L'ENFANCE DU CHRIST
Voici d'abord l'Enfance du Christ, la seule œuvre de Berlioz dont on entende parfois, aujourd'hui, un fragment de quelque importance. L'Enfance du Christ, trilogie sacrée, dit le titre, est un mystère du Moyen Age en musique. C'était une singulière tentative, à notre époque si éloignée de toute religion et de toute simplicité, que de vouloir retrouver le sentiment pieux, naïf et doux du temps passé; Berlioz y a réussi d'une façon extraordinaire : sans aucun pastiche de forme, sans autre archaïsme que l'emploi de quelques tonalités du plainchaut, sans aucune puérilité de couleur locale, il a su exprimer, de nos jours, toute la profondeur, toute l'élévation, toute la grâce mystique du sentiment chrétien au temps de son plus suave épanouissement. A ce point de vue, l'Enfance du Christ est peut-être la plus étonnante de ses œuvres. Elle n'est cependant pas la plus belle; il y en a de plus profondes, de plus pathétiques, de plus grandes, mais le public, victime, à son occasion, d'une mystification bien connue, n'ose plus siffler sous le nom de Berlioz ce qu'il a jadis applaudi sous le nom de Pierre Ducïé, maître de chapelle imaginaire; et la Fuite en Egypte, seconde partie do l'œuvre, la seule, à peu près,
qui soit jouée au Conservatoire, est passée bon gré, mal gré, à l'état d'une « jolie chose comme M. Berlioz devrait toujours en faire. »
3Ialgré cette admiration de la foule, la Faite en Egypte est vraiment un chef-d'œuvre de grâce naïve, unique dans l'art de notre temps. L'ouverture, en style fugué, qui n'est nullement comprise, est, en effet, beaucoup trop délicate pour cela. Son sujet est le rassemblement des bergers devant l'étable de Bethléem; dès les premières mesures, le thème que proposent les violons, et auquel le va-etvient de la fugue donne peu à peu le mouvement d'une foule qui se rassemble, a bien cette couleur pieuse et résignée des vieilles légendes gothiques : ce ne sont point les bergers de Judée, ce sont des paysans du treizième siècle qui se rendent sous la neige à la messe de minuit, en chantant un bon vieux noël sans apprêt, sans ornement d'aucune sorte, mais tout imprégné d'amour pour l'enfant Jésus. Ce sentiment est peut-être exprimé d'une façon plus pénétrante encore dans le morceau suivant : « les adieux des bergers à la sainte famille, » adieux d'une tristesse si douce, si tendre, si naïve, que ces bergers qui chantent là semblent pris aux vitraux d'une cathédrale; je les vois dans de longues robes aux plis droits, tous la tête penchée sur l'épaule, les mains jointes, le visage maigre et étiré, de grosses larmes tombant de leurs yeux rouges, sublimes d'amour et de piété.
Le « repos de la sainte famille, » qui vient ensuite, est le morceau le plus célèbre de la partition : c'est encore un tableau mystique, mais dans une gamme plus riante, à la manière de VanEyck; il y a tout un paysage aux gazons verts, aux horizons bleus, « où l'on voit arbres touffus et de l'eau pure en abondance, » où l'âne trouve sa place, où les oiseaux gazouillent au-dessus de la tête des voyageurs qui reposent, où passent en chantant les anses du ciel.
<( Saint Joseph dit : Arrêtez-vous
« Près de cette claire fontaine
« L'enfant Jésus dormait; pour lors, sainte Marie
« Arrêtant l'àne, répondit :
« Voyez ce beau tapis d'herbe douce et fleurie, « Le Seigneur pour mon fils au désert 1 étendit. »
La poésie, malgré toute sa grâce, ne peut donner une idée de la musique qui l'accompagne, car il est impossible d'exprimer par des mots l'accent charmant, incomparable, que trouve sainte Marie en parlant de sou fils. J'ai vu les natures les moins artistiques s'émouvoir à celte mélodie d'une forme si nouvelle et si simple, d'un caractère à la fois maternel et divin. Oh! que la parole est une pauvre chose devant une expression pareille ! Eussé-je, pour tenter cette traduction, la naïveté de La Fontaine et le charme de Racine, je ne rendrais jamais toute la simplicité, toute la grâce, toute la pureté ni tout l'amour de ce doux, chant de la vierge Marie, et de cette scène où s'endorment sur l'herbe les divins voyageurs, « bercés par des songes heureux, » et adorés par les anges.
La troisième partie de l'Enfance du Christ, l'Arrivée à Sais, est digne en tous points de la seconde, bien qu'elle soit beaucoup moins connue. Il y règne le même sentiment naïf et mystique; et c'est une preuve de l'extrême finesse du talent de Berlioz, que d'avoir pu, par la richesse infinie des nuances, éviter toute monotonie, en se tenant, pendant le cours d'une composition aussi longue, dans un ordre de sentiments toujours le même. Ma plume est bien loin d'avoir les mômes ressources, et là où l'artiste a su varier si heureusement les aspects, l'expression, le mouvement, les teintes de son tableau, je ne pourrais, je l'avoue franchement, que me répéter sans cesse sous une forme monotone.
