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LA VIE CACHÉE ET LA MORT

SŒUR MARIE-BERNARD

LA SŒUR MAR.IE-BERNARD

SŒUR MARIE-BERNARD

QUEL moment précis remontait la vocation religieuse de Bernadette ? C'est ce que nul ne peut dire, c'est ce qu'elle-même ignorait peutêtre.

Tout ce que nous savons, c'est qu'elle datait de loin et très probablement venait de haut.

A Lourdes en effet, et même sur le chemin de la Grotte, tandis que les multitudes se pressaient sur ses pas, Bernadette aspirait r-:: déjà de toute son âme à vivre dans le silence, dans le travail , dans le soin pieux des malades , dans la prière et le recueillement, au sein du couvent solitaire.

Elle y aspi-

rait ardemment. Et cependant, tout en caressant un tel rêve, elle n'osait s'abandonner entièrement à cet espoir si doux.

Ayant été témoin, durant toute son enfance, de l'activité et des vertus des Sœurs de Nevers, elle se considérait comme indig-ne de prendre place dans leurs rangs. La pensée dedevenir une jour l'une de leurs compagnes lui semblait par moments une ambition orgueilleuse. Sa vocation, quelque vive et forte qu'elle fût, était puissamment combattue en elle par son humilité.

Elle s'interrogeait et se sondait :

— A quoi pourrais-je être bonne.

Et ne sachant que se répondre en la conscience de son néant, elle laissait un jour échapper sa peine devant un vénérable personnage qui avait autorité pour recevoir ses confidences :

— Comment oser leur demander de me recevoir ? Comment charger les chères Sœurs de cette inutilité et de ce fardeau ?

— Il est vrai, ma pauvre enfant, que vous êtes bien peu capable, lui répondit-il ; mais enfin je viens tout à l'heure de vous voir peler des pommes de terre. Vous pourrez toujours être employée à la cuisine pour éplucher les légumes ? Et puis, ce sera de la part des chères Sœurs une œuvre de charité...

— Et de bien grande charité ! s'écria l'humble enfant qui avait eu la gloire de s'entretenir avec la Mère du Dieu trois fois saint, et dont le nom avait déjà retenti dans tous les continents.

Bien souvent sa prière frappait à la Porte du ciel pour solliciter un conseil ou un ordre de Celle dont ici-bas elle ne devait plus contempler l'ineffable visage, mais qui, du fond de l'invisible, veillait toujours sur sa Fille bien aimée et se faisait entendre à son cœur par de secrètes inspirations.

L'Enfant de Marie reçut sans doute le rayon de lumière qu'elle implorait. Vers le milieu de 1865, Bernadette demanda aux chères Sœurs de Nevers dont le maternel dévouement l'avait élevée comme écolière, de mettre le comble à leur bonté en daignant la recevoir comme postulante.

La Révérende Mère Roques était supérieure : ses bras s'ouvrirent, tout heureux, pour accueillir Bernadette.

Elle passa ainsi encore un an à l'Hospice de Lourdes, aidant assidûment les Sœurs à soigner les malades et à instruire les petits enfants.

Puis, le moment de partir pour la Maison-Mère, et d'entrer au noviciat étant devenu proche, Bernadette alla dans toute la ville embrasser une dernière fois les compagnes de son enfance, ses amies, sa parenté et donner à ceux qui l'aimaient un rendezvous au Paradis. A chacun elle laissait quelque image de piété, avec ces mots écrits de sa main : (( Priez pour Bernadette » .

Et un jour, ayant choisi une heure matinale, elle se rendit à la Grotte ; et devant le lieu sacré où la Vierge lui était apparue, elle fondit en larmes et en prières.

Elle fit ses adieux à cette Terre de miracles, à cette Grotte sainte dont elle avait appris le chemin à l'univers entier et d'où elle se bannissait désormais volontairement pour toute la durée de sa vie mortelle.

De quelles invocations fut accompagné ce suprême sacrifice ? C'est le secret de Dieu, de la Vierge et des Anges.

Quelques instants après, elle quitta la cité de Lourdes et prit la direction de Nevers.

