‹ BernadetteChapitre 13 sur 26 · MAISON L)E LA RLE DES PETITS-FOSSES · texte numérisé non relu

MAISON L)E LA RLE DES PETITS-FOSSES

Bernadette était constamment visitée par les iûnombrables étrangers que la piété ou la curiosité faisaient affluer à Lourdes. Il j en avait de toutes les classes, de toutes les professions, de toutes les

et qu'elle n'en avait pas ressenti les plus légères douleurs. Vous pensez bien qu'on a crié au miracle. » — Cette dernière réflexion est des plus naïves. Le rédacteur du Lavedan considère-t-il donc ce fait comme absolument naturel ?

(1) Averti dès le premier moment, le Maire avait fait placer des agents à tous les chemins ou sentiers pour faire le dénombrement. 11 y avait, d'après le rapport qu'il adressa le soir même au Préfet, 9.060 personnes, dont 4.822 habitants de Lourdes et 4.238 étrangers. — Archives de la Maù'ie de Lourdes. — Lettre du Maire au Préfet, n°86.

philosophies. Nul ne prit en défaut cette parole simple et loyale ; nul, après avoir vu et entendu la Voyante, n'osa dire qu'elle mentait. Au milieu des partis agités et des discussions sans nombre, cette petite enfant, par un privilège inconcevable, inspirait à tous le respect, et elle ne fut pas une seule fois en butte à la calomnie. L'éclat de cette innocence était tel, que sa personne ne fut ni atteinte ni attaquée : une invisible égide la protégeait.

D'une intelligence ordinaire en toutes choses (1), Bernadette était au-dessus d'elle-même dès qu'il s'agissait de rendre témoignage de l'Apparition. Aucune objection ne la troublait.

Elle avait des réponses profondes.

^I. de Rességuier, conseiller général et ancien député des Basses-Pyrénées, vint la voir ; il était accompagné de plusieurs dames de sa famille. Il se fit raconter les Visions dans le plus grand détail. Lorsque Bernadette lui apprit que l'Apparition s'exprimait en patois béarnais, il se récria :

— Tu ne dis pas la vérité, mon enfant ! Le bon Dieu et la sainte Vierge ne comprennent pas ton patois, et ils ne savent pas ce misérable langage.

— S'ils ne le savaient pas, monsieur, réponditelle, comment le saurions-nous nous-mêmes ? Et s'ils ne le comprenaient pas, qui nous rendrait capables de le comprendre ?

(1) L'intelligence de Bernadette enfant était en effet fort ordinaire ; mais elle se développa beaucoup avec l'âge, elle devint assez vive et surtout pleine de saveur primesautière, d'esprit naturel et d'imorévu.

Elle avait des reparties spirituelles.

— • Gomment la sainte Vierge a-t-elle pu t'ordonner de manger de l'herbe? Elle te prenait donc pour une bête ? lui disait un jour un sceptique.

— Est-ce que vous pensez cela de vous quand vous mangez de la salade ? lui répliqua-t-elle en souriant.

Elle avait des réponses naïves.

Ce même M. de Rességuier lui parlait de la beauté de l'Apparition de la Grotte.

— Était-elle aussi belle que les personnes que voici? lui demanda-t-il.

Bernadette promena son regard sur le cercle charmant des jeunes filles et des dames qui avaient accompagné le visiteur, puis elle eut comme une moue de dédain :

— Oh ! c'était bien autre chose que tout cela ! fiteUe.

({ Tout cela, » c'était l'élite de la société de Pau.

Elle déconcertait les subtilités captieuses par lesquelles on cherchait à l'embarrasser.

— Si M. le Curé vous défendait formellement d'aller à la Grotte, que feriez-vous ? lui disait quelqu'un .

— Je lui obéirais.

— Mais si vous receviez en même temps de l'Apparition l'ordre d'y aller, que feriez-vous alors entre ces deux ordres contraires ?

L'enfant tout aussitôt, sans hésiter le moins du monde, répondit :

— J'irais demander la permission à Monsieur le Curé.

Rien, ni à cette époque ni plus tard, ne lui fit perdre sa simplicité, pleine de grâce. Jamais, à moins d'être interrogée, elle ne parlait de l'Apparition. Elle se considérait toujours comme la dernière à l'école des Sœurs. On avait de la peine à lui apprendre à lire et à écrire. L'esprit de cette enfant était ailleurs; et, si nous osions pénétrer dans cette nature exquise et visitée par la grâce, nous dirions peut-être que son âme, peu curieuse sans doute de ce savoir humain, faisait l'école buissonnière dans les halliers du Paradis.

Aux récréations, elle se confondait avec ses compagnes. Elle aimait à jouer.

