SCUDO ET LA CRITIQUE
Comme on vienl de le voir, une sorte de fatalité des circonstances s'est attachée dès le début à Berlioz et le poursuit encore par la force de l'idée acquise; mais cette fatalité a été singulièrement aidée par la haine ou la prévention de certains critiques. Je voulais, en commençant, dire là-dessus tout ce que je sais et tout ce que je pense, cl montrer, le plus souvent, la vengeance et l'amourpropre froissé là où les naïfs peuvent voir l'impartialité du juge Mais j'aime mieux laisser dormir ces turpitudes. Au moment où je viens d'évoquer toutes ces grandes choses, au moment où le duo des Troyens et la scène d'amour de Roméo et Juliette chantent encore à mon oreille, mon âme est toute à la contemplation du génie, et ne sent plus de colère. Je n'accuserai personne, pas même ce Scudo, critique de race italienne, dont l'esprit étroit, têtu et rancunier s'acharna sans fin ni trêve sur Berlioz, ni tant d'autres ennemis, moins déclarés mais plus perfides.
D'ailleurs, la critique musicale française est d'une nullité si reconnue, que ses principaux représentants ne valent pas même une réfutation et n'ont d'autre importance que celle qui leur vient de la niaiserie publique. Je considérerais comme honteux pour Berlioz et ridicule pour moi-même de paraître un seul instant le défendre contre les attaques de nos journalistes. 11 y a quelque temps, un bohème de lettres imagina une croisade contre .Molière et entreprit de démontrer la faiblesse du Misanthrope : je ne sache pas qu'aucune plume sérieuse ait seulement songé à relever cette gaminerie.
Mais Berlioz est mort depuis quelques mois à peine; la justice de l'avenir n'a pas commencé pour lui; son nom n'est pas encore à l'abri des injures comme celui de Molière, et il pourrait être utile, à son sujet, de montrer, au moins d'une façon générale, les grossières bévues de la critique. Je n'entreprendrai pas cette tâche, d'ailleurs trop facile, mais je supplie tous ceux qui me liront de repasser dans leur esprit ce qu'ils savent depuis longtemps là-dessus : comment les plus grands hommes se sont vus insultés, bafoués par les Trissotins de leur temps, comment un grand nombre d'entre eux ont été, durant leur vie, comme étouffés par ces misérables, comment, après leur mort, et à mesure que s'affirmait le jugement de la postérité, ces mêmes Trissotins ou leurs descendants célébraient la gloire du mort avec autant d'ardeur que, de son vivant, ils en avaient mis à l'avilir. On en connaît des exemples à l'inGni; je n'en veux citer qu'un, et, par un rapprochement curieux de ce qu'on écrivait sur Gluck de son temps et de ce qu'on écrit aujourd'hui sur Berlioz, montrer aux plus crédules l'estime que mérite tout cela,
Je feuilletais par hasard, ces derniers temps, un volume intitulé : Œuvres philosophiques, littéraires, historiques et morales du comte d'Escherny, livre imprimé au commencement de ce siècle, et où l'on trouve un petit traité de la musique dramatique et vocale. — L'auteur se pique d'une grande compétence en ces matières. — Voyant tout un chapitre sur Gluck, j'eus la curiosité de le lire, et c'est avec une véritable stupéfaction que j'y vis traité de « charlatan, » de faiseur de « monstres, » l'un des plus merveilleux génies de la musique, celui qu'entre tous j'étais habitué à vénérer et à chérir. En continuant mon étrange lecture, j'étais frappé de la ressemblance de ces invectives avec celles que j'avais vu prodiguer ailleurs à Berlioz; je retrouvais les mêmes reproches et presque
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dans les mêmes termes; tellement que" je recherchai l'ouvrage moderne pour le comparer à l'autre plus exactement que de mémoire. C'était un recueil d'articles du même Scudo dont j'ai parlé tout à l'heure. La comparaison est vraiment piquante.
