DE NOTRE-DAME DE LOURDES
iNsi Bernadette avait
quitté de l'IiuinaiQe
vallée tout ce qu'on peut en laisser ; et sa mission publique étant achevée, elle était entrée dans ce vestibule du Ciel qu'on appelle la vie Religieuse.
Elle devait , durant douze années , fleurir et s'épanouir dans ce parterre du Seigneur.
Tout à l'heure nous allons l'y revoir, charmant et édifiant ses compagnes... Au dernier jour de la Voyante se sont ouvertes les portes du cloître, et nos lecteurs, y entrant avec nous, connaîtront, eux aussi, les suaves secrets du jardin fermé.
Mais auparavant, afin de bien saisir certaines nuances, il est nécessaire de dire quelques mots de ce qui s'est passé au dehors pendant le cours de ces douze années. La personne de Bernadette est du reste trop intimement unie à l'histoire de Notre-Dame de Lourdes, alors même qu'elle en semble absente, pour qu'il soit possible de l'en séparer tout à fait.
Ces douze années, on s'en souvient, hélas ! ont été terribles pour l'Église et pour le monde, toutes chargées de douloureux événements et de catastrophes sanglantes. Persécution religieuse dans presque toute l'Europe; violation du Patrimoine Pontifical; captivité et mort de Pie IX ; avènement de Léon XIII dans une semblable captivité ; la force primant le droit. Et dans notre malheureux pays, guerre fatale, France envahie, écroulement du second Empire, territoire démembré, crimes de la Commune, assassinat des otages, immolation des prêtres, meurtre de l'Archevêque, effroyables discordes ciciles, déchirement de la patrie... Que de ruines accumulées, que de cruels souvenirs et de sombres horizons durant l'espace de ces douze ans !
Et en même temps cependant, au milieu de tant
d'épreuves, on a vu grandir la foi, l'espérance et l'amour dans le cœur des enfants du Chrit. Les Pèlerinages ont reparu sur la face du globe. Ils ont sillonné la terre; ils ont franchi les Océans : ils ont pris, grâce aux chemins de fer et à la vapeur, des proportions et un caractère particulier que ne connurent jamais aucune époque ni aucune nation depuis l'origine des âges. La cité de Dieu a eu, elle aussi, sa crise : elle a eu son grand mouvement vers la Vierge Immaculée apparue à la Grotte de Lourdes... Et un jour vint où, au sein de la plus considérable réunion d'Evêques qui se soit assemblée en France depuis cinq siècles (1), le Souverain Pontife de l'Église fit couronner par son Légat la statue de Notre-Dame de Lourdes comme l'image de la Reine du ciel
Après avoir raconté le rôle de Bernadette à l'origine de cet événement religieux et la mission qu'a remplie si admirablement le curé Peyramale, nous sera-t-il permis de dire aussi que Dieu, — qui se sert de tout et qui se plaît à faire éclater sa gloire par l'impuissance même des instruments qu'il choisit, — avait daigné bénir au delà de toute mesure un humble livre du plus indigne de ses serviteurs, et
(1) En France, depuis le Concile de Lyon, en 1311, la plus nombreuse réunion de prélats avait été la fameuse Assemblée de 1682, qui eut lieu par ordre du roi Louis XIV. Elle comptait trente-quatre évêques ou archevêques. Le 3 juillet 1876, il s'en trouva trentecinq réunis spontanément à Lourdes pour le Couronnement.
l'employer à propager dans tout l'univers la bonne nouvelle des Apparitions de Marie et du jaillissement de la Source miraculeuse ?
Ce livre, qui est une histoire, appartient luimême à l'Histoire. Surmontant donc, — pour des raisons que Dieu connaît, — un premier embarras, nous en parlerons, avec la même liberté et simplicité que s'il nous était tout à fait étranger et que si l'auteur, inconnu de nous, était mort depuis cinquante ans.
Quelle fut, dans ce livre, la part de Bernadette ? quels furent ses rapports avec l'historien ? C'est ce que nous allons exposer en imprimant ici pour le public un fragment de nos Mémoires intimes.
