‹ BernadetteChapitre 12 sur 26 · XXX IX · texte numérisé non relu

XXX IX

En dépit de l'hostilité inquiète et ombrageuse du monde officiel, la renommée de ces faits merveilleux s'était propagée dans toutes les contrées environnantes avec une électrique rapidité.

Toute la Bigorre et tout le Béarn, déjà agités par les premiers bruits de l'Apparition, étaient entrés dans un profond émoi à la nouvelle du jaillissement de la Source et des guérisons miraculeuses. Toutes les routes du département étaient couvertes de voyageurs, accourant en grande hâte. A tout instant, de tous les côtés, par tous les chemins, par tous les sentiers qui aboutissent à Lourdes, arrivaient en foule et pêle-mêle des véhicules de toute sorte, calèches, charrettes, chars-à-bancs, des cavaliers, des piétons.

La nuit même ralentissait à peine ce mouvement. Les habitants de la Montagne descendaient à la lueur des étoiles pour se trouver à la Grotte dès le matin.

Les voyageurs précédemment arrivés étaient pour la plupart restés à Lourdes, ne voulant rien perdre de ces scènes extraordinaires, comme on n'en avait certainement point vu depuis des siècles, comme on n'en avait peut-être vu jamais. Les hôtels, les auberges, les maisons particulières regorgeaient de monde. Il devint presque impossible d'héberger les nouvelles foules qui survenaient.

On passait la nuit en prière devant la Grotte illuminée, afin de se trouver le lendemain plus près de la Voyante.

Le jeudi, 4 mars, était le dernier jour de la Quinzaine.

Lorsque l'aurore commença à blanchir l'horizon, une multitude plus prodigieuse encore que précédemment inondait les abords delà Grotte.

Un peintre comme Raphaël, ou Michel-Ange eût tiré de ce vivant spectacle le sujet d'un admirable tableau.

Ici, tout courbé par les ans. et vénérable comme un patriarche, un vieux montagnard s'appuyait de ses mains tremblantes sur son énorme bâton ferré, dont le poids et les oscillations faisaient crier le gravier. Autour de lui se pressait toute sa famille, depuis l'aïeule, la matrone antique aux traits anguleux, au visage hâlé et ridé, encapuchonnée dans sa grande mante noire doublée de rouge, jusqu'au dernier fils qui se dressait sur ses pieds afin de mieux voir. Les mains jointes avec ferveur, belles, paisibles et graves comme les vierges splendides de la campagne romaine, les jeunes filles de la Montagne priaient isolément ou par groupes. Plusieurs faisaient courir entre leurs doigts les perles rustiques de leur chapelet. Quelques-unes lisaient en silence dans leur livre d'église. D'autres, tenant en main ou même sur la tête une cruche de terre pour la remplir de l'eau miraculeuse, rappelaient les figures bibliques de Rébecca ou de Rachel.

Là, c'était le paysan du Gers à la tête ronde et forte, au cou de taureau, au corps ramassé et trapu. A côté se profilait la tête fine du Béarnais, que les innombrables portraits d'Henri IV ont rendue si populaire.

De taille moyenne, mais paraissant grands tant ils sont merveilleusement droits, les Basques, à la poitrine saillante, aux épaules un peu hautes et aux membres agiles, regardaient dans une immobilité absolue et semblaient plantés dang le sol comme des statues. Leur large front, leur menton étroit et proéminent, leur visage maigre et osseux, taillé dans l'angle d'un V, leurs traits caractéristiques, la netteté de leur type, indiquaient la pureté primordiale de cette race, la plus ancienne peut-être du pays des Gaules.

Présentant des formes moins rudes, mais aussi moins accentuées, plus effacés ou plus polis, plus distingués selon les uns, plus vulgaires selon les autres, des hommes du monde de toute profession, des avocats, des employés, des médecins, étaient mêlés en grand nombre à cette foule.

Les dames, en chapeau et en voile, les mains plongées dans leurs manchons, se sentaient, malgré leurs précautions contre le froid, pénétrées par l'air glacial du matin. On les voyait à tout moment. changer de place et s'agiter pour se réchauffer.

