‹ BernadetteChapitre 9 sur 26 · LOURDES · texte numérisé non relu

LOURDES

n'y frappait les yeux. C'était une cavité vulgaire dans une roche dure et sur un sol partout desséché, sauf à l'entrée et à l'ouest, quand les longues pluies ou les orages y faisaient pénétrer une humidité fugitive.

— Eh bien, l'as-tu vue encore aujourd'hui, et que t'a-t-elle répondu? demanda le Curé de Lourdes, lorsque Bernadette se présenta chez lui en revenant de la Grotte.

— J'ai vu la Vision, et je lui ai dit : « M. le

Curé vous demande de donner quelques preuves, par exemple de faire fleurir le rosier qui est sous vos pieds, parce que ma parole ne suffit pas aux prêtres et qu'ils ne veulent pas s'en rapporter à moi. » Alors Elle a souri, mais sans parler. Puis Elle m'a dit de prier pour les péclieurs et m'a commandé de monter jusqu'au fond delà Grotte. Et Elle a crié par trois fois les mots : « Pénitence ! pénitence ! pénitence ! » que j'ai répétés en me traînant sur mes genoux jusqu'au fond de la Grotte. Là, Elle m'a révélé encore un second secret qui m'est personnel. Puis, Elle a disparu.

— Et qu'est-ce que tu as trouvé au fond de la Grotte ?

— J'ai regardé après qu'Elle a disparu (car pendant qu'Elle est là je ne fais attention qu'à Elle, et Elle m'absorbe), et je n'ai vu que le rocher, et par terre quelques brins d'iierbe qui poussaient au milieu de la poussière..

Le Curé demeura songeur.

— Attendons, se dit-il.

Le soir, M. l'abbé Peyramale racontait cette entrevue aux vicaires de Lourdes et à quelques ecclésiastiques des environs. Ils plaisantèrent leur Doyen sur le peu de succès de sa demande.

— Si c'est la Sainte Vierge, très cher maître, lui disait-on, ce sourire, en entendant votre requête, nous semble fâcheux pour vous ; et une ironie, venant de si haut, nous paraît inquiétante.

Le Curé se tira de cet argument avec sa présence d'esprit accoutumée :

— Ce sourire est en ma faveur, répondit-il. La Sainte Vierge n'est pas moqueuse. Si j'avais mal parlé, elle n'aurait pas souri ; elle se serait apitoyée sur mes raisons. Elle a souri : donc elle approuve.

Il y avait certainement du vrai dans la fine repartie de l'abbé Peyramale, mais peut-être un peu moins qu'il ne le pensait. Certes, si en ce moment, avec sa sagacité profonde et sa hauteur d'âme, il eût mûrement réfléchi aux paroles qu'avait prononcées, peu de temps après avoir souri, la céleste Apparition, il eût compris ce que signifiait ce sourire que la pauvre enfant, favorisée de telles visions, était impuissante à interpréter.

« Prier pour les pécheurs ; faire pénitence ; gravir à genoux la pente escarpée et pénible qui va, des ondes rapides et tumultueuses du torrent, au Roc immuable sur lequel doit se fonder un des sanctuaires de l'Eglise », tels avaient été les ordres de l'Apparition à la suite de la requête de l'enfant, telle avait été sa réponse à la demande de faire fleurir le rosier sauvage, tel avait été, en sa propre bouche, le très clair commentaire de son sourire. Qui ne voit, en y réfléchissant, le sens admirable de cette réponse symbolique ?

