‹ Berlin comme je l'ai vuChapitre 2 sur 2 · TOO · texte numérisé non relu

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ces antiques carrioles que l’on voit, conduites par les vivandières, dans les estampes de Raffet.

Une bâche grise ou verte met sa tache amusante sur la caisse bariolée de gros bleu ou de vert poireau. Les jarres de cuivre brillent dans l’ombre; des ménagères accourent, leurs pots et leurs cruches à la main.

Des bandes de gamins jouent sans bruit : leurs parties man-

quent d’entrain, une gêne semble

peser sur eux, on s’étonne de les trouver si sages. C’est que le Schutzmann est par ici et que sa seule venue, son pas lourd pressenti au loin interrompt automatiquement les jeux. Dès que paraît son casque verni, garçons et fdles disparaissent comme par magie. Le Schutzmann est craint et vénéré, le Schutzmann est roi. Il n’y a pas ici de gavroches faisant la nique à l’autorité, tirant la langue aux bons sergots et s’ingéniant à trouver des qualificatifs où se marque le dédain qu’ils professent pour les détenteurs de l’autorité. La seule idée que Guignol puisse rosser le commissaire scandaliserait et terrifierait le plus eflronté des Schusterjunge, — les apprentis cordonniers — cependant bien connus pour leur esprit d’à-propos et le sans-gêne de leurs reparties.

Le peuple entier, les petits comme les grands, est dressé à respecter la loi, l’autorité, la fonction, à obéir aux supérieurs, aux porteurs d’uniforme. Jusque dans les moindres actes de la vie sociale la discipline est admirable ; tous ceux

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qm ont voyagé en Allemagne en ont rapporté des exemples frappants. Il n’est pas d’autre pays où les inscriptions (( Allez à droite, Allez à gauche, Entrée, Sortie )) aient l’importance qu’elles ont ici. Ce sont des ordres et non des avis : on ne les discute pas, on se piétine, on se bouscule, pour passer par une porte marquée u Eingang a, près de laquelle reste inutilisée une autre porte marquée « Ausgang » , qu’il suffirait de pousser pour entrer sans dommage. Personne n’y songe.

Passant un jour sur le pont Frédéric, alors qu’il était presque désert, un vieil homme m’apostropha, pour la seule raison que je marchais sur le côté gauche, alors que je devais prendre le côté droit : je dus m’exécuter et traverser la chaussée, sachant fort bien qu’en refusant je me serais attiré quelque mauvaise affaire.

Cette sensation de discipline inflexible nous est particulièrement odieuse à nous Français; pour mon compte elle me gâta tout mon séjour en Allemagne, et pour longtemps j’ai voué une haine farouche aux chefs de gare, aux hommes de police, aux conducteurs, contrôleurs, portiers, gardiens et autres gens en casquettes plates, qui se rendirent insupportables dans l’exécution rigoureuse, â la lettre, de consignes idiotes.

La seule pensée de me retrouver en contact

avec certains fonctionnaires prussiens m’enlève à jamais le désir de retourner là-bas.

Le souvenir de quelques (( Verboten »

me plonge encore, à distance, dans une

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douce joie. Défenses de s’asseoir sur tels bancs, de parler dans telles salles, de fumer dans tels jardins, défenses de stationner, de marcher, de monter, de descendre, s’inscrivent aux endroits les plus inattendus. Il faut l’éducation de toute une vie pour ne pas protester, s’indigner, tempêter contre cent mesures aussi sottes que vexatoires. Mais me voilà parti loin des petites rues du vieux Kœlln et je ne veux pas fermer la parenthèse que j’ai ouverte ici sur l’obéissance passive du peuple allemand, sans en citer encore deux traits, d’ailleurs recueillis en ce quartier même.

Dans Pétris trasse, un marchand ambulant vendait des pommes et semblait faire des affaires d’or ; les chalands se bousculaient autour de sa charrette et se disputaient sa marchandise, les fruits disparaissaient à vue d’œil dans les poches et les paniers ; des femmes et des enfants accouraient.

Un Schutzmann tourna le coin de la rue voisine et je ne sais vraiment décrire ce qui se passa alors. Comment dire la stupeur, l’effarement, la honte peints sur tous les visages? Le marchand sauta à la bride de son bidet et se hâta de déguerpir; mais les autres, ses clients, tous les braves gens pris en faute par l’autorité, c’était comique et révoltant de voir leurs mines décontenancées, leur démarche honteuse, leurs regards attristés et repentants, tournés timidement vers l’agent qui ne s’en souciait guère et semblait n^’avoir rien vu.

J’observai aussi, en dessinant, un petit garçon qui jouait à monter la garde. Sur les marches du perron au-devant de sa maison, il avait installé une réduction de guérite à raies blanches et noires, et gravement, casque en tête et fusil sur l’épaide, il restait là, risquant seulement de temps à

autre quelques allées et venues au pas de parade, comme il l’avait vu faire aux sentinelles du Palais voisin. Pendant plus de deux heures, rien ne put le distraire de sa fonction. Mais ce qu’il y a de vraiment curieux, c’est que ses petits camarades le considéraient avec respect, ne l’approchaient pas, respectaient la consigne qu’il s’était donnée. Il ne fallut rien moins qu’un ordre bref et péremptoire de sa maman, pour relever de sa garde cet apôtre du devoir, qui s’en fut prestement, emportant sa guérite sur son dos à la manière d’un colimaçon.

J’en reviens donc aux vestiges de l’ancien Berlin. Les monuments intéressants sont en petit nombre : le plus marquant est la vieille église de Saint-Nicolas dans la Poststrasse; elle est la plus ancienne de Berlin, datant des xm® et xiv*" siècles, elle fut malheureusement restaurée, il y a quelques années : une tour menaçait ruine, l’autre manquait : elles s’élancent maintenant dans le ciel, jetant le brillant de leurs briques neuves au-dessus des vieux murs et du toit vénérable de l’édifice. L’intérieur est remarquable, contenant des pièces d’art de toutes les époques depuis le gothique, mais une sécheresse, une tristesse inexprimables flottent dans l’air, tombées des hautes fenêtres sans vitraux. Le froid culte protestant a pour toujours éteint, figé, glacé l’atmosphère des églises ; l’autel a disparu du chœur ; plus de petites flammes d’or dans l’ombre des piliers, les mains sacrilèges des iconoclastes ont supprimé le charme et le mystère. Ainsi l’a voulu Luther.

Cette impression de platitude intolérante, vous l’aurez dans la Heiligegeist Kapelle, dans l’église de la Garnison comme dans l’église Sainte-Marie, qui contient cependant.

une remarquable Danse des Morts du XV® siècle et un tombeau de général, qui ne peut passer inaperçu.

Dans le square voisin de Féglise, se dresse justement le monument du Réformateur. Lui qui mutila les temples, fît disparaître leurs statues, leurs sculptures, leurs vitraux, substitua à la foi consolante et cbaude sa froide religion raisonneuse, ne méritait pas une œuvre d’art pour perpétuer sa mémoire : le Luther tenant la Bible, entouré de ses^ disciples, Reuchlin, Spalatin, Melanchtbon, peut être d’intention imposante, mais il est sans beauté , et c’est j ustice .

En quête de souvenirs et d’antiquités nous en trouverons près d’ici, dans la curieuse Klosterstrasse, au musée des vieux costumes allemands. Dans de vastes vitrines apparaissent les défroques, les habits et les parures des règnes précédents : coiffures extravagantes, tricornes invraisemblables, feutres empanachés, relevés, retroussés de toutes manières, vestes à boutons d’or, tabliers de dentelles, capelines de linons, bonnets de velours ou de rubans, longues vestes et rhingraves brodées, gilets fleuris, culottes bouffantes, lourdes bottes, souliers ferrés, escarpins, grosses étoffes, disent les modes désuètes, les élégances surannées.

Yoici les jupons courts et les petits sabots des paysannes du Spreewald, et les lourds hommes bottés du Mecklembourg ou de la Hesse et des lointaines provinces, voisinant avec les robes à paniers, les corsages de lampas, les peignoirs à plis Watteau des dames de qualité qui fréquentèrent Potsdam.

