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Lettre à Charles Henry, Berlin, fin 18S1 ou début 188a

Il était le second d'une famille qui devait compter onze enfants.

Le père était allé fort jeune, à l'âge de huit ans, avec ses parents à Montevideo, y avait fait ses études, puis y avait ouvert une petite institution libre ; il donnait, en outre, des leçons particulières de français, de grec et de latin. Il eut parmi ses élèves la fille d'un commerçant français établi là-bas, et il l'épousa, elle, âgée de dix-huit ans, lui, de vingtquatre.

Peu après son mariage, le jeune professeur abandonna l'enseignement où il se voyait peu d'avenir et entra comme caissier à la banque Duplessis. Quelques années plus tard il devint associé dans la maison. En 1886, Jules Laforgue avait six ans ; son frère aîné, Emile, sept : il fallait songer à leur éducation. La famille comptait déjà cinq enfants. Le grand-père et la grand-mère souhaitaient de rentrer en France et de mourir dans leur pays. Les grands-parents, la mère et les cinq enfants s'embarquèrent pour la France. Le père s'attarderait à Montevideo, le temps de liquider ses affaires. Il constatait alors que sa très modeste fortune ne lui permettrait pas d'élever convenablement cinq enfants, et, au bout d'un an, il revenait en France, non pas rejoindre sa famille, mais la chercher, — à l'exception toutefois des deux aînés, Emile et Jules, âgés de huit et sept ans, qu'on laissa pensionnaires au lycée de Tarbes. Originaire de cette ville, le père y avait des cousins qui seraient les correspondants de ses fils et chez lesquels ils passeraient leurs vacances.

Jules Laforgue resta ainsi sept ans au lycée de Tarbes, où il se montra un élève à la fois docile et

distrait1. Soit qu'il se laissât volontiers attirer par les séductions d'une fantaisie dont il allait donner par la suite des témoignages littéraires, soit qu'il se trouvât, au débarqué de l'Amérique espagnole, un peu dépaysé dans cette ville montagnarde, il ne semble pas que, même à la faveur des vacances qu'il y passait dans la petite villa que possédaient, rue Massey, ses cousins, Tarbes ait exercé beaucoup d'influence ni un attrait particulier sur lui (quoiqu'elle eût donné naissance un demi-siècle avant, à un autre grand poète, Théophile Gautier); on n'en trouve guère de reflet dans ses œuvres ni dans ses lettres \ Les seules allusions qu'on y peut trouver sont un passage des Derniers Vers :

Un couvent dans ma ville natale Douce de vingt mille âmes à peine

i. « D'une nature fantaisiste, peu travailleur, mais remarquablement intelligent, le jeune Laforgue n'était pas ce qu'on appelle au lycée un bon élève, relève sur les registres d'alors M. le proviseur du lycée Théophile Gautier à Tarbes, qui me communique en outre les curieux documents suivants : «Ses succès au lycée ont été plutôt médiocres. En voici le relevé . 1869-1870, classe élémentaire, premier accessit d'écriture; — 1870-1871, rien; — 1872-1873, classe de cinquième, deuxième accessit d'instruction religieuse et troisième accessit de composition française; — 1873-1874, classe de quatrième, premier prix d'instruction religieuse, deuxième accessit de langue allemande; — 1874-1875, classe de troisième, troisième accessit d'instruction religieuse ; — 1875-1876, classe de seconde, quatrième accessit de version latine, premier accessit d'histoire, premier accessit d'histoire naturelle. » Rien en tout cela n'annonce le futur grand écrivain : les nominations en instruction religieuse confirment ce que j'avance plus loin au sujet des origines celtiques de Laforgue et cadrent avec ses curiosités bouddhiques et autres de plus tard. Il n'est pas sans intérêt non plus de voir qu'il possédait quelques rudiments de la langue allemande avant de se rendre à Berlin.

a. Il faut voir, partiellement du moins, un fragment d'autobiographie dans le morceau Amour de la quinzième année. Sur l'influence exercée par

et un passage d'une lettre à une amie, à laquelle il écrit de Tarbes pendant son congé, en septembrei882:

« Je suis ici en pleine province, dans la ville où j'ai vécu de huit à quinze ans, où j'ai fait ma première communion! où j'ai eûmes premières souffrances de la vie au lycée ! où j'ai aimé enfin de la passion sublime qu'on a au collège et qui fait pleurer des larmes de la plus belle eau, sans littérature1. »

Il eut pourtant à Tarbes, comme maître d'études, un jeune homme qui nourrissait alors un goût très vif pour les lettres, qui, peu après, se rendit à Paris pour se lancer dans la vie littéraire, mais qui s'en laissa détourner par les attraits de la politique et du pouvoir, et qui n'était autre que M. Théophile Delcassé -. M.Delcassé appartint au lycée de Tarbes du 3 novembre 1870 au i3 décembre 1872.

l'Amérique sur Laforgue, cf. mou article, la Nostalgie de Jules Lajorgue (Revue de l'Amérique latine, janvier 192a).

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