‹ Berlioz intimeChapitre 30 sur 34 · L'AGONIE · texte numérisé non relu

L'AGONIE

Tai ftni, écrivait Berlioz, en commençant la Posl-face des Mémoires : et au lieu do raconter, comme il l'annonçait d'abord, les événements graves qui avaient eu lieu depuis la clôture de l'autobiographie dix ans auparavant, il passe avec hâte sur ces faits, pour arriver aux Troyeas. Encore son récit présentait-il des lacunes assez considérables, on l'a vu. Dès lors il exhale en onze pages ses dernières récriminations, d'abord contre Alphonse Royer et Napoléon III, puis contre Carvalho, auquel il livre un assaut furieux. Les griefs qu'il met en avant sont, pour la plupart, des vétilles, en réalité : car il n'y a pas d'exemple qu'un compositeur n'ait pas eu de sacrifices à consentir. Mais tous ceux qu'il a dû faire lui ont tellement coûté que sa colère éclate dès la première ligne. En rapprochant le récit des Mémoires des déclarations de sa correspondance privée, on constate qu'il n'a pas été entièrement juste, ou plutôt qu'il a exagéré une sévérité qui n'en est pas moins légitime au fond.

Donc le succès des Troijens ne lui donne même pas la consolation du grand triomphe final qui couronne une carrière et qui soulage des maux et des luttes si héroïquement supportés. L'isolement dans lequel il vit depuis la mort de sa seconde femme augmente encore son amertume : c'est à cette heure même qu'il reporte ses regards vers le Saint-Eynard, mais de ce côté encore l'illusion cède à la dure réalité et il

470 BERLIOZ IXTniK

lui faut renoncer aux doux rêves de faire revivra les belles années du printemps de la vie, tout étant mort pour lui sur la terre.

Cette année 18(U, celle qui suit sa retraite définitive, paraît lui avoir été insupportable. Après son second veuvage, le mal de l'isolement reparaissait dans toute sa force comme aux jours des explosions de désirs de la seizième année. Le mois de septembre est celui qui lui révèle le vide de l'existence. Tous ses amis sont absents, sauf Heller. Louis, par bonheur, revenait alors du Mexique. Tous trois mirent leurs tristesses en commun. On dinait un jour à Asnières. Berlioz s'était assis dans la neige et presque endormi à cet endroit trente ans auparavant ; il le raconta à son fils : c'était l'évocation des désespoirs d'amour lors de la grande passion shakespearienne... « Louis soupira... (') », dit-il. Il pensait à sa mère.

Il ne faut pourtant pas oublier les consolations qui lui venaient de toutes parts. « Dimanche dernier, écrit-il à Ferrand le 30 mars 18G3, au sixième concert du Conservatoire, Mme Viardot et Mme Vandenheuvel ont chanté le duo Nuit paisible devant un public ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été foudroyant, on a redemandé le morceau, la salle entière applaudissait. — Cela fait un tapage incroyable (-). » Le mois suivant, il allait diriger Béatrice à Weimar : le succès est encore plus éclatant. A Lœwenberg, où il allait conduire ensuite l'exécution de ses symphonies avec l'admirable orchestre du prince de HohenzoUern, l'accueil enthousiaste des artistes et du prince lui donne « une furieuse émotion (*) ». C'est un mot charmant, que celui du prince, qu'il rapporte: « Vous retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment, ditesleur que je les aime (*). » Enfin, au molu de juin, à Strasbourg, il dirigeait une exécution hors ligne de V Enfance dît Christ : « Au dernier Amen, à ce pianissimo qui semble

(1) Mémoire^, p. 484.

(2) Leltres intimes, p. 244.

(3) Mémoires, p. 479.

(4) Lettres intimes, p. 252.

se perdre dans un lointain myst«;i'icux, une acclamation a éclaté k nulle autre comparable : seize mille mains applaudissaient, puis une pluie de fleurs et des manifestations de toute espèce. »

Après une courte excursion à Bade, il commençait bientôt les répétitions des Troyens ; c'est la dernière période de sa carrière active et nous ne le retrouverons occupé do concerts ou de l'audition de ses œuvres que dans quelques années, lorsqu'il se décidera, malgré l'aggravation de sa maladie, à entreprendre de nouvelles excursions. Il était déjà question, pour lui, en 1864, d'aller en Russie: «On veut me faire aller à Pétersbourg au mois de mars, mais je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour Louis que je m'y rendrai ; pour moi, quelques mille francs de plus ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence ('). » Louis venait de mourir cependant lorsqu'il se résigna à une expédition si pénible, à son âge et dans son triste état de santé. C'est qu'il lui fallait fuir à tout prix alors la terrible solitude où il était déjà enterré tout vivant à Paris.

Ces dernières années sont affreuses lorsqu'on lit dans l'càme du grand maître. D'abord les consolations ne manquent pas, l'heure de la réhabilitation a sonné et les témoignages d'admiration et de sympathie recueillis au lendemain des Tr ojje as xen^Qwi l'auteur de bien des cruels affronts. La satisfaction de pouvoir abandonner la corvée du feuilletoniste est aussi un heureux résultat de cette victoire.

Enfin les concerts l'exécutent triomphalement : « Ma carrière musicale finirait par devenir charmante, dit-il, si je vivais cent quarante ans (-) ! »

C'est ce qu'il dit encore h Ferrand dans sa lettre du 25 janvier 1865 : « Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans : comme on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins ! »

Il n'en reste pas moins railleur impitoyable : en quittant

(1) Lettres intimes, p.27o.

r2) Mémoires, p. 48L

478 EERIJOZ INTIME

les Débats il se moque de ceux qui ont perdu leurs avances, ils se croient volés. Même ironie dans une lettre à Ferrand : « J'ai envie de dire aux flatteurs : vous oubliez que je ne suis plus critique et que je n'écris plus de feuilletons ! » Il ne peut s'empêcher de récriminer encore : « Le monde musical, ajoute-t-il, est arrivé à un degré de corruption dont vous ne pouvez vous faire une idée. Je m'en isole de plus en plus. » Aux Mémoires il annonce sa retraite définitive à cette date même : « Je ne compose plus de musique, je ne dirige plus, je n'écris plus ni vers ni prose, je ne veux plus rien faire que lire, méditer, lutter avec l'ennui et ma névralgie ('). » •

Et ailleurs : « Je suis dans ma soixante-et-unième année, je n'ai plus ni espoir, ni illusion, ni vastes pensers; mon fils est presque toujours loin do moi : je suis seul, mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma haine pour leur atroce férocité sont à leur comble, et, à toute heure, je dis à la mort : Quand tu voudras ! Qu'attend-elle donc ('-)? »

Il y a, sous une forme plaisante, un triste tableau du paysage qui entoure sa retraite des derniers jours. « Avezvous au moins devant vos fenêtres, écrit-il à Ferrand, des fleurs et des frondaisons nouvelles. ? Je n'ai rien que des murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une grand heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des moineaux ; du coté de la cour, chantent des blanchisseuses, et un autre perroquet crie sans relâche : Portez amn ! Que faire ;* la journée est bien longue 0- »

M. Bernard nous le montre retiré dans ce petit appartement, de la rue de Calais, dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre (''). Les livres furent sa consolation et l'aidèrent à se résigner à cette cruelle existence. Il relisait sans cesse ses auteurs chéris, Virgile, Homère, Shakespeare, Goethe, Bernardin de Saint-Pierre. Il avait terminé et déjà livré aux presses le manuscrit des Mémoires. Le grand

(1) Mémoires, p. 4G7.

(2) Ibid., p. 482.

Ci) Lettres intimes, p. 2G9.

(4) Notice sur lierlio:^, p. 56.

piano à queue d'Erard qui ornait son salon l'attirait parfois et il se laissait aller à plaquer quelques accords : sa harpe résonnait encore par instants sous sa main. Ses yeux s'arrêtaient aussi sur le portrait d'Henriette, tandis que de loin en loin sa pensée s'envolait vers le Saint-Eynard, évoquant la Stella Montis et les rêves de la seizième année.

Parfois aussi il allait s'étendre sur le canapé de ses amis Damcke, perdu dans une silencieuse méditation, tandis que l'on causait doucement à ses côtés : ou, se levant, il lisait des passages de ses auteurs favoris. C'était son délassement le plus cher et le plus noble que ces grandes lectures recueillies, dans l'étroite intimité ; il emportait aussi son Shakespeare chez les Massart, chez Mme Erard, au château de la Muette : dans trois ans ce sera chez la grande duchesse Hélène de Russie qu'il évoquera encore l'ombre du grand AYill.

Lorsqu'il se sent plus dispos, il se distrait par quelque partie de gourmet en compagnie de Stephen Heller, de Massart, de Reyei*, au Café Anglais, au café de Foy. Souvent sa verve se réveille et il égaie la rentrée tardive au logis à travers les rues désertes par quelque fantaisie excentrique comme l'adieu sur la dalle blanche qui fait saillie sur le trottoir devant sa maison : il fait de cette cérémonie bizarre une sorte de formalité obligatoire pour l'ami qui l'accompagne la nuit jusqu'à sa porte (').

S'il reste seul le soir, il lit et relit ses auteurs dans sa chambre ou sort et passe devant le Théâtre-Lyrique pour se donner le plaisir de a y pas entrer. Voici encore une de ses distractions favorites: «Avant-hier, écrit-il à Morel, le 21 août 1864, j'ai passé deux heures au cimetière Montmartre; j'y avais trouvé un siège très confortable sur une tombe somptueuse et je m'y suis endormi. Je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques. » L'absence, l'isolement le tourmentent plus que le reste. « Mon fils est parti, écrit-il k Damcke, ma belle-mère n'est pas réveil) stephen Hellcr, lettre à M. Ilanslick. Le Guide inusicaL mars 1879.

nue; je m'ennuie à grand orchestre! » C'est l'excellente Mme Ernst qui reçoit ses confidences les plus amères : « Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité, assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais que la terre fût une bombe à laquelle je mettrais le feu pour m'amuser. » On lui apprend qu'une exécution de Faust a eu lieu à A'ienne pour l'anniversaire de sa naissance. « Je ne savais même pas avoir un jour de naissance, » dit-il en manière de gasconnade.

Et voyez si la musique même a quelque attrait pour lui. 11 se trouve avec Liszt, qui vient à Paris : « Nous avons dîné ensemble deux fois, écrit-il à Ferrand, et toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous avons passé quelques heures charmantes. » Nous verrons pourquoi il écarte les discussions musicales. Il oublie que Liszt a monté Beavenuto à Weimar, parce qu'il se souvient trop des démonstrations enthousiastes de son illustre ami en l'honneur de Wagner, devenu un rival et un ennemi pour Berlioz. Bien plus, on l'invite à une soirée chez le docteur Blanche à propos de l'anniversaire de la première des Troyens, et il se trouve que l'organisateur de cette fête, c'est Gounod, qu'il appelle plaisamment un intrigant : doli fabricator Epeus. Cette fois, il ne se fâche pas, car le moment eût été mal choisi.

Nous trouvons encore de ci de là des nouvelles des concerts. En janvier 1865, l'ouverture des Francs-Juges est reprise chez Pasdeloup : il retrouve « ses deux sifïleurs d'il y a trente-sept ans ». Cela lui rappelle celle du Roi Lear, sœur de la précédente, mais il ne s'intéresse plus à la destinée de ces ouvrages. « Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la caverne musicale de Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. » Et apprenant à son ami que Mme Fornier lui avait écrit de fort belles choses à propos des Troyens, il constatait qu'il eût mieux valu pour lui « avoir fait une vilenie d'Offenbach ». Même observation à propos d'une reprise du chef-d'œuvre de Gluck : « Que vont dire ^'Arniide ces crapauds de Parisiens? » Mais il ne cite ces faits que par hasard. Il ne s'intéresse plus à rien dans l'art, écrit-il

à son ancien élève Asgcr Hammerik, tant il est insulté et avili par cet horrible monde. Et voici les conseils qu'il donne : « Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas ; laissez-lo croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même : il est si bête qu'il ne s'en doutera pas. Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, maître, et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant : Je l'avais toujours dit ! »

Une autre fois, c'est une scène émouvante chez Pasdeloup qui l'oblige à retenir ses imprécations. Il est reconnu par le public après le septuor des Troyens et acclamé par toute la salle et par la foule à la sortie. Puis c'est une lettre d'une société d'amateurs, imitée de celle qu'il avait adressée à Spontini en 1840, lors d'une reprise de la Vestale et dans laquelle on le salue grand maître.

Quant à son existence domestique, il paraît ne pas trop se plaindre de sa solitude. « Ma vieille belle-mère, que j'ai promis de ne pas abandonner, écrit-il à Mme Fornier, est aux petits soins pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes accès d'humeur sombre. -Je lis ou plutôt je relis Shakespeare, Virgile, Homère, Paul et Virginie^ des relations de voyage. Je m'ennuie, je souffre horriblement d'une névralgie qui me tient depuis neuf ans, et contre laquelle tous les médecins perdent leur latin. Le soir, quand les douleurs de cœur, de corps et d'esprit sont trop fortes, je prends trois gouttes de laudanum, et je m'endors tant bien que mal. »

Il commence déjà, en effet, à éviter les réunions intimes et les veilles qui redoublent ses crises nerveuses : c'est vers cette époque qu'il écrivait à un de ses meilleurs amis une lettre dont nous ne connaissons qu'un court extrait cité par M. Daniel Bernard : « Mon cher Damcke, je me donne le luxe de rester couché; ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris mon parti : je ne veux subir aucun genre de servitude, je ne veux rien entendre de force, rien jouer de force. Qu'on me laisse mourir tranquille ! (') » C'était l'heure des souffrances sans remède.

(I) Notice sur Dcrlio:. p. 57.

Nous remonterions bien loin pour découvrir les premières manifestations de cette affection du système nerveux. Certains traits de caractère nous ont permis d'expliquer l'impressionnabilité qui est la marque dominante de ce tempérament. Des accidents locaux dénotent souvent des troubles dans l'organisme. On le voit plus d'une fois pris par le refroidissement ; les excès de fatigue provoquent d'autre part de la faiblesse, du malaise. Voyez après le festival de 1814 le docteur Amussat arrêter Berlioz au passage, le saigner amplement et l'envoyer à Nice pour le préserver de la fièvre typhoïde en l'effrayant de son teint « jaune comme un vieux parchemin (') ». Deux ans plus tard, une douleur de côté, lorsqu'il se dirige vers l'Autriche, l'oblige à s'arrêter à Nancy, « où je pensai mourir », dit-il (-). La crise qu'il traverse pendant les huit années qui suivent est certainement ce qui détermine l'apparition du mal ; la première mention qu'on en trouve est dans la lettre adressée à Adolphe Samuel, le 12 mars 1856: « Je me lève aujourd'hui pour la première fois depuis mon retour. J'ai été pris en arrivant d'une sorte d'inflammation des intestins causée, je crois, par l'excès de fatigue que j'ai supportée à Weimar 0. » Ce n'est plus un accident fugitif, c'est la souffrance à l'état chronique : il ne se sent pas gravement attaqué tout d'abord et ne peut deviner ce qu'il a : « Un malaise incroyable, dit-il à Morel, je dors dans les rues ('). » Il va l'apprendre : c'est bien cette névrose, qui déjà l'inquiète horriblement. Il passe des journées au lit; il est aux trois quarts découragé, écrit-il à Samuel, car il vient de s'atteler à son poème des Troyens et c'est en apprenant à Morel qu'il a commencé à écrire sa partition qu'il lui confie le coup terrible qui l'a frappé : « J'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela me tourmente à un point que je no saurais exprimer. Je travaille pourtant tout de même. » La maladie se transforme chaque jour et amène « les plus étranges accidents » ; il souffre pres-

(1) Mémoires, p. 3i2.

(2) Ibid., p. 346.

(3) Ménestrel, 8 juin 187'J.

(4) Correspondance inédite, p. 236.

que coustaiiiment, excepte la nuit, dit-il à Fcrrand. Le papier pelure qui boit l'encre, écrit-il à Bennet, lui agace les nerfs, déjà si malades : et quand, par la froide journée de janvier, le pcàle rayon do soleil qui l'éclairait s'éteint, il s'arrête pour s'étendre sur un canapé, fermant les yeux de l'esprit et du corps « pour ne rien voir, et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles et ruisselant de pluie. » Il se met bientôt, mais sans succès, entre les mains du célèbre docteur Noir; puis il cesse le traitement et il lui semble subitement que sa maladie s'use et qu'il se sent plus fort depuis qu'il no prend plus de remèdes. Les douleurs le reprennent bientôt, malheureusement, et s'aggravent sans cesse : il a fini par terminer les Troyens, mais il est au plus fort de la lutte pour faire exécuter l'ouvrage et ses cruelles déceptions sont une autre cause de découragement : « Je me tords du matin au soir, écrit-il à son fils en 1861, dans des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède. Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma partition de Béatrice. » Dès cette année 1861, la crise est arrivée à l'état aigu. « A certains jours, écrit-il à Ferrand quelques mois plus tard, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite. Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton. » Les accès sont terribles : « J'ai passé trente heures ta me tordre dans mon lit, » dit-il à son fils. Les tourments qu'il endure pendant les études et les répétitions des Troyens l'accablent encore, et il apprend à Lwofî qu'à la suite de ses longues fatigues il a dû garder le lit durant vingt-deux jours.

C'est bien alors que commence la grande lutte finale et cette agonie de cinq années va être épouvantable. L'isolement dans lequel il vit depuis la mort de sa seconde femme lui cause de plus dures souffrances. Lorsqu'il terminait avec une sorte de précipitation sa partition de Béatrice, interrompue par des crises et des ennuis incessants, c'était pour couper tous les liens qui l'attachaient à l'art, afin de pouvoir dire à toute heure à la mort : « Quand tu voudras ! » On ne peut lire sans émotion ces aveux à Ferrand, qui, de son côté, est atteint d'un mal non moins terrible et qui ne

pardonne pas davantage : « Faut-il' que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute notre vie ! Nous avons trop bu à la coupe enivrante ! Nous avons trop couru vers l'idéal ! (') » Il lui reste une épreuve à tenter, en ressuscitant le passé pour aller offrir à celle qui fut l'Estelle de Meylan le partage de ces dernières années de tortures ; songe suivi du plus cruel réveil. Il est déjà bien près de la tombe et commence à appeler la mort à grands cris. « Je suis constamment torturé par ma névralgie, écrit-il à Asger Hammerik dès la fin de 1865, après son voyage à Genève près de Mme Fornier; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente ! cette vieille capricieuse ! (-) »

Et cependant sa tache n'est pas terminée. Il a accepté de diriger les études à.'Alceste, qu'on remonte à l'Opéra, et de partir pour Vienne où il conduit une exécution solennelle de la Damnation de Faust. Ce sont de nouvelles fatigues, mais dignement récompensées. « Enfin, voilà une de mes partitions sauvée, écrit-il à Ernest Reyer. Ils la joueront maintenant à Vienne sous la direction d'Herbeck qui la sait par cœur. Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! » vSon succès furieux est le plus beau qu'il ait jamais obtenu : c'est la plus grande joie musicale de sa vie ; malheureusement ce voyage l'a « exterminé ». Herbeck avait conduit les répétitions « lorsqu'il n'en pouvait plus » et il reste encore longtemps avant de se remettre. « D'intolérables douleurs, écrit-il à Ferrand dès son retour, des sommeils dç vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des boissons au laudanum inutiles, fécondes en rêves fatigants, » voilà son passe-temps obligé. Il ne pourra guère bouger désormais : « Le moindre déplacement, du moins pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue ! » Et au lieu des forêts de la Martinique, du vrai soleil, tel que le lui décrit son fils, il n'a que le climat parisien qui ne lui offre que déceptions et dégoût : « Quel sot bruit de voitures secoue le silence de la nuit ! Paris humide et boueux ! Paris pari-

(1) Lettres intimes, p. 238.

(2) Correspondance inédile, p. 328.

sien ! — Voilà que tout se tait, — il dort du sommeil de rinjuste ! (') »

Avec de telles dispositions d'esprit, on conçoit qu'il risque aussitôt sa santé par un nouveau voyage plutôt que de s'ensevelir dans cette tombe qu'il hait à l'avance. Une nouvelle excursion à Cologne l'affaiblit encore; puis, tout cà coup, il cesse de recevoir des nouvelles de son fils, qui croise sur les côtes mexicaines, et au bout de longues semaines d'anxiété il apprend la fatale nouvelle.

C'est fini. — « Je souffre tant de la recrudescence de ma névralgie intestinale, écrit-il alors à Ferrand, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant. Les douleurs absorbent tout. » On l'envoie à Néris prendre les eaux. Il commence la cure ; mais, dans l'appréhension d'une laryngite pernicieuse, le médecin lui fait cesser le traitement. A peine a-t-il pris quelques semaines de repos chez son beau-frère, M. Suât, à Vienne, il repart pour sa dernière expédition musicale, la plus pénible qu'il pût entreprendre en un pareil moment et dans une telle saison. C'est le 12 novembre 18G7 qu'il quitte Paris pour aller passer les quatre mois les plus rigoureux de l'hiver à Saint-Pétersbourg. Il veut oublier.

M. Fouque a donné de très intéressants détails sur ce second voyage de Berlioz en Russie (-) : ils complètent ceux que le maître donnait dans ses lettres. Pourquoi l'avait-il entrepris ? « Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à quérir un peu d'aisance momentanée malgré mes douleurs continuelles ('). » Toutes les dépenses de voyage et de séjour payées par la grande duchesse Hélène, plus quatre mille roubles d'honoraires, valaient bien ce dernier effort du vieillard : « Au moins si j'en meurs, dit-il à Mme Damcke, je saurai que cela en valait la peine (''). »

Il y avait aussi la satisfaction de l'artiste, et l'orgueil d'assister encore à sa propre apothéose : « Malgré mes soaf-

(1) Lettres intimes, p. 302.

(2) Les Révolutionnaires de la Musique, p. £3:5-25G.

(3) Lettres intimes, p. 310.

(4) Correspondance inédite, p. 330.

frances, écrit-il à M. Alexandre dès le premier mois, quand j'arrive au pupitre et que je me vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je conduis comme jamais peut-être il ne m'arriva de conduire. » Ce n'est pas seulement son propre triomphe qui le comble de joie : c'est la vénération religieuse qu'il voit témoigner aux chefsd'œuvre de Beethoven et de Gluck. Voilà une belle et sainte pensée de grand artiste. « Ici on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicante et littéraire ; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué? » C'est cependant cette -fin là qu'il lui fallait après les tristesses des Troycns, au milieu de ses souffrances et après son deuil irréparable!

Puis, de la capitale, il se laisse emmener à Moscou par les directeurs du Conservatoire et ce sont des transports d'admiration qu'excitent les fragments de Roméo et du JRequieyn : (( C'est la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie, » dit-il à Damcke. Il a été remué jusqu'au cœur, écritil ailleurs. Mais, de retour à Saint-Pétersbourg, la fatigue et le froid l'ont accablé. Il sent que ce climat est mortel et qu'il n'y résistera pas. « Il se plaignait du foie, dit M. Fouque, et avait constamment des nausées : il restait dans son lit la majeure partie de la journée. » M. Gustave Bertrand le vit à cette date et le souvenir de cette dernière entrevue lui laissa une triste impression : « Je me rencontrai là-bas avec lui, dit-il, et le vis d'abord dans son appartement du Palais- Michel où il avait trouvé une hospitalité digne d'un prince de l'art. Il était presque toujours souffrant; son grand profil d'aigle blessé s'abaissait plus douloureusement que jamais sur sa poitrine. Mais quand l'heure était venue de la répétition ou de la séance publique, la volonté du devoir et l'amour de l'art reprenaient le dessus ('). »

Il quitta cependant à regret cette vaillante phalange d'artistes qui s'inclinaient devant son génie et le saluoient comme un des chefs de leur école : il sentait que cette joie serait la dernière de sa vie. Mais les douleurs étaient trop fortes pour

(1) Les nationalités musicales étudiées dans le drame lyrique, p. 2G3.

qu'il retardât son retour. (( Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public, écrit-il à Holmes, les dons, les cadeaux n'y font rien. Je veux aller à Nice, à Monaco! » Et il savait aussi quel douloureux contraste lui offriraient la froideur et l'indifférence du public parisien. « Que parlezvous de concert? écrit-il aux Massart. Si je donnais un concert à mes amis en dépensant purement trois mille francs, je n'en serais que plus injurié par la presse. » Il a besoin de repos et de chaleur avant tout pour réchauffer son corps glacé par ce rude séjour sous le climat boréal : il veut aller à Monaco « se baigner dans les violettes » et dormir au soleil. (( Je souffre tant ! Mes maux sont si constants que je ne sais que devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre ! »

Parole affreuse ! Et c'est cet appel à la mort que nous devons entendre sans cesse désormais pendant ces derniers mois. « Je souffre terriblement, écrit-il à Stassoff la veille de son départ pour la Méditerranée, je ne sais pas pourquoi je ne meurs pas ! »

Malheureusement, ce n'est pas le repos qu'il trouve à Monaco. Dès le troisième jour après son arrivée, il veut retourner aux rochers qu'il a si souvent visités ; le pied lui manque et il fait une chute terrible, la tête en avant : « J'ai versé beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu revenir à l'hùtel que longtemps après et tout sanglant. » Le lendemain, à Nice, nouvelle imprudence : sur la terrasse il fait une nouvelle chute et se blesse plus gravement encore à la figure ; deux jeunes gens qui passaient le relèvent à grand peine et le reconduisent à l'hôtel. Il garde huit jours la chambre, repart aussitôt pour Paris sans attendre le rétablissement, et il lui faut encore plus d'un mois pour se remettre, mais dans quel état : k Je puis à peu près marcher en me tenant aux meubles ! »

Ce n'est déjà plus qu'une ombre humaine : c'est dans une sorte d'atonie générale qu'il se laisse emmener au festival de Grenoble quelques mois plus tard, et il assiste presque hébété à sa propre apothéose au milieu de ses plus anciens amis, de ses compatriotes. Toute sa vie passée devenait ainsi

radieuse au pays de l'enfance, de la famille, près du Saint- Eynard, de Meylan et de la Côte ; ce dernier hommage eût pu lui manquer, car c'était de la part de la terre natale seule que la gloire du maître s'était fait attendre' jusque-là. Nul témoignage ne devait lui être plus cher, surtout à cette heure. Mais il n'est plus là que comme un fantôme, attristant même les artistes qui étaient venus joindre leur suffrage à ceux des Dauphinois, Bazin, Ehvaert, Laurent de Rillé, Paulus ('). Les éclats de l'orage et les rafales qui soulevaient les tentures et agitaient les flammes des lustres autour de lui, tandis que la couronne d'or était posée sur ses cheveux blancs en présence de l'assitance, debout et enthousiaste, l'apparition des hautes cîmes et des glaciers illuminés par la foudre ('-; donnaient à cette apothéose finale au pied du Saint-Eynard le caractère d'une scène fantastique et surnaturelle, étrange conclusion de la carrière artistique et de la vie orageuse d'Hector Berlioz.

Mais ce corps et cette énergie étaient déjà brisés. « Je sens que je vais mourir, je ne crois plus à rien. » C'est sa première parole, dès son retour à Paris. « Je m'ennuie d'une manière exorbitante, écrit-il à Stassoff. Tous mes amis sont absents, à la campagne, à leur campagne, à la chasse : il y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force O. » Depuis plusieurs mois, il avait pu apprécier la gravité désespérée de son état. A son retour de Russie, le docteur Nélaton, froidement, lui avait appris la vérité. « — Etes-vous philosophe ? lui avait-il dit. — Oui. — Eh bien, puisez du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais Q). ))

Il était rentré dans son logement, dit M. Bertrand, comme dans une tombe provisoire. Ses derniers jours furent à peu près désertés. C'est à peine s'il parlait à ses intimes, à quelques fidèles. « Quelques-uns pensaient parfois qu'il y avait éclipse do l'intelligence, je crois plutôt qu'il se complaisait,

(1) Mathieu de Montei". IXevxie et Gaxette musicale du 13 juin 18G9.

(2) Daniel Bernard. Notice sur Berliox-, p. 59.

(3) Correspondance inédite, p. 355.

(4) Notice sur Berliox-, p. 58.

avec une amôre volupté, dans le silence et la désespérance ; il préférait que ce fut complet, absurde, fatal. Il était, pour employer une belle expression que s'applique Lamartine à lui-même : il était résigné — comme un furieux ('). — Un soir d'automne, dit ailleurs M. Blazo de Bury, nous le rencontrâmes sur le quai. Il revenait de l'Institut. Pâle, amaigri, voûté, morne et fébrile, on l'eût pris pour une ombre. Son œil même, son grand œil fauve et rond avait éteint sa flamme. Un moment il serra notre main dans sa main fluette et moite, puis disparut dans le brouillard après nous avoir dit ces vers d'Eschyle, d'une voix où le souffle n'était déjà plus : « Oh 1 la vie de l'homme, lorsqu'elle est heureuse une ombre suffit pour la troubler; malheureuse, une éponge mouillée en elïace l'image et tout est oublié I (-) »