Le rangement méthodique. Tordre qui régit le classement de tous ces mannequins, Tintérêt ethnographique ne font pas qu’on ne puisse goûter d’abord tout le charme des vieilles étoffes fanées, des satins centenaires, des lampas de l’autre temps, et évoquer la vie traditionnelle des provinces d’autrefois, les antiques usages, les danses et les jeux, les costumes changeant de village à village comme changeaient l’aspect des édifices et des maisons.

On serait, ici, tout prêt à nier les bienfaits du Progrès, du Progrès dont raffolent les Allemands, du Progrès au nom duquel tombent les anciennes demeures, les vieilles coutumes, et se construisent les usines, les hôtels au confort ultra-moderne et les grands magasins de confections qui vêtent, de façon uniformément disgracieuse, les balourds Allemands aux quatre coins de l’Empire.

Il faut certes, au seul point de vue esthétique, regretter les vêtements du passé, et reconnaître que les larges chapeaux, les vestes courtes, les imposants gilets à boutons d’or et les grosses bottes sonores conviendraient mieux aux formes massives de la multitude que les jaquettes, vestons, redingotes et pantalons mal taillés dont elle croit se parer.

Il existe encore en Allemagne, surtout dans l’Allemagne du Sud, de nombreux villages qui tiennent à leurs costumes nationaux; ils sont plus rares dans le Nord, et

c’est un spectacle bien inattendu que de voir tout à coup un tramway berlinois envahi par une bande de paysannes du Spreewald en larges coiffes, fichu blanc, veste écarlate très courte descendant aux genoux, semblable à celle que portent les femmes des Sables-d’Olonne, les pieds chaussés de sabots de bois qui claquent joyeusement sur le pavé des rues : les toutes petites filles dans ce costume sont particulièrement curieuses.

La Sprec. — La Spree, comme on s’en doute, n’a pas grande allure et n’ajoute rien au charme de Berlin. C’est une étroite, obscure et laide rivière roulant des eaux noires et boueuses, et qui, dans sa longue traversée de la cité, offre de bien rares places de quelque intérêt.

Elle entre dans la ville par le Sud-Est entre deux rives festonnées d’usines, de baraquements, de chantiers, d’amoncellements de matériaux, de guinguettes, de minces bouquets d’arbres, sous un ciel sali de fumées. Le décor manque de prestige, et, quoique d'intention monumentale, les lourdes tours de briques du pont viaduc de l’Oberbahn n’enlèvent rien à la platitude du paysage. Le pont franchi, la rivière se rétrécit et coule entre deux rangées de hautes maisons de rapport, de vastes casernes, de quais où s’amarrent les flottilles de bateaux de plaisance, puis passe sous un pont étroit près d’une usine à gaz, longe la voie du Stadtbahn jusqu’au JannoAvitz Brücke et s’élargit après le pont de Waisen Brücke en un bassin que bordent les bâtisses

et les estacades du Vieux Berlin. Certes voici l’endroit

le plus pittoresque de toute la ville, paysage de ciel, d’eau et de vieilles maisons qui n’est pas sans beauté.

A droite s’allonge une file de vieilles, hautes, curieuses bâtisses de torchis laissant percer leurs ossatures de bois, se soutenant, s’appuyant, s’accolant, mêlant leurs antiques poutres, leurs toits boursouflés, leurs enfaîtements biscornus et leurs pignons infléchis. Les façades se gonflent, se courbent, s’accrochent les unes aux autres, s’étayent aux lourds piliers des estacades et des embarquements où s’amarrent les barges et les chalands. Brasseries, fabriques pleines de tumulte, tanneries puantes, entrepôts, chantiers, ateliers, voisinent enchevêtrés. Une vie intense anime le paysage, des silhouettes actives s’agitent, on perçoit des ronflements de machines, des heurts, des sifflets, des roulements de camions, des hurlements de charretiers, les cris des débardeurs. Les hautes cheminées noires et vieillies à point fument sans cesse, dardant au ciel des jets blancs, noirs, jaunes, bruns, qui obscurcissent l’horizon. Les détails de l’arrière-plan se noient ainsi en une masse vaporeuse où s’entr’aperçoivent la tour carrée du Rathaus, les flèches jumelles de l’église Nicolaï et, s’indiquant à peine, les coupoles inégales du Dôme et du Château Royal.

Sur l’autre rive s’érige, au-devant d’immeubles modernes, la silhouette massive du récent Markisches Muséum — le musée des provinces. — Sur le bord de la rivière sont les viviers des marchands de poisson, et à la fin du jour c’est un spectacle curieux et amusant que de voir ceux-ci chargeant ou déchargeant les larges cuviers juchés sur d’étranges charrettes à hautes roues. Recouverts pour ce travail de longs tabliers de cuir, bottés au-dessus des genoux, ils

transvasent en de grandes épinettes pleines à déborder les lourdes carpes, les magnifiques brochets, les aloses géantes.

Au passage de ces hommes courbés sous leur charge, le souvenir de quelque pêche miraculeuse s’évoquerait, si la

fatigue et l’ennui d’une rude tâche habituelle n’assombrissaient les visages qu’on souhaiterait radieux.

Le fond du paysage est fait des maisons basses à hauts toits aigus qui sont à la pointe de l’île du Vieux Berlin. Un antique pont de bois retentissant du passage des chariots relie les deux rives, forme un port improvise où s’entassent bord contre bord les lourdes péniches reflétant dans l’eau glauque leurs panses vernies^ leurs ancres massives, leurs gouvernails compliqués et la mince silhouette de leurs mâts. L’air s’imprègne de senteurs marines — saumure, goudron et gros cordages. Des suroits et des cirés brunâtres se balancent au sec sur l’avant des barges — une sirène meugle — tout un peuple à grandes bottes et en jerseys de grosse laine s’agite sur les bateaux et le long des berges, que décorent de leurs squelettes noircis quelques pauvres arbres, vieux et rabougris. Le motif eût enchanté Jongkind et ravi Ilervier.

Sur l’autre coté de l’île stationnent, au repos ou sous pression, les légers remorqueurs qui guident dans leur traversée de la ville les nombreux chalands fréquentant Berlin. Cette batellerie est une anomalie dans la fièvre de progrès et d’améliorations qui dévore tout le pays. On se demande comment il se fait que de vilaines caisses de fer n’aient pas depuis longtemps remplacé les pittoresques bateaux qui apportent ici des pommes, du fer, de la bouille ou du bois, orgueilleux de leurs avants pointus et relevés, des couleurs fraîches qui bariolent leurs cabines, de leurs longs gouvernails vernis et portant lièrement leurs noms naïfs, inscrits en lettres ornées, enjolivées d’arabesques et de clous de cuivre.

Comme les mariniers de nos canaux et de nos rivières, les êtres qui mènent ces embarcations y passent souvent toute leur vie, y naissent, y vivent, y meurent quelquefois et les aiment d’une tendresse filiale.

Chaque bateau est pourvu d’une cabine où habitent le patron et sa famille ; une propreté méticuleuse et bien allemande y règne, et c’est plaisir de yoir les cuivres bien fourbis, les meubles astiqués, les petits rideaux blancs tirés avec soin, le parquet luisant comme une glace, et, sur le dressoir, les cruches d’étain, les pots de grès et la note fraîche et gaie d’engageantes vaisselles à fleurs.

Toute la famille vit là; les tout petits, râblés et solides déjà, courent sans peur le long des plats-bords. Tout ce monde vit en bonne intelligence et supporte allègrement les exténuants halages et le rude travail des ports. Ce sont de braves gens bien simples que ces bateliers, et la morgue et la raideur de leurs concitoyens leur semblent chose inconnue. J’en ai vu beaucoup à cette taverne de l’Ancre, sur le Neu Kôlln am Wasser, aussi connue sur la rivière que l’Hôtel Bristol l’est sur les Linden.