Quelquefois un visiteur, un étranger, venu de loin, demandait aux Sœurs de lui montrer cette Voyante, cette privilégiée du Seigneur, cette bienaimée de la Vierge, cette Bernadette dont le nom était déjà si célèbre.

— La voilà, disait la Sœur en la désignant du doigt parmi les autres enfants.

Le visiteur regardait, et il voyait une petite fille

chétive et misérablement vêtue, jouant aux barres, à cache-cache, à pigeon-voie, sautant à la corde, tout entière aux innocents plaisirs de l'enfance. Mais ce qu'elle préférait à tout, c'était de figurer, elle la trentième ou la quarantième, dans une de ces rondes immenses que les enfants font en chantant et en se tenant par la main .

La Mère de Dieu en apparaissant à Bernadette, en lui donnant le rôle d'un témoin des choses célestes, en faisant d'elle le centre d'un concours innombrable et comme un objet de vénération publique, avait protégé, par un miracle plus grand que tout autre, sa simplicité et sa candeur, et elle lui avait fait le don extraordinaire, le don divin de demeurer une enfant.

Dans le courant de ces mois de mars et d'avril, avant comme après la lettre du Ministre (1), M. le Préfet Massy avait employé sa vive intelligence à trouver en dehors du Surnaturel la clef de ces étranges affaires de Lourdes. Les interrogatoires avaient

(1) Voir, dans Notre-Dame de Lourdes, comment M. Rouland, Ministre des Cultes, était intervenu pour se mettre en travers du grand événement religieux qui se produisait, et comment les rapports étaient demeurés des plus tendus entre le Préfet et TÉvêque .

été inutilement renouvelés par le Parquet et par Jacomet. Ni le Commissaire de Police ni M. Dutour n'avaient pu prendre l'enfant en défaut. Cette petite bergère de treize à quatorze ans, ignorante et ne sachant ni lire, ni écrire, ni même parler français, déconcertait par sa simplicité profonde les habiles et les prudents.

Un disciple des Mesmer et des Du Potet, surgi on ne sait d'où, avait vainement essayé d'endormir Bernadette du sommeil magnétique. Ses passes avaient échoué contre ce tempérament paisible et peu nerveux, et il n'avait réussi qu'à donner une migraine à l'enfant. La pauvre petite se prêtait d'ailleurs avec résignation aux expériences et à l'examen de chacun. Dieu voulait qu'elle fût en butte à toutes les épreuves, et que de toutes, sans exception, elle sortît triomphante.

On avait appris qu'une famille étrangère et immensément riche, ayant, comme tout le monde, subi le charme de Bernadette, lui avait proposé de l'adopter en offrant aux parents une fortune, cent mille francs, avec la faculté de rester auprès de leur enfant. Le désintéressement de ces braves gens n'avait pas même été tenté, et ils avaient voulu rester pauvres.

Tout échouait : les pièges de la ruse, les offres de l'enthousiasme, la dialectique des esprits les plus déliés.

Quelle que fût son horreur pour le fanatisme, M. le Procureur impérial Dutour ne pouvait découvrir, ni dans le Code d'instruction criminelle, ni

dans le Code pénal, un article quelconque qui l'autorisât à sévir contre Bernadette et à la faire incarcérer. Une arrestation de cette nature eût été illégale au premier chef, et aurait pu avoir pour le magistrat qui l'eût ordonnée des conséquences fâcheuses. Aux yeux de la loi pénale, Bernadette était innocente.

M. le Préfet, avec sa très grande netteté d'esprit, «e rendit compte de tout cela et aussi bien qu'eût pu le faire un jurisconsulte. Il songea alors à arriver au même résultat à l'aide d'un autre moyen, et à procéder par mesure administrative à cet emprisonnement qui lui semblait utile, et dont la Magistrature, paralysée par le texte des codes, ne se croyait pas le droit de prendre l'initiative.

Il y a dans l'immense arsenal de nos lois et règlements une arme redoutable, imprudemment créée, à notre avis, dans la pensée très-louable de protéger l'individu contre lui-même, mais qui peut, entre les mains de la malveillance ou de l'aveuglement, donner lieu à la plus épouvantable des tyrannies, c'est-à-dire à la séquestration arbitraire et sans appel d'un ipnocent. Nous voulons parler de la loi sur les Aliénés. Sans débat public, sans défense possible, sur le certificat d'un ou deux médecins le déclarant atteint de trouble mental, un malheureux peut être saisi brusque-

