Revue Indépendante, octobre
son génie poétique, peut-être aurions-nous de sa plume des essais esthétiques plus nombreux et une part moindre de ce qui constituera toujours le meilleur, le plus original et le plus touchant de son œuvre : ses poèmes et ses proses. Dans les conditions d'une vie précaire à Paris, il n'eût pas connu les loisirs ennuyés, mais les loisirs certains, de sa vie « impériale » pendant lesquels, retiré le soir dans son cabinet de travail du palais des Princesses, il s'évadait loin de Berlin, de la cour et de la ville, en murmurant la tendre ironie de ses Complaintes, et en communiquantaux gestes de fantoches éternels et légendaires une moralité perspicace, railleuse et doucement humaine.
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DANS 1' <( Avertissement », placé en tête du volume (les Moralités légendaires) par lequel débuta, en octobre 1902, l'édition des « OEuvres complètes de Jules Laforgue », on peut lire ceci :
(( Les papiers posthumes de Laforgue se composaient : i° d'un volume entier de notes sur l'Allemagne, prêt à être édité, mais que Laforgue avait décidé de ne point faire paraître. Certains morceaux, signés Jean Vien, parurent au Figaro. Le livre concentrant les observations de Laforgue durant son séjour en Allemagne comme lecteur de l'impératrice Augusta, pendant quatre ans, est plein de réflexions exquises : c'est avec regret que nous avons respecté la volonté de son auteur. »
Dans une étude qui avait été écrite sur Jules Laforgue et son œuvre par M. Camille Mauclair en vue de servir de préface à l'édition dite des OEuvres complètes (au Mercure de Francej, et qui fut publiée en 1905 dans le Prisme et peu après dans les Arts bibliographiques, on peut lire également :
« C'est pour obéir au désir qu'il en formula luimême, que l'édition ne comporte pas un petit volume de notes sur l'Allemagne... Une partie de ce volume avait paru au Figaro, et Laforgue décida de le laisser inédit. »
Comme beaucoup d'autres, j'avais, dès le premier moment de leur publication, lu ces passages avec intérêt et regret, acceptant pleinement cette affirmation, sans cesser pourtant de désirer connaître plus précisément les circonstances inconnues qui avaient décidé Laforgue à ne point publier un ouvrage prêt
à être édité, et cependant à en conserver le manuscrit jusqu'aux derniers temps de sa vie, sans se résoudre à le détruire.
On pouvait être porté à croire qu'il s'agissait là d'un ouvrage composé par Laforgue pendant les premiers temps de son séjour en Allemagne, comme on peut être tenté d'en écrire un lorsque l'on est vivement saisi par la nouveauté d'un pays ou la singularité de ses mœurs, et dont on se détache ensuite, lorsque les premières impressions se sont altérées, modifiées ou plus simplement émoussées. Par divers fragments ou lettres qu'avait publiés précédemment la Revue Blanche i, il était visible que Laforgue n'avait point trouvé en Allemagne l'intérêt qu'il eût souhaité d'y pouvoir prendre, et qu'avec la prolongation de son séjour, sa curiosité pour ce pays n'avait même été qu'en s'amoindrissant.
Lorsque parurent, au début de 1903, dans l'Occident, les Lettres à sa sœur2, je ne fus pas médiocrement intéressé de trouver dans l'une des dernières lettres, l'une des plus touchantes, celle-là même où il annonce avec une si exquise fraîcheur de cœur ses fiançailles, cette première allusion faite par Laforgue lui-même à son ouvrage sur Berlin3 :
(( Je pars demain soir pour la Belgique, je vais chez les Ysaye, comme je te l'ai dit, et, ce que je ne puis plus faire ici, je vais travailler à mon livre sur
1. Particulièrement dans les numéros des Ier septembre, i5 septembre et Ier octobre 1896.
2. Ces lettres ont été incorporées au tome III des Œuvres complètes (Merc. de France, éd.); cf. p. 3ai pour le passage cilé ci-après.
