‹ BernadetteChapitre 18 sur 26 · FAIT · texte numérisé non relu

FAIT

« Dans l'exposition que vous faites des événements, dans leur trame et leur enchaînement, tous, les hommes pourront voir clairement et avec certitude comment notre très sainte Religion tourne et

aboutit au véritable avantage des peuples; comment elle comble de biens, non seulement célestes et spirituels, mais encore temporels et terrestres, tous ceux qui accourent à elle. Ils pourront voir comment, même en l'absence de toute force matérielle, cette Religion est toute puissante à maintenir l'ordre; comment, parmi les multitudes émues, elle sait contenir dans de sages limites l'emportement et l'indignation, même justes, des esprits agités. Ils pourront voir enfin comment le Clergé coopère par ses loyaux eflbrts et par son zèle à de tels résultats, et comment, bien loin de favoriser la superstition, il se montre prudent quand il s'agit de porter un jugement sur des faits qui semblent surpasser les forces de la nature.

« Avec une non moins vive lumière, votre récit rendra manifeste cette vérité, que l'impiété déclare tout à fait en vain la guerre à la Religion, et que les méchants tentent très inutilement d'entraver par des machinations humaines les divins conseils de la Providence, la perversité des hommes et leur coupable audace servant au contraire de moyen à la Providence pour donner à ses œuvres plus de puissance et plus de splendeur. »

Et après avoir ainsi indiqué lui-même, point par point, et mis en évidence la portée de cette histoire des événements accomplis à Lourdes, le Pontife Souverain, introduisant ce livre dans l'économie même du plan divin, ne craignit point de terminer le Bref par une affirmation prophétique :

« Telles sont les raisons qui Nous ont fait accueil-

lir avec la plus vive joie l'ouvrage intitulé : Notre- Dame de Lourdes : Car Nous avons foi que Celle qui, de toutes ][)arts, attire vers Elle, 'par les miracles de sa puissance et de sa bonté., des multitudes de pèlerins, veut également se servir de ce livre POUR propager plus au loin et exciter envers Elle la piété et la confiance des hommes, afin que tous 'puissent participer a la plénitude de ses grâces.

« Comme gage de ce succès que Nous prédisons à votre œuvre, recevez Notre Bénédiction apostolique, que Nous vous adressons bien affectueusement, en témoignage de Notre gratitude et de Notre paternelle bienveillance.

(( Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 4 septembre 1869, de Notre Pontificat l'an XXIV.

« Pie IX, Pape » (1).

(1) Voir à l'Appendice, Note A, le texte latin du Bref, et, à la suite, les lettres de Mgr Laurence, évêque de Tarbes, de M. l'abbé Peyramale, curé de Lourdes, du R. P. Sempé, supérieur des Missionnaires, relatives à cet ouvrage.

En outre, nous eûmes la consolation de recevoir — soit à cette époque, soit depuis à l'occasion du « Mois de Marie de N.-D. de Lourdes » qui en est l'abrégé, les approbations de Nos Seigneurs les Cardinaux, Archevêques et Evéques de Bordeaux, de Besançon, de Rennes, de Toulouse, de Bourges, d'Aix, d'Albi, de Nevers, de Quimper, de Rodez, de Saint-Claude, de Saint- Dié, de Saint-Jeande-Maurienne, de Séez, de Tulle, de Troyes, de Valence, de Vannes, de Verdun, de Versailles, de Périgueux, de Nancy, de Moulins, de Montpellier, de Mende, de Luçon, de Limoge.i, de Langres, de Grenoble, de Gap, d'Evreux, de Châlons, de Carcassonne, de Beauvais, d'Autun, d'Arras, d'Aire, d'Amiens, de Tarentaise, du Puy, de Montauban, de Soissons, du Mans.

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Et conformément â ces prophétiques paroles de l'infaillible Oracle du Vatican, conformément à la pensée émise dans les lettres laudatives de plus de quarante Évêques, il était advenu en effet que Marie avait fait choix de ce faible instrument pour propager sa gloire et donner à son œuvre un développement universel.

Notre-Dame de Lourdes ayant daigné bénir ce livre à son berceau, les éditions s'en multiplièrent tout à coup dans une proportion et avec une rapidité hors de toute comparaison avec les succès humains. Se répandant partout, chez les riches, chez les pauvres, dans toutes les classes, parmi les fidèles, parmi les incroyants ; — pénétrant jusque dans l'Église ; — lu publiquement en chaire, sous forme de ]\Iois de Marie, dans d'innombrables paroisses ; — spontanément traduit dans toutes les langues,

en anglais, en allemand, en espagnol, en portugais, en italien, en flamand, en hollandais, en breton, en polonais, en hongrois, en slavon, dans les dialectes même de l'Orient ; — imprimé et réimprimé à Londres, à Madrid, à Lisbonne, à Amsterdam, à Gand, à Luxembourg, à Fribourg en Brisgau, à Trente, à Modène, à Buda-Pest, à Varsovie, à New-York, à Bogota, àRio-Janeiro ; — aussi populaire en Amérique que dans l'Ancien Continent, ce livre, par la permission de Dieu, était allé dans toute contrée faire son office d'apôtre, et répéter, au nom de Marie Immaculée, l'écho des paroles de Notre-Seigneur : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et je vous soulagerai... » (1).