ment, par simple décision administrative, et jeté dans la plus terrible des prisons, dans le cabanon d'une maison de fous. Que, dans la plupart des cas, cette loi s'applique suivant l'équité, par suite de l'honorabilité générale et de la capacité du corps médical, nous le croyons, et nous avons besoin de le croire. ^Mais que cette honorabilité et ce savoir autorisent à supprimer toute défense, toute publicité et tout appel; que la décision à huis clos de deux médecins soit dispensée de cette triple garantie dont la loi a voulu entourer les jugements de la ^lagistrature, c'est ce que nous avons quelque peine à comprendre. Les médecins sont capables, sans doute, et nous reconnaissons qu'en trouver deux en parfait accord rend assez probable la vérité de leur thèse commune : mais y a-t-il là une certitude assez grave, assez évidente, assez certaine, si on nous permet ce pléonasme, pour qu'elle donne irrévocablement le droit d'enlever, sans autre forme de procès, la liberté à un citoyen ? Les médecins sont honorables, cela est également hors de doute, et, plus que personne, nous vénérons les hommes de cette noble profession ; mais surtout en matière de folie, leurs idées préconçues et leurs doctrines philosophiques ne peuvent-elles pas, malgré eux, incliner parfois leur esprit vers de regrettables erreurs? Dans un livre qui a eu un certain retentissement, l'un d'eux, M. .Lélut, a rangé parmi les aliénés Socrate, Newton, sainte Thérèse, Pascal et un grand nombre d'autres qui furent, comme ceux-là, la gloire de l'Humanité. Un tel maître et

ses élèves mériteraient-ils, par exemple, qu'on les investît du droit de faire incarcérer comme fous, sans défense contradictoire, sans publicité et sans appel, sur une simple consultation, tous ceux qu'ils jugeraient tels? Et cependant M. Lélut est un savant remarquable, une des notoriétés médicales : il est membre de l'Institut. Que dire delà garantie offerte par les individus de la plèbe scientifique, par quelques-uns de ces pauvres petits docteurs de villages qui succèdent au barbier-cMrurgien dont se contentaient nos aïeux ?

Convaincu comme il Tétait de l'impossibilité actuelle du Surnaturel, M. le préfet Massy n'hésita pas, dans l'impuissance où se trouvait la Magistrature, à chercher dans cette loi redoutable une solution à la question extraordinaire qui avait surgi tout à coup dans son département.

En apprenant que la Vierge était apparue de nouveau et avait dit son nom à Bernadette, M. le Préfet envoya chez les Soubirous une commission composée de deux Médecins. Il les prit parmi ceux qui n'admettaient pas plus que lui le Surnaturel, parmi ceux qui avaient leurs conclusions écrites d'avance dans leur prétendue philosophie médicale. Ces deux Médecins, qui étaient de Lourdes, et dont l'un était l'ami particulier du Procureur impérial, s^épuisaient depuis trois semaines à soutenir toutes

sortes de théories sur la catalepsie, le somnambulisme, riiallucination, et se débattaient exaspérés contre l'inexplicable rayonnement de l'extase, contre le jaillissement de la Source, contre les guérisons soudaines qui venaient à chaque instant battre en brèche les doctrines qu'ils avaient rapportées de la Faculté.

Ce fut à ces hommes et dans ces circonstances que M. le Préfet, dans sa sagesse, jugea bon de confier l'examen de Bernadette.

Ces messieurs palpèrent la tête de l'enfant, et n'y trouvèrent aucune lésion. Le système de Gall consulté n'indiquait nulle part la protubérance de la folie. Les réponses de l'enfant étaient sensées, sans contradictions, sans bizarreries. Rien d'exagéré dans le système nerveux; tout au contraire, un plein équilibre et Je ne sais quoi de profondément calme. Un asthme fatiguait souvent la poitrine de la petite fille ; mais cette infirmité n'avait aucune liaison avec un dérangement du cerveau.

Les deux ^lédecins, très consciencieux d'ailleurs malgré leurs préventions, consignèrent toutes ces choses dans leur rapport, et constatèrent l'état très sain et très normal de l'enfant. ^

Toutefois, comme, sur la question des Apparitions, elle persistait invariablement dans son récit, ces messieurs, qui ne croyaient point à la possibilité de pareilles visions, s'appuyèrent là-dessus pour dire que Bernsidetie 2^our7^ait bien être hallucinée.

Malgré leurs idées anti-surnaturelles, ils n'osèrent pourtant, devant l'état si bien équilibré et si

intellectuellement normal de l'enfant, hasarder une formule plus affirmative. Ils sentaient instinctivement que c'était, non leur science positive, avec ses certitudes, mais leurs opinions philosophiques préconçues qui concluaient de la sorte, et qui répondaient à la question par la question.