Telle fut la fin de sa vie publique et son départ pour la vie cachée.

Et c'est ainsi qu'en 1869, nous écrivions ces mots, aux dernières pages de Notre-Dame de Lourdes :

« Bernadette n'est plus à Lourdes... On a vu comme elle avait, en maintes circonstances, repoussé les dons enthousiastes et refusé d'ouvrir à la fortune qui frappait à l'indigente porte de sa maison. Elle rêvait d'autres richesses.

« — Viendra un jour, avaient, à l'origine, prophétisé les incroyants, où tout le monde saura comment elle sera récompensée. »

« Bernadette, en effet, a choisi sa récompense et mis la main sur son trésor. Elle s'est faite Sœur de Charité. Elle s'est vouée à soigner, dans les hôpitaux, les pauvres et les malades recueillis par la pitié publique.

« Après avoir contemplé la face resplendissante de la Mère du Dieu trois fois saint, que pouvaitelle faire autre chose que de devenir la Servante attendrie de ceux dont le Fils de la Vierge a dit : « Ce que vous ferez au plus (( humble de ces petits, c'est à Moi-même que vous « le ferez. »

« C'est chez les Religieuses de la Charité et de l'Instruction chrétiennes, si connues sous le nom de (( Sœurs de Nevers » , que la Voyante a pris le voile . Ordre aimable et aimé, actif comme Marthe et pieux comme Marie ! Il convenait à Bernadette, de même que le nid convient à l'oiseau, de même que la ruche bourdonnante convient à la jeune abeille.

(( Chaque famille religieuse a son type distinctif et particulier. Le type des Sœurs de Nevers est celui-

là même de Bernadette : paix profonde, inaltérable sérénité, éternelle jeunesse de l'âme, attrait innocent. Elles portent la croix de l'obéissance et du travail, de la souffrance et de la pauvreté; mais, pour elles comme pour saint Bernard, l'amour en a enlevé le poids. Quel que soit le joug, il est suave ; quel que soit le fardeau il est léger. Contemplant et goûtant par avance, au milieu des traverses de la vie, la félicité du Ciel, elles ont l'aspect heureux des filles du Très-Haut, et leur visage doux, avenant et cordial, rayonne toujours de la paix du Seigneur.

« En attendant qu'elle l'appelle en Paradis, c'est dans ce berceau que la Très Sainte Vierge a posé son enfant.

« La Privilégiée de Notre-Dame de Lourdes se nomme maintenant la Sœur ^larie-Bernard. Nous l'avons vue naguère en son costume de religieuse, à la j\laison-Mère de cette Congrégation, au couvent de Saint-Gildard. Bien qu'elle ait aujourd'hui vingtcinq ans, sa physionomie a conservé le caractère et la grâce de l'enfance. Elle possède un charme in- C3mparable, un charme qui n'est point d'ici-bas et qui élève l'âme vers les régions du Ciel. En sa présence, le cœur se sent remué dans ce qu'il a de meilleur par je ne sais quel sentiment religieux, et on la quitte tout embaumé par le parfum de cette paisible i onocence. On comprend que la Sainte Vierge l'ait aimée. D'ailleurs, rien d'extraordinaire, rien

qui la signale aux regards et qui puisse faire deviner le rôle immense qu'elle a rempli entre la Terre et le Ciel. Sa simplicité n'a pas même été atteinte par le mouvement inouï qui s est fait autour d'elle. Le concours des multitudes et l'enthousiasme des peuples n'ont pas plus troublé son âme que l'eau ne ternirait, en le baignant une heure ou un siècle, l'impérissable pureté du diamant.

(( Dieu la visite encore, non plus par des Apparitions radieuses, mais par l'épreuve sacrée de la souffrance. Elle est souvent malade, et ses tortures sont cruelles. Elle les supporte avec une patience douce et presque enjouée. Plusieurs fois on l'a crue à la mort : « Je ne mourrai pas encore, » dit-elle en souriant. »

Bernadette était arrivée au couvent de Saint-Gildard le 8 juillet 1866. La semaine suivante, le 16 juillet, en la fête du Mont-Carmel, elle y célébrait dans le fond de son cœur le huitième anniversaire de la dernière Apparition de Notre-Dame de Lourdes; et vingt et un jours plus tard, le 29 juillet, elle recevait le saint habit qu'elle ne devait plus quitter.