Quelques marches vous mènent à une première salle où boivent et mangent les gens du commun, les équipages et les débardeurs. La seconde salle, où l’on accède par un

court escalier, est réservée aux clients d’importance, patrons de bateaux, marchands de poissons, brasseurs et trafiquants. Le maître de la maison préside cette assemblée avec l’autorité que donnent une voix formidable et une

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bedaine imposante. Le hasard me mena là et je n’eus qu’à m’en louer : la bière de la maison est célèbre et de Rôpenick à Spandau sont renommés ses cervelas et son jambon fumé, ses harengs marinés et ses fameuses salades, ses poulets de Hambourg et ses fromages, son arac, son genièvre, son Kirchwasser et ses liqueurs. J’y revins quelquefois, et je me souviens toujours d’un dimanche où j’y passai presque la journée. C’était par une froide journée de novembre, une sale petite pluie glaciale me rendait impossible tout travail dehors. Je m’installai près d’une fenêtre de la taverne et je commençai là un dessin, bien au chaud, près d’un bon grog et avec l’espoir de me distraire aux propos des habitués du lieu.

Il y avait, assis autour de la table ronde, le décoratif propriétaire, un petit homme à lunettes bleues et deux vieux patrons de barges à petits yeux bridés, nez camus, larges bouches pincées et colliers de harhes grises — deux honnêtes faces de singes, comme taillées dans le huis des netzukés japonais.

Un géant à lourdes bottes lisait attentivement le Bcrliner Tagehlatt, accoudé à la table sur laquelle une petite fille regardait des images, èt près du poêle, la servante contemplait avec bonheur son fiancé qui mangeait des pommes de terre.

Le hruit des mâchoires de ce dernier, et le tic tac de l’horloge troublaient seuls le silence où demeuraient choses et gens.

A intervalles réguliers les mains saisissaient les chopes, les portaient aux bouches, la bière passait dans les ventres des buveurs, la servante se levait et remplaçait les cruches

vides, sans qu’une seule parole fût jamais prononcée, et je puis assurer qu’il n’en fut pas dit une le temps que je restai là.

Une fois, vers trois heures, le petit bonhomme à lunettes se leva et se dirigea vers un piano mécanique placé au coin le plus obscur de la salle; il mit deux sous dans la fente de l’appareil et revint à sa place. Avec des grincements et des déclics de mécanique mal graissée, l’instrument entama la joyeuse Fille de M"'® Angot. Ceci les dégela : le patron sifflait, la petite fille tapait des mains^ le géant sourit, les fiancés battaient la mesure et, bien que cela pût sembler impossible, les deux magots s’arrêtèrent de fumer leurs longues pipes de porcelaine et dodelinèrent de la tête aimablement.

La musique bnie, ils retombèrent pour tout l’après-midi dans leur mutisme et mon départ, deux heures et demie plus tard, troubla seul le calme et le silence de ce repos dominical.

Mais revenons à notre promenade sur la Spree. La rivière se resserre dans l’écluse de Mühlendamm et ble droit le long du Château Royal, et du Dôme, passe successivement les ponts de l’Electeur, de l’Empereur Guillaume et Friedricbs et s’élargit en un petit bassin bordé par les murs des musées à gauche et les constructions provisoires du cirque Busch à droite. Cet emplacement permet le stationnement à de nombreux bateaux, et c’est là qu’à l’automne et et au début de l’hiver se tient en grande partie le marché aux pommes. Comme sur notre marché du Mail, dont entre parenthèses il est loin d’avoir la beauté du décor, la vente se fait en gros et en détail; les fruits sont en vrac, sur la

paille et protégés seulement par un plancher de bois blanc sur lequel circulent les débardeurs, les marchands et tout un peuple de femmes et d’enfants, envahissant les bateaux, paniers et filets à la main. L’encombrement des berges par les charrettes, les discussions d’acheteurs à vendeurs, les chaudes couleurs des paniers de fruits, mettent en ce coin de la rivière une animation toute populaire : on ne saurait imaginer contraste plus complet avec le classicisme des colonnades grecques et la lourdeur massive du Dôme et des Palais.

La Spree coule ensuite entre les jardins du vieux château de Monbijou et le Kaiser Friedrichs Muséum, au bout duquel se retrouvent les deux bras.

Légèrement élargie elle côtoie des quais sans grand caractère, passe sous de nombreux ponts et forme une boucle dont le sommet est près de la gare de Lehrte à Famorce du canal de Spandau. Plus loin le paysage cbange : nous rencontrons les charmants ombrages du Tiergarten, la jolie silhouette du Château de Bellevue, qui sont un repos pour l’œil après la laideur monotone des édifices riverains. Ces froides maisons modernes, nous les retrouvons, une fois passé le pont du Stadtbahn, le long des bords de Gliarlottenburg et de Moabit, jusqu’aux confins de la grande ville. Dans ces parages la rivière reçoit les eaux du Landwelirkanal qui baigne toute la partie sud de Berlin, traverse le Tiergarten près de l’Hippodrome et du Jardin Zoologique, passe sous les voies du chemin de fer de Potsdam et de Anhalt, et s’en va par la place Belle-Alliance et des quartiers sans caractère retrouver la Spree en amont du pont de l’Oberbahn.

Sur son parcours, ce canal forme deux grands bassins, l’un à l’emboucbure du Luisenkanal près d’immenses usines à gaz, l’autre près de la gare d’ Anhalt : une multitude de barges et de chalands viennent s’y garer et le mouvement des quais atteint ici son maximum d’intensité de bruit, de vie et de mouvement. De lourds chariots chargent et déchargent continuellement les bateaux à quai. Des cris, des heurts, des roulements, des claquements de fouets répondent aux sifflets de machines en manœuvre sur l’autre rive et aux sirènes des remorqueurs qui passent rapides et haletants, battant avec furie l’eau dormante du canal.

Spree et canaux enserrent Berlin d’un étroit ruban d’eau, qui, vous diront les guides, chilTres à l’appui.

facilite son commerce, apporte un large appoint à sa prospérité, et est d’éminente utilité.

Je ne puis garder le soU“ venir que de deux ou trois aspects : fumées, vieilles mai'

sons, quelques beaux arbres et les petits ponts en dos d’âne qui mènent â la vieille ville.

Et je revois notre Seine laborieuse, parure de la Capitale qu’elle enrichit... Accoudé au parapet de granit, je crois entendre, j’entends le halètement des

remorqueurs, les cris retenlissauts des charretiers et le fracas des lourds attelages sur le dur pavé de nos berges. Et le fleuve continue à couler, paisible, entre ses rives verdoyantes, et laisse apercevoir, derrière ses rideaux d’arbres, les plus nobles palais du monde...

M’en voudra-t'On si cette évocation me rend mélancolique?

Ils mangent. — Au début de mon séjour à Berlin, j’eus le désir de faire une peinture, près du château royal, dans un endroit fort fréquenté, et voulant être à l’abri des coups de coude des badauds allemands, je résolus de m’installer, comme je l’avais fait souvent, dans une voiture fermée.

J’avais remarqué maintes fois un gros cocher rouge, en houppelande galonnée et chapeau hlanc, qui stationnait ordinairement devant la porte de mon hôtel. Ses plaisanteries et sa belle humeur faisaient la joie du portier et des nombreux grooms qu’il interpellait tour à tour. Je lui confiai mon dessein, et nous partîmes au petit trot de sa rosse. La voiture était un de ces véhicules de deuxième classe, de forme antique, laids et lourds, que nous appelons herlines, prohahlement parce qu’ils ont été de tous temps

les voitures de ce pays, et qui réunissent les inconvénients de la voiture ouverte à ceux de la voiture fermée, sans en avoir aucun des avantages. Mais, telle qu’elle était, elle se trouvait large et pratique pour l’emploi que j’en faisais, et une fois arrêtée à l’endroit indiqué, je m’y installai pour peindre aussi confortablement qu’il me fut possible.

Après s’être assuré que je ne manquais de rien et que j’étais à l’aise, mon cocher commença son déjeuner : du colTre de sa voiture il tira un morceau de pain et des cervelas, et, moi peignant, lui mangeant, accoudé à la portière, nous fîmes connaissance. Il me conta riiisloire de sa famille, versa un pleur sur sa vieille maman, me vanta la santé et riieureuse humeur de ses onze enfants, les qualités d’ordre et d’économie de sa ménagère et s’étendit en louanges dithyrambiques sur un certain M. Fritz qui semblait être le personnage le plus important et le plus estimé de sa connaissance.