Les peuples s'étaient émus à ce simple récit des Apparitions et des Miracles de Notre-Dame de Lourdes. Nombre d'incroyants avaient été ramenés à la foi ; nombre de malades avaient guéri (2) . Les pèleri nages lointains étaient accourus des quatre vents du ciel à la voix de Marie ; l'or du monde entier avait dressé à la Vierge apparue à Bernadette un temple magnifique...

Un enfant trouve une graine et la met en terre sans savoir ce qu'elle deviendra. La bénédiction du Seigneur en fait un arbre immense à l'ombre duquel viennent s'asseoir les générations et dont le feuil-

(1) Voir à l'Appendice, Note B, la liste des traductions.

(2) Voir à l'Appendice Note C, d'après les Annales de N.-D. de Lourdes, deux de ces guérisons surnaturelles, dans lesquelles le livre dont nous parlons a été l'instrument directement employé par Marie pour appeler à elle ceux qu'Elle voulait guérir et convertir.

lage sert d'abri aux oiseaux du ciel. L'enfant en sa faiblesse ploierait sous le poids de sa moindre branche s'il la voulait soulever Et telle est l'image de

la toute-puissance de Dieu, quand il lui plaît d'employer à son œuvre le débile travail de sa chétive créature. Nonnohis, Doynine , 7ion nohis ; sed Nomini tuo da gloriam.

Ah ! s'il devait ressortir de tout cela quelque gloire autre que celle de Dieu et de ]\larie, cette gloire humaine appartiendrait tout entière à l'humble Bernadette et à l'humble curé Peyramale. Nous n'étions que la parole, c'est-à-dire l'airain sonnant et la cymbale retentissante ; ils étaient la charité, l'action et la vie. Ce que nous racontions, ceux-là l'avaient fait. Nous n'étions que l'historien des événements : ils en étaient les héros.

La Providence sembla vouloir rendre manifeste, par toutes les preuves et contre-preuves, ce que le Saint-Père avait appelé dans son Bref, la Lumineuse évidence du fait. Et après avoir, comme on vient de le voir, fait entendre sur ce point le témoignage des autorités de l'Église, après avoir ellemême sanctionné ce livre en le prenant pour instrument et pour moyen, il lui plut en outre de s'en servir encore pour réduire au silence et humilier les ennemis de toute croyance, pour exaucer en un mot

cette prière des Litanies des Saints : Ut inimicos sanctœ Ecclesiœ humiliare digneris, te rogamus, audi nos.

La Préface de Notre-Dame de Lourdes contenait ces mots :

« La vérité une fois connue, je l'ai écrite avec autant de liberté que si, comme le duc de Saint- Simon, j'eusse fermé ma porte, et raconté une histoire destinée à ne paraître que dans un siècle. J'ai voulu tout dire tant que les témoins sont encore vivants ; j'ai voulu donner leurs noms et leur demeure, pour qu'il fut possible de les interroger et de refaire, afin de contrôler mon propre travail, l'enquête que j'ai faite moi-même. J'ai voulu que chaque lecteur pût examiner par lui-même mes assertions, et rendre hommage à la vérité si j'ai été sincère ; j'ai voulu qu'il pût me confondre et me déshonorer si j'ai menti. »

Or la question ayant été ainsi posée avec cette précision et cette netteté, personne dans le camp ennemi, absolument personne, n'osa engager une lutte contre l'exactitude matérielle des faits que nous avions relatés. En présence de cette Histoire, en présence de son retentissement, les chefs et les critiques de la libre pensée, les Schérer, les Pouchet, les Guéroult se mirent à nier bruyamment la possibilité métaphysique du miracle, mais aucun ne se rencontra pour se hasarder à prendre corps à corps un seul de ces épisodes extraordinaires, une de ces guérisons soudaines et surnaturelles, et en

contester la réalité (1). Tous sentaient que la certitude en était désormais acquise et que, sur le terrain de la vérité historique, ils seraient irrémissiblement vaincus.

