DE LA NAISSANCE A LA SYMPHONIE FANTASTIQUE
Une crinière flambante de cheveux roux,
presque rouges ; le nez en bec d'aigle; des yeux
gris vert, au regard aigu, sous un front strié
dé rides précoces ; le visage rasé, découvrant le
pli nerveux de la boucheetle menton volontaire :
la taille moyenne, mais bien prise, et comme
: grandie par l’expression énergique de la tête, que redresse le haut colà pointes. Dans la phy-
sionomie et dans Le geste, je ne sais quoi d’ardent et de résolu, un perpétuel frémissement de passion. Tel apparaît Berlioz, dans l'élan de sa vingt-Seplième année, au milieu des tumultes
de 1830, lors de la première exécution de la
Symphonie fantastique.
P.-M. Massox. L
Louis-Hector Berlioz était né le 11 décembre 1803 à la Côte-Saint-André, gros village du Dauphiné entre Grenoble et Lyon. Sa famille étaitétablie à la Côte depuis plusieurs siècles, au moins depuis 1600.Sesancêtressontdestanneurs, de rudes ouvriers qui, à force de travail, firent souche de bourgeois. Son grand-père, propriétaire de tanneries, est en même temps avocat à Grenoble. Le père de notre musicien, le docteur Louis Berlioz, exercera plutôt par charité que par nécessité sa profession de médecin. Il épousa à vingt-septans une jeune Dauphinoise, M°Marmion, fille d’un avocat au Parlement de Grenoble. Et vingt-deux mois après naquit Hector, premier enfant de ce mariage. |
L'enfance de Berlioz s’écoula tout entière dans ce.village dela Côte-Saint-André, dont la Révolution n'avait pas beaucoup troublé la vie paisible et laborieuse. À six ans, sans doute à linstigation de la dévote M**° Berlioz, il fut mis au séminaire, interne, selon le règlement, bien que le séminaire füt à cent pas de la maison. Là, tout se fait militairement, au son du tambour; l’en-
fant, séduit par cette musique rudimèntaire, ap-
1. Nous sommes maintenant bien renseignés sur la biographie de Berlioz, grâce aux précieuses études de M. Jullien, de M. Prod’homme et de M. Tiersot et aux trois volumes, minutieux et vivants, de M. Adolphe Boschot (v. la bibliographie).
LA VIE (iSrr) 3
prend bien vite le maniement des baguettes et, pendant les promenades, joue du tambour en tête de la troupe.
Cette vie de caserne ne dura pas longtemps.
Dès 1811, le séminaire fut fermé par ordre de l'Empereur, et Hector poursuivit désormais ses études dans sa famille, avec son père. Education précieuse et charmante. Le docteur, homme excellent, était fort cultivé et avait de nombreux loisirs. Dans la maison de famille, bien fournie de livres, l’enfant apprend en se jouant l’histoire la géographie, les éléments des Sciences, et, bientôt familier avec le latin, s’exalte à la lecture de Virgile.
Et la musique? Hector allait-il en rester au tambour du séminaire ? Les Cotois n'étaient guère musiciens : on entendait bien quelquefois les contredanses de l’orphéon municipal; mais il n'est pas sûr qu on eût pu trouver un seul piano dans tout le village. Un jour, le petit Berlioz découvre un flageolet au fond d’un tiroir et s'évertue à yjouer Malbrough s’en va-t-en guerre. Son père lui enseigne le doigté et quelques rudiments de musique ; puis |illui met entre les mains une vraie flûte, avec la méthode de Devienne :
et l'enfant ne tarde pas à acquérir, pour son âge,
: un réel talent de flûtiste.
Bientôt Berlioz va éprouver, comme il'dira
“dansles Mémoires, sa «première impression mu-
| sicale ». Ce futlejourdesa première communion,
| probablement en 1816. « Alors, au moment es où je recevais l’hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un hymne à l'Eucharistie, me remplit d’un trouble à Ia fois mystique et passionné, que je ne savais comment dérober . à l'attention des assistants !. » Cette forteimpression, musicale et religieuse tout ensemble, à la Chateaubriand, est suivie chez le jeune Berlioz d'une période de « sainteté » qui durera quelques années.