M. Fritz avait été à l’armée, il avait servi dans les ublans de la garde. M. Fritz était vieux maintenant, mais brave et fort comme au premier jour. M. Fritz était l’orgueil de ses amis. M. Fritz ne craignait personne pour la race et l’allure. Le faible de M. Fritz était pour les carottes et les plaisanteries qu’il comprenait comme personne. Je partis dans un tas de suppositions à l’endroit de ce M. Fritz. J’imaginai quelque ancien militaire bourru et bienfaisant, maniaque et jovial, qui s’intéressait au sort de ce gros cocher.

Jugez de ma confusion quand, par la suite j’appris que ce M. Fritz était le nom de la rosse efllanquée qui tirait notre triste guimbarde.

M. Fritz pouvait manger, paraît-il, autant que quatre chevaux de Mecklembourg. Je ne pus le constater ce jourlà : la valise d’avoine que son maître hissa dans la mangeoire de fer-blanc me parut bien maigre. Mais je puis assurer que Wilhelm Braumann (c’était le nom de mon robuste automédon) pouvait absorber en nourriture plus que vingt de mes concitoyens réputés pour leur appétit. Pendant les deux heures et demie que je restai là, il mangea, non doucement et à la façon de nos paysans qui piquent à la pointe de leur couteau une miette de Iromage suivie d une bouchée de pain qu’ils mastiquent lentement comme pour faire durer leur plaisir, mais gloutonnement, sans arrêter, enfournant des morceaux énormes, coup sur coup, ne soufflant que pour reprendre ba-

leine, continuer la conversation et reprendre ensuite avec la même voracité. C’est ainsi que je vis sortir du coffre

inépuisable et disparaître presque instantanément des cervelas en nombre ; deux radis noirs; une douzaine de pommes de terre bouillies froides ; un incalculable défilé de tartines de saindoux; des

carottes crues ; un œuf dur que j’eus à peine le temps de noter au passage; une gamelle de cboucroute avec un chapelet de saucisses ; du pain blanc beurré de marmelade ; une ou deux pommes rouges et trois petits fromages de Harzer qui répandaient un tel fumet que j’en suffoquai pendant quelques minutes.

Un tel goulTre me stupéfia. Je fis compliment à cet homme de son phénoménal appétit, mais ce lut à son tour

d’être étonné. Dieu merci, il se portait bien et aimait à se remplir l’estomac, mais il mangeait de façon rais O nnable comme il convientàun homme de

condition modeste, obligé de rogner sur sa nourriture pour pouvoir se payer de la bière et des cigares. Il me cita son fils aîné qui pouvait manger facilement une oie de huit ou dix livres avec toutes les pommes de terre

qui l’entourent; son beau-frère avalait sans sourciller un mètre de gros boudin, et un homme de son quartier enfournait ses cent cinquante cervelas sans qu’il en parût autrement incommodé.

Ces appétits formidables, ces capacités de gargantuas ne vous étonnent qu’au début. Boire et manger ont ici une autre signification que chez nous. La qualité des mets n’est qu’accessoirè, l’énorme quantité seule importe. Quelque répugnance qu’on garde, on s’habitue à ces mangeries et a ces beuveries, parce qu’elles sont de tous les instants, le vrai plaisir et l’importante préoccupation des Allemands et des Allemandes. Le spectacle manque de beauté. Ils absorbent, le nez dans leur assiette, les coudes sur la table, mastiquant avec bruit, suçant leurs couteaux, fourrant leurs doigts dans les plats ou les assiettes, attrapant à poignée le manche de la côtelette ou la cuisse de la volaille, ils mordent, tirent, arrachent tant qu’il reste la moindre parcelle de chair adhérente à l’os.

Dans quelque endroit qu’on aille, à quelque heure que ce soit, on trouve toujours des gens mangeant et buvant. J’ai vécu plusieurs mois en Allemagne, mais je n’ai jamais pu découvrir à quelle heure avaient lieu les repas, parce que j’ai vu manger toujours. On mange dans les musées, dans les magasins, dans les théâtres et à l’université, dans les concerts, dans les gares et les trains. Les Allemands font du voyage le prétexte à un interminable repas qui commence dès que le train se met en marche pour ne se terminer qu’à l’instant même où ils descendent.

Pour un trajet de trois heures, de Berlin à Dresde, mes compagnons de voyage s’étaient encombrés de paniers de

victuailles inépuisables : viandes copieuses, sandwiches, poissons fumés, œufs durs, salades, fruits, fromages se succédaient sans autre interruption que le temps de vider de larges chopes de bière aux arrêts du parcours. Quelques pas dans le couloir du Avagon me convainquirent qu’il en était de même dans chaque compartiment.

Quand le train comporte un Speisewagen, celui-ci ne

désemplit pas. De

nombreux garçons circulent , portant de larges plateaux

de boissons et de nourritures, ce qui n’empêche pas que sur les quais de chaque gare soient dressées de longues tables garnies de victuailles que les voyageurs prennent d’assaut, tandis qu’une armée de « Kellner » s’en va le long du train, offrant de la bière, des sandwiches, des paniers de provisions, des fromages, des pyramides de fruits, et des saucisses chaudes qu’ils servent sur des assiettes de carton accompagnées de moutarde et de choucroute.

L’habitude n’est pas de prendre du thé dans le milieu

de Taprès-midi, selon la coutume anglaise, et comme Fusage commence à s’en généraliser chez nous. Mais les Allemandes n’en avalent pas moins de copieuses collations dans les « Speisesaal » des grands magasins ou dans les pâtisseries appelées a Gonditorei ».

Dès trois heures elles assiègent les petites tables de marbre, et commencent par du café au lait ou du chocolat qu’accompagnent d’énormes tranches de gâteaux baignant dans de la crème fouettée. Ceci est pour leur ouvrir l’appétit, car suivent bientôt les sandwiches de caviar, de poisson, de crevettes, d’œufs durs, etc., arrosés de champagne, de vins fins ou de consommé avec un œuf battu. Cependant leur faim ne semble pas apaisée, et quand elles en reviennent au chocolat et aux gâteaux avec l’ardeur du début, vous ne savez si c’est un sentiment d’horreur ou d’admiration que vous ressentez pour les gouffres sans fond que sont leurs estomacs.

Les Allemands mangent pour se remplir le ventre, et digérer béatement. Les gourmets sont inconnus, et ceci est sans doute la raison pour laquelle on mange si mal à Berlin.

Les restaurants et hôtels réputés ne vous servent, baignant dans la même sauce brunâtre, que des viandes détestables, des fruits et des légumes médiocres, des poissons peu recommandables et des gibiers franchement mauvais. Il semble qu’on se plaise, par permission du palais et du goût, à mal accommoder les choses les plus simples; il n’est pas jusqu’aux modestes biftecks grillés qui ne vous écœurent, tant ils sont épais, saignants, mal cuits et fleurant l’oignon.

Pour mesurer toute Fliorreur de la cuisine allemande, il faut, quelque jour, s’être assis à la table d’une salle à manger bourgeoise. Le pain sucré vous dégoûte, et il faut des efforts surhumains pour avaler quelques cuillerées d’une soupe à la bière où nagent des morceaux de macarons. Nous nous sommes fort amusés en France du lièvre aux confitures, mais c’est une merveille, si on le rapproche des combinaisons qu’innovent les maîtresses de maison berlinoises.

Les boissons ne sont pas mieux traitées. Il y a un certain mélange de vin rouge et de champagne appelé « rote ente » (le canard rouge) qui est une infamie et une mauvaise action, mais fort en honneur ici.

Il est en Allemagne un proverbe qui fait loi et que toutes les maîtresses de maison vous répètent à plaisir : C’est par l’estomac que l’on gagne le cœur de son mari, disent-elles; aussi de tout leur effort elles s’appliquent à mélanger de façon heureuse et nouvelle les viandes et les marmelades, les poissons et les confitures.