« — Eh quoi ? alors que je suis la Mère du Dieu sauveur, la Mère de ce Jésus qui a passé en faisant le bien et en consolant les affligés, n'y a-t-il à solli-

citer de moi, pour preuve de ma puissance, que l'oiseuse et fragile merveille que feront d'euxmêmes d'ici à quelques jours les rayons de mon serviteur le Soleil ? Quand la multitude des pécheurs, indifférents ou hostiles à la Loi de Dieu, couvre la surface du globe ; quand les peuples, coupables ou égarés, se désaltèrent aux fleuves empoisonnés de ce monde, à ces torrents troublés qui courent aux abîmes ; quand ils ont, avant tout, besoin de monter à genoux le rude chemin qui sépare de la vie immuable de l'esprit la vie fuyante et agitée de la chair ; quand le salut de tant de malheureux et la guérison de tant de malades sont la préoccupation constante de mon cœur maternel, n'ai-je pas à donner de meilleurs témoignages'de mon Pouvoir et de ma Bonté que de faire fleurir les roses en plein hiver ? Et est-ce donc pour un si vain amusement que j'apparais à une jeune fllle de la terre et que j'ouvre devant elle mes mains pleines de grâces ? »

Tel était, ce nous semble, autant qu'il est permis à un misérable homme de pénétrer et d'interpréter de si hauts mystères, le [sens profond de ce sourire et de ces ordres par lesquels la Mère du genre humain répondit à la demande du Pasteur de Lourdes, Dieu ne daigne pas, surtout en des temps nécessiteux et mauvais, amuser en quelque sorte sa toutepuissance à des prodiges frivoles qui ne frappent que les yeux, à des signes éphémères qui se flétriraient du matin au soir et qu'emporterait le premier souffle du vent : Dieu entend faire des œuvres utiles et bonnes, et ses miracles sont toujours des

bienfaits. Quand il veut fonder quelque chose d'éternel, il l'appuie tout d'abord sur une preuve éternelle, que les siècles ne pourront entamer.

Que signifiait cependant cet ordre donné à Bernadette de monter à genoux le sol de la Grotte jusqu'au moment où elle fût arrêtée par l'escarpement du rocher desséché ? Nul ne le savait ; et devant cette roche aride personne ne songeait que, depuis que la Synagogue s'est suicidée en croyant tuer Jésus, la baguette de ^Nloïse a passé en héritage au peuple chrétien.

M. le Curé de Lourdes, malgré sa haute portée, ne vit donc point tout d'abord, pas plus que les simples Fidèles, ce que l'avenir devait rendre évident. Le doute très accentué qu'il y avait au fond de lui-même sur la réalité de l'Apparition l'empêchait de méditer avec un soin attentif ces diverses circonstances et d'y arrêter ce clair regard qu'il avait coutume de jeter sur les choses de Dieu.

Bien qu'ils fussent quelque peu déconcertés en présence des conversions opérées le jour même aux Roches Massabielle par l'éclat extraordinaire de la transfiguration de Bernadette, les Libres Penseurs du lieu triomphaient singulièrement de l'échec éprouvé par les croyants, au sujet de la preuve gracieuse et fleurie, demandée par M. le curé Peyramale. Ils louaient ce dernier plus encore que la veille d'avoir exigé un miracle : « Jacomet, disait-on, a été maladroit en voulant tuer l'Apparition : le

Curé, bien plus habile, la force à se tuer ellemême )) . Incapables de comprendre la loyale simplicité de cette impartiale sagesse, qui, sans doute, voulait des preuves avant de croire, mais aussi avant de nier, ils appelaient ruse ce qui était prudence, et ils voyaient un piège dans la naïve prière d'une âme droite, en quête de la vérité. Peu s'en fallait vraiment que ces messieurs ne décernassent en cette occasion au vénérable pasteur de Lourdes la gloire, très grande peut-être, mais à coup sûr fort imméritée, de le compter comme un des leurs.

rjVRE I

L'honorable M. Jacomet paraissait cependant s'en vouloir de n'avoir pas pris la fourberie en flagrant délit et détruit, à lui tout seul, cette naissante superstition. 11 se creusait la tête pour deviner le mot de l'énigme : car il commençait à (Voir clairement, par la demande même du Curé de Lourdes, que le Clergé n'était pour rien dans cette afiaire.

Il n'avait donc en face de lui que cette petite fille et ses pa^ rents. Il ne doutait point, d'une façon ou d'une autre, d'en venir enfin à bout.