3. Il avait dû prendre des notes depuis longtemps, puisqu'un an après son arrivée à Berlin, fin 1882, il écrivait à Charles Henry : « J'essaierai aussi des croquis berlinois pour la Vie Moderne. »
Berlin dont l'Illustration m'a déjà demandé des chapitres. (Si ce livre est bien lancé, quel rêve! nous nous marierons tout de suite, et nous irons vous voir, serait-ce en plein mois de janvier, pourvu que je ne meure pas de bonheur!) »
Cette lettre ne portait comme indication que Berlin, mercredi, mais le contexte permettant de la dater précisément du 8 septembre 1886, il s'ensuivait que cet ouvrage avait été rédigé, non pas pendant les premiers temps du séjour de Laforgue en Allemagne, ni même pendant les derniers, mais bien pendant les quelques mois qui s'écoulèrent entre son départ définitif de Berlin (iot septembre 1886) et sa mort (20 août 1887').
En dépit du dire de Laforgue, c'est en vain qu'on parcourt les années 1886 et 1887 de Y Illustration, on n'y trouve pas trace du moindre chapitre, mais conformément à 1' Avertissement cité plus haut, on peut voir trois longs articles, signés Jean Vien, dans le supplément littéraire du Figaro, sous les titres : Bal de gala à la Cour de Prusse, Bal de l'Opéra à Berlin, l'Empereur d'Allemagne, aux dates respectives des 29 janvier, 12 février et 12 mars 1887. Il n'y avait pas à douter que ces articles fussent bien, comme le disait cet « Avertissement », des chapitres de l'ouvrage sur Berlin, chapitres que Laforgue avait d'abord destinés à l'Illustration et qui avaient, en fin de compte, trouvé asile ailleurs2.
1. Depuis lors, M. F. F. me communiqua une lettre à lui adressée par Laforgue et datée « Arlon, 21 septembre 1886 » où on lit : a Je fais des besognes concernant Berlin », et Mme Labat, la lettre de juillet 1886 à Emile Laforgue publiée plus haut et où il dit : « J'y publierai au plus tôt un livre, Berlin dans la rue. »
2. Il ne serait pas impossible que la suggestion relative à l'Illustration
L'époque du revirement des intentions de Laforgue à l'égard de son propre livre se trouvait donc circonscrite entre le 12 mars, date de la publication du dernier article du Figaro et le 20 août 1887. Le Figaro n'ayant publié que ces trois seuls chapitres, et point le chapitre sur l'impératrice, alors que son numéro du vendredi 11 mars annonçait, à paraître dans son supplément littéraire, Jean Vien, — VEmpereur et l'Impératrice d'Allemagne, portraits intimes, on pouvait naturellement penser qu'une raison particulière, quelque scrupule nouveau, quelque délicatesse aiguisée avait pu convaincre Laforgue d'abandonner, vers mars 1887, toute idée de publier son ouvrage, et lui en avait fait suspendre à la même époque la publication dans le Figaro.
Assez longtemps plus tard, j'entrai en relations avec M. Félix Fénéon, qui me communiqua divers documents considérables. Parmi ceux-ci se trouvaient les copies de onze lettres adressées à Charles Ephrussi, qui ne figurent pas dans le volume des Mélanges posthumes. Six de ces lettres appartenaient à la période mars-juillet 1887 et j'y relevai les passages suivants :
« N'ayant rien pu faire, paralysé encore par la fièvre, avec d'autre part un éditeur qui me traîne en longueur et mon grand article du Figaro qui a dû être renvoyé à samedi prochain, je me trouve stupidement pris au dépourvu devant le i5 avril (terme, etc..) et sans issue. »
(Lettre du 9 avril 1887).
fût venue de M. Paul Bourget, qui ne cesse de porter à Laforgue le plus dévoué des intérêts et qui venait de publier dans l'Illustration, au début de cette année 1886, une longue nouvelle : Steeple -chase.
<( Je voulais venir ce matin; hélas, pas le courage de sortir, j'aurais tenu à m'excuser des conséquences du retard dans la publication de mon article du Figaro. Mais ce n'est qu'un retard. »
(Lettre du 2 mai 1887).