Tout d'abord, Gluck et Berlioz sont traités « d'impuissants » par leur critique respectif, et il est reconnu que tous les deux ont voulu ériger cette impuissance en système. — Ici, d'Escherny établit que les opéras de Gluck « ne sont ni de la musique, ni de la belle déclamation, ni « des drames réguliers et bien écrits, mais des « mons- « très. » Là, Scudo, appuyé sur le docte Fétis, s'écrie : « Selon moi, ce que fait M. Berlioz n'appartient pas à « l'art que j'ai coutume de considérer comme de la musi- « que. » — Ailleurs, d'Escherny, qui déclare tout Orphée, à part deux ou trois morceaux, « assommant et mortellement ennuyeux, » s'attaque en particulier à l'air : J'ai perdu mon Eurydice. « Il est souverainement ridicule, il « est écrit en style de gavotte, et je maintiens qu'il n'y a « pas de pont-neuf, lorsqu'on voudra lui donner l'accent « tragique et le hurler lentement, qu'on ne puisse admirer « avecautantdefondement. «Berlioz aussi ne fait que des ponts-neufs à grand effet. Heureusement que c'est en bonne compagnie. « Qu'on fasse jouer, » dit l'ingénieux Scudo, « par deux cents instruments l'air : J'ai du bon « tabac, qu'on fasse entonner par deux cents choristes le « plus indigne pont-neuf, on obtiendra facilement des effets « semblables à ceux que produit 31. Berlioz. » — Bien entendu, Berlioz, comme Gluck, « manque de mélodie; » l'un est aussi .< stérile » que l'autre, et voici une dernière citation où l'égalité de ces deux musiciens dans l'ignorance et la médiocrité est établie jusqu'à l'évidence :
« Les beaux chants, les motifs louchants sont les créa- « lions du génie; la nature en avait refusé à Gluck les « inspirations : la plupart de ses chants, tronqués et
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« incomplets, nous l'avons dit, ne lui appartiennent pas « (Scudo ne va pas tout à fait jusque-là). Il ne savait « pas même en tirer parti; il n'avait point cet art de « travailler des phrases de chant heureuses, de les court per, d'en séparer les parties, de les faire passer par « diverses modulations, pour les réunir ensuite et les « reproduire à l'oreille aussi surprise qu'enchantée. «
Voici l'autre, maintenant, et ces deux grands esprits se rencontrent si bien qu'ils semblent vraiment s'être copiés:
« Non-seulement M. Berlioz n'a pas d'idées mélodi- « ques, mais, lorsqu'une idée lui arrive, il ne sait pas la
« traiter, car il ne sait pas écrire Nous disons que
« M. Berlioz ne sait pas écrire, c'est-à-dire qu'il ne sait « pas déduire d'une idée mélodique toutes les consé- « quences qu'elle renferme; qu'il ignore l'art de la mo- « duler, de la dialoguer, de la faire passer successive- « ment du grave à l'aigu et de l'aigu au grave, de la « quitter, de la reprendre, de la nuancer de mille maniè- « res, et d'en former un tissu harmonique où se révèlent « la science et l'habileté des maîtres. »
Pour achever le parallèle, Gluck doit son succès à « l'esprit, à la chaleur, à l'énergie de ses conversations, » et Berlioz à « son charlatanisme et à celui de ses amis. »
Voilà trois ans à peine qu'il est mort, ce pauvre Scudo, et malgré cela il est aussi loin de nous, il semble disparu depuis aussi longtemps que l'obscur d'Escherny. Voilà deux belles gloires, et ils auront fait grand mal, l'un et l'autre, aux grands hommes qu'ils voulaient atteindre!... Et cependant, en attendant que le temps ait assis sur son piédestal la statue de Berlioz, en attendant le moment où Scudo exhumé fera hausser les épaules de pitié, comme d'Escherny, ces attaques, niaises jusqu'à la stupidité, ont une action sur le public. C'est vraiment honteux et presque risiblc à dire, mais M. Scudo, critique en évidence par sa position à la Revue des Deux Mondes, a
été l'un des principaux artisans de l'insuccès de Berlioz. Par celui-là, qu'on juge des autres.