Lorsque par hasard Bernadette sortait dans la rue, la foule s'empressait autour d'elle; on l'arrêtait à tout pas; chacun voulait ouïr de sa bouche le détail des Apparitions

Plusieurs au nombre desquels M. Dufo, avocat, un des hommes éminents de ce pays, la firent appeler et l'interrogèrent. Ils ne résistèrent pas à la secrète puissance que la Vérité vivante mettait en ses paroles.

Beaucoup de personnes allèrent dans la journée chez les Soubirous pour se rendre compte par ellesmêmes des récits de Bernadette. Elle se prêtait en toute candeur et complaisance à ces incessantes interrogations : témoigner de ce qu'elle avait vu et entendu constituait désormais pour elle sa fonction particulière et son devoir.

Dans un coin de la pièce où l'on pénétrait, une petite chapelle, ornée de fleurs, de médailles, d'images pieuses, et surmontée d'une statue de la Vierge, présentait une apparence de luxe et attestait la piété de cette famille. Tout le reste de la chambre offrait le plus douloureux dénûment : un grabat, quelques mauvaises chaises, une table boiteuse, formaient tout l'ameublement de ce logis, où l'on venait s'informer des splendides secrets du ciel. La plupart des visiteurs étaient frappés et émus par la vue de cette extrême indigence écrite sur toutes choses, et ne résistaient pas à la douce tentation de laisser quelque souvenir, quelque aumône à ces pauvres gens. Mais l'enfant et les parents refusaient toujours, et de telle façon qu'on ne pouvait insister.

Parmi ces visiteurs, plusieurs étaient étrangers à la ville. L'un de ces derniers se présenta un soir, alors que le va-et-vient delà journée était un peu

calmé, et qu'il n'y avait plus là qu'une voisine assise au foyer. Il interrogea soigneusement Bernadette, voulant qu'elle n'omît aucun détail, et paraissant prendre un intérêt extraordinaire au récit de l'enfant. Son enthousiasme et sa foi se trahissaient à chaque instant par des exclamations pleines d'attendrissement. Il félicita Bernadette d'avoir reçu une si grande faveur du ciel, puis il s'apitoya sur la misère dont il voyait les marques autour de lui.

— Je suis riche, dit-il, permettez-moi de vous venir en aide.

Et sa main déposa sur la table une bourse qu'il entr 'ouvrit et qu'il laissa voir pleine d'or.

La rougeur de l'indignation monta au visage de Bernadette.

— Je ne veux rien. Monsieur, fit-elle vivement. Reprenez cela.

Et elle repoussa vers l'inconnu la bourse déposée sur la table.

— Ce n'est point pour vous, mon enfant, c'est pour vos parents qui sont dans le besoin, et que vous ne pouvez vouloir m'empêcher de secourir.

— Ni Bernadette ni nous, nous ne voulons rien, dirent le père et la mère.

— Vous êtes pauvres, continua l'étranger en insistant. Je vous ai dérangés, je m'intéresse à vous. C'est donc par orgueil que vous refusez?

— Non, ^Monsieur ; mais nous ne voulons rien recevoir, absolument rien. Remportez votre or.

L'inconnu reprit sa bourse et sortit, ne parvenant

point à dissimuler une physionomie des plus contrariées.

D'où venait cet homme et qui était-il? Etait-ce un Menfaiteur compatissant ? Etait-ce un tentateur habile ? Nous l'ignorons. — La police était si bien faite à Lourdes, que M. Jacomet, plus heureux que nous, savait peut-être ce secret, et mieux que tout autre connaissait le mot de l'énigme.

Donc, si par un de ces hasards, comme il s'en rencontre parfois dans les affaires de police, le. très retors Commissaire apprit le soir même les détails de cette scène entre Bernadette et ce mystérieux étranger, il dut se dire que les pièges et les tentations étaient aussi inutiles contre cette enfant extraordinaire que les paroles captieuses et les menaces violentes. Le nœud de cette situation devenait de plus en plus inextricable pour ce personnage si profondément habile pourtant, et si expert dans tout ce qui était purement humain. Si l'impossibilité de faire naître la moindre contradiction dans le récit de Bernadette l'avait surpris, son désintéressement absolu, sa fermeté à repousser une bourse d'or ne pouvait que le plonger dans la stupeur.