Elle n'eut point à changer de nom. Elle garda ceux qu'elle avait, au baptême, reçus de la Providence. Marie-Bernarde Soubirous devint la Sœur Marie-Bernard.

Dès le commencement, elle fut une admirable

Religieuse. Sa vocation était profonde. Bernadette avait eu, pour guider ses pas, une main au-dessus de toute main. La Vierge Marie n'avait-elle pas été sa première maîtresse des novices ?

Voulons-nous dire cependant que rien d'humain ne restât encore en cette enfant d'ici-bas, si exquise par la nature, si surélevée et sanctifiée par la grâce ? Ne se rencontrait-il en elle aucune fragilité? Ne témoignait-elle pas çà et là quelque impatience dans la contradiction quand elle croyait voir attaquer la vérité ou la justice? Son âme vive, son caractère droit et net ne laissèrent-ils jamais échapper, sous l'empire d'une première impression, telle ou telle parole dont la franchise était un peu âpre, dont la sincérité laissait voir quelque humeur, et quelque titillement de l'appétit irascible ?

Si nous prétendions cela, si nous déclarions qu'elle avait atteint toute perfection et que ses pieds ne touchaient plus la terre, Bernadette, du lieu de gloire où elle est sans doute, trouverait moyen de nous faire comprendre qu'elle nous désapprouve de parler ainsi, et elle nous arrêterait en nous disant : « Ceci ne fut point. »

Étant encore dans cette vallée des combats que traversent depuis six mille ans les soldats de l'Église militante, étant encore sur le sol de la lutte et du mérite, Bernadette ne devait point être soustraite aux conditions générales et à l'infirmité originelle de notre race. Les plus grands héros peuvent être blessés. Cette vaillante ne fut donc point invulné-

rable. Mais la maternelle Providence considérait peut-être avec un sourire ces surprises de l'âme et ces légères imperfections; car elle voyait sa chère et admirable Bernadette trouver toujours, dans cette vénielle défectuosité d'un instant, l'occasion d'une vertu plus haute ; dans ce minime accident, l'aliment de l'humilité; dans cette fugitive défaillance, le principe d'un élan nouveau.

Telle l'Aïeule aux grands bras ouverts regarde le petit enfant qui accourt à elle avec amour et qui tombe, une fois ou l'autre, sur le sable du rivage ou dans l'herbe delà prairie. Il roule, il s'inquiète, il se dépite, puis, se relevant d'un bond, il se remet à courir avec plus d'ardeur vers le sein bien-aimé de celle qui l'attend au bout du chemin.

— Allons ! dit l'Aïeule, c'est par ces petites chutes que l'enfance apprend à marcher.

Mais l'être gracieux et charmant qui court et qui tombe n'a point cette philosophie : chaque accident pour lui est une catastrophe ; et ce qui fait sourire l'Aïeule le fait pleurer.

Ses moindres imperfections semblaient donc des crimes à Bernadette; et elle s'en voulait amèrement, après tant de résolutions et de fermes propos, d'être encore si souvent surprise. . .

Hélas ! à des degrés difîérents, c'est là l'histoire de quiconque fait effort ici-bas pour atteindre, autant qu'il est en lui et avec la grâce de Dieu, à la

chrétienne perfection. Il n'en est aucun qui ne tombe quelquefois, tantôt par un choc imprévu et un accident brusque, tantôt aussi par simple fatigue, lâcheté et faiblesse. Les uns trébuchent: les autres glissent; celui-là défaille épuisé et retourne un instant en arrière : tous font quelques chutes plus ou moins rares, plus ou moins graves. Un seul Saint ne tomba jamais : c'est Celui qu'on nomme le Saint des Saints; une seule Sainte n'eut aucun grain dépoussière à sa robe sans tache, c'est la Vierge Immaculée, Reine de tous les Anges et de tous les Élus.