Ah ! tâchons donc de sentir un peu par nous-mêmes! Soyons attentifs et sérieux devant les œuvres qui nous sont proposées, et si nous sommes émus, disons l'œuvre belle; mais, une fois pour toutes, chassons sous les sifflets ces pédants ridicules qui font métier de décerner aux maîtres l'éloge ou le blâme et chez qui le dénigrement des grandes choses est une revanche de l'impuissance. De tout temps on a vu ce triste spectacle, et malheureusement nous n'en sommes pas mieux sur nos gardes. L'inconnu que je citais, tout à l'heure, parce qu'il cadrait avec Scudo dans une remarquable conformité de platitude, n'est pas le seul, tant s'en faut, qui ait osé tenir sur le grand Gluck des propos de ce genre ; Laharpe, Marmontel, gens dont quelque chose a survécu, ont parlé de lui dans le même goût et avec une violence plus acharnée. L'histoire des détracteurs de Beethoven est plus curieuse encore, car ils réussirent mieux; Beethoven ne fut compris que vingt ans après sa mort, si tant est qu'il le soit, même aujourd'hui. Mais je m'arrête; je quitte cet intarissable sujet de tristesse, cette histoire toujours la même des injustices, des sottises humaines. Tout le monde la sait, d'ailleurs, et je ne m'étonne que d'une chose, c'est que l'expérience n'amène pas plus de sagesse. Mais ainsi va le monde (1).
(1) Est-il besoin de faire remarquer que beaucoup d'exceptions sont à faire sur ce que j'ai dit de nos critiques? L'incapacité est notoire, mais elle n'est pas générale, heureusement, et, en ce qui concerne Berlioz, je pourrais citer le nom de plus d'un qui l'a toujours compris et admiré; par malheur ceux-là ne font pas du petit journalisme, ce qui mène atout, aujourd'hui. Au premier rang, je dois nommer MM.R,eyer,Weber, etc., dont je n'ai pas besoin de faire ici l'éloge, et enfin M. de Gasperini, esprit pénétrant) distingué, que la mort a enlevé L'année dernière. Le courant public l'entraînait un peu, et il semblait par une prédilection attiré vers la grosse artillerie de Wagner; cependant, il comprenait et appréciait finement toute l'élévation, toute la profondeur de notre grand maître français, et je n'ai rien lu de mieux sur Berlioz que ce qu'il a écrit.
Je n'ai examiné, dans cette étude, que trois ouvrages. Les autres, comme je l'ai dit, ou me sont mal connus ou bien ont dû être écartés pour me permettre d'étudier plus à l'aise ceux dont j'avais fait choix. En effet, je connais à peine Harold en Italie et le Requiem, que Berlioz plaçait au premier rang de ses œuvres; quanta la Symphonie fantastique, au Te Deum, à la Sijmphonie funèbre et triomphale, composée pour l'apothéose des morts de Juillet, je n'en ai absolument aucune idée. Je dois dire que je savoure mon ignorance comme un bonheur, quand je songe aux magnifiques surprises qui m'attendent. Mais pourquoi avoir passé sous silence une partition comme la Damnation de Faust, l'une des plus justement célèbres? C'est qu'il fallait se borner, et ce n'est pas sans un vif regret que j'ai dû laisser de coté cette magnifique traduction du drame de Goethe aussi grandiose, aussi profonde et peut-être plus vivante, d'une passion plus humaine que l'œuvre originale. Piien n'égale la variété de tons, la souplesse d'expression de cet ouvrage : depuis le trouble inquiet de Faust jusqu'à la chanson grivoise de Méphistophélès ou le ballet aérien des sylphes, depuis la naïve rêverie de Marguerite jusqu'au galop effréné, haletant des chevaux noirs du Brocken, il semble que toute la gamme de nos sentiments, toute la diversité de nos humaines impressions s'y trouve rendue avec une égale vérité. Et pourtant il
faut se taire, il faut glisser sur tout cela!... Ceux qui connaissent le charme de parler de ce qu'on aime comprendront seuls toute la tristesse de mon sacrifice.