Une telle conduite cependant se fût expliquée à la rigueur pour la sagesse policière, si la demande faite par le Curé, d'une preuve visible, d'un prodige aussi irréalisable que la floraison du rosier sauvage en hiver, n'eût montré avec la dernière évidence que le Clergé n'était point caché derrière la Voyante. Mais Bernadette et ses parents, réduits

à eux-mêmes, pauvres, dans le besoin, manquant de pain, et ne tirant aucun profit de l'enthousiasme et de la crédulité populaires, c'était là, pour le Commissaire, un phénomène entièrement inconcevable.

La petite fille avait-elle inventé son imposture pour attirer autour d'elle un vain brait? Mais, outre que de telles ambitions paraissent peu probables dans une humble gardeuse de brebis, comment expliquer l'indestructible unité de son récit, comment expliquer que son désintéressement s'étendît jusqu'aux membres de sa famille, tous si indigents et par suite très tentés probablement d'exploiter la foi aveugle des multitudes ?

!M. Jacomet n'était pas homme à reculer pour quelques objections insolubles, et il attendait avec confiance les événements, ne doutant nullement qu'il ne lui réservassent un triomphe d'autant plus glorieux qu'il aurait été, dès l'abord, plus hérissé de difficultés et d'obstacles.

La nuit avait mis fin aux agitations de tant d'esprits si divers, les uns croyant à la réalité de l'Apparition, d'autres niant résolument, beaucoup restant dans le doute. L'aurore allait se lever, et l'Église universelle, sur toute la surface du globe, murmurait au fond des Temples, dans le silence des Presbytères déserts, dans l'ombre peuplée des Cloî-

très, sous la voûte des Abbayes, des Monastères et des Couvents, ces paroles du Psalmiste dans l'office des Matines : Tu es Deus quifacis mirabilia. Notam fecistiin jpopulis virtutem, tuam. . . Viderunt te aquse, Deus, viderunt te aquse, et timuerunt, et turbatœ sunt abyssi. « Vous êtes le Dieu qui faites des merveilles. Vous avez montré votre puissance au milieu des multitudes... Les eaux vous ont aperçu, Seigneur, les eaux vous ont aperçu ; et elles ont tressailli en votre présence, et les abîmes en ont été troublés » (1).

Bernadette, arrivée devant les Roches Massabielle, venait de s'agenouiller.

Une multitude immense l'avait précédée à la Grotte et se pressait autour d'elle. Bien qu'il y eût là bon nombre de sceptiques, de négateurs et de simples curieux, un religieux silence s'était fait tout à coup dès qu'on avait aperçu l'enfant. Un frisson, une commotion étrange- avait passé sur cette foule. Tous, par un instinct unanime, les incrédules comme les croyants, s'étaient découvert le front. Plusieurs s'étaient ag-enouillés en même temps que la fille du meunier.

En ce moment l'Apparition divine se manifestait à Bernadette, ravie soudainement en son extase merveilleuse. Comme toujours, la Vierge lumineuse se tenait dans l'excavation ovale du rocher, et ses pieds foulaient le rosier sauvage.

(1) Ordo de 1858, 25 février. Jeudi de la l''^ semaine de Carême. Office de Matines. Ps. LXXVI.

Bernadette la contemplait avec un sentiment d'amour indicible, un sentiment doux et profond, qui inondait son âme de délices, sans troubler en rien son esprit et sans lui faire oublier qu'elle était encore sur la terre.

La ^lère de Dieu aimait cette enfant innocente. Elle voulut, par une intimité de plus en plus étroite, la presser davantag'e sur sa poitrine ; Elle voulut fortifier encore le lien qui l'unissait â l'humble bergère, afin que cette dernière, au milieu des agitations de ce monde, sentît, à tout instant, en elle-même, que la Reine des cieux la tenait invisiblement par la main.

— Je veux vous confier, dit-Elle, toujours pour vous seule et concernant vous seule, un dernier secret que, pas plus que les deux autres, vous ne révélerez à personne.