Après la première révélation de la musique, après les premières ferveurs religieuses, le premier amour. Presque chaque année, vers la one de l'été, Hector allait passer quelques semaines, avec sa mère et ses sœurs, chez son grand-père : Marmion à Meylan près de Grenoble, un desplus . beaux coins de la « romantique » vallée du Graisivaudan. Dans une villa voisine habitaient avec leur tante deux jeunes filles, les demoiselles ie Dubœuf, dont la cadette, âgée de dix-neuf ans, - si fit sur l'adolescent une impression subiteet inef- a
facable. Estelle! Son nom même était déjà cher :
1. Mémoires, 1, 2-3. Plusieurs années après, Berlioz reconnaîtra l'air de ce cantique dans la célèbre romance de Dalayrac, Quand le bien-aimé reviendra, une des plus jolies pages de Nina ou la Folle par amour.
Fa Berh 2. il lui ra nclar l'héroïne de la pastorale de Florian, lue avidement, en cachette, dans la bibliothèque paternelle. La passion de ce Némorin de douze ans amuse fort les deux familles. Mais bientôt il faut se séparer : Hector s’en retourne dans son village, emportant des souvenirs qui alimentent ses rèves et une tendresse sans espoir qui ne disparaîtra jamais de son cœur.
En mai 1817, grand événement à la Côte-Saint- André. Un maître de musique vient s’y installer, appelé par les officiers de la garde nationale, peut-être à l’instigation du docteur. C’est un nommé Imbert, second violon duthéâtre de Lyon, qui joue aussi de la clarinette, et dont le fils, vite lié avec Hector, est un habile corniste. S'il faut en croire les Mémoires, ‘le jeune Berlioz prend deux lecons par jour, et devient bientôt « un lecteur intrépide, un assez agréable chanteur » el un flûtiste capable de jouer « les concertos de A Drouet les plus compliqués ».: | * Mais Berlioz veut composer. Il tâche de s’initier tant bien que mal à l’harmonie : ilessaie vaiheément de s’assimiler les théories de Rameau, dans le résumé de Dalembert ‘; il arrange des duos et des trios en quatuors, «sans pouvoir par-
. Eléments de musique ‘théorique et pratique selon les Principes de M. Rameau. Lyon, 1752.
6 di \'UBERDIOZ venir à trouver des accords ni une basse qui eussent le sens commun ». Pourtant, l'audition des quatuors de Pleyel, exécutés le dimanche par les amateurs de la Côte, la lecture du Traité d'harmonie de Catel, beaucoup plus accessible que Rameau, finissent par lui faire pénétrer, «et. en quelque sorte subitement, le mystère de la formation et de l’enchaînement des accords‘ Aussitôt, ilconfectionne un pot- pourrià six parties sur des thèmes italiens et même un quintette pour flüte, deux violons, alto et basse, qu’il exécute, non sans encombre, avec son maître et trois amateurs de bonne volonté. :
Hector, qui venait d’avoir quinze ans, écrit directement à des éditeurs de Paris pour leur proposer sa musique. On a retrouvé deux de ces lettres, premières démarches de Berlioz à la conquête de la gloire, premiers documents authentiques où apparaît sa personnalité naissante. Ils'adresse d’abord aux éditeurs Janet et Cotelle, puis à Ignace Pleyel. Mais les premiers ne répondent pas; et le second répond par un refus.
Peu de temps aprèsjun nouveau maître de musique vint s'établir à la Côte *) engagé sur l’ini-
tiative de quatre pères de famille, dont le docteur
1, Mémoires, 1! 16.