M. le Préfet n'y regardait pas de si près, et ce rapport lui parut suffisant. Muni de cette pièce, et en vertu de la loi du 30 juin 1838, il résolut de faire arrêter Bernadette et de la faire conduire à Tarbes, pour être internée provisoirement à l'hospice, et ensuite, sans doute, dans une maison de fous.

Frapper cette enfant n'était pas tout : il fallait opposer enfin une digue à ce mouvement extraordinaire de la population. M. Rouland avait insinué, dans sa lettre au Préfet, comment on le pouvait, sans sortir en quoi que ce fût de la stricte légalité. Il n'y avait pour cela qu'à considérer la Grotte comme un oratoire, et à la faire dépouiller des exvoto et des offrandes des croyants.

Si les croyants opposaient de la résistance, un escadron de cavalerie se tiendrait à Tarbes, prêt à tout événement. Une émeute eût comblé bien des vœux secrets.

Restait à faire exécuter, contre Bernadette et contre la population, ces diverses mesures, dont l'infaillibilité préfectorale avait reconnu la nécessité et l'urgence pour parer à l'invasion croissante de la Superstition.

C'était l'époque du Conseil de révision. M. le préfet ]^Iassy eut dans cette circonstance l'occasion de se rendre à Lourdes, et d'y voir^ tous les flaires du canton.

(( ^I. le Préfet, a dit depuis un illustre écrivain, M. le Préfet était chargé d'imposer ce jour-là à ses administrés un service assez grand, assez lourd, inauguré d'une façon assez répugnante : il aurait pu comprendre, s'il l'avait voulu, que quelques libertés consolantes sont nécessaires en compensation des 'sacrifices qu'exige la société. Or la liberté de prier en certains lieux, d'y brûler un cierge, d'y puiser une goutte d'eau, d'y déposer une offrande, ne peut pas paraître bien onéreuse à l'État, ni funeste à l'ordre public, ni offensante pour la pudeur et la liberté de

personne; cependant elle console profondément ceux qui en usent. Laissez donc la foi vivre ! Dans vos emplois, dans vos puissances, dans vos fortunes, songez que la plupart des hommes que vous gouvernez ont besoin de demander à Dieu le pain de chaque jour, et ne le reçoivent que par une sorte de miracle. La foi, c'est déjà du pain : elle aide à manger le pain noir ; elle aide à attendre encore patiemment, passé l'heure où il devait venir. Et quand Dieu semble vouloir ouvrir un de ces lieux de grâce où la foi coule plus abondante et donne de plus prompts secours, ne les fermez pas. Vousmêmes, les premiers, en aurez besoin. C'est là que vous pourrez faire des économies sur le budget des hôpitaux et des prisons (1). »

Telles n'étaient point les pensées, tels n'étaient point les sentiments de M. le baron Massy. Après avoir prélevé au nom du Pouvoir ce terrible impôt du sang que l'on nomme la Conscription, il adressa aux Maires du canton un discours officiel. Il sut invoquer à la fois, à propos des Apparitions et des Miracles, l'intérêt de l'Église et celui de l'État, le Pape et l'Empereur. En chacune de ses phrases, périphrases et paraphrases, il commençait par la piété et finissait par l'administration. Les prémisses étaient d'un théologien, les conclusions étaient d'un préfet.

« M. le Préfet a montré aux Maires, disait le surlendemain le journal de la Préfecture, ce que les

(1) Louis Vedillot, Univers du 28 août 1858.

scènes qui s'étaient produites avaient de regrettable, et quelle défaveur elles tendaient à jeter sur la Religion. Il s'est appliqué surtout à leur faire comprendre que le fait de la création d'un oratoire à la Grotte, fait suffisarament constitué par le dépôt d'emblèmes religieux et de cierges ^ était une atteinte portée à l'Autorité ecclésiastique et civile, une illégalité qu'il était du devoir de l'Administration de faire cesser, puisque, aux termes de la Loi, aucune chapelle publique ou oratoire ne peut être fondé sans l'autorisation du Gouvernement, sur l'avis de l'Évêque diocésain » (1).

« ]\Ies sentiments, avait ajouté le dévot foncée tionnaire, ne doivent être suspects à personne. « Tout le monde, dans ce département, connaît « mon respect profond pour la Religion. J'en ai « donné, — je crois, — assez de preuves, pour qu'il (( soit impossible de mal interpréter mes inten- « tiens.

(( Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre, « ^Messieurs, que j'ai donné ordre au Commissaire (( de Police d'enlever et de transporter à la Mairie, « où ils seront mis à la disposition de ceux qui les {( ont déposés, les objets placés dans la Grotte.