Nous avons exposé plus haut les raisons profondes qui faisaient, de ces confidences intimes, la future sauvegarde de Bernadette, parmi les périls moraux auxquels les faveurs extraordinaires dont elle était l'objet pouvaient évidemment l'exposer. Par ce triple secret, la Vierge revêtait sa messagère comme d'une triple armure contre les dangers et les tentations de la vie.

Bernadette, en la joie de son cœur, écoutait cependant l'ineffable musique de cette parole si douce, si maternelle et si tendre, qui charmait, il y a dix-huit cents ans, les oreilles filiales de l'Enfant Dieu.

— Et maintenant, reprit la Vierge après un si-

lence, allez boire et vous laver à la fontaine, et mangez l'herbe qui pousse à côté.

Bernadette, à ce mot de « fontaine » , regarda autour d'elle. Nulle source n'existait et n'avait jamais existé en ce lieu. L'enfant, sans perdre la Vierge de vue, se dirigea donc tout naturellement vers le ruisseau qui coulait devant la Grotte et qui allait, à travers les cailloux et les roches brisées, rejoindre le Gave à quelques pas plus loin.

Une parole et un geste de l'Apparition l'arrêtèrent dans sa marche :

— N'allez point là, disait la Vierge : je n'ai point dit d'y boire; allez à la Fontaine, elle est ici.

Et, étendant sa main, cette main délicate et puissante à laquelle la nature est soumise. Elle montra du doigt à l'enfant, au côté droit de la Grotte, ce même coin desséché vers lequel, la veille au matin. Elle l'avait déjà fait monter à genoux.

Bien qu'elle ne vît à l'endroit indiqué rien qui semblât avoir rapport aux paroles de l'Etre divin, Bernadette obéit à l'ordre de la Vision céleste.

La voûte de la Grotte allait en s'abaissant ; la petite fille gravit sur ses genoux l'espace qu'elle avait à parcourir.

Arrivée au terme, elle n'aperçut devant elle nulle apparence de fontaine. Tout contre le roc poussaient çà et là quelques touffes de cette herbe, de la famille des Saxifragées, que l'on nomme la Dorine.

Soit sur un nouveau signe de l'Apparition, soit par un mouvement intérieur de son âme. Berna-

dette, avec cette foi simple qui plaît tant au cœur de Dieu, se baissa, et, grattant le sol de ses doigts, se mit à creuser la terre.

Les innombrables spectateurs de cette scène, n'entendant ni ne voyant l'Apparition, ne savaient que penser du singulier travail de Tenfant. Déjà plusieurs commençaient à sourire et à croire à quelque dérangement dans le cerveau de la pauvre bergère. Qu'il faut peu de chose pour ébranler la foi!

Tout à coup le fond de cette petite cavité creusée par l'enfant devint humide. Arrivant de profondeurs inconnues, à travers les roches de marbre et les épaisseurs du sol, une eau mystérieuse se mit à sourdre goutte à goutte sous les mains de Bernadette et à remplir ce creux, de la grandeur d'un verre, qu'elle avait achevé de former.

Cette eau nouvelle venue, se mêlant à la terre brisée, ne faisait tout d'abord que de la boue. Bernadette, par trois fois, essaya de porter à ses lèvres ce liquide bourbeux; mais, par trois fois, son dégoût fut si fort qu'elle le rejeta sans se sentir la force de l'avaler. Cependant elle voulait, avant tout, obéir à TApparition rayonnante qui dominait cette scène étrange ; et à la quatrième fois, dans un suprême effort, elle surmonta sa répugnance. Elle but, elle se lava, elle mangea une pincée de la plante champêtre qui poussait au pied du rocher.

En ce moment l'eau de la Source franchit les bords du petit réservoir creusé par l'enfant, et se

mit à couler en un mince filet, plus exigu peut-être qu'une paille, vers la foule qui se pressait sur le devant de la Grotte.

Ce filet était si minime que, pendant un long temps, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ce jour, la terre desséchée l'absorba tout entier au passage, et qu'on ne devinait sa marche progressive que par le ruban humide tracé sur le sol, et qui, s'allongeant peu à peu, s'avançait avec une lenteur extrême dans la direction du ruisseau et du Gave.