« J'attends toujours et je vous fais attendre avec mon article du Figaro. Marcade interpellé depuis des semaines m'a répondu : « Attendez donc. Nous ne pouvons pas publier tous nos articles à sensation coup sur coup. »
« Quant à mon livre sur Berlin, j'ai un éditeur, on me l'a trouvé, je ne l'ai jamais vu. La chose est conclue, seulement mon manuscrit est assez loin d'être prêt à être remis. »
(Lettre datée juin 1887).
Ces passages venaient détruire l'hypothèse d'une décision prise au mois de mars par Laforgue contre son livre. Bien au contraire, il s'y révélait que le Figaro détenait contre le gré de son auteur un quatrième chapitre de l'ouvrage et que l'idée de la publication de ces impressions en un volume était en voie de réalisation.
Le Figaro retint, en effet, si longuement ce quatrième article qu'on ne peut le trouver, dans son supplément littéraire, qu'à la date du 17 septembre 1887 : c'est-à-dire qu'il ne parut qu'un mois, ou presque, après la mort de Laforgue.
Enfin, dans la dernière de ces lettres à Ch. Ephrussi, on pouvait lire cette phrase :
« J'attends toujours un mot de mon éditeur : mon livre sur Berlin est au complet depuis trois semaines chez lui. »
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Cette lettre porte comme date 22 juillet 1887. Ce devaitdonc êtreentre le 22 juilletet le 2oaoût, date de sa mort, que Jules Laforgue avait « décidé de ne point faire paraître » son volume sur Berlin. Si les motifs de cette décision ne s'en trouvaient pas éclaircis, il me parut néanmoins que les recherches pouvaient se trouver facilitées, n'ayant à s'exercer désormais que sur une période restreinte et déterminée.
Par ailleurs, les deux dernières « Lettres à sa sœur » (juillet 1887 et 2 août 1887), nous révélaient déjà dans quel état misérable se trouvait Laforgue durant ce dernier mois de sa vie, incapable de sortir et retenu presque constamment au lit par la fièvre et les dernières souffrances de la phtisie qui le consumait avec une effrayante et irrésistible rapidité. Quelle influence s'était donc exercée sur lui pour le faire renoncer à publier son livre? Etait-ce lassitude extrême de malade, abandon complet, désintéressement à l'égard de l'avenir posthume de ses œuvres? Les dernières lettres de Laforgue nous découvrent que — semblable en cela à la plupart des victimes de cette abominable et magnifiante maladie — il n'avait pas conscience de son état véritable, qu'il caressait des projets nombreux, entrevoyait son départ prochain pour l'Algérie, son imminente convalescence.
On ne savait pas, en outre, qu'il eût pris de dispositions de ce genre à l'égard soit des Moralités légendaires qu'il venait à peine de terminer, soit de ses poèmes inédits et inachevés.
Avait-il en cela prêté l'oreille aux conseils d'un ami? Nous savons, par d'autres témoignages, que Laforgue n'écoutait que son sentiment pour publier; et d'ailleurs, il s'agissait d'un ouvrage qui ne devait pas même porter son nom.
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Pour tout dire, j'eus, de ce jour-là, le sentiment confus mais persistant que la bonne foi de l'éditeur des Œuvres complètes avait été surprise.
C'est une circonstance très fortuite qui me conduisit sur la voie souhaitée. Un éditeur qui, au début de 1916, venait de me publier un ouvrage et qui s'aidait des précieux conseils de Teodor de Wyzewa me fit dire que celui-ci avait exprimé le désir de me voir lui rendre visite.
Aucun d'entre nous n'ignorait le nom de Teodor de Wyzewa et quelques-uns de ses travaux. Si nous savions un peu confusément peut-être qu'il avait joué un rôle de directeur de conscience artistique aux temps de la Revue wagnérienne, et de la Revue indépendante de 1887, nous n'étions pas sans avoir lu la plupart de ses articles plus récemment publiés dans le Temps et dans la Revue des Deux Mondes où il dépensait sans compter les inépuisables ressources d'une intelligence à la fois avide et mesurée. La connaissance nombreuse qu'il avait des langues étrangères l'avait mis à même d'envisager les aspects divers de la culture européenne moderne avec une amplitude de vues presque unique en France. Mais malgré tous les titres que lui donnait à notre respect et à notre affection la dignité d'une retraite toujours accueillante aux idées et aux œuvres, et cette émouvante humilité d'une haute pensée qui se courbait devant les exigences du cœur et de la foi, faut-il dire que, peut-être, ce qui touchait le plus certains d'entre nous en entendant le nom de Teodor de Wyzewa, c'est qu'il était celui à qui Jules Laforgue avait, par affection, par dilection d'esprit et de cœur, dédié ce livre unique, ces Moralités légendaires, dont la lecture, si souvent reprise, ne nous rassasiait pas.