Bien plus, un chrétien logique et ferme, M. Artus (qui nous était alors personnellement inconnu), entreprit de pousser sur ce point la Libre Pensée jusque dans ses dernier retranchements, de lui fermer toute échappatoire et de changer la fuite clandestine des critiques et des chefs en la déroute générale de l'armée. Ayant déposé son enjeu chez un notaire de Paris, il offrit de parier 10.000 francs minimum (et tout autre somme plus considérable au gré de l'adversaire), que tous les faits surnaturels et guérisons miraculeuses relatées dans ce livre étaient absolument et rigoureusement vrais, mettant au défi tout incrédule d'en établir la fausseté matérielle par une enquête contradictoire, et acceptant pour juges du débat tels ou tels magitrats de la Cour, tels ou tels membres de l'Institut ou de l'Académie de médecine, tirés au sort. . . Devant cette mise en demeure catégorique, quelques libres penseurs, attirés d'abord par l'appât du gain et ignorant la question, se présentèrent. Mais après réflexion, probablement après quelques informations auprès des

(1) Voir les journaux le Temps du ::^4 août 1869 (article Schérer), — rAve7ii7' National du 31 août (article Pouchet) ; — VOpinion Nationale du 23 août (article Guèroult). etc.

amis de la secte dans les localités où les faits racontés s'étaient accomplis, tous sans exception, reculèrent honteusement. La'déroute fut aussi universelle que complète (1).

Malgré tant d'approbations, tant de témoignages, tant de signes manifestes de la bénédiction d'en haut sur le livre que Dieu nous avait fait la grâce d'écrire, faut-il avouer cependant un regret vif et profond qui demeurait en moi ? Ayant mis un soin si religieux à tout étudier et à tout savoir pour le redire avec exactitude, il m'eût été très doux que Bernadette put connaître mon récit dans son expression définitive et juger par elle-même combien j'avais été vrai. Et il n'avait fallu rien moins que les considérations exposées plus haut pour me déterminer à sacrifier cette satisfaction de cœur, cette satisfaction

(1) Voir à ce sujet la très intéressante Histoire du Défi public à la Libre Pensée sur les Miracles de Notre-Dame de Lourdes, par E. Artus. Paris, Palmé.

Quant aux faits étrangers à l'ordre surnaturel, quant aux agissements de l'Administration, bien que nous eussions, avec une indépendance entière et une rare franchise, parlé des hommes et des choses, pas une protestation, pas une réclamation ne se fit entendre de la part de ceux dont nous avions cru devoir faire le portrait et blâmer les actes avec la juste sévérité de l'histoire. Eux aussi savaient que nos preuves, nos pièces ofiicielles étaient irréfutables, que tout débat aboutirait à leur confusion, et qu'il n'y avait qu'à courber la tête et se taire. Leur silence absolu, leur absence totale ■de réclamation est un acquiescement formel à l'exactitude de tout ce qui, dans notre récit, concerne le rôle qu'ils ont rempli. Appendice Note D.

d'esprit, qui m'eût été, tout le monde le comprend, si précieuse et si chère.

Mais on ne donne rien à Dieu, sans en recevoir plus encore. En acceptant ce sacrifice qui m'était cruel, la maternelle Providence devait, comme on va le voir bientôt, trouver le moyen de me rendre au centuple, sous une autre et meilleure forme, cette approbation de Bernadette et cette sanction à laquelle, par respect même pour la Voyante, j'avais renoncé sans retour.

Ce regret, je l'exprimais naguères devant des Sœurs de Saint-Gildard.

— Voilà donc, disais-je avec un soupir de mélancolie, voilà donc que Bernadette aura toujours ignoré tout ce que, dans Notice -Dame de Lourdes, je raconte de sa propre histoire ?.,

— Oui et non, me fut-il répondu. Suivant votre désir elle n'a jamais eu ni la connaissance ni le soupçon du portrait que vous avez tracé d'elle. Mais quant au détail de tous les faits historiques qui la concernent elle-même ou oui touchent aux Apparitions, elle n'a pas eu besoin de lire votre livre pour connaître à fond ce que vous avez écrit là-dessus. »

Je laissai voir mon étonnement. Celle qui me parlait reprit :

(( — Depuis le temps, déjà assez long (n'y a-t-il pas dix ou onze ans?) que cet ouvrage a paru, il est naturellement arrivé, en effet, que presque

toutes nos Sœurs, tantôt l'une, tantôt l'autre, dans l'intimité de nos causeries fraternelles, ont mainte et mainte fois interrogé Sœur Marie-Bernard sur chacun des épisodes de sa vie à Lourdes. Et toujours les détails qu'elle a donnés se sont trouvés rigoureusement conformes à votre récit.

« Souvent aussi on faisait la contre- épreuve; et lui répétant, aussi textuellement que pouvait le fournir la mémoire, tel ou tel passage de Notre- Dame de Lourdes, on lui disait : (( — Voilà ce que l'on raconte. Est-ce ainsi que cela s'est passé? — Absolument, » répondait-elle.

