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Berlioz

C'était en 1868, un an environ avant la mort de Berlioz. La Société Chorale d'amateurs, appelée Société Sainbris, préparait, pour un prochain concert, l'admirable septuor avec chœurs des Troyens à Carthage. A Tune des dernières répétitions, on annonce la visite du maître. Nous commencions à travailler lorsque Berlioz parut. Je revois la scène, comme si elle était d'hier. Il s'avance, Salue froidement, vient se mettre près de moi — j'étais au premier rang des ténors — et de M. Augustin Gabat, aujourd'hui conseiller à la Cour de Paris. N'étiez-vous pas parmi les basses, Adolphe Jullien, Paul Collin, Arthur Duparc ?... Je vois au piano Adolphe Maton. Je crois bien — sans l'affirmer pourtant — que César Franck tient l'harmonium.

Sans mot dire, Berlioz fait un signe à Guillot de Sainbris, notre chef : la répétition commence. Je ne perds pas de vue ce visage triste, énergique, avec un pli d'amertume au coin de la bouche. Nous chantons.

Profondément ému de la' splendeur de cette incomparable scène, j'ai pleine conscience de la grandeur de l'homme. La répétition marche bien : le regard de Berlioz s'illumine. On y lit la conviction, l'enthousiasme. Il sait et il sent que l'œuvre est belle, qu'il peut en être fier, que son nom vivra à travers les siècles, en dépit des injustices de l'heure présente.

Le morceau terminé, il remet son masque d'indifférence, murmure quelques paroles à l'oreille de notre chef et, saluant froidement, s'éloigne sans mot dire.

Je l'ai revu une seconde fois, très peu de temps après, dans un salon où trônait Gounod, étincelant de verve et d'éloquence, entouré d'hommages et d'admirations bruyantes. Berlioz arriva un peu tard. A l'exception des maîtres de la maison, on ne fit guère attention à lui. Un moment même, pendant que Gounod commentait, avec une étonnante poésie et une incroyable abondance d'images, le duo fameux de Don Juan : « La ci darem la mano », — je l'entends encore et je le vois, murmurant pendant la ritournelle d'orchestre : « Sentez-vous les parfums des orangers ? » — Berlioz resta isolé, dans un coin du petit salon. Seul, peut-être, à l'admirer, en ce milieu brillant et léger, j'étais violemment tenté de l'aborder. Je n'osai pas. Qu'étais-je ?... Un pauvre étudiant... Que pouvais-je lui dire?... Et pourtant, si j'avais fait le premier pas, j'aurais sûrement trouvé quelqu'un de ces mots vibrants qui vont au cœur. Il aurait senti dans mon jeune enthousiasme, quelque chose de cette flamme qui réchauffe et apporte la vie,

si petit que semble le foyer où elle brille ! J'ai souvent regretté cette occasion perdue !

On a dit de Berlioz que c'est un romantique. J'accorderai qu'il le fut plus que personne, si Ton veut bien me concéder qu'il y eut là plus d'apparence que de réalité, que le travers fut plus de surface que de fond. Aux heures mêmes où s'étalaient avec le plus de violence les folies d'un homme qui a perdu son centre de gravité, sommeillait, impérissable, un esprit lucide, merveilleusement équilibré, essentiellement classique, qui devait survivre aux extravagances extérieures et devenir, après les dévergondages de la jeunesse, le guide suprême de son âge mur, l'inspirateur des ouvrages les plus parfaits.