Impassibles et dignes, debout et drapés du haut en bas dans leurs grands manteaux aux vastes plis, quelques Espagnols se tenaient çà et là et attendaient, dans une tranquillité sculpturale. Ils

regardaient la Grotte et priaient. Un incident, une ondulation de la multitude les tiraient-ils forcément de leur contemplation, ils détournaient à peine la tête; ils promenaient un instant sur la foule la flamme noire de leur regard et se remettaient à prier.

En plusieurs endroits, les pèlerins, fatigués par le voyage ou par la station de la nuit, s'étaient assis à terre. Il y en avait qui, dans leur prévoyance, avaient avec eux des havre-sacs garnis de provisions. D'autres portaient en bandoulière une gourde remplie de vin. Plusieurs enfants s'étaient endormis, étendus sur le sol. Les mères, se dépouillant de leur capulet, les en recouvraient avec précaution.

Quelques militaires, appartenant au régiment de cavalerie de Tarbes ou au dépôt de Lourdes, étaient venus à cheval et se tenaient hors du tohu-bohu, dans le courant du Gave. Beaucoup de pèlerins ou de curieux étaient grimpés sur les arbres ; et, autour de ces têtes isolées qui dominaient les autres et ressortaient vivement, tous les champs, toutes les prairies, tous les chemins, tous les coteaux, tous les tertres, toutes les roches d'où l'on pouvait avoir vue sur la Grotte, étaient littéralement couverts d'une multitude innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de gens du monde, d'ouvriers, de paysans, de soldats, agités, pressés et ondoyants comme les épis mûrs. Les costumes pittoresques de ces pays se détachaient en voyantes couleurs aux premiers rayons du Soleil, dont le disque commen-

çait à paraître derrière les cimes du Ger. De loin, des coteaux de Vizens, par exemple, les capulets des femmes, les uns d'un blanc de neige, les autres d'un rouge flamboyant; les grands bérets bleus des paysans béarnais, éclataient comme des marguerites, des coquelicots et des bleuets, au milieu de cette moisson humaine. Les casques des cavaliers campés dans le Gave étincelaient à la naissante lueur qui venait de l'orient.

Il y avait bien là plus de vingt mille hommes répandus sur la rive du Gave, et cette multitude grossissait incessamment par l'arrivée de nouveaux pèlerins qui débouchaient de tous les côtés (1).

La foi, la prière, la curiosité, le scepticisme se peignaient sur ces visages. Toutes les classes, toutes les idées, tous les sentiments étaient représentés dans cette immense multitude. Il était là, le rude chrétien des premiers âges, qui sait que rien n'est impossible à Dieu. Il était là, le chrétien tourmenté par le doute et venant, devant ces roches sauvages,

(1) Cette évaluation est celle des divers témoins que nous avons consultés. Quant aux détails du tableau que nous faisons de cette scène et du mouvement général de toute la contrée, ils sont, pour la plupart, littéralement empruntés à un journal très hostile à l'événement, à VEre impériale de Tarbes, dans son numéro du 26 mars.

Quatre ou cinq semaines après, en avril, alors que la Quinzaine demandée par l'Apparition était terminée depuis un mois et que Bernadette n'allait plus régulièrement à la Grotte, le Maire fit faire le dénombrement de la foule. Or, ce jour-là, un jour ordinaire, alors que l'on ne savait pas à l'avance que l'enfant dût s'y rendre, il s'y trouvait encore neuf mille soixante personnes. (Lettre du Maire au Préfet, en date du 7 avril. Archives de la Mairie de Lourdes. N° 86.)

chercher des arguments pour sa foi. Elle était là, la femme croyante, demandant à la divine ]\Ière de guérir quelque cher malade, de convertir quelque âme bien-aimée. Il était là aussi, le négateur de parti pris, ayant des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Il était là, l'esprit frivole, oublieux de son àme, en quête seulement, devant le paradis entr'ouvert, d'un amusement curieux et d'un vain spectacle.

Autour de cette foule et sur le chemin couraient, allaient, s'empressaient, criaient, dans une sorte d'effarement, les Sergents de ville et les Gendarmes. L'Adjoint, revêtu de son écharpe, se tenait immobile.

Attentifs à toutes choses et prêts à sévir au moindre désordre, on remarquait sur une petite hauteur Jacomet et le Procureur impérial.