Ainsi que nos lecteurs le savent, j'avais été atteint en 1862 d'un affaiblissement de la vue qui m'empêchait absolument de lire et d'écrire. Sans espérance humaine de guérir et sur le conseil d'un ami protestant, j'eus recours à Notre-Dame de Lourdes, que je ne connaissais alors cependant que par les impertinences de quelques journaux mal pensants et en laquelle je n'avais qu'une foi des plus hésitantes. Je dictai à mon ami, pour M. le Curé de la paroisse de Lourdes, prêtre dont j'ignorais le nom, une lettre qu'il écrivit et que je signai. Je demandais une bouteille d'eau de la Grotte. Elle m'arriva le
vendredi 10 octobre 1862. A peine cette eau mira^ culeuse eut-elle baigné mes yeux que ma maladie disparut tout à coup et que ma vue me fut rendue dans toute sa force et toute sa netteté. Ce fait extraordinaire s'était accompli à Paris (1).
Je fis connaître ma guérison à M. le curé Peyramale et lui en adressai la relation. Il en fut, paraît-il, très ému. Et, sous le coup de cette émotion, il eut comme un pressentiment et une sorte d'intuition de l'avenir. Étant allé ce jour-là ou le lendemain à l'Hospice de Lourdes, chez les bonnes Sœurs de Nevers qui y soignent les malades et y font l'école aux enfants, il leur lut ces quelques pages.
Après cette lecture, il prononça, de sa voix grave et ferme, cette parole qui les frappa, — parole répétée souvent depuis par celles qui l'ont entendue, car elles se plaisent à en témoigner.
— Voilà l'homme qui sera l'historien de Notre- Dame de Lourdes ! La Sainte Vierge l'a guéri pour cela. Elle vient de le choisir.
Il devait en être ainsi en effet. Ayant, en son équité souveraine, choisi Bernadette pour lui apparaître
(1) La lettre à M. le Curé de Lourdes, écrite par mon ami et signée par moi, a été retrouvée dans les papiers de Mgr Peyramale et m'a été remise après sa mort. Ce témoignage du Miracle est d'autant plus irrécusable que, par suite des événements survenus en France, l'ami dont nous parlons a été, dans un parti qui n'est point le nôtre, porté aux plus hautes fonctions de l'État. J'ai également la lettre antérieure dans laquelle, en présence de l'infirmité de ma vue, il me conseille de recourir à Notre-Dame de Lourdes. Étranges rencontres de la Providence !
à cause de sa complète innocence; ayant élu le curé Peyramale pour être le fondateur humain de son œuvre, à cause de son héroïque vertu, Elle avait, en sa miséricorde infinie, jeté son regard sur l'extrémité opposée, dans l'Océan du monde, et m'avait désigné pour écrire son Histoire, à cause sans doute de mes fautes sans nombre, afin de montrer que si elle est la Reine des saints, elle n'en est pas moins la Mère des faibles et des malades, appelant également le juste et le pécheur à la participation de ses grâces.
En 1863 j'allai à Lourdes, sans autre but que de remercier Celle qui m'avait guéri par un acte surnaturel de sa puissance et de sa bonté. Je connus le Curé des Apparitions... Je m'entretins longtemps et plusieurs fois avec Bernadette, recueillant avec un soin pieux les moindres détails de ses récits. Je notais même, ne voulant rien oublier, toutes ses réponses à mes questions, questions que je faisais le cœur frémissant, avide de découvrir, dès ici-bas, quelque chose des gloires du Ciel et du travail de Dieu.
De son côté le curé Peyramale, qui avait été, après Bernadette, le grand ouvrier de Notre-Dame me raconta divers épisodes du drame divin qui s'était déroulé à Lourdes. Ces longues causeries, ces entretiens répétés, me faisaient entrevoir peu à peu, quoique vaguement encore, une histoire intime et détaillée de ces merveilleux événements, dont la brève Notice que j'avais lue ne présentait
que l'ensemble et, pour ainsi dire, l'esquisse générale (1).
A l'ombre de la Grotte, à côté de la Source, en face de cette excavation déserte où la Vierge avait posé son pied, je formai alors, (sans pourtant en prononcer le vœu), le projet d'écrire, si la grâce de Dieu me le permettait, cette histoire surhumaine.
M. le Curé de Lourdes, qui avait depuis près d'un an, depuis ma guérison surnaturelle, la pensée que j'étais appelé à cette œuvre, me répondit, lorsque je lui fis part de mon dessein :
— C'est la voix de Marie qui vous a parlé.
Mgr Laurence, évêque du diocèse, m'ouvrit les Archives de l'Evêché; il me communiqua les procèsverbaux de la Commission d'enquête, les rapports des Médecins, les correspondances qui avaient été échangées. Il eut même l'obligeance de s'en dessaisir et de me les confier.
— Toute l'histoire est là-dedans, me dit l'Évêque, en me remettant ces pièces. Nous serons heureux que vous sachiez l'en faire sortir.