La Sainteté n'est pas la perfection absolue, mais bien une tendance énergique et déterminée vers cette perfection, une bataille irréconciliable, déjà maîtresse des hautes positions. Elle n'est point encore la victoire totale et universelle : elle est le triomphe puissamment commencé, mais encore entravé çà et là par la résistance et par les blessures que fait l'adversaire.

— Qu'est-ce que vaincre? demandait-on à un grand capitaine.

— ^'aincre, c'est avancer.

Mais la bataille se compose de cent et cent combats isolés ; et, dans l'armée qui avance, il arrive au vif mécontentement du Chef, il arrive, tantôt, aux ailes et tantôt dans le centre, que tel régiment se laisse refouler, que telle compagnie lâche pied et que, sur le front de bandière, fléchissent et tombent mille soldats. . . Défaites de détail qui n'empêchent point (tout en l'affaiblissant pourtant un peu) la

victoire générale ! L'armée avance et le drapeau criblé de balles se plante successivement sur les bastions ennemis. Telle est la bataille des Saints.

Ils ne sont pas vainqueurs en tout ni partout, ils ont des points encore faibles : et pourquoi ne dirionsnous pas le mot devant lequel depuis un instant s'effraie notre plume ? ils ont « des défauts » contre lesquels ils réagissent, mais en subissant plus ou moins fréquemment de partielles défaites, qui étonnent souvent autour d'eux ces faibles esprits dont l'illusion est de croire que la vertu est tout d'une pièce et que le Saint est un Ange.

Donc, le Saint peut avoir des défauts, c'est à-dire une propension particulière vers tel ou tel genre d'imperfection, et se laisser surprendre de temps en temps par cette constante tentation de sa nature et de son caractère. Mais ce qui fait sa grandeur et sa gloire, c'est que, différent en cela des tièdes et des lâches, il ne vit nullement en paix avec cette défaillance, qu'il ne l'accepte point en principe, qu'il en gémit, qu'il lutte, qu'il fait effort. Tandis que la plupart des hommes prennent le parti de leurs inclinations dominantes : colère, susceptibilité, humeur, antipathies particulières, le vrai Chrétien et le Saint ne s'y résignent jamais. Chaque fois que, par fragilité ou surprise, ils tombent dans le défaut vers lequel leur nature penche, voilà qu'ils se relèvent vivement et s'en éloignent avec horreur, au lieu de s'y complaire et de s'y asseoir comme dans leur demeure. Étant donnée la faiblesse humaine, les Saints sont sans doute blessés sur bien des points,

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mais on peut dire que, sur aucun, ils ne sont vaincus^ c'est-à-dire soumis. Sur aucun, en effet, ils n'acceptent la domination de l'ennemi. Honteux d'euxmêmes, se repentant vivement, ils réparent alors vis-à-vis des autres les peines qu'ils leur ont faites ou le scandale qu'ils ont pu leur causer. ..

Ayant, unis en son cœur, l'amour de Dieu et du prochain, voulant le bien et détestant le mal, fragile pourtant et peccable, le Saint est, avant toutes choses, (( un homme de perpétuelle bonne volonté. »

Ces pensées que nous écrivons ne sont pas une digression, et elles rentrent doublement dans notre sujet : car d'un côté elles expliquent les petites imperfections]^ qui pouvaient rester encore dans notre vénérée Sœur, et qu'elle se reprochait avec une si inflexible sévérité ; et d'autre part ces pensées traduisent un sentiment profond qu'exprimait souvent Bernadette elle-même, en son bon sens exquis.

Elle avait beaucoup de goût pour la lecture ; et la maladie lui laissait le loisir de se livrer à cet attrait de son esprit et de son cœur. Or elle faisait entendre souvent des réflexions comme celles-ci :

— Je n'aime pas les Vies de Saints où on les présente comme étant entièrement parfaits, d'une perfection toute unie, sans une défaillance, sans une faute, sans une inégalité, sans une ombre. Ils sont

tellement célestes que cela tend à nous décourager, nous, qui sommes si loin d'un tel état... S'ils y sont arrivés, on devrait du moins nous marquer toutes les étapes du chemin qu'ils ont suivi pour y parvenir. Je voudrais qu'en même temps que leur pure vertu, on nous fit voir les défauts dont ils n'étaient pas encore tout à fait maîtres, les luttes qu'ils avaient à soutenir, les chutes qui les humiliaient et dont ils avaient à se relever... Après tout, cela devait se passer ainsi ! Leur Sainteté ne devait pas toujours marcher si facilement d'elle-même et comme sur des roulettes. . . Ils avaient certainement leur nature, leur suite du péché originel ; ils avaient bien leur caractère : — comme moi qui en ai un si mauvais !