Une rumeur énorme, vague, multiple, confuse, indescriptible, composée de mille bruits divers, de paroles, de conversations, de prières, de cris, sortait de cette multitude et ressemblait à l'inapaisable tumulte des flots.

Tout à coup une clameur vole sur toutes les bouches : « ^^oilà la Sainte ! voilà la Sainte ! » s'écrie-t-on de toutes parts, et une agitation extraordinaire se fait au milieu de cette foule. Tous les coeurs, même les plus froids, sont émus; toutes les têtes se dressent, tous les yeux se fixent sur le même point : instinctivement tous les fronts se découvrent.

Bernadette, accompagnée de sa mère, venait de

paraître sur le sentier que la Confrérie des carriers avait tracé les jours précédents, et descendait paisiblement vers cet océan humain. Bien qu'elle eût tout ce vaste peuple sous les yeux et qu'elle fût sans doute heureuse de ce témoignage d'adoration pour {( la Dame » merveilleuse, elle était tout entière à la pensée de revoir cette incomparable Beauté. Quand le ciel est prêt de s'ouvrir, qui donc regarde la terre? Elle était tellement absorbée par l'espérance joyeuse qui remplissait son cœur, que les cris : « Voilà la Sainte ! » et les explosions enthousiastes de la vénération populaire ne semblaient point l'atteindre. Elle était si pleine de l'image de la Vision, elle était si parfaitement humble, qu'elle n'avait pas même la vanité d'être confuse et de rougir.

Les Gendarmes cependant étaient accourus; et, perçant ces masses compactes devant Bernadette, ils formaient une escorte à l'enfant et lui faisaient un passage jusqu'à la Grotte.

Ces braves gens, de même que les soldats, étaient croyants; de sorte que leur attitude sympathique, émue, religieuse, avait empêché la foule de s'irriter de ce déploiement de la force armée, et trompé le calcul des habiles.

Les mille rumeurs de la multitude s'étaient tues peu à peu et il s'était fait un grand silence. Il n'y a pas, au moment de la Messe, un jour d'Ordination ou de Communion, plus de recueillement dans les églises de la Chrétienté. Ceux-là mêmes qui ne croyaient pas étaient saisis de respect. Chacun retenait en quelque sorte sa respiration. Quelqu'un qui

eût fermé les yeux n'aurait jamais deviné qu'il y eût là une immense foule, et, au milieu du silence universel, il n'aurait eu l'oreille frappée que par le fracas du Gave. Ceux qui étaient près de la Grotte entendaient le murmure de la Source miraculeuse, qui s'écoulait paisiblement dans le petit réservoir par la rigole de bois qu'on y avait naguère placée.

Quand Bernadette se prosterna, tout ce peuple, d'un mouvement unanime, tomba à genoux.

Presque aussitôt les rayons surhumains de l'extase illuminèrent les traits transfigurés de l'enfant. Nous ne décrirons pas une fois de plus ce spectacle merveilleux, dont, à plusieurs reprises déjà, nous avons tâché de donner une idée au lecteur. Ce spectacle était toujours nouveau, comme l'est chaque matin le lever de l'aurore. La puissance qui produit de telles splendeurs dispose de l'infini, et elle l'emploie à diversifier sans cesse la forme extérieure de son éternelle unité ; mais la plume d'un pauvre écrivain n'a que des ressources bornées et des couleurs indigentes. Si Jacob, fils d'Isaac, lutta avec l'Ange, l'artiste, en son infirmité, ne peut lutter avec Dieu ; et il vient un moment où, se sentant impuissant à traduire toutes les délicates nuances de l'œuvre divine, il se tait et se borne à adorer. C'est ce que je fais. Et je laisse aux âmes qui me lisent le soin d'imaginer toutes les joies successives, tous les attendrissements, toutes les grâces et toutes les célestes ivresses que la bienheureuse Vision de la Vierge sans tache, de la Beauté admirable qui charma Dieu lui-même, faisait passer sur le front innocent de

Bernadette ravie. Que chacun devine donc ce que je ne dis point et qu'il essaye de contempler, par la pensée et par le coeur, directement et sans mon secours, ce que mon talent misérable est incapable d'exprimer.