Aux tables de famille on mange comme des ogres, des convives se faisant une loi de laisser les plats nets et les hôtes d’émerveiller leurs invités par des montagnes de victuailles. Naissances, mariages, deuils ne se renouvellent pas assez pour ne se réunir qu’en ces occasions : aussi s’ingénie-t-on à trouver des prétextes pour convier ses amis à de pantagruéliques repas, car il ne peut être ques-

tion de réceptions sans que l’on mange ou que l’on boive.

Noël est la grande fête, celle qui réunit tous les membres d’une même famille autour de la grande table joyeuse dans un festin de Cocagne. Il est difficile de dépeindre le bonheur de tous en cet heureux jour : les visages s’épanouissent, c’est une impression de félicité vraiment fort agréable, et ce soir-là les garçons du restaurant où vous mangez tout seul à votre petite table ont pour vous des attentions, des prévenances de gens qui s’apitoient sur votre sort : ils vous plaignent sincèrement, vous pauvre exilé qui, en ce mémorable jour, ne connaîtrez pas la joie des agapes familiales, l’oie rôtie — Gânsebraten — les hochs et les (( prosit » vigoureux, vous qui ne goûterez pas au Weihnachts- Stollen, le gâteau traditionnel, vous surtout qui, n’assistant pas à l’entrée des enfants dans la gute Stube où resplendit de cent lumières l’Arbre de Noël, n’entendrez pas les cris de joie des petits émerveillés et ravis.

Ne supposez pas après cela que la vie de famille soit toujours aussi charmante.

Heine a dit quelque part : « Le mari allemand n’a vraiment pas une femme, mais une servante, et il continue à vivre, dans le cercle de sa famille, sa vie de garçon ».

Il est certain que la préoccupation des soins domestiques, leurs devoirs de ménagère, font des femmes allemandes des maîtresses de maison diligentes mais effacées, qu’elles mettent rarement dans leur intérieur la note gracieuse et aimable qui nous est si chère.

Trop souvent, si vous vous présentez dans quelque maison de classe moyenne, la « gnadige Frau » se fait excuser pour cause de migraine ou de névralgie, ou bien si elle

consent à vous recevoir, il vous faut attendre une demiheure avant de voir apparaître la dame, rouge et tout essoufflée de s’être habillée à la, hâte...

Et vous vous demandez si elle ne vous maudit pas de la rappeler aux nécessités du monde, elle qui se trouve si heureuse de tourner dans sa maison tout le jour, vêtue comme une servante.

Les Brasseries. — Dès

que la nuit arrive, dans les innombrables brasseries de la ville, le peuple des Berlinois prend ses assises et installe sa vie de tous les soirs.

Boire, manger, fumer, digérer, délices !

tous les efforts tendent à ce but, et la créature la plus complètement déshéritée, l'être le plus à plaindre et le plus digne de pitié doit êtr< ici le gastralgique. Quelle sombre vie, quelle inacceptable existence doivent-ils donc mener dans l’ombre de leurs retraites, ceux à qui on rationne la pitance et qu’on abreuve

d’eau de Vichy ?

Peut-il être un supplice comparable à celui des malheureux que tentent à chaque pas les enseignes prometteuses, et qui n’entreront jamais dans les chaudes salles hospitalières pour s’emplir la panse et entonner la fraîche bière dans la fumée des pipes et la gaieté des conversations '}

Or, ces brasseries, bruyantes, pleines de rires et de refrains.

fleurant toutes les nourritures^ bien closes et dont le décor moyenâgeux séduit l’âme allemande, peut-être sont-elles la joie de Berlin : Celles-ci ou les autres, petites brasseries des faubourgs, comme cette taverne du Noyer-Zum Nussbaum nichée en quelque coin de la vieille ville, dans une antique maison à toit pointu devant laquelle un vieil arbre pousse ses branches rabougries. Dès 7 heures, les clients arrivent, petits bourgeois du quartier, employés, ouvriers même; ils décrochent leurs pipes de porcelaine et se groupent autour des tables pour les longues conversations, les parties interminables de Skat, jeu de cartes très populaire qui jouit en Allemagne de la faveur que nous réservons à la manille

en France et que les Anglais accordent au bridge national. Dans une salle spéciale, à l'écart, les amateurs accoutumés se retrouvent pour le Kegelspiel, le jeu de boules que chérissent les Allemands .

C’est un usage constant dans ce genre de brasseries, que les habitués de marque, les vieux clients — les Spiessbürger — aient droit à une place

d’honneur et occupent une table strictement réservée — das Stammtisch — que les Kellner gardent et surveillent

avec un soin jaloux.

Conscients de leur distinction, les Spiesshürger sont graves comme des augures, fument en silence et mettent un point d’honneur à rester les derniers, à ne sortir qu’à la dernière minute de l’heure réglementaire, le Polizeistunde, l’heure de la Police.

A Quand l’un d’eux meurt, on met un crêpe à sa pipe, on la pose sur la table à la j)lace accoutumée, et dans un profond silence on lève une dernière fois les chopes en l’honneur du disparu. L’instant ne manque pas d’être solennel; ce soir-là, l’assemblée est triste, et le lendemain seulement on songe au distingué remplaçant.

Nombreux d’ailleurs sont les isolés, les solitaires, les renfermés qui n’éprouvent pas le besoin de faire partager leurs impressions ou d’exposer leurs vues, ceux qui poursuivent dans la fumée de leur cigare on ne sait quelle rêverie vague ou qui, fixant de longues heures quelque coin de mur ou de plafond, peut-être y découvrent enfin des images chéries.

Quand leur chope est vide, elle est aussitôt remplacée. Un seul mot suffit an garçon pour qu’il s’empresse vers la cuisine et en rapporte les cervelas et la choucroute désirés.

Quand ils ne s’absorbent pas dans la contemplation d’un clou ou d’un détail du lustre, ils lisent, et d’un simple signe préviennent le Ivellner averti, cpii dépose devant eux les quotidiens et les périodiques.

Les Allemands raffolent de leurs journaux comiques et satiriques. Les collections de ces feuilles sont sur les tables de la plus petite des brasseries. Avec un air de jubilation indicible, les clients les feuillettent, s’arrêtant longtemps devant les dessins qui les enchantent, suivant avec un intérêt croissant les péripéties d’une histoire sans paroles et éclatant en rires sonores et prolongés, quand ils découvrent une légende de leur choix. Ces brochures illustrées ont une importance documentaire de premier ordre : elles caractérisent l’esprit de la race et vous soulignent d’amusante façon mille détails de mœurs que vous ne percevez pas. Ces fascicules sont d’ailleurs de bonne tenue et pénètrent au sein

des familles les plus rigoristes, exception faite bien entendu des feuilles à tendances politiques comme SiwpUcissimus ou Kladderadatsch.

Les dessinateurs des FUegende Blatter ou

des Meggendôrfer Blatter sont des gens d’humeur souriante, dessinant et écrivant pour un public jovial, facilement amusé par la bouftonnerie bon enfant de leurs dessins soignés.

Ils s’égaient joyeusement des mille misères de la vie bourgeoise, des querelles

de ménage où la femme commande et impose rudement son autorité, des vicissitudes de ces chevaliers de la Pantoufle (( die PantolTelbelden », que leurs épouses rabrouent violemment. En voici un, petit bonhomme rond de partout, tout penaud devant sa terrible femme, qui ponctue les termes de son algarade, de grands coups de batte

[or

frappés sur un sofa. A tout hasard, il risque cette réflexion : U Mais, Amalie, si vous tapez si fort, que vont donc croire

les voisins P »

Le formidable appétit de leurs compatriotes leur est matière à

plaisanterie, la moitié de dessins on on man^e

Dans leurs boit ou (( D’où

venez-vous? dit un passant à un autre.

■ — Je viens de boire, et vous, où allezvous? — Je vais d’où vous venez. »

— (( Ce pays est-il riche en beautés naturelles ? demande un touriste à un gros homme digérant, vautré au bord d’un chemin. — Je ne sais pas encore, répond l’Allemand, j’ai commencé par aller au restaurant. »

— A la Brasserie, un type s’empiffre de charcuteries; un marchand ambulant passant entre les tables, lui propose des parfums : héliotrope, violette, foin coupé. — U Fichez-moi la paix avec le régime végétarien! » s’écriet-il courroucé.

