son parcours se trouvent la Chambre des Seigneurs, palais dans le style de la Renaissance italienne, le ministère de la Guerre, l’hôtel de l’administration des postes et le musée postal où se visite une curieuse collection des moyens de communication dont usèrent et usent actuellement les divers peuples.
Tout au bout, la rue de Leipzig s’orne de colonnades d’un curieux et assez charmant effet, par lesquelles autrefois on accédait au Spittelmarkt.
Et voici encore de grandes maisons de commerce, une longue suite de magasins, d’entrepôts, de boutiques de toute sorte. Il ne peut y avoir de doute que l’industrie et le commerce allemands n’atteignent en ces jours un développement considérable; et cependant il y a peu d’années que l’Angleterre était seule à posséder les qualités qui faisaient de ses marchands et ses manufacturiers les premiers du monde.
Les Allemands ont rattrapé le temps perdu, et voici qu’en certaines grandes industries leur outillage est bien supérieur à celui dont on se sert en Angleterre et en France et ne peut être comparé qu’à l’outillage américain. Ils ont créé de nombreuses écoles techniques qui sont les modèles du genre et qui leur fournissent les chimistes, les ingénieurs, les mécaniciens dont ils ont besoin.
En cela, de l’avis des gens compétents, aucun autre pays du continent ne peut leur être comparé.
Ajoutez-y les vues pénétrantes, l’esprit de progrès, le
caractère et la discipline de leurs chefs d’industrie : il n’en faut pas plus — paraît-il — pour faire de l’Allemagne la première dans le commerce et l’industrie du vieux continent, dépassant l’Angleterre et nous laissant, nous, loin sur le chemin, abîmés dans les idées conservatrices et rétrogrades qui sont les nôtres en matière commerciale.
Cette opinion n’est bien entendu pas la mienne, mais la plus répandue en pays prussien, et je l’ai si souvent recueillie là-bas que je me fais -un devoir de l’insérer
Un négociant français établi à Berlin m’a longuement parlé de la façon dont on comprend là-bas les affaires : j’ai noté avec intérêt ce qu’il m’a dit du talent qu’ont les Allemands pour adapter les choses, et pousser l’imitation jusqu’à la contrefaçon et à la piraterie.
Leur manque d’originalité les force à chercher leurs dessins, leurs modèles et patrons dans d’autres pays et à constituer leurs affaires sur les idées des autres. Leurs lois pour la protection des brevets et des marques sont assez relâchées pour permettre ces... emprunts.
Les articles de Paris et de Yienne sont aussitôt copiés à Offenbach, à Berlin et partout, et mis sur le marché à un prix sensiblement inférieur.
Il est curieux de constater que chez ce peuple, dont le nom est associé à toutes les grandes découvertes, où les officiels sont des modèles de dignité et de devoir, où les penseurs et les hommes de science méritent d’être mis si haut, se rencontrent dans certaines branches de l’industrie les pirates les plus éhontés de notre temps.
11 y a quelques années, un certain D‘' Jaeger préconisa
avec un énorme succès son système de vêtements en laine. Son produit fut aussitôt copié par un grand nombre de rivaux qui adoptèrent jusqu’à ses dessins et ses dénominations.
Voici encore un exemple qui n'est pas strictement d’ordre commercial, mais qui peut ici trouver sa place.
Un auteur de grand talent, M'’ Julius Stinde, publia un roman intitulé a La famille Bucbliolz o qui eut tout de suite un tirage considérable et de nombreuses éditions.
Profitant de ce succès, un confrère s’empara aussitôt du titre et de certains types et caractères, et peu de temps après offrait au public un livre intitulé « La famille Buchholz à Paris ».
Les Uniformes. — Aux
amateurs de spectacles militaires, Berlin oflre un champ d’observation de premier ordre.
Je ne crois pas qu’il y ait une autre ville au monde où défilent tant de régiments^ où se voient tant de sentinelles, où se croisent tant de militaires de toutes armes et de tous grades.
Que de trains n’ai-je pas manqués, à combien de rendez-vous ne suis-je pas arrivé en retard, dans quelles colères et quelles rages ne me suis-je pas mis^ quand, tout à coup, au détour d’une rue, je me voyais immobilisé pour de longs quarts d’heure par le passage de bataillons ou d’escadrons se rendant à quelque cérémonie ou à quelfjue revue!
Au respect, à la déférence que chacun montre au plus humble porteur d’uniforme, on comprend, dès qu’on a mis le pied en Allemagne, que le soldat y est roi, que l’oiricier y est Dieu.
Je ne sais comment s’opère
le recrutement des officiers prussiens, mais à voir la considération, FalTectation d’humilité avec lesquelles on les accueille, ils ne peuvent certainement être issus que d’une caste supérieure et quasi divine.
En vérité ils sont très dignes, très courtois, extrêmement bien élevés. Leur tenue est irréprochable, bien qu’on souhaitât de les voir moins fiers, moins raides et moins impassibles. J’en ai vu qui, par civilité, s’essayaient à sourire, et n’arrivaient qu’à une grimace de la bouche, un plissement des paupières, après tout fort peu gracieux. Je pourrais ajouter qu’ils se tiennent admirablement à table, qu’ils boivent des \ins et fument des cigarettes. Ces observations sont importantes, car par là ils se distinguent de leurs frères inférieurs.
Que vous les croisiez dans la rue, que vous les rencontriez dans le monde, que vous les observiez dans les théâtres ou autres lieux publics, partout vous les sentez préoccupés de leur tenue, et s’observant constamment. Il semble qu’ils ont à tâche de réaliser un type convenu. Leurs mouvements, leurs gestes sont d’une précision mathématique. C’est merveille de voir trois ou quatre ofliciers saluer à la fois :
les talons se joignent ensemble avec un claquement sec, et, d’une raideur d’automates, les échines se plient sous un angle minutieusement calculé.