Ceux d'entre nous qui aiment Laforgue et qui ont été — plus ou moins — le jeune homme du charmant poème de Francis de Miomandre qui débute par :
C'était un jeune homme comme tous les autres, mais il avait beaucoup lu Laforgue, et il en reste toujours quelque chose...
comprendront dans quel sentiment, vers la lin de mars 1916, je montai au troisième étage du 12 de la rue du Pré-aux-Clercs, où M. de Wyzewa, affligé par la guerre qui l'atteignait dans sa double nationalité en même temps que dans son sentiment européen des choses et des gens, affaibli par la maladie qui allait l'emporter l'année suivante, menait une existence de reclus laborieux et solitaire parmi d'innombrables travaux, des souvenirs, des livres, ces beaux dessins qu'il avait réunis avec une connaissance aiguë au cours de ses voyages, et parmi de nobles pensées mélancoliques et résignées.
Lors de cette première visite, j'eus quelque peine à mettre l'entretien sur Laforgue, M. de Wyzewa montra tout d'abord à m'en parler une sorte d'hésitation, comme s'il tenait justement à éprouver la nature de mon affection, et par une appréhension dont le caractère m'apparut clairement la fois suivante. Elle venait d'un sentiment déposé au plus profond de son cœur et qui se montra de la façon la plus touchante, lorsqu'à ma seconde visite, qui fut presque tout entière consacrée à parler de Laforgue, je le vis tout à coup suspendre son récit, — tandis que des larmes coulaient simplement sur ses joues blêmies — puis reprendre peu après comme pour expliquer son trouble : « Je n'ai jamais rencontré
quelqu'un de plus charmant, c'était la douceur évangélique! »
A plusieurs reprises, moins souvent que je l'eusse souhaité, — mais des obligations militaires me laissaient comme à toutle monde fort peu de loisir, — j'allai alors chez M. de Wyzewa. Un soir (j'en ai consigné la date, le 7 avril 1916), je le priai, devant l'importance et la nouveauté de certains faits, de me permettre de prendre des notes tandis qu'il parlait : il y accéda avec la plus aimable bienveillance. On retrouvera ici toutes ces notes disposées selon leur objet particulier.
Au cours de cet entretien, où ma part se borna à quelques questions, l'un des premiers propos de M. de Wyzewa fut pour regretter d'avoir été tenu entièrement à l'écart de l'édition des Œuvres complètes, à tel point qu'on ne lui en avait pas, me dit-il, fait tenir même un exemplaire, comme à la personne à laquelle n'avaient cessé d'appartenir la plupart des papiers de Laforgue, sur le désir même exprimé par celui-ci. Cela me fut dit sans aucune amertume, mais avec une mélancolie dont je n'ai point oublié l'accent, et qui colorait tout son récit.
Devant la sympathie que M. de Wyzewa voulait bien me témoigner, je m'enhardis et lui demandai, |Deu après, s'il n'aurait pas conservé quelque lettre de Laforgue ou quoi que ce fût qui aurait intérêt à être publié. La fois suivante, je le trouvai dans un assez grand état de faiblesse et je voulais me retirer : (( Non, me dit-il, vous m'avez demandé l'autre soir des lettres de Laforgue, aidez-moi plutôt à les retrouver : je vais voir si je puis vous contenter. » Et il me désigna un petit placard dans un couloir, une sorte de petit placard de cuisine, dans lequel, juché
sur une chaise, j'atteignis parmi des verres et des carafes en bon ordre, cinq ou six boîtes de papier à lettre que je lui remis. Elles portaient des initiales et il eut tôt fait d'ouvrir celle où figuraient les lettres L-M; quand il l'eut ouverte, je l'en vis tirer une liasse de lettres assez volumineuse, dont l'écriture reconnaissable était celle de Mallarmé, puis un petit paquet de lettres de Laforgue qu'il lut d'abord pour lui-même, et qu'il me tendit ensuite en disant : « Voyez si vous pouvez en utiliser quelque chose... Pauvre Laforgue ! »
C'étaient quatre lettres et une carte-postale, non datées, mais toutes écrites durant les dernières semaines de sa vie, et qu'accompagnait un petit billet de Mme Laforgue.