L'Apparition, comme les jours précédents, avait commandé à l'enfant d'aller boire et se laver à la Fontaine, et de manger cette herbe dont nous avons parlé ; puis elle lui avait de nouveau ordonné de se rendre vers les prêtres et de leur faire savoir qu'elle voulait une chapelle et des processions en ce lieu.

L'enfant avait prié l'Apparition de lui dire son nom ; mais la « Dame » rayonnante n'avait point répondu à cette question. Le moment n'était point encore venu. Ce nom, il fallait qu'il s'écrivît auparavant sur la terre et qu'il se gravât dans les cœurs par d'innombrables œuvres de miséricorde. La Reine du Ciel voulait être devinée à ses bienfaits; Elle entendait que la clameur reconnaissante de toutes les bouches la nommât et la glorifiât avant de répondre et de dire : « Votre cœur ne vous a pas trompés : c'est bien Moi, ego sum Mater. »

La philosophie incroyante, irritée cependant par les événements qu'elle semblait mépriser, et contre

lesquels elle n'osait pas tenter l'épreuve décisive d'une enquête publique, cherchait d'autres moyens de se débarrasser de ces faits écrasants. Elle eut recours à une manœuvre d'une habileté profonde, et dont le machiavélisme indique toutes les ressources d'esprit que la haine du Surnaturel faisait déployer au groupe des Libres Penseurs. Au lieu d'examiner les vrais miracles, ils en inventèrent de faux, dont ils se réservaient plus tard de dévoiler l'imposture. Leurs journaux ne parlèrent ni de Louis Bourriette, ni de l'enfant de Croisine Ducouts, ni de Biaise Maumus, ni de la veuve Crozat, ni de Marie Daube, ni de Bernarde Soubie, ni de Fabien Baron, ni de Jeanne Crassus, ni d'Auguste Bordes, ni de cent autres (1). Mais ils fabriquèrent perfidement une légende imaginaire, espérant la propager par la voie de la presse et la réfuter ensuite à leur aise.

Une telle assertion peut sembler étrange : aussi ne marchons-nous que preuves en mains.

(( Ne vous étonnez pas, disait le journal de la Préfecture, VÈre Impériale, s'il y a encore des gens qui persistent à soutenir que la jeune fille est prédestinée, et qu'elle est douée d'une puissance surnaturelle. Pour ces gens-là il est avéré :

« 1° Qu'une colombe a plané avant-hier sur la « tête de l'enfant pendant le temps qu'a duré son « extase ;

{( 2° Que la jeune fille a soufiié sur les yeux d'une (( petite aveugle et lui a rendu la vue ;

(1) Tous ces miracles sont racontés dans Notre-Dame de Lourdes.

« 3° Qu'elle a guéri un autre enfant dont le bras « était paralysé ;

« 4° Enfin, qu'un paysan delà vallée de Campan <( ayant déclaré qu'il n'était pas dupe de ces scènes <( d'hallucination, la petite fille avait obtenu dans « la soirée même que les péchés de ce paysan « fussent changés en serpents, lesquels serpents « l'avaient dévoré, sans qu'on ait trouvé trace des « membres de l'irrévérencieux » (1).

Quant aux vraies guérisons, quant aux faits miraculeux réellement constatés, quant au jaillissement de la Source, l'habile rédacteur se gardait bien d'en parler. Avec un art non moins grand, il ne citait aucun nom, afin d'éviter les démentis.

« Voilà où nous en sommes, et où nous n'en serions pas à Lourdes, si les parents de la jeune fille avaient suivi le conseil des médecins, qui les invitaient à envoyer la malade à l'Hospice » (2).

Il est à remarquer que nul médecin jusque-là n'avait donné ce conseil. C'était un simple ballon d'essai, jeté par la feuille administrative. Après avoir inventé ces fables, le pieux et judicieux écrivain s'alarmait au nom de la raison et de la foi :

« C'est là, continuait-il, l'opinion de tous gens raisonnables qui portent en eux les sentiments de la vraie piété, qui respectent et aiment sincèrement la Religion, qui regardent la manie des superstitions comme très dangereuse, et qui ont pour princip)e

(1) Ère impériale, numéro du 6 mars.