Si cette étude était complète, il faudrait encore y montrer en détails quelques autres œuvres, connues simplement par les partitions de piano et chant (les seules gravées), mais qui laissent néanmoins reconnaître leur noble race sous ce déguisement informe. Ce sont : Le ravissant opéra de Béatrix et Bénédict, imité de Shakespeare, le dernier ouvrage de Berlioz, écrit par conséquent dans son meilleur style, et l'un des plus parfaits. Suivant l'usage, et contre toute justice, on écrase volontiers cet opéra sous son admirable duo, presque égal à celui des Troyens. — Benvenuto Cellini, de date plus ancienne et qui, comme je l'ai dit déjà, ne me paraît pas à la hauteur de tous ces chefs-d'œuvre. — Enfin la Prise de Troie, dont je ne puis me dispenser de citer la dernière scène : c'est le chant de mort des femmes troyennes qui, entraînées par l'exemple de Cassandre, se poignardent pour échapper aux vainqueurs. Il y a là un souffle épique d'une grandeur inouïe, mais il y a, en même temps, quelque chose de plus élevé et de plus attendri que dans l'héroïsme antique ; au lieu des femmes troyennes se sacrifiant sur l'autel de Cybèle, il semble plutôt entendre la voix pleine d'espoir des vierges chrétiennes marchant au martyre : c'est un chant du Paradis et non du Tartare. Grâce à cet heureux anachronisme de sentiment, la scène est devenue plus touchante et plus belle : c'est encore là un trait de génie.
Si je ne connais pas dans son ensemble l'œuvre si étendue de Berlioz, du moins en ai-je suffisamment pénétré et senti quelques chefs-d'œuvre, pour avoir de la physionomie générale de son talent une idée nette, arrêtée, cl qui est sûrement la vraie. Celte physionomie, elle est emprcinle dans les Troyens, dans l'Enfance
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du Christ, dans Roméo et Juliette, et déjà nous la connaissons ; quant aux œuvres que j'ignore, ce sont, en général, celles de sa jeunesse, de l'époque où il avait l'illusion de se croire romantique, et, si ses ennemis affectent de le prendre et de le traiter comme tel, s'ils ne veulent voir dans son œuvre que la Symphonie fantastique et Benvenuto Cellini, j'ai le droit, moi, de ne m'occuper que des Troyens et des autres productions où il suivit sa pente naturelle.
Oui, c'est là qu'il faut voir Berlioz ; l'homme qui a su fouiller ainsi dans le cœur brisé de Didon, l'homme qui a prêté à Juliette et à Roméo des chants d'une si profonde tendresse, l'homme que passionnait Virgile à l'égal de Shakespeare, n'a rien à voir avec une poétique superficielle, tapageuse, qui, de toutes choses, ne saisissait que l'écorce et l'habit. S'il s'est trompé, au commencement, s'il s'est laissé quelque peu entraîner par un courant qui n'était pas le sien, c'est à nous de le comprendre et de l'oublier, car, depuis, il l'a assez vaillamment remonté, ce courant, aux dépens de sa popularité.
Berlioz est le plus sincère, le plus ému, le plus profond des artistes et des poètes du dix-neuvième siècle ; je n'exclus que Spontini et Beethoven, qui me semblent clore l'autre siècle plutôt que commencer le notre. Génie plein de délicatesse, de sobriété, de tendresse et de charme plutôt que de force, concevant cependant la grandeur et l'exprimant plus noblement qu'aucun des modernes, âme à la fois douce et passionnée, tourmentée et sereine, nature distinguée jusqu'au raffinement, n'arrivant à la simplicité que par effort, Berlioz, on le voit, est de son temps par certains côtés et s'en éloigne par d'autres. Ce qui l'en éloigne et l'en a fait repousser, ce sont assurément ses qualités les plus belles : une sincérité absolue, jamais aucun remplissage, aucun ornement superflu, aucuns recherche de /' 'effet, aucun? concession à
la mode, aucune banalité (conditions indispensables pour emporter sûrement le succès : Meyerbeer le savait bien); enfin une seule préoccupation, celle de rendre aussi fidèlement que possible une pensée toujours élevée. Les œuvres ainsi conçues vont loin et durent longtemps, mais elles sont trop discrètes pour arriver vite.