Comme il est naturel, inexprimable est leur dédain pour l’élément civil. Un Hauptmann de la garde habitait mon hôtel. Je le croisais quelquefois dans les couloirs et les salons, je pouvais l’observer à table et ailleurs. Les garçons, les grooms et les portiers s’empressaient autour de lui avec une platitude écœurante. Les clients de l’iiôtel avaient, quand il les rencontrait, un air humble et soumis qui semblait les excuser de respirer le même air que lui. Ce fut tout un petit drame quand un jour, par hasard, étant le plus près de la porte, je pris le pas sur le Hauptmann pour entrer dans l’ascenseur ; imperceptiblement ses sourcils se froncèrent, il se raidit encore; les deux bourgeois entrés derrière lui étaient abasourdis, rougissants , et quand leurs yeux rencontraient les miens, j y pouvais lire de 1 ou rds regards chargés de reproches.
Une autre fois, cet officier , en
grande tenue, se prit les pieds dans un tapis, et manqua tomber de tout son haut. L’effet de ce grand corps, casqué et botté, partant en avant, fut si comique et si inattendu que tous les assistants faillirent éclater de rire. Mais le coup d’œil terrible qu’il lança circulairement eut tôt fait de glacer d’effroi les témoins de sa maladresse ; ils ne respirèrent que lorsqu’il fut dehors.
Un dessinateur de premier ordre^ et de grand talent, Monsieur Thœny, a résumé dans une série d’albums la vie des officiers allemands. Ses dessins sont admirables. Nul ne sait comme lui planter un casque, faire tendre des jarrets, ou traîner des sabres. Il connaît les plis d’une
tunique, aussi bien que la tache d’un œil clair dans un visage qui veut être de bois ; la ligne des épaules d’un cuirassier, comme la courbe des jambes d’un hussard. Des légendes heureuses complètent ses saisissantes images. Faites la part de la satire, de l’outrance des caractères pour les mieux définir, et vous y trouverez toute la ph^'siologie et toute la psychologie des généraux, lieutenants, ou capitaines d’outre- Rhin.
J’en citerai avec plaisir quelques-unes.
D’abord certains dessins qui disent leur morgue inexprimable. Voici une scène qui se passe à la frontière autrichienne :
Le douanier insiste pour qu’une valise soit ouverte.
— (( Je vous ai donné ma parole d’honneur, dit l’officier en voyage. Et quand un officier prussien vous donne sa parole, c’est comme si ses valises étaient ouvertes. ))
Dans la rue à Berlin :
Un passant arrête un officier.
— (y Renseignez-moi, je vous prie. Suis-je loin de la Leipzigerstrasse? Je voudrais aller chez Wertheim. n
Le lieutenant, toisant le bonhomme, répond :
— (( Il y a deux millions d’habitants à Berlin, et c’est moi que vous avez choisi pour me confier vos secrets d’affaires? ))
Un autre dit :
(( Dans mon pays on cultive une espèce de carotte qui n est pas mangeable ; mais pour la domesticité c’est un excellent aliment. »
f n amusant dessin montre un tout jeune « Cavallerist »
voyageant en seconde classe avec son père, type de riiomme d’affaires, du grand commerçant allemand, simple et de goûts modestes.
(( Papa, voyagerons-nous donc en seconde classe juscpi’à ce que nous attrapions des poux P »
L’esprit de caste s’affirme dans le dessin où un officier déclare qu’il est impossible de recevoir au régiment tel (( avantageur » (oflicier passé par le rang) pour la raison que (( son père mangeait encore avec son couteau ».
Une mère se renseigne sur son fils.
— (( Et comment trouvez-vous le service, Edgar
— U Certes, tout homme doit avoir une occupation, mais cette occupation ne devrait pas dégénérer en un travail. »
Voici une légende sur la psychologie féminine :
• ((Je t’assure, Ivurt, que la jugulaire abaissée lait une grosse impression sur les femmes. »
A [)iopos de leur sens artisle.
voici un lieutenant qui s étonne (jue Gœtbe, ministre d’Etat, ait (( perdu son temps à écrire des poèmes ».
Un autre raconte les beautés d’un voyage en Norvège. Il dit
son admiration pour les glaciers gigantesques, les cascades romantiques, les eaux prestigieuses. Son admiration se résume ainsi :
. (( C’est si beau, si grandiose, que
malgré soi on voudrait raidir le corps et joindre les talons. »
Rencontre de « Cavalleiist » dans une exposition de peinture. :
— {( Quoi, vous ici?
— (( Oui, mais vous y êtes bien.
— (( Eh bien, comme ça, nous serons deux. »
La cavalerie forme une secte à part, une classe privilégiée, qne ses membres considèrent comme la noblesse et l’orgueil de l’armée.
— (( Ne trouvez-vous pas, camarade, dit un lieutenant de hussards à un cbevau-léger, que la magistrature est la cavalerie du civil, l’espèce distinguée? ))
Naturellement ils n’ont qu’une mince considération pour leurs camarades de l’infanterie. « Rats des champs », (( Vers de terre », « Sauteurs de fossés ». sont parmi les épithètes les plus aimables et les plus élégantes dont ils les qualifient.
— (( Je suis allé avec Petzenwitz à Rreslau, — dit un hussard de la Mort a son jeune
camarade. — Figurez-vous qu’à Gôrlitz deux camarades de la ligne sont montés dans le compartiment, et c’est tout à lait curieux, nous les avons trouvés très intéressants et très charmants. »
Ils ont un saint mépris des officiers de réserve qu’ils appellent les a Reserve Onkel ». La scène se passe vraisemblablement dans une ville d’eaux très fréquentée.