« La contemplation de leur triomphe total ne m'enseigne rien : c'est la vue de leur combat qui m'apprendrait à lutter. Il faut qu'on nous montre qu'ils étaient comme nous, afin qu'ensuite nousmêmes, nous devenions comme eux. »

Chose assez singulière pour elle, pour elle qui ' avait été favorisée des Apparitions de Marie ! elle ne se complaisait, en lisant ces mêmes Vies de Saints, ni dans les extases, ni dans les visions, ni dans les particularités extraordinaires... Elle recherchait avant tout, ce que chacun peut imiter : la pratique de l'idéal chrétien, la mise en application de la morale catholique et des conseils de Jésus -Christ.

Le texte sacré des Écritures avait pour la Voyante de Lourdes un charme profond dont elle ne se lassa jamais. Oserons-nous dire qu'elle le préférait à tous

les sermons? Elle y trouvait une saveur inexprimable, une saveur sans cesse renaissante que son intelligence ou son âme ne savaient point toujours goûter dans les commentaires les plus éloquents. Parfois on la surprenait, l'Évangile à la main, versant des larmes sur les douleurs de l'Homme-Dieu : — La Passion me touche plus quand je la lis que quand on me la prêche, disait-elle.

Tout d'abord Bernadette frappa ses compagnes par sa grâce, sa bienveillance cordiale, sa gaieté d'enfant, le tour original imprévu et prime-sautier de son esprit alerte et vif. A tout ce qu'elle faisait, elle était tout entière : — jouant à la récréation comme pas une ; — laborieuse, attentive, toujours l'aiguille en mouvement â l'heure du travail ; — ardente, recueillie, transfigurée, sublime, quand elle était à l'église, contemplant et priant. Indépendante peutêtre par nature, mais dépendante par préférence et par choix, elle avait au plus haut degré l'amour de sa règle conventuelle. Elle était comme un rossignol qui aurait quitté les grands bois, les bois immenses sans autres limites que la fantaisie de son vol, et qui aurait élu pour sa patriel'enceinte d'un jardin fermé. Volontairement prisonnière dans l'enclos sacré de la vie religieuse, elle s'y mouvait, voltigeait, battait des ailes et chantait toute joyeuse, dans la sainte liberté des enfants de Dieu.

Assises à l'ombre d'un arbre sur la terrasse de Saint-Gildard, un groupe de religieuses, professes et novices, s'entretenaient un jour de l'importance qu'il y avait à suivre la règle avec rigueur et avec zèle, avec diligence et ponctualité.

— Au cœur du travail, disait l'une d'elles, le Bénédictin quitte une lettre commencée et manque à mettre un point sur un i pour se lever et obéir au son de la cloche.

— Cela n'est pas difficile, repartit la petite sœur Marie - Bernard qui était, pour la sainte observance, un modèle d'exactitude.

— Là- dessus, le plus bel exemple, reprit une autre, a été donné par sainte Thérèse. On raconte qu'étant en sa cellule elle vit l'Enfant Jésus lui appa-' raître. L'ayant pris sur ses bras, elle jouissait de son entretien, lorsqu'elle entend sonner la cloche du monastère appelant les Religieuses au Chapitre ou à la Chapelle, je ne sais. Tout aussitôt, sans hésiter,

sainte Thérèse poseTEnfant Jésus à terre et se rend à l'exercice de communauté. Voilà pourtant qu'à son retour, elle le retrouve, aj-ant la taille et la figure de l'adolescence, et tel quïl était quand il travaillait, avec la sainte Famille, dans l'atelier de Nazareth. — Ma fille, lui dit-il, par suite de ton acte d'obéissance à la règle, j'ai autant grandi en ton âme que je viens de grandir à tes yeux depuis ton départ de tout à l'heure.