« Tel est, au milieu de nous, et dans l'abandon cordial de la famille religieuse, l'examen qui s'est à chaque instant renouvelé et qui a confirmé et corroboré l'exactitude de votre livre.

— Et dans cet examen minutieux, dans cet examen point par point et à la loupe, aucune erreur n'a été découverte ?

— Une seule et la voici. Racontant l'une des dixhuit Apparitions, la sixième, celle du 23 février, vous dites que la Vierge appela la Voyante par son nom : « Bernadette,... ma fille ». C'est une petite erreur. Vous aurez, sur ce point, mal compris notre chère Sœur ou fait confusion dans vos notes. Mais ce détail est de si minime importance et touche si peu au fond des choses et à l'ensemble du livre qu'on ne vous en a point parlé jusqu'ci. Elle croyait aussi quelquefois se souvenir que l'Apparition de la semaine de Pâques, que l'on place généralement au lendemain de la fête, mais dont elle-même ne pouvait

marquer le jour, n'aurait eu lieu cependant ni un lundi ni un vendredi. Elle n'avait point d'ailleurs là-dessus d'affirmation positive, et s'en référait à ce qu'elle avait déclaré jadis à la Commission d'enquête, et à la brochure de M. l'abbé Fourcade. (( — J'étais alors, disait-elle, une petite enfant sans aucune instruction, ne sachant ni lire ni écrire, ignorant mon catéchisme et ne connaissant nullement ce que c'était que la date du calendrier. Je ne faisais pas même attention la plupart du temps au jour de la semaine où nous étions... Je ne pensais qu'à l'Apparition » (1).

— Ainsi dans cette longue histoire si chargée d'incidents, parmi tant de faits exposés, tant de paroles rapportées, tant de dialogues reproduits, tant de scènes décrites, voilà la seule nuance d'erreur que Bernadette ait jamais relevée?

— La seule. « — Qu'on lise ce qui est écrit, répétait-elle souvent à ceux du dehors qui, par exception, étaient admis à l'interroger. J'ai tout dit à la Commission d'enquête, à M. l'abbé Fourcade, auteur de la brochure de rÉvêché,età M.Henri Lasserre. »

Ma joie fut grande en entendant ces mots. Et je remerciai Notre-Dame de Lourdes qui n'avait point voulu que son enfant bien- aimée disparût de ce monde sans avoir attesté de la sorte, la vérité de l'histoire et la véracité de l'historien. . .

(1) Api)endicc, N^ote K.

Et voilà comment, après bien des années, je fus récompensé de mon sacrifice. La sanction que, par un craintif scrupule de mon âme envers l'humilité de Bernadette, je n'avais point voulu solliciter, venait d'elle-même à moi, sans que cette humilité eût eu, en aucune façon, à être tentée ou à être confuse. En faisant de la sorte recueillir les paroles de la Voyante par ses compagnes de la Maison de Dieu, en confiant pour jamais à la fidélité de ses Sœurs le dépôt de ce témoignage, la Providence, qui m'apportait avec tant de force cette preuve suprême, avait, vis-à-vis de Bernadette, tout disposé avec suavité (1).

Et puisque nous parlons ici de l'immuable attestation que Sœur Marie-Bernard rendait spontanément et avec amour à la Vérité, rappelons aussi, afin de compléter ce côté de sa physionomie, son invincible horreur pour toute invention imaginaire qui pouvait, en quoi que ce soit, altérer la pureté de l'Histoire.

Il y a plus de dix ans, nous eûmes l'occasion de lui communiquer de nombreux fragments d'un récit légendaire des Apparitions et de sa propre vie qui avait été composé par d'imprudents esprits, sans le secours d'aucun document officiel, sans aucune pièce de l'Évêché de Tarbes (nous les avions

(1) Appendice, Note F.

encore en main), sans même que la Voyante eût été seulement interrogée. La Sœur Marie-Bernard s'empressa tout aussitôt de protester, avec une vive énergie, contre toutes les erreurs de ce récit, leur opposant ses affirmations les plus précises, ses souvenirs les plus distincts, son démenti le plus formel. Elle nous remit, et nous avons en nos archives, l'original de cette protestation, signée par elle en présence de ses Supérieures, et contresignée par son Évêque (1). Passons

Et maintenant que nous avons achevé de faire connaître à nos lecteurs tout ce qui touche directement et indirectement à la vie publique de Bernadette et à son témoignage historique, allons demander aux Religieuses de Saint-Gildard ce que fut Sœur Marie-Bernard dans la vie cachée.

(1) Appendice, Note G.

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