‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 20 sur 52 · LXXX1X · texte numérisé non relu

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gardent une ardente reconnaissance, et en tête desquels il faudra toujours citer Teodor de Wyzewa et M. Paul Bourget, s'employèrent à soulager les derniers mois du jeune écrivain, et essayèrent l'impossible pour le sauver. Teodor de Wyzewa le chargea, au début de l'année, d'une chronique mensuelle pour la Revue Indépendante (la dernière parut quinze jours avant sa mort), et, de concert avec un ami, imagina le pieux subterfuge d'une prétendue collaboration à une revue russe pour remettre de petites sommes au jeune ménage. M. Paul Bourget mit à sa disposition le secours du docteur Robin et s'adressa à ses relations pour lui trouver une place, soit en Algérie, soit en Egypte où il pourrait passer l'hiver suivant. Tout, hélas! fut vain. Laforgue s'éteignait à Paris le samedi 20 août 1887, quatre jours après le vingt-septième anniversaire de sa naissance. Le surlendemain, une douzaine de personnes accompagnèrent au cimetière de Bagneux les restes de celui qui avait été l'une des incarnations les plus originales et les plus séduisantes de l'intelligence française1.

Rentré de Pologne et de Russie où il accomplissait un voyage quand cet événement survint, frappé dans une affection qui occupait en lui le cœur aussi bien

1. Cf. la description saisissante de cet enterrement qu'adonnée M.Gustave Kahn (Symbolistes et Décadents, p. 63). — « Aux obsèques, outre deux ou trois femmes, neuf personnes, sans plus, l'accompagnèrent. Pour les biographes futurs, c'étaient MM. Georges Seurat, Jean Moréas, Gustave Kahn, Paul Adam, Paul Bourget, Emile Laforgue, Théo Ysa>e et deux inconnus », dit dans l'Art Moderne du 9 octobre 1887 M. Félix Fénéon. Pour Théo Ysaye, cette pénible circonstance se trouva associée à un événement musical, ainsi qu'il nie l'a rapporté : « J'étais à Paris pour les obsèques, j'allai chez César Franck, qui venait d'écrire Prélude, Aria et Final ou tout au moins les deux premiers mouvements qu'il me fit entendre et je ne puis plus séparer cet aria du souvenir de la mort de Laforgue. »

que la pensée, Teodor de Wyzewa écrivait peu après, dans la Revue Indépendante, ces mots mélancoliques :

« Jules Laforgue est mort aux derniers jours du mois passé. Pour maints de nous et pour tous ceux que tient encore le souci d'arts nouveaux, cette mort devra être un infini dommage, car je crois bien que, seul, entre les hommes nés depuis i85o, Jules Laforgue avait une âme parfaitement simple avec quelque génie.

« En octobre seront publiées les Moralités légendaires, un recueil de stupéiiantes histoires, ensemble ironiques, attendries et subtiles, et sous le charme d'une écriture triomphalement ingénue, je tenterai alors de marquer les vertus essentielles de ce merveilleux espritqu'ont effacé si tôt les hasards mauvais. L'honneur que, — parmi la très honorable indifférence publique, — quelques rares artistes décernent à Stendhal, à Baudelaire, à Rimbaud, ira un jour à mon ami, et je crains bien que ne s'y adjoigne la gloire supplémentaire d'avoir été le dernier artiste1. »

D'autres ont dit, et d'autres rediront encore, les vertus de l'œuvre qu'il nous a laissée et dont notre génération a reçu si profondément l'impression. J'ajouterai seulement que, si vifs et si constants qu'aient été en Laforgue son sentiment d'exil et son ennui pendant les cinq années qu'il demeura en Allemagne, il est permis peut-être de croire que nous n'aurions pas eu toute l'œuvre qui nous est parvenue s'il fût, en 1881, demeuré à Paris. En proie à des difficultés matérielles qu'il était peu armé pour combattre, placé dans un milieu où ses inclinations critiques eussent trouvé plus aisément leur emploi que

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