(2) Ere impériale, numéro du 6 mars.

qv^on ne doit admettre des faits au rang des Miracles que lorsque V Église a 'prononcé. »

Cette foi dévote, cette génuflexion finale couronnaient dignement la diplomatie remarquable qui avait dicté ce travail. Ce sont là les formules ordinaires de tous ceux qui entendent réduire à l'étroite mesure de leurs petits systèmes la place qu'il plaît à Dieu de se faire en ce monde. Quant à la dernière affirmation, présentée comme un principe sur la question des faits miraculeux, est-il besoin de dire qu'ils s'imposent par eux-mêmes comme tous les faits, et qu'ils tirent leur caractère, non de l'Église, qui ne fait que les reconnaître, mais de Dieu même, dont la puissance les produit directement ? La décision de l'Église ne crée pas le Miracle, elle le constate ; et, sur l'autorité de son examen et de sa parole, les fidèles croient. Mais nulle loi, ni dans l'ordre de la foi ni dans l'ordre de la raison, n'empêche les chrétiens, témoins d'un fait surnaturel manifeste, d'en reconnaître eux-mêmes le caractère miraculeux. L'Église n'a jamais exigé des croyants cette abdication de leur intelligence et de leur sens commun ; elle se réserve le droit de prononcer en dernier ressort : voilà tout.

« Il ne paraît point jusqu'ici, ajoutait l'article en terminant, que ce qui s'est passé ait été jugé digne par l'autorité religieuse d'une attention sérieuse. »

Le directeur du journal administratif se trompait en ce point, ainsi que le lecteur l'a déjà appris dans le cours de ce récit. Toutefois son observation, précieuse du moins en cela, constatait pour l'avenir et

pour l'Histoire que le Clergé avait été absolument étranger aux événements qui s'étaient accomplis jusque-là, et que ces événements continuaient à s'accomplir entièrement en dehors de lui.

Placé au centre même des événements, le pauvre Lavedan, journal de Lourdes, se sentait écrasé par les faits, et il s'était tu tout à coup. Son silence devait durer plusieurs semaines. Il ne disait pas un mot de ces choses inouïes et de cette aflBluence de peuple. On aurait cru volontiers qu'il était rédigé à l'autre bout du monde, s'il n'eût rempli ses colonnes d'articles empruntés çà et là dans les feuilles publiques et dirigés contre la Superstition en général.

Depuis le dernier jour de la Quinzaine, Bernadette était retournée à la Grotte à diverses reprises, mais un peu comme tout le monde, c'est-à-dire sans ouïr en ellemême cette voix intérieure qui l'appelait irrésistible ment.

Cette voix, elle l'entendit de nouveau le 25 mars dans la matinée, et elle prit aussitôt le chemin des Roches ]\Iassabielle. Son visage rayonnait d'espérance. Elle sentait en elle-même que, devant ses yeux charmés, le Paradis allait une fois de plus entr'ouvrir ses portes éternelles et qu'elle allait revoir la céleste Apparition.

Comme on le pense bien, elle était devenue dans la ville de Lourdes l'objet de l'attention gêné-

raie, et elle ne pouvait faire un pas sans être le centre de tous les regards.

— Bernadette va à la Grotte ! s'écria-t-on de l'un à l'autre en la voyant passer.

Et en un instant, sortant de toutes les maisons, accourant par tous les sentiers, la foule se précipita dans la même direction et arriva aussitôt que l'enfant.

Dans la vallée, la neige avait fondu depuis la veille ou l'avant-veille, mais elle couronnait encore la crête des cimes environnantes. Il faisait un temps clair et beau. Pas une tache dans le bleu paisible du ciel. Le Soleil Roi semblait naître à cette heure au sein de ces blanches montagnes et faisait resplendir son berceau de neige.

C'était l'anniversaire du jour où l'ange Gabriel était descendu vers la très-pure Vierge de Nazareth et l'avait saluée au nom du Seigneur. L'Église célébrait la fête de l'Annonciation.