Le réserviste est au premier plan, carrant dans son uniforme sombre des formes anguleuses de commis ou d’employé. Au fond, deux lieutenants de ublans s’indignent et se moquent de cette façon :
— « Ces oncles de la réserve gâtent tout à fait le brillant tableau de l’armée. Pourquoi les appelle-t-on pendant que les étrangers sont ici? »
Le riche mariage, l’héritière à millions semble être une |)réoccupation importante dans l’esprit des cavaliers comme des fantassins. Un cuirassier blanc mène à l’autel une Miss américaine légèrement contrefaite.
— (( Notre union sera heureuse, Miss Butterfield, dit-il, vous m’avez assuré une existence sans souci, et moi, je suis maintenant en état de produire une race agréable. »
— « Vous allez vous marier, camarade?
— (( C’est vrai, la semaine prochaine je butterai contre l’autel. Voulez-vous, camarade, être présent à la catastrophe? »
Dans la campagne un couple se promène à cheval. L’officier, un grand maigre, garçon très laid, dit à sa compagne :
— (( Vous dites que les conditions essentielles manquent pour que je puisse vous rendre heureuse. Permettez-moi
de vous dire que je suis dans la fleur de Tàge, de vieille noblesse, et que je fais partie d’un régiment distingué. Vous, de votre côté, vous avez beaucoup d’argent : que manque-t-ii au tableau? »
Dans un admirable dessin, un général allemand porte un toast à un général français assis près de lui :
(( Et quand nous rencontrerons de nouveau cet adversaire aimable sur les champs d’honneur, alors nous es])érons que la guerre se terminera à la satisfaction des deux adversaires. » 11 faudrait un gros volume pour énumérer tous les uni-
tormes de l’armée allemande. Je crois bien que chaque régiment se différencie des autres par un bouton, un parement, un ornement, un collet qui lui est propre. Il y a des hussards de toutes les couleurs ; verts, bleus, rouges, noirs.
Les soldats, pour les distinguer, les qualifient d’épithètes pittoresques. Les hommes de tel régiment sont dénommés « les versluisants )) , « les perroquets » , (( les hannetons », « les
œufs-aux-épinards ». La tradition est au fond de tout cela, chacun tenant à sa caractéristique distinctive. Les grenadiers du 'premier régiment de la Garde s’enorgueillissent du casque en forme de mitre avec lequel ils défilèrent devant le Grand Frédéric.
Tunique blanche, tunique jaune, tunique grise — qu’importe, (( der bunte Rock » (la tunique de couleur) est adorée des femmes et fait toutes les conquêtes. Dans le cœur des Allemandes les militaires tiennent le premier rang, comme dans les solennités ils tiennent la première place.
Dès que dans un salon entre un officier, c’est son regard que les jeunes filles recherchent, et si tels sont les succès des supérieurs, ceux des inférieurs, à l’office, ne sont pas
moins grands ni moins complets.
Toutes les cuisinières, les bonnes, les femmes de chambre, ont leur (( Schatz », les a trésors » qui les mènent dans le Grunevvald l’été et aux bals en hiver.
Ce prestige que confère l’uniforme est tel qu’il n’est aucun sacrifice qu’un Allemand ne consente pour y avoir droit. Nous n’avons pas idée chez nous de l’importance que se donnent là-bas les officiers de réserve. Les plus hauts personnages n’hésitent pas à revêtir leurs uniformes aux grandes cérémonies, s’ils ont quelque grade dans la réserve. Il y a quelques années fut appelé aux affaires, comme Ministre des Finances, un homme de fort grande valeur, certes, mais qui n’était que sousofficier dans l’armée de seconde ligne. Le premier acte de l’Empereur fut de le nommer aussitôt lieutenant, pour qu’ainsi il put figurer dignement dans les défilés, les revues, et les galas.
J’ai en ce moment sous les yeux une photographie publiée par u die Woche » et qui représente les por-
traits du consul et des attachés de la légation allemande au Caire. Sur la dizaine d’hommes qui s’y trouvent, un seul est en civil, tous les autres arborent quelque brillant uniforme de uhlan, de grenadier, de chevau-léger ou de dragon.
Toute tunique à boutons de métal, toute casquette plate est respectée, aussi bien celle du dernier des employés de chemin de fer que la lévite galonnée des portiers d’hôtel.
J’étais, l’été dernier, dans un u Biergarten » de banlieue, près de Steglitz, quand vinrent s’attabler à quelques pas de moi un facteur en uniforme et sa bonne amie. C’étaient de laids personnages avec des faces plates, de larges mains, de gros pieds et cet air d’être construits avec des bûches qu’ont ici les gens du peuple. Ils commandèrent de la bière, des charcuteries et commencèrent à se lutiner; les vilains mouvement de leurs lourdes pattes étaient aussi disgracieux que leurs rires sonnaient désagréables. Le facteur devenait trop entreprenant et la fille, en se défendant, donna une tape malhabile sur la casquette plate qui roula sur le sol. Le rire du galant s’étrangla dans sa gorge, sa face devint terrible et en termes violents il admonesta le pauvre laideron, coupable d’avoir méconnu l’insigne respecté, et cela dura longtemps. Son visage était noir de colère et d’indignation : il s’arrêtait par instants pour laper sa bière et repartait, jetant de sombres regards à sa triste compagne qui pleurait silencieusement.
Ceux qui ne pensent pas pouvoir décrocher les habits et les épaulettes rêvés, s’enrégimentent dans les sociétés d’anciens militaires « Rriegervereine », à seule fin de donner à leur médiocrité civile un semblant de vernis des fastes soldatesques. Je me souviens d’avoir vu au Tempel-
hoferfeld une revue de plus de douze mille de ces anciens guerriers. C’élait fort impressionnant et très comique. Je n’avais jamais vu pareille collection de chapeaux de formes si inattendues, de redingotes et d’habits de coupes si extraordinaires; révolution du haute-forme à travers le siècle eût pu être étudiée là avec proht, et il y avait des casquettes comme je n’en verrai certainement jamais plus.
