FUT
Quoique dans la multitude nul peut-être ne fît de tels rapprochements, l'idée que les eaux de la Source jaillie à la Grotte pouvaient guérir les malades, avait dû venir d'elle-même à l'esprit de tous. Dans le cou-
(1) « Est autem Jerosolymis Probatica piscina, quse cognominatur hebraice Bethsaida, quinque porticus habens. In his jaeebat multitude magna languentium, csecorum, claudorum, aridorum, expectantium aquse motum. Angélus autem Domini descendebat secundum tempus in piscinam, et movebatur aqua. Et qui prior decendisset in piscinam, post motionem aquse, sanus fiebat a quacumque detinebatur infirmitate. » Ordo et Missel romains. 1858, 26 février. Vendredi de la l""^ semaine de Carême. Evangile de la Messe.
rant même de ce jour, le bruit de plusieurs guérisons merveilleuses commença à se répandre de tous côtés. Au milieu de ces versions contradictoires qui circulaient, en présence de la sincérité des uns, de l'exagération volontaire ou involontaire des autres, de l'absolue négation de plusieurs, des hésitations et du trouble d'un grand nombre, de l'émotion universelle, il était difficile tout d'abord de discerner le vrai du faux parmi les faits miraculeux, que l'on affirmait de toutes parts, mais en les racontant de diverses sortes, tantôt en estropiant les noms, tantôt en confondant les personnes, tantôt en mêlant les circonstances de plusieurs épisodes différents et étrangers l'un à l'autre.
Avez-vous jamais, en vous promenant dans la campagne, jeté brusquement une poignée de blé dans une fourmilière? Les fourmis effarées courent de côté et d'autre dans une agitation extraordinaire : elles vont, elles viennent, elles se croisent, elles se heurtent, elles s'arrêtent, elles reprennent leur marche, retournent sur leurs pas, s'éloignent tout à coup du point où elles semblaient courir, ramassent un grain de blé, puis le laissent là, errant de toutes parts dans un fiévreux désordre, en proie à une confusion inexprimable.
Telles étaient à Lourdes les multitudes d'habitants et d'étrangers, dans la stupeur où les jetaient les merveilles surhumaines qui leur arrivaient du Ciel. Tel est toujours d'ailleurs le monde naturel, quand il est visité tout à coup par quelque fait du monde surnaturel.
Peu à peu cependant l'ordre se fait dans la fourmilière, un instant troublée.
Ce fut en ce moment que se produisirent les premiers miracles par l'usage de l'eau de la Grotte, et l'invocation de Celle qui y apparaissait. Les raconter ici serait sortir du cadre des épisodes relatifs à la Voyante. Nous renvoyons donc à notre livre intitulé Notre-Dame de Lourdes, d'où toute cette première partie est extraite, ceux qui voudraient connaître le détail de ces guérisons surnaturelles, à la suite desquelles l'affluence prit des proportions tout à fait extraordinaires.
Reprenons le récit de ce qui touche plus directement à Bernadette.
A la Grotte, malgré cet immense concours, tout continuait de se passer avec le plus grand ordre. On puisait à la Source, on chantait des cantiques, on priait.
Les soldats de la garnison, émus comme tout le peuple de ces pays, avaient demandé au Commandant du fort la permission d'aller, eux aussi, aux Roches Massabielle. Avec l'instinct de discipline développé en eux par le régime militaire, ils veillaient d'eux-mêmes à éviter l'encombrement, à laisser libres certains passages, à empêcher la foule de
se trop avancer sur les rives périlleuses du Gave ; ils s'employaient de côté et d'autre, prenant spontanément une certaine autorité, que personne, avec raison, ne songeait à leur contester.
Quelques jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels l'Apparition se manifesta sans aucune particularité nouvelle, sinon que la Source grandissait toujours et que les guérisons miraculeuses se multipliaient de plus en plus. 11 y eut dans le camp de la Libre Pensée un moment de stupeur profonde. Les faits devenaient si nombreux, si constatés, si patents, qu'à chaque instant des défections se produisaient parmi les incrédules. Les meilleurs et les plus droits se laissaient gagner par l'évidence. Toutefois il restait un indestructible noyau d'esprits se disant forts, et dont la force consistait à se roidir contre les preuves et à refuser de se rendre à la vérité. Cela semblerait impossible si l'univers entier ne savait qu'une grande partie du peuple juif a résisté aux miracles même de Jésus-Christ et des Apôtres, et qu'il a fallu quatre siècles de prodiges pour ouvrir complètement les yeux du monde païen.