Tandis que la multitude courait vers la Grotte, et qu'on remarquait parmi elle la plupart de ceux qui avaient été guéris, Louis Bourriette, la veuve Crozat, Blaisette Soupenne, Benoîte Cazeaux, Auguste Bordes et vingt autres, l'Église catholique, sur la fin de son Office matinal, chantait ces paroles étonnantes : « Et alors les yeux des aveugles seront ouverts, les oreilles des sourds auront recouvré l'ouïe, le boiteux bondira comme un cerf, parce que les eaux ont surgi dans le désert et les torrents dans la solitude » (1).

(1) a Tune aperientur oculi CEecorum, et aures surdorum patebuQt. Tune saliet sicut cervus claudus... : quia scissse sunt in deserto

Le pressentiment joyeux qu'avait éprouvé Bernadette ne l'avait point trompée : la voix qui l'avait appelée était la voix de la Vierge fidèle.

Dès que l'enfant fut tombée à genoux, l'Apparition se manifesta. Comme toujours, rayonnait autour d'Elle une auréole ineffable, dont la splendeur était sans limites, dont la douceur était infinie : c'était la gloire éternelle dans la paix absolue. Comme toujours, son voile et sa robe aux chastes plis avaient la blancheur des neiges éclatantes. Les deux roses qui fleurissaient sur ses pieds avaient la teinte jaune qu'a la base du ciel aux premières lueurs de l'aube virginale. Sa ceinture était bleue comme le firmament.

Bernadette en extase avait oublié la terre devant la Beauté sans tache.

— 0 ma Dame, lui dit-elle, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre nom.

La royale Apparition sourit et ne répondit point. Mais en ce moment même l'Église universelle, poursuivant les solennelles prières de son Office, s'écriait :

<( Sainte et immaculée Virginité, quelles louanges pourrai-je te donner? En vérité, je ne le sais : car tu as porté, enfermé dans ton sein. Celui que les Cieux ne peuvent contenir » (1).

aquae, et torrentes in solitudine. » Brèutazre romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la Bienheureuse Vierge Marie. I" nocturne, m® leçon.

(1) Sancta et immaculata Virginitas, quibus te laudibus efferam

Bernadette n'entendait point ces voix lointaines, et ne pouvait soupçonner ces harmonies profondes. Devant le silence de la Vision elle insista et reprit :

— 0 ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre Nom.

L'Apparition parut rayonner davantage , comme si sa joie allait grandissant, et Elle ne répondit point encore à la demande de l'enfant.

Mais l'Église, en toute la chrétienté , continuait ses invocations et ses chants , et elle était arrivée à ces paroles :

« Félicitez-moi, vous tous qui aimez le Seigneur parce que, étant encore tout enfant, le Très-Haut m'a aimée : et de mes entrailles fut enfanté l'Homme-Dieu. Les générations me proclameront bienheureuse, parce que Dieu a daigné jeter son regard sur son humble servante : et de

nescio ; * Quia quem cœli capere non poterant, tuo gremio contulisti. » Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la B. V. Marie, II® nocturne, répons de la vi* leçon.

mes entrailles maternelles fut enfanté l'Homme- Dieu» (1).

Bernadette répéta sa prière :

— 0 ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre Nom.

L'Apparition semblait entrer de plus en plus dans la gloire bienheureuse; et, comme concentrée en sa félicité, Elle continua de ne point répondre. Mais, par une coïncidence inouïe, le chœur universel de l'Église faisait éclater à cette heure un chant d'allégresse et prononçait le nom terrestre de l'Apparition merveilleuse : « Je vous salue MARIE, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes» (2).

Bernadette renouvela encore une fois sa demande suppliante :

— 0 ma Dame, je vous en prie, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre Nom.

L'Apparition avait les mains jointes avec ferveur et le visage dans le rayonnement splendide de la béatitude infinie. C'était l'Humilité dans la Gloire.

(1) « Congratulamini mihi, omnes qui diligitis Dominum, quia cum essem parvula, placui Altissimo : * Et de meis visceribus genui Deum et hominem. f. Beatam me dicent omnes generationes, quia ancillam humilem respexit Deus : * Et de meis visceribus genui Deum et hominem. » Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la B. V. Marie, II* nocturne, répons de la vii^ leçon.

(2) « Ave, MARIA, gratia plena, Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus. » Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la B. V. Marie, 2« Ant. de Laudes.