Berlioz sentait, je le crois, que le déclin de la musique avait commencé ; aussi se rattacbait-il aux œuvres du passé avec une admiration enthousiaste. Il faut voir, dans ses différents ouvrages de critique, on verra dans ses mémoires quels transports excitaient en lui Alceste, Orphée, Armide, les deux Iphigénie, la Vestale, Fernand Cortez et toute la grande manière de Beethoven. Mais c'est dans ses œuvres musicales qu'il est plus intéressant encore de rechercher la trace de ces « adorations, » comme il disait lui-même. Non pas qu'il soit à proprement parler le disciple d'aucun de ces grands maîtres et que son œuvre soit entachée d'aucune trace d'imitation, mais c'est qu'il puisait son idéal aux mêmes sources, et que, malgré le désarroi artistique au milieu duquel il vivait, malgré les côtés nécessairement modernes de son inspiration, Berlioz était resté classique.. — Voilà de quoi étonner bien des gens ; la chose est claire, cependant, et indiscutable pour quiconque l'a pénétré.
Faut-il parler en détails de son style, de ses formes
particulières? Malgré sa parenté avec ces grands et
nobles génies, malgré l'attrait de nature qui l'entraînait vers eux, comme tout maître digne de ce nom, il ne ressemble à personne qu'à lui-même. La richesse de son harmonie et surtout la couleur de son instrumentation sont des qualités que ses ennemis eux-mêmes ont toujours été forcés de lui reconnaître; ils s'en sont vengés en parlant de sonorités excessives, de violence bruyante et bizarre, et jamais critique ne fut plus maladroite ni plus fausse. Pour avoir la vérité, il faut prendre le contre-
pied exact de ces jugements saugrenus : Berlioz, je l'ai dit, est moderne par plus d'un côté, et naturellement son sentiment ne pouvait avoir la grandeur calme de celui de Gluck ; la passion, chez lui, est plus tourmentée, plus violente, je le veux bien, et en même temps plus raffinée : c'est là la faute de l'époque. Mais la douceur et la mesure qui sont ses qualités natives étaient là pour combattre cette tendance générale à l'excès à laquelle il a succombé moins que tout autre. Pour moi, le reproche que je lui ferais peut-être le plus volontiers serait justement un surcroît de délicatesse, de sincérité et de retenue qui lui fait parfois fouiller le sentiment avec trop de soin là où il vaudrait mieux, l'esquisser à grands traits : c'est ce que j'ai cru voir, par exemple, dans son Hymne à la France.
Berlioz est un génie profondément et essentiellement mélodique. J'en demande pardon aux doctes magisters qui ont décidé le contraire. Sa mélodie, d'une clarté, d'une précision de sentiment extraordinaire, semble tellement limpide à tous ceux qui la connaissent qu'ils ne peuvent s'expliquer, là-dessus, la résistance du public et de ses maîtres. La raison en est simple, cependant; les formes mélodiques de Berlioz ont deux défauts considérables : l'originalité et la distinction. Qu'un musicien (comme Meyerbeer, par exemple) soit original et nouveau dans ses effets harmoniques, le public et la critique le lui pardonneront aisément, par la raison qu'ils ne s'en apercevront pas ; mais ce sera à la condition expresse que ces beaux vêtements harmoniques habillent des mélodies banales et ressassées. Parmi tous les grands effets musicaux qui remplissent une partition sérieuse, le Français ne distingue que deux choses : le rhythme et le filet mélodique; encore faut-il que le rhythme rappelle plus ou moins un mouvement de danse, que la mélodie en rappelle plus ou moins une autre connue d'à-
vancc et surlout qu'elle se divise en petites phrases courtes, « faciles à retenir. » Interrogez l'immense majorité de nos mélomanes, et vous verrez que c'est là toute leur poétique. Hors de là, point de salut pour le musicien; aussi, Berlioz ne s'est pas sauvé. Sa préoccupation n'ayant jamais été de composer des airs « faciles à retenir, » mais bien d'exprimer des sentiments vrais et élevés; sa fierté lui ayant toujours défendu de céder, sur ce point, à la bêtise de la foule, les mandataires du public souverain ont rendu sur lui ce terrible arrêt : 11 n'a pas de mélodie ! — Une chose surprenante, c'est que cette condamnation cruelle ne l'a pas arrêté ni même troublé un seul instant. — Ainsi, la mélodie de Berlioz est claire, précise, expressive, souverainement distinguée, et, par dessus tout cela, d'un caractère particulier qui se reconnaît du premier coup. A quoi tient cette touche personnelle? d'où vient cet accent à la fois ardent et tendre qui en est le trait le plus frappant?...,. Est-ce de la fréquence des modulations? est-ce des nombreux intervalles de demi-tons qu'elles amènent? est-ce de la longueur inusitée du souffle mélodique? Je ne sais, et
qu'importe? Le style est différent parce que l'homme est autre; je ne vois pas qu'on ait à expliquer autrement les diverses manières des maîtres.