Une commère décrit à une autre le faste d’un banquet d’anniversaire, u II y avait tant de monde que l’on a dû faire le punch dans la baignoire. ))

Avec la même puérile et indulgente gaieté, ils notent les mots d’enfants terribles, les balourdises des riches parvenus, les réflexions des ivrognes, les rodomontades des jeunes officiers, les sourires pincés des femmes du monde. Pas plus qu’ils ne s’apitoient, ils* ne s’indignent.

Regardez ce vagabond vêtu de loques, se mirant dans un fragment de glace. « C’est vraiment extraordinaire, j’ai le cylindre (le chapeau) d’un baron, la redingote d’un banquier, le pantalon d’un conseiller, et cependant j’ai encore l’air d’une canaille. » Cette moquerie donne le ton des reparties que prêtent aux gueux ces dessinateurs débonnaires. A côté de ceux-ci, d’autres artistes élargissent le champ de leur vision, s’en prennent aux idées reçues, aux vices constatés, laissent passer de leur amertume et de leur pensée dans leurs railleries.

Dans les pages du Siinplicissiîmis, du Jiigend, des Lüstige Blatter , du Kladderadatsch, vous trouverez plus de vie, plus de réflexion, aussi une observation plus aiguë, et incomparablement plus de talent. J’ai déjà cité, parlant des militaires, les beaux dessins de M. Tboeny; voici les pages remarquables de MM. Bruno Paul, Th. Heine, Reinecke, Adolphe Nünzer, E. Wilke, Gestwicki, Brandt,

Jüttner. Ils ont créé une forme de dessin satirique qui leur est propre.

M. Heine a particulièrement observé les intérieurs bourgeois. Il montre comme personne les incidents de la vie de famille en Allemagne. Nul ne sait rendre comme lui les ventres déformés par la graisse, les faces bouffies, les lourdes mains et les gros pieds. Derrière lui nous pénétrons dans les intérieurs de la multitude : il nous mène dans les salons ornés d’invraisemblables canapés rouges, de fauteuils à pompons, de prétentieuses portières à grands ramages; il nous fait remarquer la plante grasse idiote, et les photographies accrochées au mur, la ruche enrubannée du loulou de Poméranie et l’élégant chalet suisse où logent les canaris. Puis il nous présente les hôtes de ces lieux : voici l’étudiant en théologie, lequel adore sa douce fiancée et ne prend son café, le matin, que lorsqu’elle l’a remué de son cher petit doigt grassouillet. — Voici les parents en extase devant leur fds de cinq ans costumé en hussard : a Nous en ferons un général I » susurre la mère langoureusement accrochée à l’épaule du chef de famille dont la jaquette sans élégance, la cravate informe, le plastron économique et les lunettes administratives, disent la fonction d’employé besogneux.

Dans un décor odieusement modern-style, une grosse jeune femme en pleurs jette ce reproche à un élégant jeune homme soigneusement peigné : « Je vois bien que tu ne m’aimes plus : tu ne m’as pas encore appelée aujourd’hui ton petit toutou en sucre 1 )) On juge d’après cela du ton des conversations intimes.

« Ma femme joue du piano et apprend les langues étran-

gères, c’est une femme supérieure I » affirme orgueilleusement un ventru magot aux yeux de porcelaine, dont la fortune s’indique par les nombreuses bagues qui ornent ses gros doigts boudinés.

Et la joie des familles nombreuses ne saurait être mieux dépeinte que dans ce logis allemand où buit bambins entre six mois et dix ans mènent un tapage d’enfer, assaillant le pauvre père, que couvrent mal des nippes raccommodées à l’excès : « Ah ! cette année, il ne faudra pas que papa nous

achète un petit frère : il a trop besoin d’un costume neuf. » Il serait ridicule de reprocher à M. Heine son parti pris, son goût du commun, sa volonté de ne voir que les médiocrités et les laideurs, puisque c’est en nous les présentant qu’il nous séduit. A côté de ces caricatures de mœurs, les satires politiques qu’il dessine montrent un jour différent de son talent. De la même humeur goguenarde dont il s’arme en face des ridicules ou des vices de la vie courante, il commente les faits politiques, les événements sociaux, avec esprit et bravoure, ne reculant devant aucune personnalité, s’adressant même à l’Empereur tout-puissant. C’est lui qui nous montre cet imposant monarque gravement préoccupé, se demandant si, ce matin-là, il sera peintre, poète, musicien, ou s’il résoudra la question sociale. Au moment de la publication des mémoires du prince de Ilohenlohe, le Simplicissimus publia de curieuses pages de lui sur Bismarck et la Cour de Prusse.

Les journaux satiriques foisonnent d’ailleurs d’hommes de talent pour qui tout projet de loi, toute complication diplomatique, le moindre fait intéressant le pays sont une occasion de charges divertissantes, de moqueries spirituelles qui dilatent toute la nation.

Pour exemple, je citerai l’avalanche

d’images qui accueillirent et commentèrent l’aventure de cet extraordinaire major deKopenick, de joyeuse mémoire.

Faut-il ici parler des journaux quotidiens? Ils n’ont pas certes l’autorité qu’ont en France les grands journaux de Paris.

D’ailleurs, il en est peu qui aient une large circulation.

Comme l’Allemagne ne possède pas de capitale intellectuelle, chaque région a ses propres journaux, mais aucun d’eux ne peut exercer une grande influence sur l’ensemble du pays. Dans l’Ouest se lit la Gazette de Cologne qui est peut-être le journal le mieux édité de toute l’Allemagne. Le Sud a les journaux de Munich, Y Allgemeine Zeitnng et la Frankfort Gazette, les journaux de Breslau sont lus en

Silésie et dans la Prusse Orientale, ceux de Leipzig et de Dresde dans toute la Saxe et les quotidiens de Berlin seulement dans tout le Nord de F Allemagne : les deux plus populaires sont, je crois, le Berliner Tagehlatt et le Lokalanzeiger, ce dernier comptant plus de deux cent mille abonnés.

Les Banlieues. — Bàli clans une triste plaine au milieu des marécages, Berlin, pour ses environs, mérite peu d’éloges. Si le paysage ne mancpie pas c{uelc[uefols de grandeur, il est dépourvu de toute espèce de grâce.

Une longue ligne plate et bleuâtre fuit indéfiniment sous un ciel trop souvent blafard et terne, et la grande ville serait bien déshéritée, si elle n’avait à l’ouest l’attrait du Grunewald et des bords de la Havel.

De ce côté sont les villas des amateurs de nature, et les trains des chemins de fer de Wannsee et de Potsdam amènent

chaque matin de forts contingents de Berlinois vivant à l’écart dans la campagne ou dans les petites villes nichées au hord de la forêt.

Le Grunewald est une vaste forêt de pins qui s’étend de Charlottenburg et de Spandau, tout le long de la rive et de la Havel jusqu’aux environs de Potsdam. Il est semé un peu partout de petits lacs au hord desquels s’élèvent de fort belles habitations cachées au milieu des arbres, des villas à l’italienne, des chalets suisses, des châteaux allemands, pré-

cédés de jardins bien tenus, que l’on cultive et soigne avec amour. Des grands commerçants, des liommes de loi, beau-

coup de professeurs de l’Université et de l’Académie habitent ces cliarmantes maisons, et la tranquillité de ces lieux n’est troublée que par les invasions dominicales des hordes berlinoises.

En suivant le bord des lacs ou de la Havel, on rencontre déplacé en place une Restauration ou un Biergarten, c’està-dire une maisonnette entourée de bosquets et de jardins, où l’on trouve à boire et à manger et aussi à danser aux sons d’un orchestre de banlieue. La jeunesse cfn foule vient

ouvrières, dansent avec un sérieux comique. Gomme nous sommes loin de Robinson ! C’est à pouffer de rire en voyant leurs saluts, leurs révérences, les profondes inclinaisons de tel fantassin devant telle cuisinière et l’air d’impératrice que s’essaye à prendre cette Gretchen à cheveux rouges !