Si Paris n'eût pas été alors plongé, le soir, dans l'obscurité, je n'eusse pas attendu pour lire ces lettres d'être rentré chez moi. Dès la première page, je vis surgir une indication qui me parut s'appliquer au livre sur Berlin et corroborer la dernière lettre à Ch. Ephrussi :
Mercredi.
« Mon bien cher ami,
u J'ai été ce matin chez Quantin. De Malherbe m'a reçu on ne peut plus aimablement (je vous dois encore cela). Il me donnera une réponse lundi.
<( Figurez-vous que je n'ai rien reçu de Dujardin, je n'y comprends rien. Il n'imagine pas les attentes, etc..
« Votre ami, « Jules Laforgue. »
La seconde lettre était plus longue et plus explicite en
encore, je n'en relève ici que les passages qui concernent le livre sur Berlin :
Vendredi [i5 juillet 1887].
« Mon cher ami,
« Vraiment vous m'avez donné le droit de vous adresser de pareilles lettres. C'est sur votre recommandation que de Malherbe m'a dit à la remise de mon manuscrit : « Le livre ne paraîtra qu'en octobre, mais matériellement pour vous, ce sera comme s'il paraissait aujourd'hui. »
« Là-dessus, il m'a renvoyé à lundi ; le lundi, il était content, mais il fallait voir M. May et il m'a renvoyé à mercredi ; mercredi, je reçois une lettre me renvoyant à aujourd'hui (une lettre) et aujourd'hui, je n'ai rien reçu et aujourd'hui me tombe sur la tête tout ce qui vous tombe sur la tête un quinze de trimestre.
« Voici ce que je voulais vous dire. 11 est impossible de désespérer de mon livre chez Quantin après la promesse de de Malherbe, j'aurai de l'argent de ce côté-là...
« ...Moi qui espérais toucher aujourd'hui chez de Malherbe deux éditions. »
La carte postale, non datée par Laforgue, mais qui porte très lisiblement le timbre de la poste 22 juillet 1887 dit : « Rien de Malherbe », ce qui doit nécessairement nous faire placer à une date ultérieure cette autre lettre, la plus importante et décisive en ce qui touche la question du livre sur Berlin, lettre qui eût à elle seule réduit à néant mes incertitudes et confirmé mes soupçons, si même je n'eusse pris soin de les soumettre, dès le lendemain, à M. de Wyzewa. Voici la lettre :
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« ...Reçu une lettre de de Malherbe au nom de M. May, lequel ne veut le livre que sous certaines conditions grotesques.
« La seconde partie lui paraît avoir été dite par de précédents ouvrages, ce qui est une erreur (il s'agit des mœurs berlinoises). Je n'ai, au contraire, donné que du nouveau, ayant séjourné placidement cinq ans à Berlin et non passé une quinzaine dans un hôtel.
« J'ai même évité ce qui est trop connu, comme les mœurs des étudiants si ressassées (mais il n'a pas lu cette partie).