(( J'ai prescrit, en outre, d'ARRÊxER et de conduire « à Tarbes, pour y être traitées comme malades^ « aux frais du Département, les personnes qui se « diraient visionnaires, et je ferai poursuivre, « comme propagateurs de fausses nouvelles, tous

(1) Ère impériale du 8 mai.

(( ceux qui auraient contribué à mettre en circula- « tion les bruits absurdes que Ton fait courir » (1).

Cela se passait le 4 mai. C'est ainsi que le très religieux Préfet inaugurait son Mois de Marie.

Ces paroles furent accueillies par un enthousiasme unanime, suivant le journal de la Préfecture.

La vérité est que les uns désapprouvèrent hautement la voie violente dans laquelle s'engageait l'Autorité, tandis que d'autres, appartenant â la secte des Libres Penseurs, s'imaginèrent que la main du Préfet allait suffire à enrayer brusquement la marche irrésistible des choses.

Au dehors, les philosophes et les savants se réjouissaient. Le Lavedan, absolument silencieux depuis deux mois, terrassé qu'il était par l'évidence des faits, retrouva l'indépendance de son verbe pour entonner un dithyrambe préfectoral.

Immédiatement après son discours, le Chef du Département avait quitté la ville, laissant s'exécuter, hors de sa présence, ce qu'il avait ordonné.

Les mesures de M. le Préfet se complétaient l'une par l'autre. Par l'arrestation de Bernadette, il atteignait la cause ; par l'enlèvement des objets à la Grotte, il atteignait l'effet. Si^ comme c'était

(1) Nous donnons ce discours d'après l'article de VÈre im'périale^ journal de la Préfecture. N° du 8 mai.

probable, ces ardentes populations^ blessées dans la liberté de leurs croyances, dans leur droit de prier, dans leur religion^ essayaient quelque résistance ou se livraient à quelque désordre, l'escadron de cavalerie, mandé par dépêche, accourait à bride abattue, et, mettant ville et campagne au régime de l'état de siège, réfutait la Superstition par le toutpuissant argument du sabre. De même qu'il venait de transformer une question religieuse en question administrative, ]\I. ]\Iassy était prêt à transformer la question administrative en question militaire.

Le ]\Iaire et le Commissaire de Police étaient chargés, chacun en ce qui les concernait, d'exécuter les volontés du Préfet. Le premier avait ordre de faire arrêter Bernadette; le second, de se transporter aux Roches ]\Iassabielle et de dépouiller la Grotte de tout ce que la piété ou la reconnaissance des fidèles y avait déposé.

Suivons-les tous les deux, et commençons par le Maire, ainsi que le veut la hiérarchie.

Bien que M. Lacadé, Maire de Lourdes, évitât de se prononcer sur les événements extraordinaires qui se passaient, il en était très impressionné, et ce ne fut point sans une certaine terreur qu'il vit l'Administration entrer dans cette voie de violences. Il ignorait comment les populations allaient accueillir

ces actes de l'autorité ; et il était fort perplexe. Il est vrai que M. le Préfet annonçait Tenvoi possible d'un escadron de cavalerie pour maintenir la tranquillité dans la ville de Lourdes à la suite de l'arrestation ; mais cela même ne laissait pas que de l'inquiéter gravement. Le côté surnaturel et les Miracles l'alarmaient aussi. Il ne savait que faire entre l'autorité du Préfet, la force du peuple et les puissances d'en haut. Il aurait voulu ménager la terre et le ciel. Il s'adressa, pour soutenir son courage, au Procureur impérial, M. Dutour; et, tous deux ensemble, ils se rendirent chez M. le Curé de Lourdes pour lui communiquer l'ordre d'arrestation émané de la Préfecture. Ils expliquèrent à l'abbé Peyramale comme quoi, d'après le texte de la loi du 30 juin 1838, le Préfet agissait dans la plénitude de son droit légal.

Le Prêtre ne put contenir l'explosion de son indignation devant la cruelle iniquité d'une telle mesure, fut-elle à la rigueur possible d'après quelqu'une des innombrables lois, enfantées, un jour ou l'autre, parles Lycurgues d'occasion que le flux et le reflux de nos douze à quinze révolutions politiques ont jetés sur la grève du Palais Bourbon.

— Cette enfant est innocente ! s'écriait-il ; et la preuve, monsieur le Procureur impérial, c'est que, comme magistrat, vous n'avez pu, malgré vos interrogatoires de toutes sortes, trouver un prétexte à la moindre poursuite. Vous savez qu'il n'y a pas un tribunal en France qui ne reconnût cette innocence, éclatante comme le soleil ; qu'il n'y a pas un

Procureur général qui, en de telles circonstances, ne déclarât monstrueuse et ne fît cesser, non seulement une arrestation, mais une simple action judiciaire.