Quand Bernadette eut accompli, ainsi que nous venons de le raconter, tous les ordres qu'elle avait reçus, la Vierge arrêta sur elle un regard satisfait, et, un instant après, Elle disparut à ses yeux.

L'émotion de la multitude fut grande devant ce prodige. Dès que Bernadette fut sortie de l'extase, on se précipita vers la Grotte. Chacun voulait voir de ses yeux le creux où l'eau avait surgi sous la main de l'enfant. Chacun voulait y plonger son mouchoir et en porter une goutte à ses lèvres. De sorte que cette source naissante, dont on agrandissait peu à peu le terreux réservoir, prit bientôt l'aspect d'une flaque de boue liquide. La Source cependant, à mesure qu'on y puisait, devenait de plus en plus abondante. L'orifice par où elle arrivait des abîmes s'élargissait insensiblement.

— C'est de l'eau qui aura suinté par hasard du rocher dans les temps pluvieux, et qui, par hasard aussi, aura formé sous le sol un petit amas intérieur que l'enfant aura découvert, toujours par

hasard, en grattant la terre, dirent les savants de Lourdes.

Et les philosophes se contentèrent de cette explication.

Le lendemain, poussée des mystérieuses profondeurs par une puissance inconnue et grandissant à vue d'oeil, la Source sortait du sol nu par un jaillissement de plus en plus fort. Elle coulait déjà de la grosseur du doigt. Toutefois, le travail intérieur qu'elle opérait à travers la terre pour se frayer son premier passage la rendait encore boueuse. Ce fut seulement au bout de quelques jours qu'après avoir augmenté en quelque sorte d'heure en heure, elle cessa de croître et devint absolument limpide. Elle s'échappa dès lors par un jet très considérable, qui avait à peu près la grosseur du bras d'un enfant. — N'anticipons point pourtant sur les événements, et continuons de les suivre jour par jour, comme nous 'avons fait jusqu'ici.

Reprenons-les au point où nous les avons laissés, c'est-à-dire au jeudi matin, 25 février, vers sept heures.

XXXIH

Précisément à cette heure-lâ, à l'instant où la Source, comme un premier témoignage divin, jailissait doucement, mais irrésistiblement, sous la main de la Voyante, la philosophie de Lourdes publiait sur les événements de la Grotte un nouvel

article dans le journal libre penseur de la localité.

Le Lavedan, que nous avons déjà cité, sortait des presses et se distribuait en ville, juste au moment où la foule émerveillée revenait des Roches Massabielle.

Or, dans cet article, pas plus que dans le précédent, pas plus que dans aucune des descriptions écrites à cette époque, il n'était question qu'une source existât dans la Grotte. Et, de la sorte, l'incrédulité paralysait par avance l'affirmation audacieuse sur laquelle, après un certain temps, les Libres Penseurs pourraient être tentés de se rejeter, en disant que la Source avait toujours coulé là. La Providence voulait qu'en dehors du témoignage public, on pût leur opposer leurs propres articles, leurs propres publications imprimées, datées, authentiques, irréfutables. Si, avant le 25 février, aidant la scène dont nous venons de faire le récit, avant l'ordre et l'indication donnés par la Vierge à Bernadette en extase, il y avait eu là ces belles eaux jaillissantes qui existent aujourd'hui, comment donc vos journaux, dont les yeux étaient si ouverts, dont les détails étaient parfois si minutieux, n'ont-ils pas aperçu cette Source puissante et n'en ont-ils jamais fait mention ? Nous mettons au défi la Libre Pensée de produire un seul document, — nous disons un seul, — parlant de Source ou même d'eau avant l'époque où la Vierge ordonna et où la Nature obéit.

