‹ Berlioz, son uvreChapitre 7 sur 7 · AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AU PUBLIC

Il est mort, maintenant. Selon la belle expression de Th. de Banville, « il a fermé pour la terre ses yeux avides d'infini. » 11 n'était pas encore, cependant à l'âge où l'homme doit partir, mais depuis longtemps son esprit cl son cœur étaient brisés, et le corps devait les suivre» —

La mort de Beethoven a seule été plus lamentable; celui-là n'avait pas même un ami à son chevet. — 11 est mort à soixante-cinq ans, et depuis six. ans déjà son cerveau usé par la tristesse et le dégoût avait cessé de rien

produire Quelqu'un a fait sur sa tombe une remarque

terrible : « Qui sait si ces œuvres si belles créées dans les angoisses de la lutte n'eussent pas été plus grandes encore, portées par le vent du succès? » Si les chefsd'œuvre étaient pour vous de quelque importance, vous auriez là une source effrayante de nouveaux remords, vous tous qui avez laissé passer parmi vous comme un étranger le plus beau génie de votre temps, et qui ne vous êtes jamais souvenus de son nom que pour l'insulter. Ah! public, bétail malfaisant et stupide, et vous, bergers complaisants qui le menez où il aime à paître, voilà ce que vous faites, et l'on trouve que c'est assez pour vous de la pitié ! Non; je sais quelle est votre grossière inconscience, mais devant les désastres qu'elle amène, je me sens pour vous autant de haine que de dédain. Vous n'avez jamais compris ni senti un seul des mots divins des poètes, et tout ce que vous en répétez n'est que par routine et hypocrisie; votre unique jouissance est aux gaudrioles de la foire. S'il faut parler de la musique, que l'on prétend, aujourd'hui, rendre populaire, nulle part ne se montre mieux la bassesse de vos instincts : Gluck vous ennuie, et les cyniques d'entre vous en conviennent; Mozart, vous le fredonnez sans le comprendre; Spontini, vous le prenez, à cause de son nom, pour un maître de l'école italienne; quant à Beethoven, que vous applaudissez maintenant après l'avoir laissé mourir comme un paria, ne dites pas qu'il vous touche, vous mentez... S'il m'était prouvé, par malheur, que ce génie ait su trouver le chemin de vos intelligences, j'irais jusqu'à douter de lui plutôt qne de croire à vous. Nous sommes trop fiers de vivre et de sentir dans un autre air

que le vôtre pour n'èlre pas froissés d'une admiration commune, si, par hasard, elle était possible.

Ceux que votre premier mouvement repousse, ceux que vous subissez plus tard sans savoir pourquoi, grâce à la supériorité inévitable de la force intelligente sur la force du nombre, voilà les seuls vraiment grands : votre haine est la première preuve de leur puissance. Berlioz est de ceux-là : vous avez commencé l'édifice de sa gloire, — nous ferons le reste.

fin

Gi

que le vôtre pour n'être pas froissés d'une admiration commune, si, par hasard, elle était possible.

Ceux que votre premier mouvement repousse, ceux que vous subissez plus tard sans savoir pourquoi, grâce à la supériorité inévitable de la force intelligente sur la force du nombre, voilà les seuls vraiment grands : votre haine est la première preuve de leur puissance. Berlioz est de ceux-là : vous avez commencé l'édifice de sa gloire, — nous ferons le reste.

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