Ni lui, ni moi, ni personne, sauf M. le Curé de Lourdes, que nous taxions d'exagération, ne pré-
(1) L Apparition à la Grotte de Lourdes en 1868, Notice rédigée par M. Fabbé Fourcade, secrétaire-général de rÉvêché, secrétaire delà Commission d'Enquête.
voyait le retentissement extraordinaire que la Providence devait donner au livre, encore à écrire, dont nous nous entretenions.
A Lourdes, mon impression avait été vive... Rentré à Paris et dans le monde, je dois avouer en rougissant que cette impression s'effaça peu à peu. La grâce de Dieu se perd aisément chez certaines âmes faibles et chancelantes, et j'étais, je suis encore, hélas ! de ces âmes là. La Sainte Vierge qui avait guéri mes yeux, qui avait touché mon cœur, n'avait point changé le fond de ma pécheresse et fragile nature. Je me dissipai... Je voyageai; j'allai à Rome. Je ne sus point résister à l'envahissement d'autres travaux accessoires et secondaires ; et je laissai en arrière ce travail essentiel et principal (1). Je fus ingrat. J'oubliai presque le bienfait et par suite la reconnaissance.
Ayant eu le tort de ne point me mettre au travail dès le premier jour, je différais de semaine en semaine, puis de mois en mois et enfin d'année en année l'exécution de mon projet.
De temps en temps une lettre.de M. le Curé de Lourdes venait éveiller mes remords, qui se ren-
(1) Ce fut durant cette période que j'écrivis l'Evangile selon Renan; V Auteur du Maudit, la Pologne et la Catholicité, et que je fondai le journal le Contemporain.
dormaient aussitôt et ma négligence s'enracinait en moi ainsi que mille autres misères.
Quatre ans s'écoulèrent ainsi.
Un soir, vers le commencement d'août 1867, je désirai me confesser. Ce n'était point ce jour-là que l'on rencontrait chez lui le vénérable abbé Ferrand de Missol auquel j'avais coutume de m'adresser. J'entrai, au hasard de ma promenade, dans une petite chapelle de la rue Duguay-Trouin. Je demandai un prêtre, et j'allai l'attendre dans l'ombre du confessionnal. La nuit se faisait.
Le prêtre arriva un instant après.
Nous étions inconnus l'un à l'autre; et, eût-il distingué mon visage et mes traits, en dépit de l'obscurité, qu'il n'en eût pas moins ignoré ma personne et mon nom.
Je m'accusai de mes faute. Puis j'ajoutai :
— Tout péché par moi commis est d'autant plus grave que j'ai été jadis de la part de la Sainte Vierge, l'objet d'une insigne et miraculeuse faveur.
— Laquelle ? me demanda-t-il.
— Mes yeux étaient malades et je ne pouvais ni lire ni écrire. Notre-Dame de Lourdes m'a rendu instantanément l'intégrité de ma vue. Et, étant allé à la Grotte un an après ma guérison, j'avais même, sans cependant m'y engager par un vœu, pris la résolution d'écrire l'histoire des événements ^ qui ont donné naissance au pèlerinage de Lourdes...
J'avais à peine dit ces mots que le prêtre m'interrompit, d'une voix dont je n'oublierai jamais l'accent souverain :
— Mettez -vous au travail !
— Assurément, mon Père, je ferai cela.... Plus
tard... Mais, de quelques mois, jenepuis...
— Immédiate ment.
— Mais enfin... .
— En sortant du confessionnal.
— Pourtant....
— Je vous l'ordonne.
Rien ne peut traduire l'ascendant de cette parole, qui avait en ce moment un ton d'autorité inexprimable et qui commandait ainsi avec une force secrète, absolument irrésistible. Notez, comme je l'ai dit, que ce prêtre ignorait quel pouvait être le pénitent ainsi agenouillé auprès de lui de l'autre côté de la grille, qu'il ne m'avait jamais vu, qu'il ne savait en aucune sorte si j'étais ou pouvais devenir un écrivain. Il ne connaissait de moi que mes fautes; et certes elles n'étaient point faites pour lui donner lieu de penser que j'eusse vocation d'écrire une histoire d'un caractère si auguste et si saint. Ce n'était point lui qui parlait. Il me sembla que c'était la voix même du Ciel. Je courbai donc la tête sous cet ordre, et je répondis :
M. H. LASSEKHE
— J'obéirai.
Et j'obéis en effet.