De même que Bernadette contemplait la Vision, la Vision, sans doute, contemplait, au sein de la Trinité divine. Dieu le Père dont elle était la Fille, Dieu le Saint-Esprit dont Elle était l'Épouse, Dieu le Fils dont Elle était la Mère.

A la dernière question de l'enfant. Elle disjoignit les mains, faisant glisser sur son bras droit le chapelet au fil d'or et aux grains d'albâtre. Elle ouvrit alors ses deux bras et les inclina vers le sol, comme pour montrer à la Terre ses mains virginales, pleines de bénédictions. Puis, les élevant vers l'éternelle région d'où descendit, à pareil jour, le divin Messager de l'Annonciation, Elle les rejoignit avec ferveur, et, regardant le Ciel avec le sentiment d'une indicible gratitude. Elle prononça ces paroles :

— Je suis l'Immaculée Conception.

Ayant dit ces mots.

Elle disparut, et l'enfant se trouva, comme la multitude, en face d'un rocher désert.

A côté d'elle, la miraculeuse Fontaine, tombant par une rigole de bois dans son bassin rustique, faisait entendre le murmure paisible de

CHEVET DE l'Église DE LOURDES

ses flots.

C'était le jour et c'était l'heure où la sainte Église

entonnait en son Office l'hymne magnifique : « 01a plus glorieuse des Vierges. . . »

O gloriosa Virginum, Sublinxis intcr sidéra (1).

La Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'avait point dit : (( Je suis Marie immaculée. » Elle avait dit : « Je suis l'Immaculée Conception, » comme pour marquer le caractère absolu, le caractère en quelque sorte substantiel du divin privilège qui n'a été départi qu'à elle seule depuis qu'Adam et Eve furent créés de Dieu. C'est comme si elle eût dit, non pas : « Je suis pure, » mais : (( Je suis la Pureté même ; » non pas : (( Je suis vierge, » mais : « Je suis la Virginité incarnée et vivante ; » non pas : (( Je suis blanche, » mais : « Je suis la Blancheur. »

Une chose blanche peut cesser de l'être ; mais la Blancheur est toujours blanche. C'est son essence même, et non sa qualité.

]\Iarie est plus que conçue sans péché : elle est l'Immaculée Conception elle-même, c'est-à-dire le type essentiel et supérieur, l'archétype de l'humanité sans souillure, de l'humanité sortie des mains de Dieu sans avoir été atteinte par la tache origi-

(1) Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation, hymne

des Laudes. Les Laudes, comme chacun le sait, se disent à la première heure du jour.

nelle, par l'élément impur que la faute de nos premiers parents mêla à la source même de ce fleuve immense des générations qui coule depuis six mille années, et dont chacun de nous est une onde fuyante.

Lorsque d'une source bourbeuse vous voulez tirer de l'eau pure, que faites-vous ? Vous prenez un filtre, et l'eau se dégage de ses plus grossiers éléments. Vous la passez dans un second filtre, puis dans un troisième, et ainsi de suite. Vient enfin un moment où vous avez un vase d'eau absolument nette et claire, un diamant liquide. Ainsi avait fait Dieu quand la source originelle fut troublée. Il choisit une famille, et dirigea de siècle en siècle cette race élue : depuis Seth jusqu'à Noé, depuis Sem jusqu'à David, depuis David jusqu'à Joachim et Anne, parents de la Sainte Vierge. Et quand le sang humain se fut ainsi filtré, pour ainsi dire, malgré les accidents de quelques intermédiaires coupables, à travers près de cinquante générations de patriarches et de justes, il vint au monde une créature absolument pure, une créature sans tache, une fille d'Adam entièrement immaculée. Elle s'appela Marie, et sa Virginité féconde enfanta Jésus- Christ.

La Vierge, à la Grotte de Lourdes, avait voulu attester, par sa présence, par ses miracles et par sa parole même, le dernier dogme qu'a défini l'Église, et qu'a proclamé saint Pierre parlant par la voix de Pie IX.

La petite Bergère à laquelle apparaissait la Vierge divine entendait pour la première fois ces mots : (( Immaculée Conception. » Et, ne les comprenant point, elle faisait, en retournant à Lourdes, tous ses efforts pour les retenir.