2, Imbert avait quitté le pays, à la suite de la disparition mystérieuse (peut-être du suicide) de son fils,
Louis Berlioz. C'était un Alsacien du nom de
Dorant, beaucoup plus habile que son prédécesseur, et qui « jouait à peu près de tous les ins-
truments ». Avec lui, Hector apprend la guitare
et ne tarde pas à égaler son maître Il copie des
romances d'auteurs à la mode, Dalayrac, Catrufo,
Dezède, Boïeldieu, etc., et en forme un album
manuscrit pour chant avec accompagnement de
guitare.
Il continuait naturellement à écrire de la mu-
sique, des airs empreints « d’une mélancolie
profonde », presquetous « dans le mode mineur»,
inspirés par son impossible amour. Il ne cessait de relire l’Æstelle de Florian, en y adaptant parfois des musiques désolées.
Je vais donc quitter pour jamais
Mon doux pays, ma douce amie,
Loin d'eux je vais traîner ma vie Dans les pleurs et dans les regrets.
Sur ces vers, il écrit une mélodie qu’il reprendra telle quelle, dix ans plus tard, pour en faire le début de la Symphonie fantastique.
En même temps, il s’enthousiasme à la lecture de la vie de Gluck, dansla Biographie universelle de Michaud ; il découvre même quelques morceaux d'Orphée dans la bibliothèque de son père, La carrière de musicien lui apparaît comme la
plus belle et la plus désirable de toutes) Mais le
gi et VRERPTIOS docteur destine son fils à la médecine et non pas à la musique. Hector vient d’être recu bachelier à Grenoble {le 22° mars 1821). On décide de à l'envoyer à Paris suivre les cours de la Faculté, avec son cousin Alphonse Robert. Vers la fin d'octobre, les deux étudiants partent pour la capitale. ms
À Paris, il y a la Faculté de Médecine ; mais il y a aussi l'Opéra. Les deux cousinss’ installent dans le quartier des écoles, au 104 de la rue Saint-Jacques, etcommencent à fréquenter régulièrement les salles de cours ou de dissection. Danslesséances d’anatomie dirigées par Amussat, Berlioz se familiarise peu à peu avec le cadavre; il prend un vif intérêt aux lecons de physique | que Gay-Lussac professait au Jardin des Plantes et à celles de Thénard sur la chimie ; ilfréquente même le cours de littérature d’Andrieux au Collège de France.
Mais, comme bien on pense, Hector ne man qua point, dès qu'il le put, d’aller à l'Opéra. Ce fut un ravissement, Le jeune provincial méloinane n'avait jamais été à pareille fête. Les Daänaides de Salieri, la Sératonice de Méhul, Azémia ou les Sauvages, de Dalayrac, ces œuvres « pathétiques » ou « touchantes » le: poursuivent désormais jusque dans l’amphithéâtre de dissec-
tion. La médecine lui paraît fade auprès de la
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musique. Comme pour favoriser son secret penchant, les cours sont suspendus, à la suite de manifestations politiques, de novembre 1822 à février 1823. Berlioz eut ainsi, en comptant les vacances, près de huit mois de loisir, pendant lesquels il put s’abandonner librement à son goût pour la musique, lire, relire et copier à
la bibliothèque du Conservatoire les partitions
.des drames de Gluck. Enfin, il lui est donné
d'entendre, à l'Opéra, /phigénie en Tauride.
…. Alors, c’est la conversion définitive. « Je juraiï,
en sortant de l'Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands-parents et amis, je serais inusicien * ».
Ïl échange à ce sujet avec son père une série de lettres de plus en plus vives. Pour mieux affirmer sa nouvelle résolution, il compose « une
cantate à grand orchestre » sur un poème de
. Millevoye, l’Arabe au tombeau de son cheval. : Un élève de Lesueur, un jeune musicien nommé
Gerono, lui conseille de montrer cet,essai au
maître. Lesueur accueille avec bonté le néophyte et, après quelques semaines d’exercices préparatoires sous la direction de Gerono, il l’accepte comme élève.
Jean-Francois Lesueur était 4lors maître de la