L'émotion populaire avait pris des proportions considérables. Bernadette était acclamée quand elle passait, et la pauvre enfant rentrait en toute hâte chez elle pour échapper à ces ovations. Cette âme humble, qui avait vécu jusque-là ignorée, dans le silence et dans la solitude, se trouvait tout à coup placée en pleine lumière, au milieu du tumulte et de' la foule, sur le piédestal de la renommée. Cette gloire, que tant d'autres recherchent, était pour elle le plus cruel des martyres. Ses moindres paroles étaient commentées, discutées, admirées, repoussées, bafouées, livrées en un mot aux souffles divers des disputes humaines. Et c'est alors qu'elle goûtait l'intime joie de n'avoir pas tout à dire, et de trouver, dans les trois secrets que lui avait révélés la Vierge, comme un sanctuaire réservé où elle pouvait, en toute paix, retirer son cœur et le rafraîchir dans l'ombre de ce mystère et dans le charme de cette intimité avec la Reine du ciel. Un avenir était proche où cette épreuve de la popularité allait grandir encore.

Ainsi que nous l'avons raconté tout à l'heure, le jaillissement de la Source avait eu lieu vers le lever du soleil, en présence d'une foule nombreuse. C'était le 25 février, un jeudi, le troisième du mois, jour de grand marché à Tarbes. La nouvelle de l'événement merveilleux qui s'était produit le matin aux

Roches MassaMelle fut donc portée au clief-lieu par une multitude de témoins oculaires, et répandue dès le soir même dans tout le département jusqu'aux villes les plus proches des départements voisins. Le mouvement extraordinaire qui depuis une huitaine attirait à Lourdes tant de pèlerins et de curieux, prit dès ce moment un développement inouï.

Un grand nombre de visiteurs vinrent coucher à Lourdes pour s'y trouver le lendemain ; d'autres marchèrent toute la nuit : et, aux premiers rayons de l'auhe, à l'heure où Bernadette avait coutume d'arriver, cinq à six mille personnes se pressant sur les rives du Gave, sur les tertres et sur les rochers, campaient aux ahords de la Grotte. La Source, plus abondante que la veille, était déjà considérable.

Quand la Voyante, toute simple et paisible au milieu de cette agitation, se présenta pour prier, les populations s'écrièrent : « Voilà la Sainte ! voilà la Sainte ! » Plusieurs cherchaient à toucher ses vêtements, considérant comme sacré tout objet qui appartenait à cette privilégiée du Seigneur.

La Mère des humbles et des petits ne voulait point cependant que ce cœur innocent succombât à la tentation de la vaine gloire, et que Bernadette pût s'enorgueillir un instant des faveurs singulières dont elle était l'objet. 11 était bon que l'enfant, saluée de tous côtés par ces acclamations, sentît qu'elle n'était rien, et qu'elle constatât une fois de plus son impuissance à évoquer par elle-même la Vision divine. Vainement elle pria. On ne vit point se

répandre sur ses traits l'éclat surhumain de l'extase; et quand elle se releva, après sa longue prière, elle répondit avec tristesse aux interrogations dont on l'entourait, que la ^'ision d'en haut n'était point apparue.

Cette absence de la Vierge avait sans doute pour but de maintenir Bernadette dans Thumilité et dans la conscience de son néant ; mais elle contenait peut-être aussi, pour le peuple chrétien, un haut et mystérieux enseignement, dont la portée n'échappera point aux âmes accoutumées à contempler et à admirer les secrètes harmonies que Dieu se plaît à cacher en ses œuvres, comme une signature de sa main.

Si le ciel s'était ce jour-là fermé aux regards de Bernadette, si la céleste Créature qui lui apparaissait dans une chair visible avait semblé rentrer tout à coup dans la région inaccessible aux sens, la preuve de la réalité et de la puissance de cet Etre surhumain, la fontaine, surgie la veille et de plus en plus grandissante, était manifeste à tous les regards et ruisselait sur le sol incliné de la Grotte aux yeux des multitudes émerveillées.

La Vierge se retirait pour laisser en quelque sorte parler son œuvre. La Vierge se retirait aussi et se taisait pour laisser parler l'Église de ce pays dont les paroles, à l'Introït de la Messe et aux Répons de Matines, pouvaient servir à indiquer le principe et à

marquer la nature de cette Fontaine extraordinaire qui avait surgi soudainement sous la main de Bernadette en extase.