En rentrant chez moi, je commençai à dépouiller le dossier couvert de poussière, que, quatre ans auparavant, m'avait confié l'Évêque de Tarbes.
Le prêtre qui m'avait ainsi parlé était le R. P. Th. Ratisbonne (1).
Dès ce jour, plus grand pour moi que celui de ma guérison matérielle, le sol de la vie fut en quelque sorte changé sous mes pieds; et je compris à ma marche plus rapide, plus facile et plus sûre que j'étais entré dans mon vrai chemin.
Pendant que je compulsais une à une toutes les pièces du dossier que j'avais en main, essayant de ressaisir les moindres détails, je me sentais assisté comme par un secours invisible. Ma compréhension était plus forte, ma conception plus nette, mon intelligence plus vive. Après douze à quinze jours de travail assidu et de permanente contention, j'aperçus, se dessinant dans le lointain, les grandes lignes de cette admirable et surnaturelle histoire. Mais que de lacunes çà et là dans la trame des événements! Comment, avec les sommaires éléments que je possédais, avec ces procès-verbaux et ces rapports
(1) Le R. P. Ratisbonne, que nous avons personnellement connu depuis, se souvient de ce fait et croit, comme nous-même, qu'en cette circonstance il a été un instrument providentiel.
succincts, nouer ensemble les détails souvent épars, et entre lesquels le lien manquait !
Et cependant je voulais avoir la vérité tout entière. J'aurais rougi de prendre la plume pour écrire une histoire divine avec moins de soin que n'en ont mis parfois certaines consciences profanes pour retracer les histoires humaines.
Déterminé à tout contrôler par moi-même, à tout vérifier, à tout élucider, je conçus alors le dessein d'effectuer voyages sur voyages pour interroger tous ceux qui avaient été témoins de ces faits inouïs, pour voir de mesfyeux et entendre ceux qui avaient été guéris par miracle, pour m'enquérir de ces incidents extraordinaires auprès de leurs médecins, de leur famille, de leur entourage, de leurs voisins.
Avant tout, je commençai par Nevers où Bernadette était entrée en Religion.
Guidé très sûrement dans mes informations par l'examen approfondi que je venais de faire de tous les documents manuscrits ou imprimés, je pus, en la questionnant de nouveau, éclaircir ce qui me semblait encore obscur, et^parvenir ainsi à me rendre un compte exact et très net de tout ce qui concernait les Apparitions dont avait été favorisée la Privilégiée de Marie, de tous les faits auxquels elle avait été directement mêlée.
Inscrivant minutieusement toutes ses paroles, je lui répétais ensuite moi-même ce qu'elle venait de me raconter, afin d'être bien certain d'avoir bien compris la vérité, non seulement dans sa physionomie générale, mais encore dans la nuance particulière du moindre détail isolé (1).
Après m'avoir tout dit, après m'avoir donné de la sorte tout ce qu'elle-même possédait dans le trésor de ses souvenirs, Bernadette me promit un autre secours, celui de ses prières; et je pris la route du Midi pour continuer mon voyage d'exploration intellectuelle.
Toutefois je discernais déplus en plus la sainteté de l'œuvre que j'allais faire. A mesure que j'arrêtais mon esprit sur ces événements surhumains, à mesure que je respirais cette religieuse atmosphère et m'entretenais avec l'Enfant aimée de Marie, j'éprouvais en moi-même le sentiment grandissant de
(i) La Révérende Mère Joséphine Imbert, Supérieure générale des Sœurs de Nevers, présente à ces entretiens, s'étonnait parfois de telle ou telle de mes interrogations :
— Est-ce que vous raconterez ceci? me disait-elle à quelque demande, en apparence inutile et superflue. Ce serait sans intérêt.
— J'en conviens avec vous : mais il est nécessaire que je sache même les détails secondaires, perdus dans la pénombre, pour avoir un sentiment plus vif et plus vrai des faits principaux, pour pouvoir les présenter dans toute leur réelle physionomie. Je veux que rien ne m'échappe. L'historien ne doit pas tout relater, sans quoi il serait oiseux, interminable et puéril. Mais il doit tout connaître, le moindre incident peut contenir une lumière et éclairer l'esprit qui veut ressusciter le passé.
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mon indignité à traiter un pareil sujet et à écrire un tel livre. Je tremblais d'y mettre la main : je sentais qu'il fallait auparavant me recueillir dans le silence et me préparer par la prière. En quittant Bernadette etNevers, j'allai donc, loin de toute distraction et loin de tout bruit, me retirer une quinzaine de jours chez les Chartreux, à Vauclaire, dans la Dordogne; et ce fut après cette retraite et cette préparation devant Dieu que je repris le cours de mes recherches au pays de la Vérité.