Tous portaient une ou plusieurs médailles commémorant leurs campagnes, et ils se groupaient autour de riches drapeaux brodés; un vieux, très vieux bonhomme, à barbe blanche, un des ces types diserts qui amusent les badauds par leurs reparties et leurs saillies et qu’on appelle des u Berliner Mutter- Avitz », vint se placer près de moi pour assister au défdé. Lui était un vieux de Sadowa, et il avait fait la
guerre de France. Je l’interrogeai sur ses souvenirs. Souriant, l’air heureux d’avoir trouvé un nouvel auditeur à des récits qu’il avait faits tant de fois, il me conta toutes ses aventures, les longues étapes, les durs combats, les camarades morts, l’affaire de Mars-la- Tour, où son régiment avait été particulièrement engagé.
Et les douceurs de l’occupation, comme il s’en souvenait ! Il me raconta que lui et son escouade étaient logés dans un petit village bourguignon, chez
laquelle était épicière et mère de trois petits garçons qui devaient être de rudes gaillards maintenant. « Peut-être ne se souviennent-ils plus du vieux Hans », disait-il, a mais moi je pense encore quelquefois à eux. Je les ai tant promenés, et tant amusés 1 »
C’est vrai, presque tous ces lourds et disgracieux bonshommes étaient venus chez nous. Ils étaient les héros des contes de Maupassant, et j’évoquais le cochon de « saint Antoine », le soldat de u M”® Fifi », le major de « Boule de suif » ; et le gros être^ suant, soufflant, débordant de graisse et de santé qui, juste à ce moment, passait près de moi, n’était-il pas le bon gros Walter Schnaffs^ le fantassin gourmand et poltron qui se cachait dans les fourrés et s’ingéniait à se faire prendre prisonnier ?
Le respect de la hiérarchie, l’esprit de discipline et d’autorité sautent de la caserne dans la vie civile : toutes les
administrations, les usines, les maisons de commerce sont organisées comme des régiments, et les rapports entre collaborateurs d’une même maison sont ceux de soldat à officier, de lieutenant à colonel.
Un de mes amis m’a conté que, visitant une fois une grande usine de produits chimiques, il avait été invité au mess des chimistes et que là les choses s’étaient passées comme s’il se fût agi d’une réunion de sous-lieutenants terrifiés par un redoutable colonel, n’osant risquer un geste ou une parole, mangeant le nez dans leur assiette, souriant servilement aux lourdes plaisanteries des supérieurs, s’extasiant au discours du chef.
Les Allemands se parent avec fierté du moindre titre et, de si peu d’importance qu’il soit, en font toujours précéder leur nom.
La quantité de Doctors et de Professors est innombrable, et tons ces gens s’abordent cérémonieusement, se rengorgent, se renvoient leurs titres res-
pectifs à leur grande satisfaction.
Mais ce qui est plus comique encore, c’est que les femmes s’emparent du grade ou de la fonction de leur mari, l’inscrivent sur leurs cartes de visite et ne le lâchent pas une seconde de la vie. Rien n’est plus amusant que d’entendre dans un tramway, par exemple, une dame en aborder une autre de celle laçon : u Comment allez-vous Madame le Chef d’Escadron ? — Très bien, je vous remercie. Chère Madame
Professeur de Théologie. — Je suis charmée de vous voir. Je parlais justement de vous hier à Madame le Conseiller Municipal X... au dîner de Madame Capitaine de Frégate Z... » La discipline et le respect du grade sont observés par ces dames comme ils le sont ordinairement par leurs maris.
Dans un salon, j’ai vu de vieilles dames en cheveux blancs, femmes de fonctionnaires, sc lever à la venue de la jeune épouse d’un supérieur et attendre patiemment, dans une attitude respectueuse, un geste de cette intéressante personne les invitant à s’asseoir.
Palais et Musées. — Au cœur de l’île que forme la Spree près des Linden, le Vieux Château élève sa masse sombre et imposante, et ses vieilles pierres noires contrastent avec les blancheurs et les dorures du Dôme battant neuf construit près de là. Bâti en partie par Schliiter, qui fut peut-être le plus grand arcbitecle allemand, ce palais convenait à merveille aux rois et aux princes qui l’habitèrent, et nulle autre construction mieux que cette immense montagne de pierre d’aspect glacial et solennel n’évoque les
I — Si — G
rudes soldats à la face dure et grave qui régnèrent de tout temps sur ce pays.
Il faut, pour le visiter, chausser les larges babouches réglementaires, et le spectacle d’une caravane de provinciaux ainsi affublés, s’essayant à garder en même temps leur dignité et leur équilibre, piquant des têtes dans les murailles ou s’étalant sur les parquets luisants, les mines effarées des grosses dames, l’allure zigzaguante de clodoches ivres des messieurs dignes, les regards courroucés du guide à chaque nouvelle chute, font une compensation à l’ennui qui transpire de cette longue suite de Salons officiels et d’appartements de parade.
Salle des Suisses, Salle du Roi, chambres du Drap d’or, de l’Aigle rouge, de l’Aigle noir. Salle blanche ou des Chevaliers, sont remplies de tableaux médiocres, de tapisseries banales, d’orfèvreries sans beauté, et le Vieux Château serait sans intérêt puissant, s’il ne contenait deux merveilles qui le rendent à jamais cher à mes yeux : c’est ici, dans les appartements privés, que se trouvent les deux tableaux de Watteau pour l’Enseigne de Gersaint.
Devant le Palais s’étend le Lustgarten qui était autrefois le jardin et le champ de manœuvres des rois de Prusse. C’est maintenant une vaste place plantée d’arbres, entourée de jardins que fréquentent les étudiants, les nourrices, les flâneurs de toutes sortes et une multitude d’enfants jouant le long des pelouses.