Tandis, en effet, que ceci se passait a la Grotte, devant la Source miraculeuse jaillie du côté droit de l'aride rocher, on célébrait dans le diocèse de Tarbes et dans plusieurs diocèses de France la mémoire d'une autre Source, la plus illustre et la plus vivifiante de toutes celles qui, depuis six mille années, ont arrosé l'héritage des enfants d'Adam. Ce jour-là, 26 février 1858, vendredi de la première semaine de Carême, était fête de la Sainte Lance et des Clous de Notre-Seigneur (1). Et la Source dont nous parlons, et dont les Offices particuliers du diocèse glorifiaient le souvenir, était la grande Source divine que la lance du centurion romain, perçant le côté droit du Christ inanimé, avait fait jaillir comme un fleuve de vie pour régénérer la terre et sauver le genre humain. Yidi aqua^n egredientem de te^wplo, a latere dextro ; etomnes ad quos yervenit aqua ista salvi facti sunt. c( J'ai vu une eau qui jaillissait du temple, du côté droit, et tous ceux à qui cette eau arrivait ont été sauvés, » s'était écrié le Prophète, contemplant à travers les siècles les prodiges de la miséricorde de Dieu. (( En ce jour-la, disaient les prêtres en l'Office des Matines, il y aura, jpour la

(1) Ordo du diocèse de Tarbes pour 1858, 26 février. Vendredi de la l'^ semaine de Carême. Fête de la sainte Lance et des Clous. Introït de la Messe. (Voir cette Messe dans le Missel romain, en l'Appendice : Missœ celebrandœ in aliquibus lacis ex Indulto Apostolico,)

raaison de David et les habitayits de Jérusalem, une Fontaine ouverte, servant à la purification du pécheur et de toute personne souillée » (1).

Par ces coïncidences vraiment étonnantes et que nous engageons instamment le lecteur à vérifier luimême dans les textes liturgiques que nous indiquons en notes ; par de telles coïncidences, l'Église de ce pays répondait avec une clarté éblouissante aux questions sans nombre que l'on se faisait autour de la fontaine merveilleuse, jaillissant au côté droit de la Grotte. La Source qui surgissait ainsi à la base des Pyrénées relevait, par une filtration mystérieuse, de ce fleuve immense de grâces divines qui, sous les Clous des soldats et la Lance du centurion, commença à couler il y a dix-liuit siècles au sommet du mont Golgotha.

Tel était le principe intime auquel il fallait remonter pour trouver l'origine cachée de la Source miraculeuse, et il était bon que les Offices célébrés à son point de départ, au lieu où elle venait de percer la terre, conduisissent d'eux-mêmes l'esprit vers ces mystiques hauteurs. Quant aux résultats pratiques, quant aux effets extérieurs que devait produire au dehors cette Fontaine de l'Apparition, il en fallait tout naturellement demander l'interprétation et le secret, non plus au centre et au poiot de départ, non plus dans le cercle restreint et à la fête exception-

(1) « la die illa erit fons patens domui David, et habitantibus Jérusalem, in ablutionem peccatoris et menstruatse. » Ordo du diocèse de Tarbes. Office de Matines. Répons de la m* leçon du II' Nocturne.

nelle d'un diocèse particulier, mais bien aux Offices universels que l'Église catholique, apostolique et romaine célébrait partout à cette heure dans le monde chrétien. Or, ce même jour, 26 février 1858, Vendredi de la première semaine de Carême, l'Evangile de la Messe contenait ces paroles qui n'ont pas besoin de réflexions : « Et il y avait à Jérusalem la Piscine probatique, appelée en hébreu Bethsaïda. Elle a cinq portiques, sous lesquels gisaient une grande multitude de malades, d'aveugles, de boiteux ^ de gens dont les Tnembres étaient paralysés, attendant le mouvement des eaux. Car l'Ange du Seigneur descendait à un certain moment dans la Piscine et l'eau s'agitait. Et celui qui le premier, après le mouvement de l'eau, se plongeait dans la Piscine, était guéri de son infirmité quelle qu'elle

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