« D'autre part, il voudrait que — cela supprimé — j'allonge le chapitre Cour, ce qui est impossible. Je sais tout et il n'y a pas d'avantage1. Il fallait voir la joie de Marcade — devant mon empereur et mon impératrice— qui m'avait demandé de l'inédit. Enfin, tout cela confectionné, il faudrait que je mette sur la couverture mon nom avec: Ancien lecteur de l'impératrice Augusta. J'irai reprendre mon manuscrit, comme vous pensez. »
Dans une dernière lettre datant des premiers jours du mois d'août, Laforgue disait encore :
« Vous ne me parlez pas de la solution de M. May. Cela ne vous a-t-il pas semblé risible ? »
Le lendemain soir, j'allai reporter à M. de Wyzewa les lettres qu'il m'avait confiées. « Je vois que vous aimez bien Laforgue, me dit-il, gardez ces lettres, si vous le voulez. Quant au volume sur Berlin, reprit-il lorsque je l'eus questionné sur ce point, c'est moi, en
i . Laforgue avait-il voulu écrire davantage ? l'écriture de cette lettre trahit en maint endroit une fatigue extrême : elle date vraisemblablement des tout derniers jours de juillet.
effet, qui avais entrepris et arrangé cette affaire avec Quantin-May qui éditait alors Villiers de l'Isle-Adam. Laforgue avait même reçu un acompte de i5o francs sur son volume; mais il se refusa absolument à le publier sous son nom, surtout avec la mention « ancien lecteur, etc.. » par délicatesse à l'égard de l'impératrice dont il gardait un souvenir respectueux, et pour ne pas paraître vouloir faire argent de son ancienne fonction à la cour. Laforgue, loin d'avoir « décidé de ne point faire paraître » son livre, se vit simplement contraint de le reprendre, devant des exigences « risibles », comme il le dit dans cette dernière lettre qui me fut adressée à Cracovie, où je venais d'arriver vers le 5 ou 6 août 1887, c'est-à-dire quinze jours avant sa mort. Nul doute que s'il eût vécu, il se fût mis en quête d'un autre éditeur; il avait songé à Lévy. Quand je revins de voyage, Mme Laforgue me remit les papiers de son mari1; il s'y trouvait entre autres le manuscrit du volume sur Berlin, au sujet duquel elle ne me fit aucune remarque spéciale et que je transmis, avec d'autres fragments, en des mains plus propres que les miennes à les faire promptement éditer. »
Le témoignage de M. de Wyzewa levait mes derniers doutes : le retrait de ce manuscrit opéré sur la demande de Laforgue, quelques jours avant sa mort, avait donné à croire qu il s'était résolu à ne pas le publier, alors qu'il ne s'y résignait qu'à cause de certaines conditions jugées par lui inadmissibles.
1. Au début de décembre 1SS7, comme en témoigne un billet de Mme Laforgue à Teodor de Wyzewa daté du 5 décembre 1887, et actuellement en ma possession.
Un mois environ après cet entretien, je reçus de M. de Wyzewa un message me priant de passer chez lui aussitôt que cela me serait possible; je m'y rendis dès le soir même : il me remit un paquet contenant, me dit-il, des manuscrits de Laforgue qu'il confiait à mes soins, ainsi qu'une lettre destinée à reconnaître cette remise et qui disait :
<( Cher Monsieur Jean-Aubry,
(( Je suis trop heureux de pouvoir mettre à votre disposition le petit paquet des manuscrits de Laforgue qui viennent de m'être restitués. Le souci de la chère mémoire de Laforgue est encore aujourd'hui le motif qui me porte à vous communiquer ces papiers. Peutêtre réussirez-vous, tout au moins, à faire publier quelque part le seul morceau un peu complet, le manuscrit d'un livre sur Berlin, que Laforgue venait d'écrire et s'apprêtait à faire paraître au moment de sa mort.
« Au total, je vous laisse entièrement libre de disposer de la divulgation littéraire des manuscrits ci-joints, en vous priant seulement de me rendre ceux d'entre eux qu'il vous aura été impossible d'utiliser.
« Et veuillez, je vous prie, me croire toujours votre bien respectueux et dévoué serviteur,
« Wyzewa.
« Ce jeudi 18 mai 1 91 6 '. »
C'est donc pour répondre au désir même de Teodor
1. M. de Wyzewa a daté par erreur cette lettre de 19 1 5, il faut lire 1916. Je n'ai connu M. de Wyzewa que cette année-là.
de Wyzewa, légataire littéraire de Jules Laforgue, que je publie aujourd'hui ce livre inédit.