Ces dimanches d’été sont odieux d’ailleurs. De l’iiarmonieuse forêt une odeur de mangeaille se lève, écœurante ; des centaines et des milliers de familles viennent là en piquenique, et l’on sait ce que sont les familles allemandes et ce que peut être l’appétit de ces bandes excitées par le grand air. C’est un déballage inouï de cliarcuteries dans des papiers gras, des viandes froides, des salades, des pâtisseries, un amoncellement de victuailles, une monstrueuse mangerie, un tableau de kermesse inénarrable, des doigts poisseux, des mentons dégouttant de graisse, des bouclies barbouillées de sauce, des grognements, des gloussements, des relents. Et quand les ventres sont pleins, tous ces corps se roulent, se vautrent sur ies gazons, sur les verdures, dans la joie et l’écroulement des digestions triomphantes, cravates dénouées et gilets déboutonnés. De tous cotés partent des ronflements sonores et il faut secouer rudement les dormeurs, quand se braquent les appareils pliotograpliiques, sans lesquels il n’est point de partie de campagne.

Vite l’on sort les peignes et les brosses, on endosse les vestons, on répare le désordre que la sieste a mis dans la toilette, on s’étire, on plastronne, on se prépare pour la cérémonie.

Oli 1 quels (( groupes sympathiques » n’ai-je pas vus ainsi chercher la pose au pied de quelque roche ou dans une

clairière. Les parents au centre, toujours la main dans la main, et les huit ou dix ou douze enfants, toute la nichée augmentée encore des cousins, des oncles, des amis, risquant des attitudes, des sourires, certains ports de tête et tout cela

hien posément, bien sagement, sans aucune crainte de ridicule, sans que jamais un loustic s’avisât de quelque plaisanterie ou de quelque farce. Bière et photographie, voilà les sports en faveur.

Pendant la semaine, le Grunewald est désert : seuls les couples en excursion sentimentale, les vieux ménages de rentiers ou de professeurs, les rêveurs, les artistes et les pa-

trouilles s’engagent dans les sentiers solitaires. Vides sont les Restaurations, et autour des tables garnies de nappes multicolores, seules quelques vieilles dames boivent à petites gorgées leur café au lait.

De Gliarlottenburg à Potsdam, c’est tout au bord de la Havel et des petits lacs un chapelet de villas, un égrenement de maisons sur les rives, entre le bleu glauque de l’eau et le vert sombre de la forêt. La rivière coule doucement, onduleuse, entre deux murailles de hauts pins. Une délicieuse impression de repos, d’apaisement, vous saisit à ce spectacle de nature. Aux chaudes journées d’été, par exemple, la sensation est inexprimable : un calme absolu se répand sur l’eau qui bruit à peine, quelques brumes fument à l’horizon. Les masses sombres et fortes des arbres silhouettent leurs cimes en une immense ligne dentelée sur le ciel clair, des cygnes passent magnifiques, une petite voile très blanche met là sa note prévue, l’air est frais, parfumé, aucune odeur de cuisine ne vous choque et pas une guérite ne blesse le regard.

Près du chemin de fer, autour des gares, les villes se développent : Uross-Steglitz, Licbterfelde, Zeblendorf, J)i”ippel, Scblacbtensee, W annsee, Neuendorf, Neu-Babelsberg. Les villas et les maisons de rapport sortent de terre comme des champignons; on devine le tracé des places,

— iGG

des avenues et des mes, des cités de l’avenir, faubourgs de Berlin, architectures honnies ; il faut donc se réjouir quand, tout près d’un Rathaus, d’un hôtel de ville monumental et battant neuf, vous avez la surprise d’une rangée de basses, étroites, petites maisons d’autrefois, devant lesquelles se tient un marché aux fleurs : œillets, giroflées, roses trémières, dahlias et marguerites y foisonnent dans une charmante gamme de couleurs et d’odeurs. On pourrait se croire très loin, au fond des provinces, dans quelque petite ville heureuse, sans tramways électriques et lîacres automobiles. Au delà, complétant l’illusion, c’est tout un marché de campagne, dans toute la largeur de la rue, un entassement de femmes de tous âges et de tous costumes, venues là vendre leurs produits. Un va-et-vient de servantes, de bourgeoises, de femmes du peuple en châles à carreaux, circulent au milieu du gai décor des étalages de légumes, de fruits, de poissons, de volailles, se frayant un chemin parmi les baquets, les paniers et les charrettes dételées, dans le bruit des conversations, des appels et des marchandages, en ce rude accenX tudesque qui prend quand même quelque douceur dans la bouche des femmes.

Je ne sais quel charme je trouve en pays allemand à ces éventaires de victuailles. Sans doute le mauvais goiit qui sévit aux devantures me ramène-t-il, toujours émerveillé, devant les entassements imprévus de choux et de carottes, de tomates écarlates, de courges rondes énormes, les pyramides de navets, les amoncellements de pommes de terre, les écroulements de salades. Jamais plus c[u’ici, peut-être, je n’ai joui des tons nacrés, transparents, fluides.

aperçus aux éventaires de poissons, à la chair jaune et grenue des oies plumées, au velouté des fruits, à la joie des fleurs. C’est un enchantement, quand le ciel est hleu, quand le soleil rit et que le décor — ces quelques vieilles j)etites bicoques de Steglitz, par exemple — confirme encore votre impression.

Dès le pont de Glienicke s’annonce Potsdam. Il y a là un charmant château entouré d’un beau parc, malheureusement fermé aux visiteurs. Au sud du Pont, dominant le Glienicke-See, est le château de Pabelsherg*, ancienne résidence d’été de l’empereur Guillaume P'’. C’est une construction pittoresc[ue dont le style gothique anglais étonne dans ce pays et dans cette nature. Un domestique en fait voir les appartements : ce sont des pièces fort modestes garnies, de meubles bourgeois, évoquant une vie de l'amille fort simple à l’écart des fastes du protocole, telle que l’affectionnait justement la famille impériale.

Sur la rive op|)Osée de la rivière, large ici comme un

lac, se dessinent au premier plan les casernes des gardes du corps et des troupes de la garde, et tout au fond la ville de Potsdam, les dômes de ses Palais, les flèches de ses églises et les ombrages lointains du Parc de Sans-Souci.

La curiosité des touristes est grande; en pourrait-il être autrement? Quels noms rappelleraient davantage ce moment heureux où la pensée française, où le goût français rayonnaient, séduisaient, s’imposaient? Cette influence de nos philosophes et de nos artistes, pas plus que Yienne ou (|ue Pétersbourg, le séjour préféré de la monarchie prussienne n’y pouvait échapper... Allons en chercher le reflet.

Potsdam. — Avant de partir pour Potsdam, il est bon, je crois, de feuilleter la grande édition de « l’Histoire de Frédéric le Grand » et de retrouver dans les dessins de Menzel la curieuse et attirante figure du monarque qui créa la ville.

Le petit homme futé et malin s’inscrit à toutes les pages. Scènes de guerre et de carnage, mêlées, fumées, cadavres, ruines, grenadiers à l’assaut, dragons sabrant, chevaux éven-

très, poitrines trouées, blessés en délire entourent sa mince silhouette. On le voit couché à terre, près du feu de bivouac, sous la garde de ses grenadiers géants ou emporté au galop de son cheval blanc, traversant le champ de bataille calme, impassible, insoucieux des boulets et des balles, vivant son épopée. ^

La guerre finie, il revient à Potsdam; la lourde tâche l’attend de son royaume à gouverner, de son armée à réorganiser. Travailleur infatigable il fait face à tout, et trouve le moyen d’être au courant de toutes les idées de son temps, de toutes les préoccupations qui agitent les philosophes, les lettrés et les artistes, et détenir commerce d’amitié avec tous les grands esprits de l’époque.

Le grand talent de Menzel fait revivre, comme jour par jour, la vie du roi au Grand Palais ou à Sans-Souci. Il vous le montre absorbé dans le silence du cabinet de travail, courbé sur des papiers et des cbilïres — ou recevant des courtisans, des quémandeurs que glace son air narquois. Il nous le fait apparaître aux bals de la cour dans un cortège d’habits brodés et de perruques poudrées, puis au Lustgarten, inspectant ses rudes soldats, — hautes murailles de grenadiers évoluant aux ordres du vieux petit Fritz, appuyé sur sa haute canne, le tricorne en bataille.