Bernadette avait écouté attentivement la pieuse légende. Ses compagnes n'avaient qu'un cri pour trouver combien avait été sage et heureusement inspirée la Fondatrice du Carmel.

— Et vous, sœur Marie-Bernard, vous ne dites rien ? remarqua l'une d'elles.

— ^loi, répond vivement Bernadette, je n'aurais certes point fait comme sainte Thérèse.

Stupéfaction générale.

— Et qu'auriez-vous donc fait?

— Au lieu de poser à terre le petit Jésus, je l'aurais gardé sur mon bras et serais allée ainsi à l'exercice que l'on sonnait. Assurément il ne m'eût point quittée.

Outre l'attrait profond qui l'avait entraînée vers la vie religieuse, vers cette sainte existence toute remplie par le travail, par les œuvres de charité, par la prière, par la méditation, par la contempla-

tion de Dieu, Bernadette avait éprouvé aussi le besoin de trouver un refuge assuré contre l'envahissement des foules, contre la curiosité, même pieuse, dont elle était l'objet.

Lorsque, pour la première fois, elle franchit le seuil de la Maison-Mère, elle implora de la Supérieure générale la grâce, si cela était possible, de ne jamais être appelée au parloir, se soumettant du reste, même en cela, à l'obéissance parfaite, mais exprimant bien haut le vœu de son cœur.

A chaque instant cependant arrivaient à Saint- Gildard des étrangers qui demandaient à être reçus par la sœur Marie-Bernard et qui se résignaient difficilement à ne pas même apercevoir ses traits.

— Montrez-nous du moins où se trouve dans le couvent la chambre qu'elle habite.

Et ils regardaient, tout pensifs et recueillis, les fenêtres de sa cellule.

D'autres voulaient s'agenouiller à la place qu'elle avait coutume d'occuper à l'église. Ils baisaient avec respect l'accoudoir où elle appuyait ses mains et sur lequel, au moment de l'Élévation, elle prosternait son front virginal.

Certains tentaient de la voir par surprise en s'adressant à quelqu'une de ses compagnes et la priant de la leur désigner et de la leur faire connaître si elle passait.

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Une grande dame sonne vers midi ou une heure à Saint-Gildard par un temps de pluie, alors que la communauté presque entière allait et venait sous les cloîtres. La porte s'étant ouverte, la visiteuse aborde, à pas discrets, la première Sœur qu'elle rencontre, et, d'un air de mj^stère :

— Est-ce que vous ne pourriez pas m'indiquer quelle est la sœur Marie-Bernard?

— Vous demandez sœur Marie-Bernard? Ah! fort bien ! fort bien !

Et la Religieuse, d'un pas non moins discret, s'éloigne, et, traversant la foule de ses compagnes, pénètre dans l'intérieur delà maison.

Comme elle tardait à revenir, la dame s'adresse à une autre :

— La sœur Marie -Bernard? répond cette seconde Religieuse; mais c'est à elle que vous venez de parler! . . . Vous l'avez vue partir. Ne comptez point sur son retour.

Le même incident se produisit plusieurs fois.

Comme elle préparait un matin l'autel de la Merge et l'ornait de fleurs, un groupe de personnes du monde l'entoure sans la connaître.

— Ma bonne sœur? où donc se place Bernadette ? C'est aujourd'hui un jour de procession et on nous a assuré qu'elle serait â la cérémonie. Pourrionsnous la voir ?

— Oh! non, non, c'est impossible. Elle ne se mettra pas aujourd'hui à sa place ordinaire. Et, cela disant, elle disparaît.

Mais il advenait que son incognito était quelquefois trahi.

Un prêtre entrant un jour dans l'église de Saint- Gildard, accompagné d'une bonne et grosse dame de nature exubérante, aperçoit une Religieuse agenouillée, qui faisait le Chemin de la Croix. Il la reconnaît.

— Voilà sœur Marie-Bernard, dit-il tout bas à l'excellente personne qui était avec lui.

