Berlioz, son uvre
On attend depuis plus de dix mois les Mémoires de Berlioz. Leur publication aurait dû être faite aussitôtaprès la mort de l'auteur; telle était, du moins, sa volonté expresse. L'ouvrage est imprimé depuis plusieurs années et les exemplaires en sont déposés à la bibliothèque du Conservatoire. Quelle est donc la cause qui a pu nous en priver si longtemps?... Pour quiconque s'intéresse à l'art musical, pour quiconque, même, s'intéresse aux choses littéraires, ces Mémoires sont un évéuement d'une véritable importance; nous attendons tous avec une sympathie plus ou moins vive, mais avec une égale curiosité, les pages assurément douloureuses où ce génie blessé a rapporté toutes les luttes de son existence, toutes les souffrances de son âme d'artiste. Elle était si vibrante, cette âme, si chaleureuse, si haute, que ses plaintes sauront émouvoir ceux-là même qui ont contribué à son martyre. L'esprit à la fois ironique et passionné de Berlioz, son style pittoresque lui ont donné, comme écrivain, un public qu'il ne recherchait pas et que, comme musicien, U n'a pas trouvé encore.
La chose est au moins surprenante, et, plus tard, on aura de la peine à la croire : ce sont les écrits de Berlioz, c'est le côté littéraire de son esprit qui ont servi chez nous comme de passe-port à son nom. 3Iaisce n'est pas là le trait le plus singulier de cette singulière destinée, car Berlioz a paru toute sa vie poursuivi par la
fatalité des méprises, et parmi tous les grands noms de la poésie et de l'art c'est bien ici l'un de ceux dont la fortune a été la plus étrange. Tour à tour exalté par des amis maladroits pour des qualités qui n'étaient pas les siennes, critiqué et bafoué par ses ennemis pour des défauts imaginaires, les plus antipathiques à la nature de son talent, en un mot, aussi peu compris de ses admirateurs que de ses adversaires, Berlioz, génie profond, pénétrant et tendre, après avoir vu son nom devenir le cri de guerre d'une école superficielle qui devait lui être odieuse, semblait à la fin de sa vie comme perdu sous l'indifférence et le préjugé de tout le public français.
Je sais qu'en voulant remonter le courant de cette indifférence et de ce préjugé, je perdrai mon temps, et voilà tout. La critique, en effet, n'a pas le don des miracles : elle ne peut rendre l'ouïe aux sourds ni la vue aux aveugles; aussi parlerai-je en vain, mais qu'importe? « Je sais bien, dit Rousseau, que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire! »
Oui, j'ai besoin de parler! Il est doux d'admirer à l'écart en oubliant ceux qui s'agitent plus bas; mais, à la longue, le dédain fatigue l'âme, et c'est parfois un soulagement que de dire pourquoi l'on dédaigne. J'ai hâte, pour braver les sots et pour fixer le souvenir de tant d'émotions profondes, de parler enfin de ces grandes et chères œuvres, aujourd'hui si niaisement ignorées ou méprisées de la plupart, si ardemment aimées de quelques-uns, et, bientôt, acclamées quand même par tous.
Je n'analyserai ici que trois partitions seulement, et ceux qui connaissent l'œuvre considérable de Berlioz s'étonneront, sans doute, de mon silence sur tant d'autres ouvrages aussi importants et peut-être même plus célèbres. En voici les raisons : D'abord, j'ai dû faire choix d'un petit nombre d'œuvres caractéristiques, afin de les
étudier plus sérieusement et de faire mieux ressortir le. caractère général du talent de l'auteur; puis, plusieurs œuvres de Berlioz, qui peuvent être supérieures à celles dont je parle, me sont totalement inconnues. Ces œuvres ne sont exécutées nulle part, en France, et, qui plus est, toutes ne sont pas gravées en partition d'orchestre. 11 est donc souvent impossible de s'en faire une idée, la partition de piano étant à la grande partition ce qu'est une image d'Épinal à un tableau de maître. J'aurais pu faire comme tant d'autres, et donner hardiment mon opinion sur ce que je ne connais point; mais cela n'est ni dans mes habitudes ni dans mes goûts ; et puis il me suffit des chefs-d'œuvre que j'ai pu lire ou entendre pour admirer .amplement ce beau génie. J'espère, en agissant ainsi, ne pas paraître plus hardi qu'un homme qui se permettrait d'admirer Corneille sur la foi du Cid, de Polyeucte et de China, bien qu'ignorant les Horaces, Roàogune et la Mort de Pompée.
L'Enfance du Christ, Bornéo et Juliette et les Troycns, les trois partitions dont j'ai fait choix et qui me sont le mieux connues, si elles ne sont pas absolument les plus belles de Berlioz, sont assurément parmi les premières et peuvent, ce me semble, donner une idée parfaite des divers aspects de son génie.