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Berlin, la cour et la ville

Jules Laforgue fut une âme exquise et un génie charmant. Il est mort trop jeune, à vingt-sept ans, pour qu'on puisse le juger; on l'aime. (Remy de Gourmont.)

IL s'est fait, ces temps derniers, autour du nom de Jules Laforgue, un commerce singulier : on a vu paraître coup sur coup plusieurs volumes où l'on se flattait d'avoir réuni des inédits de cet écrivain, et qui n'offraient, à vrai dire, presque rien qui n'eût été publié, — chroniques, essais, fragments ou lettres, — dans des revues, petites ou grandes, soit par Laforgue lui-même, soit par ces amis éprouvés et pieux qui ont assuré, dès après sa mort, la survie de ses œuvres '. On ne trouvera donc pas superflu de voir indiquer ici tout d'abord que le terme inédit doit s'appliquer à cet ouvrage avec toute sa force.

Bien qu'il ait été écrit par Jules Laforgue voilà trente-cinq ans, et bien que quatre de ses chapitres aient paru à la même époque dans un journal fort répandu, la plus grande partie de ce livre, Berlin, la cour et la ville, était demeurée manuscrite et n'était

i. Il est vrai que ces récents éditeurs d'inédits se sont fort soigneusement gardés d'indiquer dans leurs recueils les revues d'où ils avaient tiré ces écrits et qu'ils n'ont pas craint de massacrer, de mêler à tort et à travers la plupart des fragments, et de démfirquer, — non sans y ajouter des erreurs et des bévues, — les notes que les premiers fidèles y avaient utilement attachées. Je fais ici allusion aux volumes dernièrement édités par la Connaissance.

venue sous les yeux que de bien peu de personnes. On en connaissait l'existence et l'on s'était habitué, pour d'obscures raisons, à n'en plus attendre la publication : certains même le croyaient perdu.

Faute d'éclairer quelques circonstances antérieures, je pourrais aujourd'hui être également repris par les uns pour laisser paraître un ouvrage dont ils s'accordaient à juger la publication impossible; par les autres, pour avoir montré peu de diligence à mettre au jour un volume, important par son étendue et quelques-unes de ses pensées, surtout si l'on considère à la fois le petit nombre des œuvres de Laforgue et l'empressement renouvelé avec lequel les jeunes générations se portent continuellement vers elles.

Il m'a donc fallu prendre le parti de répondre aux uns et aux autres en retraçant la suite des faits et des sentiments qui m'ont amené à rendre aujourd'hui à la lumière un livre qui n'en avait été tenu éloigné qu'à la suite d'un malentendu.

J'ai cru devoir, auparavant, rappeler — à l'intention de ceux qui peuvent n'en être pas pleinement instruits — les événements de la vie de Laforgue, une vie si courte et si singulièrement riche d'impressions et d'idées.

Sans vouloir considérer ici l'œuvre même de Laforgue, et n'ayant souhaité d'être en cette occasion qu'un biographe, je me suis tenu au point où je pouvais éclairer le livre par son auteur, et recréer — dans la mesure du possible — l'atmosphère où vécut l'écrivain, lorsqu'il ne faisait encore que recueillir la matière du présent ouvrage aussi bien que lorsqu'il en rédigea le texte tel qu'on le pourra lire désormais.

Peut-être me pardonnera-t-on d'avoir apporté à l'exposé des faits une minutie que certains jugeront

extrême, en faveur de plusieurs documents nouveaux qui ne manquent point de prix, et parce que, visiblement, je n'ai été conduit en tout ceci que par une longue et constante ferveur pour la mémoire de Jules Laforgue.

LE mardi 29 novembre 1881, à la gare de l'Est, à Paris, un jeune homme en deuil auquel sa mise sobre et soignée, son visage rasé et son allure donnaientun peu l'apparence d'un clergyman, prenait à huit heures du matin l'express de Cologne, pour se rendre à Coblentz où l'appelaient assez précipitamment les soins d'une charge, fort inattendue pour lui un mois auparavant, et dont la perspective, agréable par ses avantages matériels, n'était pas sans le remplir, à d'autres égards, de quelque inquiétude etmême d'un peu d'épouvante. Ce jeune homme venait d'avoir vingt et un ans : il se nommait Jules Laforgue et se rendait à la cour de l'impératrice Augusta, femme de Guillaume Ier, empereur d'Allemagne, pour y remplir l'emploi de lecteur français.