Au milieu du Lustgarten s’érige une énorme et mauvaise statue équestre de Frédéric-Guillaume III, qui domine toute la place; le piédestal en est orné de ces figures allégoriques où se complaît le goût allemand et qui réu-
nissent cette fois, en une étrange salade, le Rhin, la muse Clio, le fleuve Niémen, l’Art et l’Industrie, une Borussia, la Science et la Législature.
Le large édifice du Vieux Musée, qui fait le fond de la place, attire d’abord les regards. C’est, dit le Bædeker, a une reproduction de l’architecture grecque dans le vrai sens ». A mon avis, l’architecte Schinkel qui l’a conçu y a quelque peu maltraité le noble ordre ionique.
Sous le portique, d’énormes fresques représentent l’histoire du monde et l’histoire de la Civilisation, d’après la mythologie. D’autres fresques décorent le double escalier et figurent le combat de la Civilisation contre les Barbares et les Eléments.
La galerie des antiques comprend de nombreux objets de la décadence romaine, mais s’est enrichie durant ces dernières années de quelques pièces remarquables. La collection des médailles est une des plus complètes et des plus belles qui soient.
Le musée de Pergame, près de là, contient les antiquités découvertes dans les fouilles faites aux frais de l’Empire en Asie Mineure. La frise du temple de Jupiter, découverte par l’ingénieur Humann, en constitue la pièce principale. Elle est de proportions énormes et, je crois, le plus vaste monument de sculpture grecque parvenu jusqu’à nous ; le catalogue la donne comme le pendant de la frise du Parthénon, à laquelle elle ne peut ni ne doit être comparée, car la Gigantomachie est une belle œuvre, soit, mais de mauvaise époque, du temps de la Décadence, et cela se sent en maints endroits.
La galerie de Peinture, formée à l’aide de tableaux disper-
arrivée rapidement à la célébrité, grâce au goût et à l’intelligence de conservateurs avisés, grâce surtout, je crois, à la haute protection et au sens artiste de l’empereur Guillaume II, qui s’y intéresse particulièrement.
Ce musée, certes, ne peut être comparé au Louvre, aux Offices, au Prado ou à l’Ermitage, et le voisinage direct de la galerie de Dresde fait que, quelle que soit l’importance des tableaux exposés ici, on se reporte immédiatement par le souvenir aux œuvres capitales conservées là-bas.
Les collections occupent maintenant le Kaiser Friedrich Muséum, monument à peine terminé, resplendissant de la blancheur éblouissante des pierres trop neuves et de l’éclat des dorures trop fraîches.
L’intérieur a grand air : tout est large, clair, gai, pratique, les salles bien disposées, les tentures harmonieuses, et les tableaux présentés avec un goût et un soin que pourraient envier beaucoup de musées de par le monde.
Un premier cabinet réunit des petits tableaux d’une collection particulière : un délicieux paysage avec une tour en ruines de Ruysdaël, deux Velâzquez dont l’un représente un repas champêtre et l’autre, une curieuse étude réunissant dans une campagne dénudée un homme, un âne et deux chiens. — • Puis voici Reynolds, Hobbema, etc.
Les trois salles suivantes contiennent des primitifs flamands : les six panneaux du retable de Hubert et Jan Van Eyck, — l’Homme à l’œillet de ce dernier, — la Pâque de Bouts, — le portrait d’homme de Memling et le plus beau Fouquet que j’aie vu de ma vie : le portrait d’Étienne Chevalier.
Dans la cinquième salle sont les vieux maîtres allemands
avec des tableaux célèbres, comme le portrait de Georges Gisze par Hans Holbein, et des Durer qui vaudraient à eux seuls le voyage ici : la Madone avec des Anges, le portrait de Jacob Muffel, la Vierge au serin, l’admirable tête de femme, et le fameux Jérôme Holzschuher, qui est peut-être le meilleur portrait du noble peintre et une des plus hautes œuvres qui soient au monde.
La sixième salle renferme les Granach; la huitième montre de charmantes petites œuvres de Rubens, l’esquisse d’une bataille — ■ révélatrice au possible des procédés de l’artiste, — un délicieux enfant avec un oiseau et l’Eventail, exquis tableau dans le genre du Chapeau à Poil de la National Gallery, tous deux portraits de sa belle-sœur, cette étrange et jolie fdle aux inoubliables yeux noirs.
Dans le cabinet suivant sont les Franz Hais et dans la salle voisine les Rembrandt. Il y en a vingt, d’époque et d’importance différentes : c’est dire comment le prodigieux peintre est représenté. Il y a un Peseur d’or qui est son premier tableau connu, mais il y a surtout l’admirable portrait de l’Homme au casque, ce casque si curieusement et magistralement traité, — il y a le Pasteur Anslo et la vieille femme, — le portrait de Saskia en Minerve, un autre en toilette noire, — Il faudrait les citer tous : — l’esquisse représentant Saint Jean-Baptiste catéchisant sous un arbre un peuple de gueux, — la scène bizarre où Samson, le sabre au côté, menace du poing son beau-père dont la tête effarée passe par une fenêtre, — la Suzanne au Bain dont nous avons l’esquisse à Paris, — l’Enlèvement de Proserpine, — le Christ à la colonne, — la Vision de Daniel, — le petit intérieur, dans le genre de nos Philosophes, où Tobie est représenté
gravement assis, tandis que sa femme lui amène une chèvre,
— et l’admirable portrait d’Hendrikje Stoffels, accoudée une main sur le bord du cadre, — et surtout la Femme de Putiphar accusant Joseph, peinte avec le sentiment et les moyens qu’il sut trouver à la fin de sa vie.
Les cabinets suivants sont consacrés aux petits maîtres hollandais et certaines œuvres sont de première importance comme le grand Pieter de Hooch, — le Concert de Terburg et la Jeune femme essayant un collier de perles, par Van der Meer.
