L'ENFANCE ET LA PREMIÈRE JEUNESSE
Le 11 décembre 1803, à la Côte Saint-André, petite ville de Tlsère, naquit Hector Berlioz. Ses parents, de bonne bourgeoisie, — le père était médecin à la Côte — n'avaient rien d'artistique, et il faudrait une dose de bonne volonté plus qu'ordinaire pour découvrir, dans l'ascendance du grand musicienne germe de son génie. Reconnaissons simplement que du docteur Louis Berlioz, son père, homme précis et posé, il tient cet esprit de méthode qui jamais ne l'abandonne et lui permet d'organiser sa vie, ses campagnes multiples — les lointaines expéditions, aussi bien que les concerts qu'il donne à ses frais, dès les années de conservatoire — avec une entente et un sens pratiques, bien rares chez un artiste, et qui, chez Hector, peuvent sembler, tout d'abord, en contradiction avec sa nature fougueuse et peu pondérée. A sa mère, passionnée jusqu'à l'exaltation, il doit ses emportements, cette frénésie romantique, qui, à certaines heures, l'entraîne aux excès les plus insensés... jusqu'au moment où, brusquement, le bon sens pater-
nel l'arrête et le remet, à notre grande surprise, dans le chemin pratique. Ce dualisme, extrêmement curieux, qui crée, en Hector Berlioz, deux hommes si dissemblables, trouve peut-être son explication dans les natures opposées du père et de la mère.
Écolier, Hector fait de bonnes études littéraires, d'abord au petit séminaire de sa ville natale, puis sous le toit paternel, où son père, érudit et lettré, le dirige avec zèle et intelligence. Notons que, tout jeune, il s'éprend de Virgile et ne peut lire, sans une profonde émotion, le récit des infortunes de Didon — émotion qui, longtemps après, devait faire éclore Fun des chefsd'œuvre du maître.
11 n'est pas douteux que la passion pour la musique se soit fait jour dès les années d'adolescence. Mais, dans ce milieu peu artistique, elle a peine à se développer. Qui croirait qu'alors il n'y avait pas un seul piano, à la Côte Saint-André, ville de quatre mille âmes?... Faute de mieux, l'enfant se jette sur les instruments qu'il trouve à sa portée... Ce fut, tout d'abord, une guitare, puis une flûte... Celui qui, plus tard, devait être le grand apôtre de l'instrumentation moderne et le créateur de tant de sonorités nouvelles, Berlioz commençant parla guitare... quelle ironie du sort ! A seize ans, il met la main sur un Traité d'Harmonie de Catel, qu'il trouve ennuyeux, et bientôt après sur le fameux ouvrage de Rameau, Traité de l'Harmonie, réduite à son principe naturel, qui ne paraît pas l'avoir intéressé davantage. Cela ne l'empêche pas d'écrire un
Quintette pour 2 violons, alto, violoncelle et flûte — essai d'écolier, dont il ne gardera rien plus tard.
En 1821, à dix-huit ans, le voilé bachelier es lettres. Il faut qu'il choisisse une carrière — Choisir? Non pas. Sa famille a décidé de son avenir : il sera médecin et succédera à son père. Il arrive à Paris, en compagnie d'un cousin, Alphonse Robert : tous deux étudiants, mais d'ardeur bien inégale. La première année se passe tant bien que mal : il suit à peu près les cours et fréquente les amphithéâtres, avec moins de plaisir pourtant que les leçons de M. Andrieux, au Collège de France. Ai-je besoin de dire qu'il va de temps en temps à l'Opéra — le plus souvent que sa bourse le lui permet? Sa famille lui fait une pension très suffisante. L'un des premiers ouvrages qui lui font grande impression c'est la Stratonice de Méhul. L'air fameux : « Versez tous vos chagrins dans le sein paternel » le bouleverse. L'Opéra c'est, pour l'étudiant malgré lui, le lieu de perdition. Il devrait le fuir... et voici que, par une coïncidence vraiment fatale, à la suite de troubles sérieux, l'École de Médecine est fermée pendant de longs mois. Que faire... sinon de la musique, de la littérature, tout ce qui peut contribuer à faire prendre en horreur l'amphithéâtre et les tristes salles de l'Ecole?... On va juger, par un fait, par une phrase, de l'état d'esprit du jeune Hector, du chemin parcouru en ces quelques mois.
Un jour, le 21 août 1822, il arrive chez lui, dans un état extraordinaire... Mais laissons-lui la parole :
« Mes genoux commencent à trembler, mes dents à
claquer ; pouvant à peine me soutenir, saisi d'une sorte de vertige.
— Qu'as-tu, me dit Robert, en me voyant rentrer tout défait et mon mouchoir devant le nez... Es-tu tombé? Tu saignes?... Qu'est-il arrivé?... Parle donc!
— On joue... onjoue...ce soir... Iphi... Iphigénie en Tau ride.
— Ah!...
Et nous restâmes, tous les deux muets, étourdis, suffoqués, anéantis, à l'idée que nous allions le soir même voir le chef-d'œuvre de Gluck. »
Que nous voilà loin de l'École de Médecine! Et comment s'étonner si, tout ignorant qu'il soit des lois de la musique, Hector commence à aborder des œuvres d'une certaine importance. Il met en musique un Chant Élégiaque de Mille voye, « Y Arabe au Tombeau de son Coursier » qu'il décore du nom de Cantate, et le montre à un élève du Conservatoire, de ses amis, qui est de la classe de Le Sueur, compositeur renommé, membre de l'Institut. Le camarade ahuri l'entraîne chez son maître à qui l'on soumet l'ébauche de l'étudiant... « Vous ne savez rien, dit Le Sueur, mais il y a là quelque chose. » Et voilà comment, à dix-neuf ans, le jeune Berlioz, toujours étudiant en médecine, commence à se dire «Élève du chevalier Le Sueur », le maître lui ayant promis de le prendre à sa classe, dès que Gérono, le camarade, l'aura suffisamment débrouillé.
Dès lors, les ébauches se succèdent. Voici venir un air avec orchestre, qu'il rêve de faire chanter par Dérivis,
la basse célèbre. Mais où placer cette page de débutant ? Où trouver le point d'appui qui lui estnécessaire? Certes, Lesueur commence à s'attacher à cet élève plein d'ardeur, dont il pressent déjà le brillant avenir. Mais Lesueur n'est pas tout-puissant. Que dis-je ? Son influence commence à baisser. Et voici justement une occasion excellente, à ce que trouve le jeune Hector qui ne doute de rien : on annonce une soirée à bénéfice, à l'Opéra. C'est là qu'il faut donner ce grand air de Bécerley.
A cette époque, au printemps de 1823, il y a un homme qui peut tout. C'est Kreutzer, le compositeur en grande vogue, l'auteur de Lodoïska, qu'on donne à l'Opéra- Comique, de la Mort (TAbel, qui triomphe à l'Opéra, où il est premier chef d'orchestre. Kreutzer qui a daigné accepter naguère l'hommage de certaine sonate du jeune Beethoven, celui-là est tout-puissant. Grisé par l'espoir, Berlioz prend sa meilleure plume et écrit la lettre la plus extraordinaire, la plus folle qu'on puisse imaginer. Qu'on songe, avant de la lire, que Berlioz n'a pas vingt ans. qu'il est le romantique par excellence, qu'il n'a près de lui personne pour le guider ! Voici cette folle épître y
« Oh ! génie !
Je succombe ! Je meurs ! Les larmes m'étouffent ! La Mort iïAbel! Dieux!
Quel infâme public ! Il ne sent rien ! Que faut-il donc pour l'émouvoir?
0 génie! Et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions !