‹ Berlioz intimeChapitre 29 sur 34 · LE FILS · texte numérisé non relu

LE FILS

Y avait-il eu pour Berlioz, au milieu de ses cruelles épreuves, des consolations dans la vie intime ? Hélas non ! Qu'on se reporte au Roman et l'on trouvera à cette heure même une page bien douloureuse : le second ménage. La réalité avait depuis longtemps tué chez lui la passion roma-

nesque. L'idéal était resté brillant, mais en rêve, et l'illusion des jeunes années devait renaître bientôt avec de nouvelles douleurs.

Un lien bien cher rattachait pourtant le présont aux visions radieuses du passé : le fils d'Henriette.

Mais Louis était absent. Les déchirements de la vie intérieure avaient laissé l'enfant sans guide. Le père, au loin, dégoûté du foyer domestique, la mère, frappée par la maladie et abîmée par les chagrins, ne furent pas là pour lui donner dès son enfance la haute direction morale. Il fut livré à lui-même : il choisit la carrière de marin ; le désir d'échapper à ces spectacles douloureux des crises de la famille, la curiosité de l'inconnu que son père avait éprouvée dès l'enfance comme lui l'attirèrent vers cette fatale carrière qui le sépara des siens. Il mourut en mer à trente-trois ans.

C'était une nature droite, élevée, mais un caractère porté à la mélancolie, faible, indécis. Il souffrait de grands maux, le pauvre délaissé, lui qui avait deviné les mystères du foyer de la famille et éprouvé l'isolement dès ses années de jeunesse. C'est lorsqu'il était au lycée de Rouen, à douze ou treize ans, que son père lui adressait ces remontrances qui laissent voir le trouble du pauvre enfant à l'âge critique, à l'âge ingrat : « Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans une carrière quelconque. Je n'ai pas de fortune, tu n'as pas d'état : de quoi vivrons-nous? Tu me parles toujours d'être marin : tu as donc bien envie de me quitter ? Car une fois en mer. Dieu sait quand je te reverrais! Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous irions tenter la fortune aux Indes ou ailleurs. Mais pour voyager il faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en France. »

Henriette était déjà paralysée et son état était tel à ce moment que Berlioz recommandait à l'enfant de lui épargner toute émotion, que l'on craignait fatale pour elle. Où était-il alors? En province? En Autriche? En Russie? A Londres? De 1843 à 1848, à l'heure où sa présence eût été si nécessaire pour surveiller la direction morale de Louis, nous avons

VU qu'il fut toujours absent! A son retour de Russie et à la veille de partir pour l'Angleterre, j'ai mentionné son voyage à la Cote. Ce fut dans ce rapide pèlerinage près de son père mourant qu'il présenta le petit fils au vieillard, qui ne le connaissait pas encore. Mme Berlioz était morte sans l'avoir vu et sans avoir connu la mère. Ce furent, disait Louis à son père dans une lettre datée des Iles Aland, — et Berlioz écrit cela ingénument sans avoir conscience de l'antithèse poignante, — les quinze plus heureux jours de la vie du pauvre enfant .

Quatre ans se passent sans que nous puissions suivre le développement d'esprit du jeune homme et ses rapports avec sa famille. Par grand miracle Berlioz reste assez sédentaire durant cette période ; mais lorsque nous retrouvons trace de Louis dans la correspondance, nous constatons que le père n'a pu détourner son fils de la vocation manifestée de si bonne heure. Il a dix-sept ans et a déjà voyagé sur mer lorsque son père écrit à Lecourt, le 5 avril 1851 : « Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien épris de sa carrière. Il repart pour les Antilles dans quinze jours. »

En ce qui concerne les états de service de Louis Berlioz, les registres matriculaires conservés aux archives de la marine nous donnent simplement cette sèche indication sur la date de l'inscription du jeune homme :

Berlioz {Louis), né le 14 aoid 1834, à Montmartre, novice pilotin au Havre, le 17 septembre 1850.

Ce n'est pas éloquent, mais je trouve ces deux lignes terriblement émouvantes avec la conclusion qui les suit :

Capitaine au long cours le \0 juillet 1860. — Mort à la Havane, le 5 juin 1867.

Etait-ce un douloureux pressentiment qui torturait déjà le pauvre Berlioz, était-ce une sorte de remords qui l'oppressait pendant le siège de Bomarsund, en 1854? Il croit voir l'enfant en présence de la gueule meurtrière des canons russes, à la veille de la bataille navale, « cet enfer sur l'eau », et il interrompt son autobiographie pour nous confier son anxiété : « Cette idée me bouleverse le cœur et la tête. Heureux les gens qui n'aiment rien... C'est lui qui a choisi cette

carrière. Pouvais-je m'y opposer? Car c'est une noble et belle carrière après tout. D'ailleurs on ne prévoyait pas alors la guerre... (') »

Cependant, dans le métier de militaire et de marin ce n'est pas apparemment la vie de garnison ni les croisières dans le Pacifique qui décident les vocations? Louis avait manifesté un regret très vif des ennuis d'une carrière dont on ne l'avait peut-être pas assez détourné dès le début en lui faisant connaître ses réalités déplaisantes, car la correspondance, que nous trouvons très complète entre le père et le fils à dater de la lettre de 1851, nous initie à des récriminations mutuelles qui sont bien tristes à souligner. D'abord la question d'argent; il s'emporte : au lieu d'arriver avec 100 francs, Louis en doit 40. Plutôt que de payer 15 francs de douane, ne valait-il pas mieux jeter ses cigares à la mer? Il lui envoie la moitié d'un billet de cent francs et n'enverra l'autre que contre avis de réception de la première.» C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste. » Il travaille pour mettre de côté la somme nécessaire pour la dépense du jeune homme pendant les six mois qu'il va passer à terre, mais il gémit sur son dénuement. Des habits déchirés ! Des chemises pourries ! Pour un mois à la Havane ! « Il te faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois ! Est-ce que tu te moques de moi ? » Voilà bien du bruit pour du linge sale. Un enfant de seize ans mérite plus d'indulgence. (( Je te recommande, ajoute-t-il, de mesurer tes termes quand tu m'écris : ce style-là ne me convient pas. En tous cas et en trois mots je ne peux pas te donner un autre état que celui que tu as choisi. A ton âge on doit savoir assez le monde pour mener une conduite différente de celle que tu parais tenir. »

C'est assez dur et bien peu paternel, même si Louis eût pu s'oublier. Heureusement la lettre qui suit celle-ci lui est adressée après la mort de sa malheureuse mère le 6 mars 1854 et elle est plus humaine. «Je pourrai t'aider maintenant plus que par le passé, mais toujours eu prenant des précautions

(1) Mémoires, p. 4215.

pour que tu ne puisses gaspiller l'argent. Je suis sans ressources dans ce moment ; ma gène durera encore six mois au moins, car il faut que je paie le médecin, et la vente des meubles ne rapportera presque rien. )) Il doit aller dans un mois à Dresde et il est obligé d'emprunter de l'argent pour faire ce voyage. L'argument est sans réplique pour le pauvre petit novice descendu à terre, qui assurément avait rêvé se donner un peu de bon temps. En tous cas Berlioz n'oubliait pas les conseils : « Combien il me tarde de te voir devenir un homme raisonnable ! Que je serais heureux de te savoir sûr de toi même ! »

De ce jour date la véritable correspondance qui comprend en tout trente-deux lettres. Berlioz prêche d'abord l'économie : son fils a soixante-dix francs par mois, il peut en économiser une partie, « si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière d'employer l'argent». Il craint qu'il n'ait engagé sa montre au Havre « au temps de sa folie » . Elle lui avait été donnée par son grand père. Puis les affaires de famille : « Lé reste des objets que je n'ai pas vendus à Montmartre, les livres, les portraits de ta mère et lo mien, resteront à Paris rue Boursault, dans une malle fermée et portant ton adresse et la déclaration que cela t'appartient. » L'appartement n'est pas loué, il faudra peut-être le payer encore un an.

Un mois après, à Dresde, il renouvelle son sermon : « 11 me semble que tu recommences à gaspiller ton argent ; je t'en ai envoyé deux fois le mois dernier. Achète une montre de peu de prix, mais excellente.» C'est parler d'or.

C'est alors le moment de la déclaration de guerre et Berlioz va sentir aussitôt combien il est attaché à cet enfant. Voici un fragment d'une lettre à Auguste Morel, du 28 août : «Je serais demeuré à Saint-Valery sans les anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Je suis revenu dans l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et sauf. Je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve de connaître jamais de semblables émotions ! »

Ici nous retrouvons enfin le père : il semble que le second

mariage de Berlioz, qui venait d'être célébré à cette époque, ait eu pour effet immédiat de le rattacher plus invinciblement au fils qui lui rappelait tout ce que le premier contenait de rêves heureux et de joies pures. L'intimité va devenir plus étroite. Le danger que courait Louis fut aussi le coup qui émut cette fibre, qui n'avait pas eu encore l'occasion d'être remuée. « Les innombrables et affreux moyens de destruction, disait-il en achevant son manuscrit ! Il faut espérer qu'il en sortira sain et sauf. Ces pièces de canon énormes qu'il est obligé de servir, ces boulets rouges, ces fusées à la congrève, cette pluie de mitraille, l'incendie, les voies d'eau, les explosions de la vapeur. . . Ah ! j'en deviendrai fou ! (') »

Le siège ne fut pas long et ses alarmes se dissipèrent : quelques semaines plus tard, Berlioz s'occupait d'améliorer la situation de son fils, car le fait d'armes auquel Louis avait pris part lui donnait des droits à l'avancement. Mais il ne pouvait entrer dans la marine militaire avant l'expiration de ses trois années de navigation sur un vaisseau de l'Etat. Alors il sera promu sergent d'armes ou second chef de timonerie : « Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du La Place, lui écrit son père, a produit le meilleur effet. De plus, diverses personnes ont parlé de toi à l'amiral Cécile avec de grands éloges. Je te remercie. » Il lui envoie de l'argent pour ses dépenses. Il parle de ses embarras, de ses ennuis et de ses difficultés en ce moment ; il ne veut rien risquer pour son concert, où sera exécutée V Enfance du Christ. C'est dans cette lettre qu'il annonce son mariage avec Mlle Recio. Toujours mêmes recommandations d'ailleurs : « Sois bien raisonnable et ne gaspille pas ton argent. » Il commence à lui donner des détails sur ses travaux. Mais Louis tomba malade : il dut laisser partir le Fleurus pour entrer en convalescence à l'hôpital Saint-Mandrier de Toulon C).

Il quitta alors le service de l'Etat, ce qui chagrinait son père, qui n'était pas partisan pour lui de la marine marchande. « Il n'y a pas de carrière assurée pour Louis dans

(2) Correspondance inédite, p. 22S.

ce moment en quittant le service de l'Etat et je suis dans la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de ma sœur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est. Il va les mécontenter tous, surtout mon oncle qu'il a tant d'intérêt à ménager. Je ne sais plus que dire, il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des Débats. Maintenant je ne puis plus rien. Louis s'est fait l'arbitre de sa destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie ('). »

Cependant il fallut accepter ce changement dans la carrière du jeune homme. En mai, Louis quittait le service de l'Etat : il était allé à Toulon chercher un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois, et il partait aussitôt. Son père, qui s'attelait alors au poème des Troyens, l'aida de son mieux en le recommandant à ses excellents amis de Marseille, Lecourt et Morel. Le premier voyage fut assez long. En avril 1857, Berlioz reçut de Louis une lettre de Bombay annonçant son arrivée h Marseille à la fin d'août. « Veillez, écrit-il à Morel, qu'il ne vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas coinpromettre par ce voyage sa position à bord de la Belle-Assise et la promesse bien formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au reste, je le suppose plus raisonnable maintenant. »

Au mois de septembre le père et le flis se revoyaient enfin, et Berlioz témoigne une joie profonde : « Louis commence à se montrer moins enfant et plus préoccupé de son avenir. » Quelques semaines plus tard la position du jeune marin était bien améliorée grâce aux relations de Morel et de Lecourt; il était reçu lieutenant à bord de la Reine des Clipper s. C'était un important avantage pour lui. Berlioz n'avait pas caché son désir de voir réussir cette négociation, craignant d'être exposé à de graves embarras s'il lui eût fallu envoyer son fils dans les ports de l'Océan chercher luimême un navire.

(1) Currespondance i)iédite, p. 2'S^.

Morel s'employait à ces commissions avec un dévouement parfait en traitant Louis comme son propre fils. « Dans lo cas où son séjour se prolongerait chez vous, écrivait Berlioz, il est convenu que vous mo permettrez de payer sa pension et que vous ne vous fâcherez pas. » Morel refusa. Louis ne parlait de lui et de Mme Morel qu'avec attendrissement, tant cette sollicitude le touchait. La fin d'une des lettres do cette date nous montre quelle affection était enfin venue entre le père et le fils. « Je vous recommande mon cher grand garçon qui est bien excellent et bien désireux do faire sa carrière et qui commence à devenir raisonnable et que j'aime de toute mon âme. »

La position de Louis était brillante désormais et pleine de promesses. « Grâce à vous, écrit Berlioz à Morel, le voilà monté sur un magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à devenir laborieux et raisonnable de plus en plus. » Mais la carrière était pénible. Berlioz presse de de questions le jeune lieutenant : « Je suis bien impatient de recevoir de tes nouvelles. Comment as-tu fait cette longue traversée? Comment te portes-tu? Comment te trouves-tu à bord? N'oublie aucun de ces détails. » De son côté, il lui envoie des nouvelles très complètes de son travail des Troyens, comme dans la précédente, oii il annonçait la lecture du poème chez Hittorf. Il y a un passage très touchant et très vrai, je veux dire très humain : lorsqu'il lui envoie les vers de son chant du matelot Hylas regrettant la patrie, il ajoute avec une émotion discrète : « Je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant. » C'est un trait k noter, et vous trouverez, en relisant cette page aux Troijeus, un charme nouveau, peut-être une impression plus profonde si vous vous rappelez ce mot du père à son fils.

L'intimité est bien étroite à cette heure : « Adieu, cher enfant, écrit-il en terminant la lettre suivante, cher Louis, cher lieutenant, continue à marcher sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse. » Malheureusement des discussions survinrent bientôt, car cette triste et rude carrière, en huit années, avait déjà lassé le jeune

homme qui rêvait une position moins périlleuse et moins dure et surtout une existence plus calme. Après deux années de voyages aux Indes, il revient. « Je compte, écrit le père à Merci, le retrouver tout à fait sérieux et décidé à travailler vaillamment pour son examen. » Lorsque Berlioz, à cette date, communique son autobiographie au Monde illustré, il explique à Ferrand que sa seule idée en publiant ces fragments était d'avoir un peu d'argent pour les études que son fils devait bientôt faire dans un port de mer, à son retour des Indes. « Je ne vous dirai pas combien j'aime Louis, écrit-il alors à Morel, car vous le savez et vous Taimez vousmême, et cette affection que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà ! J'attends un mot de lui, mais j'attends tranquillement à cette heure (')• »

Les Troijens sont achevés à cette date, poème et partition, et il y a déjà près d'un an que Berlioz se démène, nous savons comment, pour tenter d'entrebâiller une porte qui, bientôt, va s'ouvrir toute grande devant un autre. Ces circonstances sont utiles à rappeler afin d'expliquer l'amertume que traduisaient les lettres de Berlioz en ce moment. Il y a un sentiment très noble à signaler chez Louis, qui assiste aux tourments de son père et y prend part au point que celui-ci s'en préoccupe : « Patience pour toi, mon très cher Louis^ lui écrit-il de Courtavenel, chez Mme Viardot, à l'heure où Louis vient d'arriver à Paris; prends aussi patience pour moi. J'ai des amis, j'ai des cœurs dévoués. Mais je te vois dans des dispositions d'exaltation fâcheuses : tu as besoin de calme et de tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit ; je t'en prie, songe à ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. »

Bientôt Louis passait ses deux examens et était reçu capitaine, mais c'est alors que les jeunes passions fermentaient chez l'officier de marine de vingt-sept ans : c'est sa carrière, c'est son avenir, c'est la cruauté de son existence solitaire, c'est le mal de l'isolement aussi qui lui inspiraient à cette heure un découragement profond, et le père essayait do

(1) Correspondance inédite, p. <JW'-

remonter de son mieux le moral abattu. « Je te vois encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je no sais pas quels rêves tu as ca;'essës qui te rendent pénible ta position actuelle. A ton âge j'étais fort loin d'être aussi bien traité du sort que tu l'es; bien plus, je n'avais pas espéré, quand tu as été reçu capitaine, que tu aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire. Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un homme que dix ans d'efforts fiévreux. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et la perspective d'un avancement peut-être rapide ; moi quand j'ai épousé ta mère j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs que mon ami Gounet m'avait prêtés et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne devait durer que dix-huit mois. Après cela rien, qu'une dette de ta mère, à peu près 14,000 francs que j'ai payés peu à peu, et je devais envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère qui habitait l'Angleterre et j'étais brouillé avec ma famille qui ne voulait plus entendre parler do moi et j'avais au milieu de tous ces embarras à faire ma première trouée dans le monde musical .... Tu as au moins, toi, un père ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le croire mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et devenir plus clairvoyant. »

Mais les causeries reviennent bien vite au ton affectueux ; Berlioz aime à parler souvent de ses travaux et l'on sent dans le passage suivant combien tous ces détails intéressent Louis, qui cherche de son côté des nouvelles et veut entendre les échos de la gloire paternelle : « Que tu es donc provincial et enfant, lui répond Berlioz, de t'étonner que les journaux ne parlent pas de moi ! Et que veux-tu donc qu'ils on disent? Crois-tu que le monde se préoccupe de ce que je fais? ))

Pourtant Louis continue à se décourager et il se plaint sans cesse. « Ah ! tu te décourages, et que ferai-je donc, moi ? » lui dit son père. Il a beau lui confier ses nouveaux ennuis à propos des Troycns, il faut bien qu'il aborde le

vrai sujet : Louis ne veut plus do sa carrière. « C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te mettre dans des embarras dont personne au monde no pourra t'aider à sortir. »

Une lettre à Ferrand, du 14 juillet, nous apprend que sur ces entrefaites Louis est allé à Naples. 11 fait partie du corps d'ofliciers d'un navire des Messageries impériales. Il espère partir prochainement pour la Chine ('). C'est une position plus avantageuse que le père ne l'avait espéré : « Avec 200 francs par mois, lui écrit-il, étant logé et nourri (car ton navire est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. » A cette heure éclate une discussion assez vive, car Louis ne peut prendre son parti des ennuis de sa carrière et paraît avoir répondu avec assez de vivacité aux félicitations de son père. Celui-ci nous montre qu'il a été très blessé par cette réponse et ces reproches sont douloureux à lire : « Je t'excuse et je t'embrasse, tu n'es pas un mauvais fils malgré tout. J'éprouve une douleur qui ne m'était pas connue. Est-ce ma faute si je ne suis pas riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à Paris, avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres? Y at-il l'ombre de justice à me reprocher cela? » Et faisant allusion cà des expressions ironiques du jeune homme : « Pauvre cher Louis, ce n'est pas bien ! » Il va même au devant des reproches. Il y a un billet du au tailleur, il sera payé dès qu'on le présentera: « Donne-moi l'adresse, j'irai l'acquitter pour te débarrasser plus tôt. » Autre réponse à des critiques du fils : « Je te croyais plus jeune, je n'ai pas la mémoire des dates. Est-ce que je sais quel âge avaient mon père, ma mère, mes sœurs et mon frère quand ils sont morts ? Faut-il en conclure que je ne les aimais pas ? Ah ! vraiment, mais j'ai l'air de me justifier! » Cette lettre est de la fin d'octobre 18G1 et la brouille parait s'être prolongée, car c'est sans doute à ce dissentiment que fait allusion la lettre à Morel, du 2 mars 1862 : « Je ne puis vous dire rien que vous n'ayez depuis longtemps deviué, mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants que j'aie jamais éprouvé. Ce que j'avais

(1) Lcllrcs intime:', i". 2'M

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prévu est arrivé, il ne m'a pas écrit une ligne. « La lettre suivante (15 mars) nous apprend que cet accès de mauvaise humeur était passé : « Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie, c'est la France), me laisser si longtemps sans nouvelles de toi ? Enfin, tout va bien. » Le nuage était dissipé.

Quelques mois plus tard, au moment même où son père venait do perdre sa seconde femme, Louis donnait sa démission de la place qu'il occupait sur le navire des Messageries : « Il paraît, dit Berlioz, d'après ce que m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner ('). Le voilà sur le pavé : il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres affaires à terminer, conséquences de la mort de ma femme. » C'est en annonçant cette nouvelle à Louis que Berlioz formait des projets d'avenir. Si la destinée eût pu rapprocher le fils du père à cette heure ! Voici le ton de la lettre qu'il écrit à Louis à la même date ; c'est tout à fait cordial : « Je voudrais que tu viennes à Bade le 0 ou 7 août, la représentation te ferait un grand plaisir. Pendant l'intervalle, tu serais mon compagnon. Je te présenterais à mes amis ; enfin, je serais avec toi. » Il ne sait pas non plus de quel argent il pourrait disposer pour l'envoyer à Louis ; les dépenses de la triste cérémonie et de la translation des restes de sa femme de Saint-Germain à Paris sont considérables. « Et puis, ajoute- t-il, j'ai peur de te faire venir dans cette ville do jeu et de joueurs. Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer seulement un florin, j'aurai confiance en toi et je me résignerai à la douleur do notre séparation quand tu me quitteras pour partir, douleur qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. »

La réunion du père et de l'enfant eût été le plus grand bonheur qu'on pût souhaiter pour adoucir les dernières années du vieillard. « Oui, j'étais heureux la nuit de te savoir là près de moi », écrit-il quelques semaines plus tard. Il se félicite de voir sa position s'améliorer : « Tu ne feras plus de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de moi si

(1) Letlrc^ infimes, p. 237.

longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements et des bénéfices dans tes entreprises navales et nous nous verrons plus souvent. »

Il est plus indulgent, à- cette heure : « Tu ne trouveras jamais en moi, écrit-il, un censeur tartufe de morale (c'est à propos de quelques fredaines du jeune homme, dit M. Bernard); tu es jeune, tu es fort, écrit-il une autre fois, ne te laisse pas aller au découragement et songe qu'avec les avantages que tu as et la santé on peut surmonter bien des obstacles. » Cette lettre est datée du 7 S':^ptembre sans millésime ('), mais toutes les deux appartiennent bien à cette période. Je regrette que M. Bernard n'en ait cité que ces deux courtes phrases dans sa notice et n'ait pas cru devoir les reproduire en entier. Nous en avons vu bien d'autres dans celles qui précèdent et, en tous cas, les Lettres intimes nous ont fait de bien plus étranges révélations. C'est là un scrupule de l'éditeur que je ne comprends guère.

Louis Berlioz est un homme à présent. Il a trente ans et sa carrière est déjà assurée. C'est à cette heure que les Troijens sont enfin reçus au Théâtre-Lyrique et que commencent les répétitions. Louis n'avait jamais entendu un seul fragment des ouvrages de son père, sauf le Requiew, ; mais il avait six ans à cette époque (-). Il assistait, en 1859, à un concert spirituel que donnait Berlioz à l'Opéra-Comique : en 1863, il fut à ses côtés lorsqu'il livra sa grande bataille. Pendant les représentations, il allait tous les deux jours au Théâtre-Lyrique : il recueillit tous les articles élogieux et admiratifs ; Berlioz annonce à Ferrand qu'il en a compté jusqu'à soixante-quatre ('), ce qui est un bilan respectable. Elevé par sa mère, il parlait très bien anglais et lisait dans le texte Shakespeare dont il comprenait les beautés autant que son père ; il partageait son exaltation lorsque la conversation tombait sur les chefs-d'œuvre du grand tragique. Ce passage des Mémoires ne nous apprend

(1) yotice sur Bcrliox-, p. 57.

(3) Lettres intimes, p. 260.

pas s'il avait jamais montré des dispositions pour la musiquo, mais il nous indique simplement que son éducation n'avait pas été poussée bien loin : lîecthoven lui était encore inconnu ('). « C'est un brave garçon dont l'esprit et le cœur se développent tard, mais richement », écrit alors son père à Ferrand (-).

Nous arrivons aux années les plus heureuses, mais à une ère de félicité qui va être affreusement courte, hélas ! Un an s'écoule avant que nous retrouvions dans la correspondance les traces de Louis. Il a fait, dans l'intervalle, un nouveau voyage dans lequel il s'est distingué par une action d'éclat. En décembre 1864, Berlioz apprend à Ferrand que son fils est revenu du Mexique après avoir sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et a tout brisé à son bord. Il a été félicité par les autorités et nommé capitaine définitif. Une lettre de la même date nous retrace l'affection du père; c'est une de celles qui sont adressées à Mme Fornier et qu'on trouve reproduites aux Mémoires : « Mon fils vient d'arriver h Saint-Nazaire de retour d'un pénible voyage au Mexique où il a eu l'occasion de se distinguer. Le voilà deuxième capitaine du grand navire la Louisiane, Il m'apprend qu'il repartira prochainement, qu'il lui est impossible de venir à Paris. J'irai en conséquence l'embrasser à Saint-Nazaire. C'est un bravé garçon qui a le malheur de me ressembler en tout et qui ne peut prendre son parti des platitudes et des travers de ce monde. Nous nous aimons comme deux jumeaux 0. » Berlioz s'était empressé d'aller le voir pendant ces quelques jours de repos. « Ce cher Louis, écrit-il à Ferrand, est maintenant bien posé. C'est un officier do marine devant qui tremblent tous les inférieurs et qu'estiment et louent hautement ses supérieurs. Notre affection ne fait qu'augmenter. »

J'ai signalé déjà les regrets que cette carrière inspirait souvent au pauvre Louis et dont il faisait tristement confidence à son père. C'est à une de ces plaintes que Berlioz

(2) Lettres intimes, p. 2G9.

(3) Mémoires, p. 502.

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répond deux mois plus tard, le 28 juiu 18(35. « Ta lettre m'a troublé au dernier point. Tu crains maintenant d'être capitaine. Tu veux un intérieur, tu veux te marier, pas avec une femme ordinaire. Cela est fort simple, mais il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans et à cet cage on doit connaître les réalités de la vie. Il te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui peux t'en donner. J'ai de quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout. Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus, mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère pourtant. Ainsi ne me parle pas de tes convoitises... Songe que si, en ce moment, tu étais marié et si tu avais des enfants, tu serais cent fois plus malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple. C'est une série de miracles qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les miracles sont rares... Ta lettre est sans conclusion, il semble que tout d'un coup tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc. » Hélas! le pauvre Louis ne découvrait que le vide et ramertumo de sa triste carrière !

Nous ne trouvons plus aucune autre trace de ces douloureux débats, bien plus cruels pour le fils que pour le père ; les lettres des deux dernières années nous montrent Berlioz préoccupé des intérêts de Louis. Celui-ci, grcàce à sa position déjà brillante, peut confier ses épargnes à son père. Les 500 premiers francs ne suffisent pas, car ce que Berlioz s'est avisé de chercher en fait de fonds de placement, c'est l'obligation Ottomane, par la raison qu'elle rapporte 9 pour cent ('). Te voilà rentier! s'écrie-t-il, en lui annonçant qu'avec un nouvel envoi de 500 francs il a pu enfin acheter l'obligation convoitée (-). De son côté ses appointements de bibliothécaire ont été doublés, 236 francs par mois au lieu de 118. Cela l'aidera beaucoup.

Ce placement en fonds turcs n'était pas une idée heureuse:

(1) Correspondance inédite, p. 31'J.

(2) La lettre est de janvier ISGG et non de I8G:i. Il suffit de la rapprocher de la lettre CXXV aux Lettres inti)nes où est signalé le même fait, les répétitions d'Armide avec Mme Charton Dcmcur.