Cette fin d'un artiste de génie est peut-être la plus dou loureuse qu'on ait pu retracer. Berlioz n'est pas frappé du coup soudain, foudroyant : il assiste pendant de longs mois à son agonie. Il traverse des crises de souffrance atroces et sans remède, attendant la délivrance suprême. Tous les siens ont été frappés avant lui : un petit nombre d'amis dévoués restent seuls près de lui, encore ne les voit-il que de loin en loin. Les triomphes éclatants ne lui ont pas manqué, et pendant cette dernière période ils ont été plus brillants qu'à aucune autre époque. Mais quelque imposante qu'ait été la réparation, l'incertitude du lendemain peut l'attrister encore, car de plus jeunes, de plus hardis sont prêts à prendre la place et à faire oublier ces efforts surhumains en dépassant de bien loin l'initiateur, le chef d'école, et la situation musicale est plus lamentable peut-être qu'à aucun autre moment. C'est pourtant par un acte de générosité et de courage que se termine cette illustre vie, et c'est tout à l'éloge du maître qu'il faut citer à l'heure suprême le trait révélé par M. Legouvé. C'est au moment de l'élection de Charles Blanc à l'Académie des Beaux-Arts. Berlioz a reçu des services du candidat en 1848 et il ne veut pas que

(1) Le$ yatlonalitcs musicales, p. 204.

(2) Musiciens iVliier et d'aujourd'hui, p. 3oL

490 BERLIOZ INTIMK

sa voix lui manque. « Mes jours sont comptés, mon médecin me l'a dit; il m'en a même dit le compte, ajouta-t-il avec un demi-sourire. Mais l'élection a lieu le 16. J'ai le temps, j'aurai même encore quelques jours pour me remettre ('). « Et il se traîna jusqu'au Palais-Mazarin pour déposer son bulletin dans l'urne. Huit jours après, dit M. Legouvé, il était mort.

On a cité les dernières paroles du maître : « Enfin, on va donc jouer ma musique! » Il faut rapprocher ce triste adieu à la vie de la généreuse action qui le précède de quelques jours. Il faut envisager d'un regard cette existence de lutte, de dévouement, mêlée de passions sublimes et d'âpres colères, marquée à chaque pas par l'ambition de créer un grand courant artistique et les gigantesques efforts du héros isolé qui combat seul contre les masses profondes et qui appelle les timides et les indécis h se rallier autour de lui dans la mêlée. Il faut oublier à cette heure les faiblesses, les erreurs, et considérer, avant tout, l'oeuvre édifiée à force de patience, de ténacité, d'audace ; il faut s'agenouiller, dans cette petite chambre de la rue de Calais, — devant cette enveloppe glacée que fit frémir durant soixante années un organisme puissant, instrument d'un génie de premier ordre ; c'est avec une émotion douloureuse qu'il faut jeter le dernier regard sur cette pâle figure aux yeux fixes d'où la flamme s'est envolée, sur ce front où la pensée est morte, sur ces lèvres blêmes qui viennent de laisser échapper le suprême cri d'angoisse ; c'est en pleurant qu'il faut adresser, nous ses amis dans la postérité, le dernier adieu à l'homme, nous qui l'aimons, qui le comprenons nous qui ressentons encore aujourd'hui avec lui par delà le tombeau les souffrances qui l'ont torturé, les bassesses et les iniquités qui révoltèrent sa grande àme d'artiste. A-t-il entrevu, dans les ténèbres de la dernière seconde où il s'est senti entraîné vers l'éternel néant, la gloire des jours nouveaux ? Nul ne le saura jamais et cette incertitude sur la paix suprême que méritait ce grand cœur aux approches de l'heure irrévocable laisse la plus cruelle impression et fait

(1) Le Temps, 9 septembre 1880.

pénétrer le remords chez tous ceux qui n'ont pu donner au cher artiste la consolation attendue.

L'hommage ne manqua point à la dépouille du maître. Les obsèques eurent lieu à l'église de la Trinité : M. Pcrrin, directeur de l'Opéra et M. Pasdeloup, directeur des Concerts populaires, mirent leur personnel à la disposition de la maîtrise. La musique fit entendre ses plus sublimes accents, ceux qui eussent pu soulager ce cœur s'il eût battu encore : les fragments de VAlceste de Gluck, le premier morceau du Requiem de Cherubini, le Lacrymosa de Mozart, l'andante de la symphonie en la do Beethoven ; le maître était présent avec VHostias de sa Messe des Morts. La fanfare du facteur Sax, à la défense de laquelle Berlioz avait mis tant de zèle, exécuta la marche funèbre dédiée par Litoltî h la mémoire de Meyerbeer. A la sortie, l'organiste Chauvet, un artiste du plus grand mérite qui mourut un an plus tard, jeune encore, dans Paris assiégé, joua la marche des Pèlerins d^ Ha7^old ex Italie C).

C'étaient MM. Camille Doucet, Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint-Laurens, et le baron Taylor qui tenaient les cordons du poêle. Le char funèbre était paré de nombreuses couronnes : on y avait ajouté les trophées qui devaient accompagner la dépouille du maître jusqu'à la terre où elle devait reposer désormais, les couronnes données par la ville de Grenoble, la noblesse russe, la jeunesse hongroise, et- la société Sainte-Cécile (^). Pendant le convoi, la musique de la garde nationale exécutait des fragments de la Symphonie funèbre et triomphale 0.

Ce fut M. Guillaume, directeur de l'école des Beaux- Arts, qui prit la parole au nom de l'Institut ; M. Frédéric Thomas, au nom de la Société des Gens de lettres, M. Gounod, au

(1) Revue et Gawtte musicale, 14 mars ISG'.).