Si l'on venait à me reprocher d'avoir conservé par devers moi, pendant plusieurs années, un tel manuscrit, je répondrais que quelques semaines précisément après sa remise par M. de Wyzewa, je fus chargé d'une mission à l'étranger, qui ne me laissa pas les moyens d'assurer la publication de cet ouvrage. La mort de Teodor de Wyzewa vint ensuite me priver d'une source inappréciable de renseignements propres à faciliter mon travail; l'état même du manuscrit expliquera encore mon retard.
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LE manuscrit, tel qu'il me fut remis par M. de Wyzewa se compose de 86 feuillets numérotés de i à 101 : le premier portant, sur la page de le titre, Jean Vien — Berlin, la Cour et la Ville ; le dernier contenant la Table, liste des vingt-quatre chapitres qui forment le volume.
Au dix-septième feuillet (chapitre de la Cour), Laforgue a mis une allonge qui se poursuit, d'une écriture un peu différente, sur deux feuillets numérotés 17 bis et 17 ter.
A cet endroit, la partie véritablement manuscrite s'interrompt et, pour les chapitres : l'Empereur (feuillets 18 à 23), Bal de gala (feuillets 28 à 33) et le Bal de l'Opéra (feuillets 34 à 37), le texte destiné à l'éditeur se trouve constitué par les coupures d'un exemplaire des numéros du Figaro; Laforgue n'y a apporté que des corrections presque insignifiantes.
11 a recopié le texte, de sa main, là où ce texte se trouvait au dos des bandes qu'il avait collées systématiquement et avec soin tout à fait à la partie gauche des feuillets.
Cette disposition permet d'affirmer que le numérotage (tout au moins) du manuscrit est postérieur au
12 mars 1887 , date à laquelle parut le troisième des articles du Figaro. Peut-être Laforgue avait-il écrit les autres chapitres antérieurement à cette date, sans les avoir numérotés : la chose est possible, car les chapitres n'empiètent pas d'un feuillet sur l'autre.
Dans son ensemble, le manuscrit ne présente que fort peu de ratures et est écrit d'une main ferme. Pour ma part, je pencherais à croire que l'on se trouve
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devant la mise au net d'un premier brouillon détruit, mise au net exécutée par Laforgue vers mars-avril 1887, l'écriture des passages ajoutés à cette époque ne différant pas sensiblement de celle des autres feuillets.
A partir du feuillet 38 jusqu'à la fin, l'ouvrage est, de nouveau, entièrement de la main de Laforgue.
Le manuscrit, comme il est aisé de s'en rendre compte à la fois par le numérotage des feuillets et par la table des matières, comporte trois lacunes :
i° Les feuillets ik, 25, 26 et 27 qui, d'après la table, correspondaient au chapitre, spécialement désirable, de l 'Impératrice .
J'ai rétabli ce chapitre tel qu'il a paru sous forme d'article dans le supplément littéraire du Figaro du 17 septembre 18871.
Lorsque ce chapitre parut dans le Figaro, il était précédé de cette petite note :
« On a dû remarquer que l'impératrice Augusta est rentrée assez inopinément en scène ces derniers jours : les agences l'ont montrée accompagnant l'empereur Guillaume à Stettin.
1. 11 est à noter que le texte de ce chapitre remplit, dans le Figaro, trois colonnes et quart, et que, disposé selon le système adopté par Laforgue, c'est-à-dire en ne collant qu'une colonne du journal sur chaque feuillet, le texte eût nécessité non pas quatre feuillets, mais bien au moins six. Ecrit de la main de Laforgue, il en eût demandé quinze ou seize. Laforgue a donc numéroté ici ses feuillets en évaluant approximativement la place que prendrait le texte imprimé par le Figaro et en sachant que pour ce chapitre comme pour les trois précédents, selon la formule « les manuscrits ne seraient pas rendus ». Il y a fort peu de chance pour qu'on les retrouve jamais. Il convient d'ajouter que les modifications apportées par Laforgue sur le texte du Figaro aux trois autres chapitres sont insignifiantes, il y a donc tout lieu de penser que nous nous trouvons, pour ce quatrième chapilre également, en face d'un texte conforme au désir de l'auteur.