Et voici les manœuvres sous la pluie battante, les galopades dans la boue, les ordres hurlés dans le vent qui emporte le bruit de la voix, la colère du maître, l’effarement des officiers qui s’efforcent de s’entendre. — Aux pages suivantes sont les revues passées du haut de la terrasse de Sans-Souci et les bonnes prises de tabac avec ses généraux, et les promenades dans le parc, une vignette montrant le

contraste du malin bonhomme arrêté devant les marbres grecs. — D’autres gravures disent les soirées de Sans-Souci, les beuveries de bière, les concerts où il joue de la flûte, les fameux dîners de la table ronde, qui réunissent autour de lui ses commensaux habituels, — les fins visages du feldmaréchal Keith, du marquis d’Argens, le malicieux sourire de M. de Voltaire, son hôte illustre.

Le décor de toutes ces scènes est resté intact; les étoffes se sont fanées, les meubles et les bibelots ont pris cet air vénérable et doux des choses qui ont longtemps duré : rien n’a en vérité : seuls les acteurs ont disparu.

Mais ils ont mis une telle empreinte de leur personnalité dans les lieux où ils ont vécu, qu’il est plus aisé de les évoquer au Stadtscbloss ou à Sans-Souci.

Dans cette dernière demeure le roi vécut presque exclusivement. Il la bâtit, la meubla, la décora avec amour. Voici la

chambre de Voltaire avec ses meubles Louis XV, ses petits fauteuils, sa peudule dorée, ses pauueaux sculptés. Tout cela est intime et doux.

— D’autres chambres suivent ^ n

— sous la rotonde : Il

voici la salle à manger, la Speisesaal ^ ^

célèbre ornée des

statues d’Apolio n e t d’ Uranie, et les salons d’audience, et la salle de concert, et tout au bout du bâtiment la -

charmante bibliothèque ronde, si bcureusc de proportions, de décoration sobre; les hauts panneaux de bois de cèdre,

décorés de bronzes dorés, font un cadre délicieux aux anciennes reliures. Comme on voudrait pour un moment éloigner le lourd gardien dont la grosse voix gutturale vous choque, fermer les portes doucement et évoquer les ombres vivantes du maître de jadis et de ses familiers !

L’architecture de Sans-Souci est simple et belle. Vu du bas des terrasses, le bâtiment domine heureusement la colline et a fort grande allure.

Les architectes allemands qui ont voulu partout imiter le style tourmenté de Louis XV, et Font, sous prétexte de rococo, alourdi et enlaidi, ont, cette fois, gardé une sage mesure et l’impression est charmante.

L’art et le goût français triomphent ici glorieusement : tableaux, statues^ meubles, bibelots, tentures, sortent des mains de nos artistes ou de nos artisans. Les toiles de VVatteau, de Pater, de Lancret, les fresques de Pesne, les meubles de Poulie gardés ici, sont trop connus et ont été trop vantés pour que j’en parle encore.

Ces œuvres françaises dans ce petit palais de goût français vous charment et vous transportent. Enfin vous vous trouvez à l’aise, chez vous, dans une atmosphère d’art et de beauté où rien ne vous choque; votre pensée va vers des paysages aimés, de beaux ciels connus, des bosquets et des boulingrins, Versailles magnifique. L’esprit exquis, aimable, sensuel de notre xviii® siècle opère son charme, et le contraste est rude de se retrouver sur cette terre étrangère et hostile où poussent comme des champignons les palais massifs et les Denkrnals grotesques.

J’ai peu aimé le parc : il y a troj) de guérites, de patrouilles dont les pas de parade sonnent dans le silence des

avenues désertes. On s’y sent mal à Taise. Des écriteaux vous défendent do fumer ici, de passer par telle porte, vous condamnent tel chemin, et les promeneurs furtifs ajoutent à l’impression qu’on a d’être entré par mégarde dans une propriété privée.

Du nouveau palais je préfère ne pas parler, et je dois dire que le grand château ne m’a pas enchanté. C’est le triomphe

du style rococo avec ses volutes, ses découpures, ses enroulements, ses enrubannements ses galons, ses guirlandes et

ses kyrielles d’amoursjoufllus. Oh! ces amours, il y en a partout, dans tous les coins, sur toutes les portes, dans toutes les nids jouent de la

mangent des rai-

dies flûte

sins, portent de lourdes conques, maîtrisent des chevaux, des chiens ou des houes, grimpent sur les balustres, supportent des torchères et des candélabres, soutiennent des fontaines, encombrent

de leurs formes rondouillardes, détruisent l’harmonie des colonnades et des façades.

La large Place d’ Armes qui fait face au château vous déconcerte. Ce grand espace vide et bête qu’animent seules les évolutions des grenadiers, détruit tout l’attrait des jardins, des arbres et des eaux.

Le grand Frédéric avait la manie et la passion de la bâtisse; le nombre des édifices qu’il fit construire est inimaginable : sous son impulsion toute une ville de style rococo s’éleva auprès de ses parcs et de ses palais, ce fut Potsdam.

De tous temps les gens de noblesse l’habitèrent. L’esprit d’entreprise, la fièvre de progrès n’est pas arrivée jusqu’ici : Potsdam, rétrograde et traditionnel, somnole doucement, non loin du tumulte de la grande capitale.

Le commerce est circonscrit dans quelques rues du centre; rien ne trouble le silence de la vieille ville et dans les rues bordées de façades aristocratiques, pavées de larges dalles, seuls résonnent lourdement les pas des militaires qui montent la garde au devant des porches armoriés.

Par les rares fenêtres ouvertes, l’œil pénètre sur de larges pièces, lambrissées de panneaux sculptés, décorées de meubles dans le vieux style et de portraits de soldats, dures faces de tous âges, de tous grades, de toutes armes, où se lit toute l’ histoire de la famille, le passé de la race qui se continue là.

De vieilles gens en modes désuètes vont à pas lents vers le parc; d’invraisemblables fiacres stationnent à quelque carrefour. Au seuil de toutes les petites boutiques bien propres des commères à larges croupes tricotent inlassablement.

Rien ne semble pouvoir troubler la vie stagnante de ces falotes humanités.

Cependant un bruit de trompe connu retentit au loin, et c’est un coup de théâtre : les senlinelles présentent les armes, changées en soldats de plomb; les cochers, sur le siège de leurs guimbardes, se redressent en un militaire salut; passants et boutiquiers joignent les talons et semblent médusés; il n’est pas jusqu’aux caniches folâtres qui ne prennent une attitude digne, sous l’œil courroucé du Schutzmann qui ne les quitte pas du regard... Une longue automobile jaune — une Mercédès je crois — passe en vitesse, un guidon armorié près du chauffeur en livrée et aiguillettes, un profd connu qui se penche et salue d’un geste... le Kaiser est passé.

Un cérémonial identique accueille le Kronprinz; mais cette fois les visages s’épanouissent en de larges sourires de bienvenue : tout le monde les adore ici, lui et la Princesse impériale; leurs portraits sont partout; pour ma part, j’en avais trois différents dans ma chambre d’hôtel, quatre devrais-je dire, car la femme de chambre portait en une large broche les photographies accolées des augustes époux, et me les montrait chaque matin, avec son plus large sourire, au moment de m’apporter de l’eau chaude.

C’est une chose curieuse à constater ici que la folle passion que les jeunes gens et les jeunes filles nourrissent pour leurs princes.

On m’a conté que le jeune prince Eitel Frédéric étant entré un jour manger une glace chez un grand pâtissier de Potsdam, sitôt qu’il fut sorti, toutes les jeunes filles présentes se précipitèrent sur sa cuiller pour la lécher et

se partagèrent le napperon dont il s’était servi pour s’essuyer la bouche.

Je n’ai pas vu la scène, mais elle me fut contée par des gens fort sérieux qui m’en garantirent l’authenticité. Nous en rions, mais, après tout, ce fétichisme adulateur est encore une forme — la plus basse, il est vrai, — du loyalisme sincère qui demeure une des forces les moins contestables de la monarchie prussienne.

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