Dans la grande salle triomphent magnifiquement les Rubens et les Van Dyck.' De celui-ci deux splendides portraits en pied de personnages inconnus, des allégories et des nymphes au bain, peintes certainement alors qu’il était dans l’atelier de Rubens. C’est ici qu’est le Christ mort, assurément une de ses plus belles pages, et encore trois grands tableaux d’autel et le Couronnement d’épines. De Rubens, sont capitales des œuvres comme la Sainte Cécile, l’Andromède, le Bacchus ivre, la Résurrection de Lazare et cette Diane chasseresse qu’il peignit avec la collaboration de Snyders.
Le cabinet qui suit renferme d’autres peintres hollandais :
— Van der Meer, Vande Velde, Maës, Ruysdaël, Cuyp, etc.,
— et débouche sur la chambre où sont les Espagnols; — de Velâzquez sont ici les portraits d’une dame espagnole, de Marie-Anne d’Espagne et celui du général Borro qui est de premier ordre; — le Saint Antoine de Padoue est une des meilleures œuvres de Murillo ; les Ribera et Zurbaran sont beaux, et il y a encore une étude de moine en robe bleue de Goya et une esquisse du même, montrant dans une atmo-
sphère blafarde, un jour sinistre de cave et de cour d’assises, Philippe VII présidant les Gommités des Philippines.
Les peintres français sont assez mal représentés; il y a beaucoup de portraits de Pesne qui, je crois, travailla en Allemagne, des Lebrun, un paysage de Claude Lorrain, des Watteau exquis : un Déjeuner et une Société en plein air, — la Comédie italienne et la Comédie française — et un chef-d’œuvre de Poussin, Acqua Acetosa aux environs de Rome.
Les salles de peinture italienne ne sont pas moins riches que les salles de peinture allemande, flamande ou hollandaise. Les écoles de Florence et d’Ombrie sont ici avec la Vierge et les deux Saint Jean, — la Vierge entourée d’anges, — la Vénus de Botticelli, — des Filippo Lippi, — Lorenzo di Credi — Pollajuolo et Piero di Gosimo.
Des peintres du xv® siècle, il y a deux volets de Signorelli, la Présentation et le Cardinal Scarampi de Mantegna, — des Grivelli, Tura, Garpaccio, Gima da Conegliano, Pisano, etc.
Dans les salles suivantes sont les grands tableaux du XVI® siècle. La Vierge et les saints d’André del Sarte. Un Christ ressuscité de Léonard de Vinci, malheureusement endommagé et trop restauré. — Les Raphaël sont importants, la Madona Solly, la Vierge du duc de Terra Nuova, la Vierge de la Maison Golonna. Admirables sont le Jeune homme de Giorgione, les portraits du Titien, le Sébastien del Piombo qui représente une femme romaine, — les Tintoret, et il faut citer une copie d’après l’Io du Corrège qui est de toute beauté.
Je ne crois pas qu’après avoir rappelé de tels noms et de telles œuvres, il convienne de parler des peintures allemandes
artistes égarés ici bermann, von Uhde ou Skarbina.
La collection qu’a réunie un indus tri eL M. Raven é, et que l’on peut visiter en même temps que la maison de commerce où elle est exposée, comprend à peu près les mêmes peintres des écoles (?) de Berlin et de Düsseldorf.
Il est de toute importance de visiter à Berlin le Kunstgewerbe- Museum, autrement dit le musée des Arts décoratifs et industriels.
Dû à l’initiative de l’impératrice Frédéric, il se compose d’une quarantaine de salles olfrant l’évolution du meuble, delà céramique, des étoffes, des métaux ouvragés.
modernes exposées dans le temple corinthien dénommé Galerie Nationale. Si près des vieux maîtres, l’ensemble de tableaux historiques, peintures militaires, portraits sans dignité, allégories fades et paysages quelconques, apparaît médiocre et lamentable. Ici comme ailleurs, l’art officiel n’engendra pas de chefs-d’œuvre et parmi tant de platitudes, à peine • peut-on trouver les quelques vrais Menzel, Lie-
Bien moins riche que notre beau musée des Arts décoratifs ou que le South Kensington de Londres, le Kunstgewerbe possède pourtant de fort belles pièces, bien choisies et bien classées, et ses collections s’enrichissent chaque jour de nombreux dons et achats.
Après une promenade dans les rues neuves, et l’obsession des devantures Modem Style et des étalages de mauvais goût, c’est une sensation délicieuse de retrouver, dans ces salles claires, les meubles du boudoir de Marie-Antoinette, les commodes de Riesener, les laques japonais, les porcelaines chinoises, les tapisseries des Flandres, les faïences italiennes, les belles étoffes hollandaises et surtout les imposants bahuts sculptés, les armoires monumentales, les lourdes pièces d’orfèvrerie, les verreries précieuses et les ivoires fouillés que créèrent les artisans allemands à l’époque gothique ou au temps de la Renaissance.
Berlin compte encore de nombreux musées, comme le musée ethnographique, le musée botanique, le curieux musée des costumes allemands, les musées hygiénique, postal, provincial, social, le Muséum d’histoire naturelle, le musée des mines, le Landwirtschaftliches Muséum ou musée de l’Agriculture, la maison où l’on garde les œuvres et les moulages du sculpteur Rauch, etc. Il serait oiseux de parler de tous et je terminerai la série par le musée Hohenzollern installé dans le vieux château de Monbijou, dont les jardins bordent la Spree. On a voulu, déclare-t-on, y faire saisir au public l’évolution du goût et des arts sous les differents règnes, mais il semble plutôt créé pour fixer dans la mémoire des foules serviles les traits officiels des empereurs, des princes, des généraux et des ministres et le souvenir
des grands événements politiques où ils se montrèrent en belle posture. Ici sont rassemblés les portraits et les souvenirs des souverains de Prusse, depuis le Grand Electeur. Voici son casque j^orté à la bataille de Fehrbellin, comme plus loin sont les cannes, les tabatières, les uniformes du Grand Frédéric, ses porcelaines, ses meubles, son fauteuil préféré et la balle qui le frappa sur le champ de bataille. Tous les manteaux de cour, les défroques historiques, les souvenirs consacrés pendent dans les vitrines où ils sont l’objet de la vénération des Allemands qui entrent ici comme dans un sanctuaire, découverts, graves, chuchotant leur respectueuse admiration : u Schon, scbôn, oh Avie schôn! ! ! »
Deux salles renferment les souvenirs de l’empereur Guillaume II. Ses nombreux portraits, peints et photographiés, marquent les étapes par lesquelles il passa avant d’adopter la tête et l’attitude qui sont les siennes aujourd’hui; de ces effigies il faut retenir les charmants dessins que fit de lui Menzel, montrant le jeune garçon qu’il était alors, en uniforme de grenadier des gardes, le sac au dos et coiffé du haut casque conique.