Bien qu'il n'eût alors à peu près rien publié, qu'il ne se fût mêlé qu'avec beaucoup de discrétion à d'assez obscurs cénacles littéraires et qu'il ne comptât à Paris — où il vivait depuis cinq ans environ — que des relations peu nombreuses, il avait dû la faveur de cette nomination à l'influence de deux personnes, connues du monde des lettres et des arts, qui n'étaient pas restées insensibles à ses dons artistiques déjà surprenants non plus qu'à la charmante réserve de ses manières. C'était M. Charles Ephrussi, alors directeur de la Gazette des Beaux-Artsi,et M. Paul Bourget, qui n'était qu'à l'aurore de sa renommée,

1. « La politesse exigeait que je vous écrivisse cette lettre, vous à qui je dois tant, vous par qui je suis ici. » (Lettre du 3o novembre 1881 à Ch. Ephrussi. Mélanges posthumes, p. 222, Merc. de Fr., éd.)

qui n'avait encore donné ni l'Irréparable, ni Cruelle Enigme, ni Mensonges, maisqui commençaità publier les Essais de Psychologie contemporaine, et comptait déjà bon nombre d'admirateurs parmi les jeunes gens pour ses articles du Parlement et surtout pour les poèmes d'Edel et de la Vie Inquiète.

Le précédent lecteur impérial, M. Amédée Pigeon ', venait de renoncer à sa charge. Un petit héritage le mettant à même de reprendre à Paris ses travaux de littérature et de critique d'art, il s'était adressé à M. Paul Bourget pour le prier de lui recommander un successeur. Si les qualités intellectuelles de Laforgue ne furent pas précisément un obstacle au choix qu'on pouvait faire de lui en cette circonstance, il est certain que ses qualités morales et son allure même y contribuèrent davantage. Gomme l'a dit très justement M. Gustave Kahn :

« Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer au moins quelques années, au profit des pauvres puissants de ce monde; et, connaissant l'urbanité exquise de Laforgue, il le fit choisir 2. »

Ni ceux qui purent rencontrer Jules Laforgue à cette époque, ni ceux qui le fréquentèrent par la suite,

i. Amédée Pigeon, né à Paris en 1801, a collaboré à la Gazette des Beaux-Arts où il a donné des articles sur l'art allemand et sur l'art anglais, et au Figaro. Il a publié un volume de poèmes, les Deux Amours (1876), deux romans, la Confession de Madame de Weyre (1886), Une Femme jalouse (1888); un ouvrage sur l'Allemagne, l'Allemagne de M. de Bismarck (i885), etc..

a. Gustave Kahn, les Origines du symbolisme. Revue Blanche, ior nov. 1901. Cet article a été réimprimé dans le volume Symbolistes et Décadents, p. 47. (Léon Vanier, éd., Paris 1902.)

n'eurent jamais beaucoup de clartés sur les circonstances de sa vie avant ce départ pour l'Allemagne.

Jules Laforgue est né le 16 août 18601, à Montevideo2, d'une famille peut-être bretonne, comme il l'a dit, mais assurément gasconne et normande. Dès le jeune âge, s'il faut l'en croire, Laforgue était déjà doué d'une sensibilité délicate et sujette à des rêveries nostalgiques. Il a dit, en effet, plus tard :

a Je m'ennuie prodigieusement. Depuis que j'ai traversé l'Atlantique (six ans, couchants sur la mer) je n'avais eu d'aussi noires crises de spleen3. »

1. Cette date nous est donnée par un extrait de baptême en ma possession, où on lit ce qui suit :

El dia veinte y ocho de Agoslo de mil ochocientos sesenta, yo el infrascrito Cura Rector de esta parroquia de San Francisco de Asis en Montevideo baulicè solemnemente a un paruulo que le puse por nombre Julio, que naciô el dia diez y seis del présente, hijo legitimo de don Carlos Laforgue y de dona Paulina Lacolley, naturales de Francia. (Libro 4° de Bautismos, folio i38, numéro 273)

2. « Tout enfant, il avait vécu à Montevideo, — les Pyrénéens vont souvent dans ces A.mériques-lâ 1... — 11 revivait volontiers des impressions puériles de là-bas, il en voyait toujours des tableaux agrandis par le lointain et son imagination à lui. » (Lettre de M. Lindenlaub, du 36 juin 1 921, cf. plus loin). On a retrouvé dans les notes de Laforgue un fragment relatif à Montevideo : « A Montevideo les semaines de grand vent à silhouettes bousculées reprenaient. Le dimanche, on allait loin avec la grand-mère, endimanchés, effilochant une banane, manger une galette chez de lointains parents boulangers. Il y avait des rats derrière les sacs. Le dimanche suivant, c'était chez un oncle qui avait une usine, ça paraissait riche, les cousins adolescents étaient toujours partis à cheval. Deux cousines étaient là. Que d'autres souvenirs, ou dans un beau magasin apparlcnant augrandpère maternel. Des matins on allait se baigner à la mer. » (Publié dans les Entretiens politiques et littéraires.)

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