(( Je les répétais en moi-même tout le long du chemin pour ne point les oublier, nous racontaitelle un jour ; et jusqu'au presbytère, où j'allais, je disais : Immaculée Conception, Imm,aculée Conception, à chaque pas que je faisais, parce que je voulais portera M. le Curé les paroles de la Vision, afin que la Chapelle se bâtît. »

La Fête de Pâques était arrivée.

Malgré les pieuses appréhensions de M. le Ministre des Cultes (1), les apparitions et les miracles n'avaient point « affaibli le sentiment religieux des populations » . Des conversions sans nombre avaient eu lieu : les confessionnaux étaient assiégés de monde. Des usuriers ou des voleurs avaient restitué ; beaucoup de scandales avaient cessé. Les Fidèles se pressaient autour de la Table sainte.

Le jour même où le Préfet était allé chez Sa

(1) Nous racontons dans Notre-Dame de Lourdes les oppositions violentes de l'administration, du Commissaire de Police Jacomet, du Procureur impérial Dutour, du Préfet Massy et du Ministre des Cultes Rouland contre la marche des événements.

Grandeur, c'est-à-dire le lundi de Pâques, 5 avril (1), la Mère de Dieu avait fait de nouveau entendre un appel intérieur à la fille du meunier ; et l'enfant bientôt suivie d'une foule immense, s'était rendue à la Grotte, où, comme précédemment, le Ciel s'était ouvert devant elle, et lui avait laissé voir la Vierge Marie dans sa gloire.

C'est à cette date que s'accomplit, aux yeux émerveillés de la multitude, un fait fort étrange.

Le cierge que Bernadette avait apporté ou qu'on lui avait donné était très grand, et elle l'avait appuyé par terre en le soutenant par le bout, entre les doigts de ses mains, à demi jointes.

La vierge lui apparut.

Et voilà que, par un mouvement instinctif d'adoration, la Voyante, tombant en extase devant la beauté immaculée, éleva un peu les mains et les laissa reposer doucement, et sans y songer, sur le bout du cierge allumé. Et alors la flamme se mit à passer à travers ses doigts, à demi entr'ouverts, et

(1) Nous avons pris cette date dans le mandement de FÉvêque portant jugement sur FApparition, et en faisant officiellement l'historique.

à s'élever au-dessus, oscillant çà et là, suivant le léger souffle du vent. Bernadette pourtant demeurait immobile et abîmée dans la céleste contemplation, ne s'apercevant même pas du phénomène qui faisait la stupéfaction de la multitude.

Les témoins se pressaient les uns sur les autres pour mieux voir. ^MM. Jean-Louis Fourcade, Martinou, Estrade, le Garde Forestier Callet, les demoiselles Tard'hivail, cent autres personnes, furent les spectateurs de ce fait inouï.

M. Dozous, dès les premiers moments, avait tiré sa montre : cet état extraordinaire dura un peu plus d'un quart d'heure.

Tout à coup, un léger frissonnement fait tressaillir le corps de Bernadette. Ses traits redescendent. La Vision avait cessé, et l'enfant était revenue à son état naturel. On regarde sa main : rien que de normal n'y apparaissait. La flamme avait respecté la chair de la Voyante, en extase devant Marie. La foule, non sans raison, criait au miracle.

L'un des spectateurs cependant, voulant faire la contre-épreuve, avait pris ce cierge encore allumé, et, sans qu'elle y fît attention, il l'approcha de la main de Bernadette.

— Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle en se retirant vivement, vous me brûlez (1) !

(1) Ce fait du cierge fit beaucoup de bruit. Le Lavedan ne put se dispenser d'en parler quelque temps après. « Depuis la fameuse journée du 4 mars, dit-il, Bernadette a été sobre de visites à la Grotte. C'est à peine si elle y est revenue deux ou trois fois. Dans une de ses visites, un témoin a pu nous assurer qu'étant en extase elle avait longtemps tenu la main au contact de la flamme du cierge

Tous ces événements avaient produit une telle commotion dans le pays, que, ce jour-là, bien qu'on ne fût point comme dans la Quinzaine, prévenu à l'avance, la multitude réunie en un instant autour de Bernadette s'était élevée à près de dix mille personnes (1)

Page 1