— Aussi la ^lagistrature n'agit-elle pas, répondait M. Dutour. jNI. le Préfet, sur le rapport des médecins, fait enfermer Bernadette comme atteinte de démence ; et cela, dans son intérêt, pour la guérir. C'est une simple mesure administrative, qui ne touche en rien à la Religion, puisque ni l'Évêque ni le Clergé ne se sont prononcés sur tous ces faits, qui se passent en dehors d'eux.

— Une telle mesure, reprit le Prêtre en s'animant de plus en plus, serait la plus odieuse des persécutions ; d'autant plus odieuse, qu'elle prend un masque hypocrite, qu'elle affecte de vouloir protéger, qu'elle se cache sous le manteau de la légalité, et qu'elle a pour objet de frapper un pauvre être sans défense. Si l'Évêque, si le Clergé, si moi-même nous attendons qu'une lumière de plus en plus grande se fasse sur ces événements pour nous prononcer sur leur caractère surnaturel, nous en savons assez pour juger de la sincérité de Bernadette et de l'intégrité de ses facultés intellectuelles. Et dès qu'ils ne constatent aucune lésion cérébrale, en quoi vos deux Médecins seraient-ils plus compétents pour juger de la folie ou du bon sens que l'un quelconque des mille visiteurs qui ont interrogé cette enfant, et ont admiré la pleine lucidité et le caractère normal de son intelligence ? Vos Médecins eux-mêmes n'osent affirmer et ne concluent que par une hypothèse.

M. le Préfet ne peut, à aucun titre, faire arrêter Bernadette.

— C'est légal.

— C'est illégitime. Prêtre, Curé-Doyen de la ville de Lourdes, je me dois à tous, et en particulier aux plus faibles. Si je voyais un homme armé attaquer un enfant, je défendrais l'enfant au péril de ma vie, car je connais le devoir de protection qui incombe au bon Pasteur. Et je ne saurais agir autrement, alors même que cet homme serait un Préfet, et que son arme serait le mauvais article d'une mauvaise loi. Allez donc dire à M. Massy que ses Gendarmes me trouveront sur le seuil de la porte de cette pauvre famille, et qu'ils auront à me renverser, à me passer sur le corps, à me fouler aux pieds, avant de toucher à un cheveu de la tête de cette petite fille.

— Cependant...

— Il n'y a pas de cependant. Examinez, faites des enquêtes : vous êtes libres, et tout le monde vous y convie. Mais si, au lieu de cela, vous voulez persécuter, si vous voulez frapper les innocents, sachez bien qu'avant d'atteindre le dernier et le plus petit parmi mon troupeau, c'est par moi qu'il faudra commencer.

Le Prêtre s'était levé. Sa haute taille, sa tête aux traits puissants, la plénitude de force qui éclatait en lui, son geste résolu, son visage ardent d'émotion, commentaient ses paroles et leur donnaient toute leur physionomie.

Le Procureur et le Maire se turent un instant. Puis ils parlèrent des mesures relatives à la Grotte.

— Quant à la Grotte, reprit le Prêtre, si M. le Préfet veut, au nom des lois de la Nation et au nom de sa piété particulière, la dépouiller des objets que d'innombrables fidèles y ont déposés en l'honneur de la sainte Vierge, qu'il le fasse. Les croyants seront attristés et même indignés. Mais qu'il se rassure : les habitants de ce pays savent respecter l'Autorité, même quand elle s'égare. On dit qu'à Tarbes un escadron est en selle, attendant pour accourir à Lourdes un signal du Préfet. Que l'escadron mette pied à terre. Quelque ardentes que soient les têtes, quelque ulcérés que soient les cœurs, on écoute ma voix, et je réponds, sans la force armée, de la tranquillité de mon peuple. Avec la force armée, je n'en réponds plus.

Cette conversation avec M. le Curé de Lourdes, que l'on savait incapable de plier dans tout ce qu'il considérait comme son devoir, introduisait dans la question un élément imprévu, quoique très aisé à prévoir.

Le Procureur impérial, dès qu'il s'agissait d'une mesure administrative, n'avait point à intervenir; et ce n'était qu'officieusement que M. Dutour avait accompagné ^L Lacadé au presbytère. Tout le poids de la décision à prendre portait donc sur ce dernier.

M. Lacadé avait la certitude que le Curé de Lour-

dies ferait infailliblement ce qu'il avait dit. Quant à opérer par surprise et à arrêter brusquement Bernadette à l'insu du Pasteur, il n'y fallait point songer, maintenant que l'abbé Peyramale était prévenu et qu'il avait l'œil ouvert. Nous avons vu tout à l'heure les impressions que ressentait le Maire en présence du Surnaturel surgissant tout à coup sous ses yeux. L'apparente impassibilité du magistrat municipal cachait un homme très anxieux et très agité.