Tel est Berlioz; mais un mot le peindra mieux que toutes les analyses de son talent: c'est un poëte. Un musicien n'est rien sans cela, je le sais, et Gluck, Beethoven, Spontini étaient d'aussi grands poètes que Corneille, Shakespeare et Bacine; mais aujourd'hui Berlioz est le seul, ou à peu près, dont l'inspiration ait cette élévation sublime. Il pense en poète et crée en musicien; de là vient son expression pénétrante, son sentiment profond M vrai. Nul n'a aimé d'un pareil amour, nul n'a traduit plus dignement ces rois de la poésie dont on so*it qu'il est frète*, nul antre, non plus, dans n itrc siècle, n'a compris
et rendu comme lui les douces harmonies de la nature ni les éternelles souffrances de l'âme humaine.
Il est temps de terminer cette étude. J'y ai montré le grand musicien que nous venons de perdre sous un jour bien différent de celui où on le voit d'ordinaire; mais, comme je l'ai dit et expliqué, Berlioz n'est pas connu et ne le sera que difficilement. Une sorte de malentendu et de prévention dont il est victime depuis plus de trente ans le fait condamner sans l'entendre et lui fait attribuer, sur la foi des critiques, une physionomie qui est tout à l'opposé de la sienne. Combien de temps encore durera ce quiproquo?... C'est le secret de ce souffle capricieux qui fait tourner la girouette du goût public; mais, sans aucun doute, Berlioz ne sera jamais compris pleinement par la foule : comme tous les talents aristocratiques, comme toutes les natures délicates, mesurées ou profondes, jamais cette âme distinguée, tendre et passionnée ne sera vraiment pénétrée que par un petit nombre d'âmes. Mais qu'importe? C'est ce petit nombre d'âmes qui forme « la petite église invisible d'élus » dont parle Diderot et dont « les apôtres clandestins opèrent peu à peu la conversion des sots. » Il ne faut pas d'autre entourage à ces génies, pleins de fierté comme ceux des grands siècles, dédaigneux ou ignorants des goûts de leur époque, et qui ne savent courtiser que leur chimère idéale; ceuxlà n'ont rien à faire avec les majorités, et aujourd'hui moins que jamais, où elles semblent s'abêtir de plus en plus sous le joug de la reine Démocratie et de la déesse Matière.
Donc, si Berlioz n'est pas compris de son temps, rien n'est plus simple et rien, en même temps, n'est plus glorieux pour lui. La « petite église des élus » est encore « invisible, » mais bientôt, en grandissant, elle fera la loi à celte foule, qui ne comprendra pas mieux qu'auj.mrd'hui et qui pourtant applaudira. Alors Berlioz,
aujourd'hui si insolemment repoussé, sera pour tous ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire le plus grand musicien du siècle : presque l'égal de Spontini, aussi oublié et aussi peu compris que lui, à notre époque, supérieur à Méh'ul par la richesse, à Mendelssohn par la clarté et par la passion, à Weber, à Meyerbeer, à Wagner par la sincérité et la profondeur, à tous les Français par le génie, à tous les Italiens, même au grand Rossini, par la supériorité même d'un art sévère sur une école matérielle, sans conviction et sans dignité.