Cette réserve faite — et elle est essentielle, expliquant seule la dualité de cette nature originale, — nous reconnaîtrons sincèrement que, parmi tous les hommes célèbres, artistes ou écrivains, qui arrivent à l'âge d'homme, entre 1820 et 1830, en ces années où s'épanouit cette forme d'art et de littérature si particulière, qu'on a désignée sous le nom de romantisme, Hector Berlioz est celui qui résume le mieux, qui incarne le plus fortement en sa personne les signes essentiels, multiples autant qu'étranges, de ce qu'on est convenu d'appeler le caractère ou le génie romantique. L'amour du moi, naïf, inconscient, le besoin, la volonté de souffrir et de crier sa souffrance et son désespoir, l'extravagance des attitudes, le dédain affiché de toute règle et

de tout frein... mais cela de pure surface; une sorte de comédie qu'on joue et qui laisse intactes — ou à peu près — la noblesse et la générosité du cœur ; un masque, qu'on met solennellement, à certaines heures, et qu'on dépose avec la même aisance : voilà ce qu'il importe de ne pas perdre de vue, pour apprécier à leur juste valeur les déclamations et les folies dont nous citerons bientôt d'étonnants spécimens1.

Avec un tel homme, il faut s'attendre à de continuelles surprises. Il n'est déjà plus ce soir ce qu'il était au matin. Il change en un instant, passant du désespoir le plus violent, de l'idée du suicide, à la froide tranquillité de l'homme qui organise un concert et prépare le succès. Il faut suivre le développement de cette nature étrange et complexe dans l'ouvrage si documenté de M. Adolphe Boschot, auquel j'ai eu fréquemment recours. J'ai parlé de surprises. C'est ainsi qu'à l'heure où il se pose en révolutionnaire, nous le voyons, entre deux révoltes, s'agenouiller devant Gluck et Beethoven, pleurer, avec Virgile, sur les malheurs de Didon.

Chez Berlioz, l'enthousiasme est tel, si excessive cette faculté de voir tout à travers un verre grossissant, qu'il faut se tenir en garde contre ses affirmations. Donnet-il un concert ? Peu importe que la salle soit vide

1 Les lecteurs désireux d'étudier le Romantisme consulteront avec intérêt l'ouvrage très remarquable de M. Paul Lasserre : Le romantisme français, essai sur la révolution dans les sentiments et dans les ide'es, au XIXe siècle. G'estune œuvre de passion ardente, un réquisitoire éloquent, excessif. M. Paul Doumic a remis les choses au point, dans une belle étude : La Pathologie du Romantisme, publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1907.

Cliché Pierre Petit.

aux trois quarts ; il la voit pleine. En vain, le public reste froid : Berlioz entend des acclamations frénétiques. « Enthousiasme indescriptible », écrit-il à un ami. Y croit-il? N'en doutez pas. Quand il prodigue à autrui ce qu'il a en lui de flamme et d'ardeur, il est sincère.

Aussi, malgré tout, à le fréquenter, on l'aime, à le suivre pas à pas, parmi tant de luttes douloureuses, tant d'étranges folies. On l'aime, parce qu'on sent battre un cœur généreux ; on l'aime, parce qu'il est capable de se donner à une grande idée, de se sacrifier à l'occasion ; on Faime, parce qu'il a beaucoup aimé, et aussi parce qu'il a beaucoup souffert... car, à côté du désespoir conventionnel et purement factice, nous découvrons la douleur intime et profonde. N'a-t-il pas cruellement souffert d'être méconnu — du moins en France — d'assister au triomphe bruyant d'artistes dont il mesurait l'infériorité? Cette douleur, qui ne peut s'étaler au dehors, est une des plus arriéres que connaisse l'âme d'un artiste. Je sais bien qu'on me citera l'exemple d'un Mozart, dont aucune épreuve n'altère la sérénité, d'un César Franck qui, toute sa vie, domine l'adversité et demeure radieux à travers les dédains et les mépris. Mais en trouve-t-on beaucoup, dans l'histoire, de ces angéliqttes, qui semblent planer au-dessus de nos misères ? Et encore fautil s'entendre ! Ils ont dominé l'épreuve, et, chez eux, la résignation et la paix ont recouvert l'intime douleur, j'en conviens. Mais est-ce à dire qu'ils n'aient pas souffert, parfois cruellement? Et comment veut-on qu'un

Berlioz, qui n'avait rien de la patience d'un Franck, n'ait pas cruellement ressenti l'injustice et la légèreté de ses contemporains ? Ceux-là me comprendront qui ont pu lire sur ce visage émacié et douloureux des dernières années.

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