Des dessins originaux de l’Empereur sont les choses les plus frappantes de cette exposition. Il y a des dessins de jeunesse : un guerrier romain d’après le plâtre, modelé soigneusement, une esquisse aux trois crayons d’une forteresse, des croquis de voyage exécutés en Palestine et une allégorie dans laquelle, au premier plan, un chevalier de l’époque des croisades montre la croix à un autre chevalier. Le soleil se couche au fond derrière des navires de guerre anciens et des cuirassés modernes dessinés avec grand soin.
Plus et mieux que toutes les intervievs, les entrevues,
les longs articles publiés sur Guillaume II, ces feuilles disent Tliomme, Tartiste, le souverain, et après les avoir longtemps regardées, fait la part de l’amateurisme, de la volonté, visibles dans les compositions, il reste dans tous ces croquis l’impression d’un être bon, très artiste et beaucoup plus simple qu’on ne l’imaginerait d’abord.
Le vieux Berlin. — Au milieu de plaines marécageuses et désolées, sur une toute petite île de Ja Spree, quelques pêcheurs, bateliers et marchands, fondèrent, au xii° siècle, la petite bourgade qui devint Berlin.
Les Hohenzollern s’y établirent deux cents ans plus tard, et depuis lors le sort de la ville resta lié à leur fortune. On sait ce qu’ils en firent. Autour de leur vieux château se répand aujourd’hui une des plus grandes capitales du monde, une ville énorme et florissante à l’excès, repoussant sans cesse les limites de ses faubourgs, tel un monstre vorace qui avalerait sans trêve les campagnes et les villages.
C’est donc dans l’île et sur les rivages qui l’avoisinent, à l’ombre du vieux château qu’il faut chercher les monuments significatifs, les vieux quartiers populaires où subsiste encore un peu de l’âme du passé.
Un quartier s’intitule officiellement Alt Berlin, vieux Berlin. Une grande rue le traverse, qui n’est bordée que de bâtiments neufs, magasins, banques, etc. La grande Poste est ici, logée dans un édifice immense. En face est l’Hôtel de ville, le Bathaus imposan t dont la tour de briques domine toute la ville. De là-haut c’est un éblouissement de rues, de places, de jardins, de ponts, de bouquets d’arbres qui se succèdent très loin, à perte de vue.
Pas la moindre éminence, le moindre accident de terrain, on croirait lire une carte étendue à ses pieds. D’une plate mer de toits rouges, noirs, gris bleu, bruns, émergent la blancheur du Dorn, la masse sombre du château ; une bande verte indique les Linden, un filet d’argent la Spree et à l’horizon une large tache bleuâtre marque la place du Tiergarten.
Oh! que par le souvenir Paris me semble ])eau, vu ainsi du haut de Notre-Dame, de l’Arc de Triomphe ou de Saint- Sulpice !
Konigsstrasse, Spandauerstrasse, Neue Friedrichsstrasse, Burgstrasse ou Ivaiser Wilhelmstrasse ne présentent que les mêmes façades modernes et la voie aérienne du Stadtbabn ; et les laides stations deviennent presque agréables, parcé qu’elles rompent l’uniformité du décor.
Faut-il donc renoncer aux débris pittoresques, aux ruelles encaissées, aux cours baroques, aux pignons imprévus que l’on souhaite, que l’on désire comme un fiévreux réclame de l’eau claire? Certes il ne faut pas s’attendre à retrouver la
me de faubourg comme nous l’entendons, la rue populaire, grouillante, sonore et tapageuse, pleine de cris, de chants, du tumulte d’un peuple en gaieté et en ripaille, truculents étalages de victuailles, estaminets borgnes, sombres impasses, joyeux carrefours. L’odieuse discipline et la répugnante propreté qui excluent toute fantaisie ont mis ordre à cela. Les Berlinois rougissent des ruelles obscures,, des îlots de vieilles bâtisses qui déshonorent le Berlin de pierre, de brique et de plaire neuf où va tout leur orgueil. A leur gré, trop lentes sont les pioches des démolisseurs qui mettent bas les vieux murs; une haine sourde les anime contre les témoins d’un hier médiocre, et quand sur remplacement d’une rangée d’humbles bicoques, s’élève lourd et massif l’édifice nouveau, toutes les faces satisfaites s’élargissent de sourires béats et victorieux. Le même esprit anime l’Allemagne entière : quand ils ne peuvent démolir, les Allemands accommodent le vestige d’autrefois au goiit d’aujourd’hui, et quel goût! On peut le juger aux prétentieuses complications du modem style qui maintenant sévissent à chaque pas.
Ils ont ainsi rendu impossible le vieux, l’adorable Hildesheim, qui s’enorgueillit de son passé illustre et millénaire. La vieille cité était certes unique, avec scs places et ses rues que bordent les hautes maisons de bois de la Renaissance Allemande. Les façades rutilent d’une lichissime décoration due aux meilleurs peintres et sculpteurs sur bois de l’Aile-
magne. Il y a des merveilles et des trésors d’art sur la moindre demeure^ l’œil ne sait où s’arrêter.