Je ne (Vrai donc que citer rapidement le duo de Marie et de Joseph arrivant à Sais, harassés de fatigue, pics-
que mourants, et demandant « l'hospitalité sainte s à toutes les portes de la ville. Là, la légende devient profondément dramatique, sans rien perdre de son caractère de simplicité primitive : c'est un nouveau tour de force. Une porte s'est enfin ouverte pour les malheureux voyageurs, c'est celle d'un homme du peuple dont la famille s'empresse autour des hôtes. Après les avoir entourés de soins de toute sorte, on veut encore leur donner la joie de la musique; puis-je, sans tomber dans les redites, décrire ce trio pour deux flûtes et harpe qu'exécutent les jeunes Ismaélites?... Il faut se figurer les timbres des deux instruments ajoutant leur caractère propre au sentiment déjà connu de l'œuvre, et l'on comprendra peutêtre la pénétrante douceur de ce beau gazouillement plein de jeunesse. Après avoir ainsi fêté leurs hôtes, les bons habitants de Saïsleur souhaitent une nuit tranquille et les laissent reposer; puis, cette œuvre charmante finit par une prière.
Je parle en dernier lieu du Songe iVHèrode, la première partie de la trilogie, qui est absolument inconnue du public. Pourquoi?... Elle est, si je ne me trompe, d'un sentiment moins mystique que les deux autres, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit moins belle, mais simplement que l'auteur a puisé son inspiration à une autre source. Je croirais volontiers que cette première partie a été écrite après les autres, dans un moment où Berlioz tendait moins facilement son âme vers celte poésie disparue d'une autre époque. L'air oùHérode exprime ses terreurs est dramatique et d'une tournure grandiose, mais toute moderne; ainsi du chœur des devins juifs, qui vient ensuite. Il n'y a plus là aucune trace d'archaïsme, ni dans le sentiment, ni dans la forme; ce n'est plus un mystère, c'est un oratorio.
La merveille de cette première partie est la scène delà crèche : la vierge Marie et saint Joseph regardent avec
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ravissement l'enfant Jésus couvrant de fleurs les jeunes agneaux qui bondissent autour de lui :
« 0 mon cher fils, donne cette herbe tendre • « A ces agneaux qui vers toi vont bêlant ; « Ils sont si doux! Laisse, laisse-les prendre; « Ne les fais pas languir, ù mon enfant ! »
Au lieu de la douce mysticité du voyage en Egypte, ce duo de Marie et de Joseph a la grâce élégante et presque raffinée de l'inspiration moderne; mais quel charme pénétrant, quelle grâce infinie dans cette nouvelle façon de présenter le groupe sacré! La recherche de la forme est maintenant aussi grande que celle du sentiment : c'est la vierge Marie comme la voyait Raphaël; si la plus suave des Saintes Familles du grand peintre pouvait s'animer tout à coup d'une vie véritable, c'est dans cette langue idéale comme leur beauté que les saints personnages exprimeraient leur tendresse pour l'enfant divin. L'orchestre conserve encore quelques instants le souvenir et comme le parfum de cette scène merveilleuse; mais à peine a-t-il fait silence, que des voix mystérieuses se font entendre : ce sont les anges que Dieu envoie pour prévenir Joseph et Marie du danger qui menace l'enfant. Là, le mystère reparaît, ou plutôt paraît pour la première fuis. Le chœur des anges invisibles, accompagné par l'orgue, les réponses humbles et pieuses des deux époux, et cet hosanna radieux, plein de la joie du ciel, que chantent en s'éloignant les envoyés de Dieu, ce sont là, je le répèle, des trouvailles inouïes pour noire époque.
Mais je crains que les personnes à qui l'Enfance du Christ est inconnue ne se méprennent singulièrement et ne s'imaginent que Berlioz a fait là l'œuvre d'un curieux, d'un savant, qui, passionné pour les vieilles légendes, aurait réussi à en tirer loul simplement un heureux pas-
tiche, à peu près comme ce que Balzac, dans ses Contes drolatiques, a pu faire pour les Cent Nouvelles nouvelles et les Contes de la reine de Navarre. Il n'y a rien de cela dans l'Enfance du Christ; Berlioz n'avait le tour d'esprit ni d'un curieux ni d'un bibliomane, mais une âme de poëte où tous les sentiments humains se reflétaient. Avait-il encore la foi chrétienne, aujourd'hui où cette magnifique source d'inspiration semble tarie pour nos artistes, je l'ignore; mais ce que j'affirme, c'est qu'en composant V Enfance du Christ, il a ressenti l'ardeur de cette foi, qu'il a été ému d'amour et de pitié pour l'enfant Jésus comme on l'était au Moyen Age, qu'il a compris tout à coup et profondément la poésie du sacrifice, le charme de la prière et de l'extase, car ce n'est pas avec l'intelligence seulement qu'on crée de pareilles œuvres. Malgré nos pauvres théories des milieux qui veulent tout expliquer par un seul mécanisme, V Enfance du Christ est une œuvre toute vibrante, qui semble avoir jailli du cœur d'une époque pieuse, et c'est peut-être l'inspiration la plus véritablement religieuse qui ait été trouvée depuis deux cents ans; mais, que le phénomène, aujourd'hui, soit isolé ou non, on ne fera pas que ce chef-d'œuvre soit un jeu d'esprit : il est, à lui seul, une renaissance de l'art chrétien.