(2) M. Octave Fouque m'a raconté que le garçon de la bibliothèque du Conservatoire avait brûlé vers 1867, sur l'ordre de Berlioz, tous les trophées, couronnes, diplômes d'honneur, autographes de souverains, qu'il avait fait transporter à son bureau dans^ine caisse et qu'il fit détruire ainsi, nous ignorons par quel bizarre caprice.

(3) yotice sur Berliox-, p. 60.

492 BEKLIOZ INTIME

nom de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques, et M. Ehvaert, au nom du Conservatoire, rendirent tour à tour hommage à la mémoire du maître. Un autre honneur lui était dû et ne fut pas oublié : grâce à l'initiative d'Ernest Reyer, un festival solennel fut célébré à la date anniversaire, le 8 mars 1870, à l'Opéra ; bon nombre de pages encore inconnues ou déjà oubliées apprirent à ceux qui l'ignoraient quelle perte avait frappé l'art musical. C'était trois ans plus tard seulement que devait commencer la popularité de cette œuvre immense. Sans la guerre de 1870, il faut le dire, le public fût peut être allé droit à Wagner sans connnaître Berlioz : la France eût ignoré qu'elle avait devancé l'Allemagne et que, parmi ses enfants, un des plus modestes et des plus courageux n'avait pas encore vu sonner l'heure de la réparation. Le réveil de l'esprit national aida Berlioz à prendre une revanche plus prompte qu'il ne l'eût peut-être espérée. Je dirai quelle a été cette revanche et combien éclatante. Je n'ai plus qu'à citer les dernières dispositions par lesquelles le maître cherchait à recommander son souvenir, à le protéger, à le conserver vivant dans le cœur de ceux qui l'avaient assisté jusqu'à l'heure suprême. Il manifesta dignement sa reconnaissance envers Mme Martin-Recio, qui l'avait soigné avec tant de dévouement; ^l'Sl. Damcke et Edouard Alexandre, désignés comme ses exécuteurs testamentaires, reçurent, le premier, la collection des ouvrages gravés du maître, le second, son bâton de chef d'orchestre. Les livres chéris furent laissés à des amis intimes : le Shakespeare à Mme Massart ; le Virgile, à l'avocat Nogent Saint-Laurens ; le Paul et Virginie, à Ernest Reyer. Les manuscrits des partitions étaient légués au Conservatoire. Le testament, daté de 1867, avait été fait après la mort du pauvre Louis. Des dispositions spéciales concernaient la propriété des ouvrages du maître, le droit de traduction et de publication des écrits littéraires. L'Estelle de Meylan n'était pas oubliée. A côté des membres de la famille, Mme Fornier, qui ne mourut qu'en 1877, avait été inscrite pour une rente viagère de seize cents francs : elle la refusa, m'a-t-on dit d'un côté. Son neveu, qui est un de nos confrères de la presse

musicale, m'affirme néanmoins qu'elle l'accepta et qu'il fut chargé de la toucher en son nom.

C'est avec un sentiment de tristesse que je finis cette étude par le récit de ces particularitf's intimes et on retraçant la solitude du maître à la dernière heure, cette tombe cà peine fermée du fils que rejoint le malheureux père, ce départ douloureux de la vie après tant d'amertumes et de souffrances physiques et morales. Mozart, Beethoven, Weber, Rossini, Meyerbeer, ont vu leur gloire assurée, ont été sacrés de leur vivant et ont assisté à leur apothéose. De nos jours, Verdi, Wagner se voient proclamés grands génies par leurs adversaires mêmes. Berlioz, lui, s'éteint presque ignoré de la génération nouvelle et étoufi'é sous l'indifférence et le dédain de ses compatriotes, tandis que l'étranger seul reconnaît sa valeur et lui rend l'hommage qu'il mérite. Considérez cette triste fin, envisagez les revers et les douleurs qui l'ont précédée : ne semble-t-il pas que depuis 1840 la vie réelle n'a fait qu'emprunter à la Symphunie-Faniastique, sous l'invocation de laquelle le grand maître avait inauguré sa carrière, la contrepartie constante de la sombre Marche au Supplice^.

Je n'ai guère étudié l'artiste dans ce premier volume, mais on l'a suffisamment entrevu pour comprendre le désespoir de l'homme devant ce doute terrible qui peut subsister à l'heure fatale et qui donne je ne sais quel accent d'incrédulité cruelle à cette parole : « On va donc jouer ma musique ! » La raillerie est amère, si l'on regarde le passé : si l'on envisage l'avenir incertain et le présent mal assuré, elle a quelque chose de sinistre. Berlioz, en certaines circonstances, a pu nous paraître critiquable, mais il n'est pas de faute qu'il n'eût expiée par cette lugubre chute à l'abîme qui doit effacer toute autre impression que celle d'une immense et poignante pitié. L'homme a pu rester pour quelques-uns moins sympathique par instants : on a pu le blâmer même à certaines heures, en l'admirant à d'autres. Mais qui donc, à présent, hésiterait à le plaindre?

12 août 1882.

Page 1