Avec du calme, du silence, de furtives silhouettes, des
portes closes, de rares hou tiques où se vendraient des choses anticfues et fanées, Hildesheim, tels Bruges, Fumes, Arles ou Dordrecht, serait un des lieux les plus cliarmants du monde. Mais voici que sont venus les trafiquants et les spé-
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culateurs ! et les tramways électriques ont sillonné la ville ; des foules laides et pressées encombrent les rues; les chères boutiques, démolies et reconstruites, abritent des ameublements modern-style, des casquettes multicolores, des confiseries écœurantes, des expositions de photographies, des appareils sanitaires ou des bibelots viennois. Les vieilles poutres et les vieilles pierres ne vous content plus maintenant leurs douces histoires, le vieux rosier ne fleurit plus qu’à regret. Il y a trop de bruit. C’est une pitié.
Je pourrais citer bien d’autres exemples : la monstrueuse gare de Cologne voisinant avec la cathédrale et masquant l’église des capucins — et Nuremberg — et Hanovre.
A ce train, il ne reste guère de vieilles maisons à Berlin, et encore celles qui subsistent sont-elles raccommodées, replâtrées, re vernies, repeintes avec un soin qui marque le désir de les faire passer inaperçues, jusqu’au jour prochain où on aura la joie de les jeter bas.
Une rue s’allonge — Stralauerstrasse — dont aucune des façades ne détonne auprès de sa voisine : tout y est propre, laid et régulier. Le pittoresque est là cependant. Pour le trouver, il suffit de pousser les lourds battants des portes rondes et basses, de passer sous les longues voûtes humides et de découvrir les cours où vivent et s’agitent les métiers et les négoces du peuple. Des bâtisses, des baraques, des hangars, finis, usés, crasseux s’accolent et se soutiennent, du mieux de leurs vieux ans; au-dessus des toits bossués.
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chevauchés de cheminées hancroches et de guingois, un bout de ciel jaunâtre s’harmonise avec les gris fins, les bruns délicats du plâtre vieilli. Les façades sont de pièces et de morceaux rapetassés comme des nippes de gueux. Aucune trace d’art ou de style quelconcpie ; tou te la séduction vient de l’extraordinaire patine, de la richesse de tons sourds que présentent
les murs sordides, ébréchés, ennoblis par les seuls effets de la lumière et de l’ombre. Aussi s’ajoute la mélancolie des vieilles pierres, des anciens logis où se passèrent tant d’humbles vies, l’attirant mystère des choses qui vécurent longtemps avant nous et gardent leurs secrets.
Les habitants actuels de ces lieux, lourdauds, rougeauds, replets, bien en ventre et en fesses, raccommodeurs, rapetasseurs, fripiers, trafiquants de ferrailles, de vieux tonneaux, s’empressent à leurs besognes.
Des poules maigres picorent entre les pavés inégaux ; des porches cintrés s’ouvrent sur des trous d’ombre; des bruits, des fumées, des odeurs en sortent, des silhouettes actives s’entrevoient et l’on devine des brasseries, des teintureries, des maréchaleries, des magasins, des entrepôts.
La Spree passe là derrière, et la brume qui s’élève de ses eaux met un mince brouillard qui voile la lumière et fond les teintes, de façon exquise. Un invincible attrait m’a souvent ramené en ces lieux. J’aimais les rues tranquilles du vieux Kœlln : Grünstrasse, Petristrasse, Fischerstrasse et an der Friedrichsgracht, au bord de la rivière dont les eaux glauques roulent entre les pilotis du vieux pont de bois.
A la tombée du soir, l’aspect du quartier est encore plus romantique. Je ne sais quelle apparence de fantômes prennent les postillons moyenâgeux qui, pour conduire les petites voitures de la poste, s’affublent d’un chapeau à aigrette et du cor de Roland. Et diable! la surprise n’est pas mince, de croiser sous quelque vieux porche un étudiant en grande tenue, s’en allant à la Kneipp, tout de velours vêtu, gantelé de blanc, la longue rapière au côté, la toque ornée d’une large plume, avec une énorme écharpe lui barrant la
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poitrine, de hautes bottes garnies d’éperons qui sonnent à chaque pas, déconcertante silhouette d’un autre âge, qui, dans le décor et l’atmosphère ambiante, vous plonge pour quelques secondes dans une autre vie, au temps héroïque des Granach.
La petite Fischerstrasse est de toutes les rues celle qui a conservé le mieux sa physionomie d’autrefois. L’auberge du Noyer — zum Nussbaum — s’enorgueillit encore du vieil arbre aux branches noires et rabougries qui lui valut son nom. De hauts toits pointus chevauchent et s’enchevêtrent en des motifs d’eaux-fortes. Sur les trottoirs, à chaque pas, s’ouvrent les soupiraux des marchands de légumes et d’épices, les a Ohst et Gemüse Handlung )) pour les petites gens. Des paniers de salades, de choux et de céleris, des oies plumées débordent sur le trottoir. Descendons les marches de pierre, franchissons la voûte basse de l’entrée et pénétrons dans une de ces humbles boutiques. Un jour de cave l’éclaire : c’est juste la coloration merveilleuse de petits tableaux de Rembrandt. On souhaiterait un peu moins d’ordre dans l’arrangement des barriques, des mannes ou des corbeilles, un peu plus de fantaisie dans l’entassement des hottes de carottes, de navets, d’oignons ou de céleris. Mais la ménagère allemande veille.
Et elle, la bonne vieille, comme elle est attendrissante et de dessin charmant, avec son châle à grands carreaux, son tablier gris, sa jupe rayée de bandes vertes et brunes. Sa large face sourit, dans toutes ses petites rides ; ses yeux bleus, des yeux d’enfant, s’étonnent derrière le verre des lunettes, et toujours actives, ses vieilles mains s’emploient, de pauvres mains usées, gourdes, noueuses, que magnifie