Je n'ignore pas combien tout ce que je viens de dire pourra paraître étrange au grand nombre de ceux qui ne connaissent Berlioz, que de réputation; dès aujourd'hui, cependant, pour qui sait observer, ce grand nom jette parfois des lueurs devant lesquelles pâlissent les noms modernes. Aucun génie n'est jamais complètement méconnu, et quant à Berlioz, comme le dit un de ses biographes, « il n'a pas le succès, mais il a la gloire. » Je parlais un jour à Chenavard de cette profonde injustice du public à son égard : •' Certes, on ne le comprend point, me répondit-il, mais voyez, cependant : Berlioz n'a-t-il pas en Allemagne et partout ailleurs qu'en France un renom considérable? N'a-t-il pas là et même ailleurs un noyau d'admirateurs enthousiastes tels qu'en suscitent seuls ceux de la grande race? Bien qu'il s'y rencontre avec de moins dignes.... n'est-il pas membre de l'Institut? La plupart des musiciens qui peuvent se dire plus heureux ne s'inclinent-ils pas, cependant, devant lui en l'appelant leur maître? M. Gounod, vous le savez, s'exalte au seul nom des Troxjcns et de tant de chefsd'œuvre; devant ses amis, dans le monde, il lui arrive chaque jour de chanter du Berlioz Essayez de renverser les rôles, et voyez si Berlioz pourrait chanter du Gounod?... C'est impossible. »
Chcnavard avait raison; en effet, si les triomphes de
Berlioz sont rares, quel homme en eût jamais de plus éclatants? Je laisse de côté tous ceux qu'il a rencontrés à l'étranger, depuis les débuts de sa carrière jusqu'à cet immense succès de la dernière année de sa vie à Pétersbourg et à Moscou. Mais qui peut se méprendre sur le caractère et la signification de ces ovations extraordinaires qui accueillent parfois son nom dans notre étrange Paris? On se souvient qu'il y a deux ans, au Palais de l'Industrie, à la répétition générale d'un grand concert où figurait une de ses œuvres, les douze cents musiciens de l'orchestre, le distinguant au milieu de l'assistance parmi d'autres compositeurs que le public applaudit, le couvrirent pendant dix minutes de vivats et de bravos. Une autre fois, il y a quelques années, M. Pasdeloup donnait le septuor des Troyens dans un concert de bienfaisance. Les premières places étaient occupées par des gens du monde, mais toute l'élite intelligente de ses auditeurs habituels s'était massée sur les gradins les plus élevés du Cirque. Le programme était superbe, et les auditeurs de ces dernières places, ceux qui n'étaient là ni par charité, ni par mode, mais par amour des grandes choses, semblaient vibrants, exaltés, pleins de fièvre, devant tous ces chefs-d'œuvre. A un moment, la détestable ouverture du Prophète, de Meyerbeer, qui déparait ce bel ensemble, fut sifilée par quelques jeunes gens du Conservatoire, et, habitué au peu de discernement du public, connaissant ses préventions implacables, je tremblai pour le sort du magnifique septuor qui allait venir. Mon attente fut singulièrement trompée : sitôt qu'eurent cessé les derniers accords de cet hymne infini d'amour et de paix, ces même jeunes gens et toute l'assemblée avec eux éclatèrent en une tempête de bravos comme je n'en ai entendu de ma vie. Berlioz était là, caché dans les derniers rangs, et à peine l'y eut-on découvert que l'œuvre fut oubliée pour l'homme, que, son nom volant de
bouche en bouche, eu uu instant ces quatre raille spectateurs se trouvèrent debout, frémissants, et les mains tendues vers ce point où on se le montrait. Le hasard m'avait placé près de Berlioz, et jamais je n'oublierai la scène à laquelle j'ai assisté ce jour-là : ce nom que la foule semble ignorer, elle l'avait appris en une minute et le répétait maintenant comme ceux des héros de son choix. Lui, semblait affaissé sous le poids d'une des plus grandes émotions de sa vie; la tète penchée sur sa poitrine, il entendait toutes ces bouches l'appelant, criant : s Vive Berlioz ! » et quand, relevant la tête, il apercevait ces regards et ces milliers de bras tendus vers lui de tous les points de l'immense salle... il n'en pouvait supporter la vue, il tremblait, vouhit sourire et éclatait en sanglots 11 n'était pas le seul; j'ai vu là des hommes les
yeux pleins de larmes, et je crois, vraiment, que nous pleurions tous.
Ce jour-là, j'ai vu comment se forment les rayons de l'auréole de la gloire; j'ai compris toute la consolante vérité du mot de Diderot et comment « la petite église invisible d'élus opère à un certain moment la conversion des sots, x