Il fit part au Préfet de la conversation que M. Dutour et lui venaient d'avoir avecle Curé-Doyen, des paroles de l'homme de Dieu et de la nature de résistance que l'on était certain de rencontrer chez lui. L'arrestation de Bernadette, ajoutait -il, pourrait, en outre, dans l'état des esprits, soulever la ville et provoquer une révolte indignée contre les Autorités constituées. Quant à lui, devant la détermination si formellement exprimée par M. le Curé et en présence de si redoutables éventualités, il se voyait à regret obligé de se refuser, — fallût-il résigner les honneurs de la Mairie, — à faire exécuter personnellement une pareille mesure. C'était au Préfet, s'il le jugeait bon, d'agir lui-même, sans intermédiaire, et de faire opérer l'arrestation par un ordre direct à la Gendarmerie.

Pendant que le sort et la liberté de Bernadette étaient soumis à ces incertitudes, M. Jacomet, en grande tenue et revêtu de son écharpe, se préparait à exécuter, aux Roches Massabielle, les prescriptions de M. Massy.

Les lecteurs de Noire-Dame de Lourdes connaissent ce qui s'y passa.

L'attitude, non moins menaçante, mais inflexible, de l'abbé Peyramale, sa détermination d'intervenir de sa personne pour protéger Bernadette contre l'arrestation projetée, préoccupaient bien plus le préfet Massy que les miracles et toutes les marques du pouvoir céleste. Dieu, en un mot, l'inquiétait moins que le Curé.

Le refus de M. Lacadé de procéder à cette mesure; sa démission ofîerte, — circonstance très étrange de la part de ce fonctionnaire timide ; — le visible mécontentement des maires du canton au discours du Conseil de révision; les symptômes de grave effervescence qui avaient accueilli l'enlèvement des ex-voto de la Grotte; l'incertitude où l'on était peutêtre de la passive obéissance des Gendarmes et des Soldats, lesquels partageaient à l'égard de Bernadette l'enthousiasme et la vénération populaires, lui donnèrent également à réfléchir. Il comprit que, dans un tel ensemble de conjectures, l'incarcération de la Voyante pourrait avoir les conséquences les plus désastreuses.

Ce n'est point qu'il n'eût bravé volontiers une émeute. Quelques-uns des détails que nous avons racontés feraient même supposer qu'il l'avait secrè-

tement désirée. Mais un soulèvement des populations, précédé de la démission du Maire, compliqué de l'intervention d'un des prêtres les plus respectés du diocèse, suivi, selon toute probabilité, d'une plainte au Conseil d'État pour séquestration arbitraire, accompagnée d'une énergique protestation de la presse catholique ou simplement indépendante, avait un caractère de gravité qui ne pouvait manquer de frapper vivement un homme aussi intelligent et aussi attaché à ses fonctions que M. le baron Massy. Il devait pourtant en coûter singulièrement à l'orgueilleux Préfet de s'arrêter dans l'exécution de cette mesure radicale, qu'il avait si publiquement annoncée la veille au Conseil de révision; et assurément il n'eût point agi de la sorte si le rapport des médecins, au lieu d'être une simple et hésitante hypothèse, peu sûre d'elle-même, avait constaté la folie ou l'hallucination de la Voyante. Que Bernadette eût été réellement atteinte d'aliénation mentale, et rien n'était plus facile au Préfet que d'ordonner un second examen; rien de plus aisé que de faire vérifier et attester le trouble cérébral de l'enfant par deux autres docteurs, choisis parmi les notabilités scientifiques du pays, et assez autorisés comme gens de savoir et d'honneur pour imposer leur décision à l'opinion publique. Mais M. Massy, au courant de tous les interrogatoires de Bernadette, comprit qu'il ne se trouverait pas un médecin sérieux qui ne reconnût et ne proclamât -avec tout le monde la pleine raison, la droite intelligence et la bonne foi de l'enfant.