<( Nous croyons l'heure propice de publier son portrait que nous avait apporté quelque temps avant sa mort prématurée notre regretté collaborateur Jean Vien. Cet article était le quatrième d'une série qui a été fort appréciée. »
Nous avons vu que « quelque temps avant sa mort », signifie à la vérité quatre ou cinq mois.
2° Les feuillets I12 à 52 inclus, qui forment un chapitre indiqué à la table sous le titre Nos aimables voisins...
En dépit de toutes nos recherches, le texte n'en a pu être retrouvé.
3° Les feuillets 91 à 95 inclus, qui formaient le chapitre intitulé le Gemiith, dont j'ai rétabli ici le texte tel qu'il a été publié dans le numéro 117-118 de la Revue Libre, mai-juin i888(revuequi continua làJeune France, revue mensuelle publiée du ier mai 1878 à i885 par le même directeur, Demény, 55, rue de Châteaudun, Paris).
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ON trouvera à la suite de cet ouvrage une courte nouvelle de Jules Laforgue : Une vengeance à Berlin. Bien que cette nouvelle ait été publiée du vivant de son auteur dans le numéro de l'Illustration du 7 mai 1887, elle n'a été, jusqu'ici, reproduite dans aucun des recueils généraux ou particuliers, anciens ou récents, dans lesquels on a réuni des œuvres achevées ou des fragments de cet écrivain. J'en possédais depuis quelque temps un manuscrit auquel manquaient fâcheusement les deux dernières pages, ce qui en eût rendu la publication insensée. Ce manuscrit se compose de deux doubles pages de papier à lettre : il est écrit de cette écriture délicate, rapide et harmonieuse qui fut toujours celle de Laforgue; la comparaison avec des manuscrits de diverses dates me donne à croire que cette nouvelle fut composée par Laforgue durant qu'il était encore à Berlin.
Cette nouvelle se rattache, sans aucun doute, par son sujet, à l'époque des journées passées en commun à Berlin avec Théo Ysaye. Il n'est pas impossible qu'elle soit la transcription d'une circonstance qui se serait véritablement produite; certains détails y ont une précision singulière; une autre raison m'inclinerait à le croire, c'est que Laforgue ne la publia pas sous son nom, mais sous le pseudonyme de Jean Vien, qu'il avait adopté pour signer ses articles sur l'Allemagne; une raison de discrétion l'a peut-être conduit à adopter ce pseudonyme pour la nouvelle comme pour les articles, si cette nouvelle reproduisait une aventure authentique.
J'ai tenu à faire figurer en notes certaines variantes ou adjonctions qui figurent sur le manuscrit en ma possession. J'ai cru, en outre, devoir rétablir le titre que Laforgue lui avait donné : le titre que porte cette nouvelle dans l'Illustration est Mésaventure berlinoise ;je n'ai pas le sentiment (peut-être n'est-ce là qu'une impression des plus discutable) que ce titre soit de Laforgue : il serait plutôt du rédacteur en chef du périodique; dans le doute, je fais figurer ici celui que je peux lire moi-même de la main de l'écrivain.
Il m'a paru légitime de réunir ainsi tout ce qui nous est parvenu de l'héritage littéraire de Jean Vien.
Si cette nouvelle Une vengeance à Berlin et ce volume Berlin, la Coiîr et la Ville ne possèdent pas toutes les qualités de style et de pensée des contes qui composent les Moralités légendaires, ils ne sont aucunement dénués de grâce ou d'agrément, et Laforgue lui-même les avait jugés dignes d'être publiés; les raisons qui s'opposaient jadis à une publication faite sous son véritable nom, ont disparu sous l'action de la mort et du temps, et nous devons rendre à Jules Laforgue tout ce qui lui appartient.
Il nous a laissé trop peu d'oeuvres et il a trop de droits à notre affection pour que nous ne nous fassions pas un devoir de préserver les moindres vestiges d'une pensée qui fut toujours attentive et digne. Le goût de chacun et l'avenir feront à leur gré le partage.
G. Jean-Aubry*
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