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quelques mois auparavant, IJerlioz exprimait une fureur violente de n'avoir pas touché, à la date fixée, un paiement do 20,000 francs sur la vente du domaine des Marmion, le Jacquet : il eût voulu employer cette somme au même placement et calculait gravement que le retard de cet acquéreur lui faisait perdre 900 francs, puisqu'il ne lui devait l'intérêt qu'à 5 pour cent tandis que son placement lui en eût rapporté 9. Le calcul n'était pas d'un prodigue, assurément, mais ce retard lui faisait au contraire gagner 20,000 francs net, en l'empêchant de les risquer dans un placement qui, en quelques annés, devait aboutir à un engloutissement de l'épargne française séduite par cet intérêt fabuleux, mais irréalisable !

La dernière lettre est bien celle de janvier 1866, qui avait été inexactement datée do 1863. C'est après ces règlements d'affaires d'intérêt privé qu'il est satisfaisant de constater l'intimité si profonde et les sentiments si nobles échangés entre le père et le fils à la veille de l'éternelle et affreuse séparation.

« Ta triple lettre, écrit Berlioz, m'a vivement touché ; tu me dis des choses que je pense souvent mais que je n'écris jamais. Tu vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas. Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord sous le grand œil du ciel et loin de notre petit monde, mais je suis retenu par les liens de Gulliver, la santé, l'argent, le mal de mer. »

Au volume, c'est par un douloureux contraste que nous trouvons, par suite de l'inexactitude de date pour la lettre précédente, celle qui suit comme la dernière de cette série d'entretiens confidentiels entre le père et le fils, finissant par une phrase dont le sens est sinistre, à la veille de la catastrophe. Quelques mois auparavant, Berlioz annonçait l'envoi prochain du volume des Mémoires, qui venait d'être imprimé, et, dans celle-ci, il adresse à Louis cet adieu touchant qui montre tous les regards, toute l'affection, tout l'espoir du vieillard attachés à son cher grand fils :

« Ah ! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas! Figure-toi que je t'ai aimé môme quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants ! Il y avait quelque chose

en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est affaibli à ton âge bête quand tu n'avais pas le sens commun, et depuis lors cela est revenu, cela s'est accru et je t'aime comme tu le sais, et cela ne fera qu'augmenter (') ! »

« Si je ne t'avais pas! » écrit le vieillard, qui entrevoit déjà la mort prochaine, au milieu de ses atroces souffrances physiques et après tant d'épreuves, supportées avec tant de résignation. Et c'est lorsqu'il vit isolé, retiré, seul au monde depuis cinq ans, qu'il s'efforce d'oublier ce vide affreux de son existence en s'attachant chaque jour davantage au fils d'Henriette, à leur fils, qui le reporte aux heures de joie, d'enivrement, de triomphes, de rêves bienfaisants ! « Si je ne t'avais pas ! » Et voici qu'il va apprendre la terrible nouvelle ! — Il paraît qu'il la reçut au moment où il allait se rendre à une fête musicale tout intime préparée en son honneur par le marquis Arconati-Visconti, admirateur passionné des oeuvres du maître (^).

Vous avez lu la dernière lettre du père à son fils et vous sentez quelle douleur dut le frapper. Dans une polémique récente, on a accusé Louis Berlioz d'être un mauvais sujet. Qu'on lise ses lettres : elles prouvent le contraire. Amussat, dont M. Jullien a invoqué le témoignage, mourut en 1856, et ne connut Louis Berlioz qu'enfant. Serait-ce vrai, il faudrait surtout plaindre le pauvre Louis. Les déchirements de la famille durant l'enfance, la mère impotente, le père absent, l'éducation négligée, seraient toutes circonstances atténuantes. Et lui avait souffert du mal de l'isolement, de l'inquiétude de l'inconnu, comme son père. Nature droite au fond et esprit élevé. Mais quel milieu ! Quel abandon ! Et quelle existence! — D'ailleurs, ce n'est pas vrai : les lettres du père montrent bien Louis tel qu'il fut, méritant l'affection paternelle, digne de notre estime à nous-mêmes.

(1) Corref.poni\ancc inédite, p. 327.

(2) Ernest Reyer. ISotes de musique, p. 2G0.

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