Devant l'évidence d'une telle situation, en présence des impossibilités morales, presque matérielles, qui se dressaient inopinément devant lui, le sage Préfet, malgré son entêtement proverbial, se vit contraint de s'arrêter net et de ne pas aller plus avant. Il était condamné à l'inaction par la force des choses. Quanta retourner complètement sur ses pas et à révoquer la mesure déjà exécutée publiquement par Jacomet aux Roches MassabieUe, une telle solution ne pouvait même pas aborder la pensée du baron Massy. L'enlèvement des objets de la Grotte, étant un fait accompli, fut maintenu. Mais la Voyante demeura libre, ignorant sans doute, entre ses prières du matin et ceUes du soir, l'orage qui venait de passer sur elle et qui n'avait point éclaté. L'Autorité civile, par cette tentative avortée et non reprise, constatait elle-même l'impossibilité absolue de convaincre Bernadette du moindre trouble cérébral. En laissant la Voyante libre, après avoir tenté de l'enfermer, le Pouvoir officiel rendait, malgré lui, un public hommage à la pleine intégrité de cette raison et de cette intelligence. L'incrédulité, par de tels coups mal dirigés, se blessait avec ses propres armes et servait précisément la cause même qu'elle prétendait attaquer. Ne l'accusons pourtant pas de maladresse. Il doit êtredifficile de lutter contre l'évidence ; et, en un tel combat, les fautes les plus lourdes sont inévitables.

Au milieu de ces passions si diverses et de ces multiples calculs, on n'avait point manqué de tenter sur Bernadette de nouvelles épreuves, aussi inutiles que les précédentes.

Elle se préparait à faire sa première communion, et elle la fit le 3 juin, jeudi de la Fête-Dieu, dans la Chapelle de l'Hospice. C'était le jour même où le

Conseil municipal de Lourdes chargeait un illustre chimiste de Toulouse, M. Filhol, d'analyser la Source mystérieuse, jaillie naguère sous la main de la Voyante en extase. Dieu entrant dans ce cœur d'enfant et déjeune fille faisait aussi l'analyse d'une onde pure ; et nous imaginons qu'il dut admirer et bénir, dans cette âme virginale, la source la plus fraîche et le plus limpide cristal.

Malgré la retraite où elle eût aimé à se cacher et à se recueillir, on continuait à la visiter.

Elle était toujours l'enfant innocente et simple dont nous avons essayé de tracer le portrait. Par sa candeur, par son éclatante bonne foi, par son parfum délicat de sainteté paisible, elle charmait tous ceux qui l'approchaient.

Un jour, une dame, après s'être entretenue avec elle, voulut, dans un mouvement de vénération enthousiaste, assez concevable pour ceux qui ont connu Bernadette, échanger son chapelet de pierres précieuses contre celui de l'enfant :

— Gardez le vôtre, ^ladame, répondit-elle en montrant son modeste instrument de prière. Voici le mien, et je ne veux point le changer. Il est pauvre comme moi et convient à mon indigence.

Un ecclésiastique essaye de lui faire accepter une

pièce d'argent, elle refuse. Il insiste, nouveau refus, si formel, qu'une plus longue insistance semble inutile. Le prêtre pourtant ne se tient pas pour battu :

— Prenez, dit-il, ce ne sera point pour vous ; ce sera pour les pauvres, et vous aurez le plaisir de faire l'aumône.

— Faites-la de vos mains à mon intention, monsieur l'abbé, et cela vaudra mieux que si je la faisais moi-même, répondit l'enfant.

La pauvre Bernadette entendait servir Dieu gratuitement, et remplir, sans sortir de sa noble pauvreté, la mission qu'elle avait reçue d'en haut. Et cependant, elle et sa famille manquaient quelquefois de pain.

Vers la fin du mois de mai, Bernadette, épuisée par son asthme, fatiguée sans doute aussi par tant de visiteurs qui voulaient la voir et l'entendre, tomba malade.

Dans son vif désir de calmer les esprits et d'éloigner toute cause d'agitation. Monseigneur profita de cette circonstance pour faire conseiller aux parents d'envoyer Bernadette aux eaux de Cauterets, qui sont toutes voisines de Lourdes. C'était un moyen de soustraire la Voyante à ces dialogues, à ces interrogations, à ces récits de l'Apparition, dont chacun était avide, et qui entretenaient l'émotion populaire. Les Soubirous, inquiets de l'état de Bernadette, et trouvant, de leur côté, que ces perpétuelles visites la brisaient, la confièrent à une tante qui allait elle-même à Cauterets et qui se chargea gratui-

tement des menues dépenses de ce voyage, d'ailleurs très peu coûteux à cette époque de l'année, où les thermes sont encore presque déserts. Les privilégiés et les riches n'y viennent qu'un peu plus tard, et il n'y a guère à Cauterets, pendant le mois de juin, que quelques pauvres gens de la Montagne. Malade, cherchant le silence et le repos, essayant de se soustraire le plus possible à la curiosité publique, Bernadette y prit les eaux pendant deux ou trois semaines.

A mesure que juin s'inclinait vers son terme, on entrait cependant dans la grande période des eaux pyrénéennes.

Bernadette retourna alors à Lourdes, chez ses parents (1) .

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