Ma première étape et le premier Miracle que j'eus à constater fut, à Bordeaux, la guérison du jeune Lacassagne. Le père de cet enfant, entrant dans les détails les plus intimes, non point seulement de la maladie, mais des angoisses de la famille et des divers moyens par lesquels la Providence les avait amenés à recourir à Notre-Dame de Lourdes, le père de cet enfant fit passer sous mes regards émus une série de scènes des plus vivantes et du plus extraordinaire intérêt : scènes poignantes et pleines de larmes dans lesquelles le doigt de Dieu, à chaque instant visible, dirigeait toutes choses vers la suprême fin... A Tartas, chez M. Moreau de Sazenay, dont la fille aA^ait recouvré subitement la vue; à Nay, où Notre-Dame de Lourdes avait soudainement délivré M™*' Rizan d'une paralysie remontant à un quart de siècle, et guéri le jeune Busqué t
d'un ulcère incurable; partout où je me mis à étudier et à approfondir quelqu'un de ces actes exceptionnels de la puissance d'en haut, je remarquai de même, non sans un secret saisissement, une étonnante suite de providentiels incidents qui avaient précédé et préparé ce coup souverain de la grâce de Dieu, répondant à une prière et commandant à la Nature.
Dans l'examen des Miracles, je n'avais songé d'abord qu'à constater matériellement, d'un côté, la réalité de la maladie et, de l'autre, la certitude de la guérison en dehors de toute explication naturelle. Or, voilà que, après avoir fait ce premier et indispensable examen médical, je me voyais porté insensiblement hors de ce cercle restreint des enquêtes purement techniques et que je me trouvais en présence d'une seconde étude, bien autrement large et grandiose, car on y entrevoyait çà et là les secrets ressorts de l'action divine, le jeu mystérieux de la Providence remuant les âmes humaines, inclinant les volontés, accommodant les circonstances, coordonnant les événements sur un théâtre infiniment varié et vivant, qui changeait au gré de sa puissance.
Quels ont été les précédents, les conséquences, les contre-coups, les échos de cette guérison miraculeuse ? Derrière la surface du fait matériel, quelles en sont les profondeurs ? Quelle est la vie antérieure des personnages ? Par quelles voies ont-ils été conduits à cette étonnante issue d'un mal incurable ? Quels sont les incidents divers, les arrières-plans
échelonnés dans l'espace, les horizons lointains et toutes les harmonies de cette œuvre mystérieuse en laquelle Dieu est intervenu directement ? Vastes questions que je n'eusse point su poser de moi-même, mais dont j'entendais à chaque instant la réponse dans les confidences de ceux qui me parlaient et qui m'ouvraient leurs cœurs.
Le récit de ces âmes humbles et grandes qui me racontaient en ses moindres détails le plus prodigieux événement de leur existence projetait en eSet de lumineuses clartés, tantôt sur un de ces points et tantôt sur un autre. Le Miracle se trouvait être le dénouement d'un drame moral et religieux, drame aux mille épisodes, aux péripéties émouvantes, dans lequel j'apercevais Dieu agissant avec poids, nombre et mesure, disposant toutes choses avec une puissance sans limite et une délicatesse infinie. Ainsi, aux antiques jours de la Création, tandis qu'il asseyait le fondement des montagnes et marquait leurs bornes aux immensités de l'abîme, sa droite ciselait en même temps la corolle de la fleur, la feuille tremblante de l'arbre, et l'humble brin d'herbe des prairies.
De même que Christophe Colomb arrivé en un certain point de la mer, et apercevant des végétations inconnues et un firmament inaccoutumé, comprit qu'il était sur la voie d'un monde nouveau et d'une terre inexplorée, de même je me rendis compte que mes études me conduisaient vers des horizons tout diflerents des points de vue ordinal-
res, tout différents des interrogatoires purement techniques, des froides enquêtes et des procès -verbaux décolorés, et je goûtai la joie profonde d'une découverte inattendue.
Bien inattendue en effet ! car à l'opposé de Colomb dont le génie avait tout deviné, mon chétif esprit n'avait rien prévu à l'avance, rien pressenti; et je ne devais qu'à la Providence d'avoir été poussé par le souffle de la grâce vers ces parages merveilleux.
Je poursuivis ma route.