Or, à peine a-t-il prononcé ce mot imprudent que la dame s'élance et court se prosterner aux pieds de la jeune novice, baisant sa robe avec effusion et étendant les mains pour l'embrasser elle-même.

Bernadette effrayée la prend d'abord pour une folle et se lève en poussant un cri de terreur... Mais elle ne tarde pas à comprendre, et elle ne s'enfuit que plus vite.

— Oh ! ma Révérende Mère, de grâce, s'écrie-t-elle en se réfugiant chez la Supérieure, si je dois subir de telles avanies, laissez-moi ne descendre jamais à l'église ! . . .

Et très souvent, en effet, les jours de grande fête ou de profession, quand elle prévoyait qu'il devait

venir des étrangers, elle demandait à être placée, long-temps à l'avance, dans un coin obscur de la tribune, d'où elle pouvait, sans être aperçue, assister à l'office.

Elle souffrait toutes les fois qu'on l'appelait au parloir, bien que la Révérende Mère violât le moins possible le désir qu'avait Bernadette de demeurer cachée. Elle souffrait, quand, à travers une porte entr'ouverte, elle devinait qu'un regard étranger tentait avidement de contempler ses traits : « — Pourquoi chercher à me voir, disait-elle douloureusement, et qu'ai-je de plus que les autres? Le bon Dieu s'est servi de moi comme il s'est servi des bœufs de Betharram dont le pied s'est arrêté et a frappé à coups redoublés au-dessus de l'endroit où était enfouie la statue miraculeuse, ^^oilà tout. Rien de plus... »

Quand quelqu'un se laissait aller, comme cela arrivait parfois, à des paroles de vénération envers elle ; quand on lui parlait de la couronne assurée qui lui était destinée en Paradis, elle savait aussitôt réprimer par le rire, par la moquerie et la plaisanterie fine, de semblables propos, et elle traitait ses adulateurs en ennemis : « — C'est bien vite fait de canoniser les gens ! Après cela, quand ils sont morts, on ne se croit point, naturellement, obligé de prier pour eux et on les laisse griller en Purgatoire, sans songer à les en tirer. »

Sa répugnance à se montrer ne diminua point avec le temps ; et elle donnait parfois lieu aux fuites les plus étonnantes.

Elle aperçoit un jour, arrivant au couvent, Mgr l'Évêque de Nevers, accompagné d'un ecclésiastique étranger. Ils se dirigeaient vers l'infirmerie. Tout aussitôt la sœur Marie-Bernard disparaît et se retire je ne sais où, à la lingerie, je crois, où elle se met à raccommoder silencieusement quelque guimpe déchirée. On va au jardin, on court à la cuisine, on interroge la sacristie, on entre dans la chapelle, on la cherche partout où on pouvait supposer qu'elle était, et on finit, après un long temps, par la découvrir en sa cachette.

— Vite ! vite ! soeur Marie-Bernard. La Révérende Mère vous demande. Monseigneur vient vous voir.

Bernadette lève sur sa compagne un regard tout chargé de mélancolie :

— Non ! non ! dit-elle en souriant tristement. Monseigneur ne vient pas me voir, il vient me faire voir.

Et se levant, elle se rendit, le cœur un peu gros, à l'appel qui lui était fait.

Une Sœur de Nevers nous a raconté ceci : (( — J'avais l'un de mes parents qui était extrêmement désireux de connaître Bernadette, d'autant plus peut-être que cela passait pour fort difficile.

Que la piété y fût pour une part, nous devons le penser ; mais la curiosité était aussi pour beaucoup, je le crains, dans cette violente envie. Il me sollicita avec les plus vives instances ; et à mon tour je sollicitai beaucoup notre Révérende Mère, qui trouva qu'il n'y avait point lieu de donner à notre Sœur l'ordre de paraître : « — Tout ce que je puis faire, c'est de le lui permettre. Allez lui dire de ma part que je l'autorise à venir, tout en la laissant libre. » Je cours donc trouver Bernadette : (( — Chère sœur, il y a quelqu'un au parloir, et notre révérende Mère vous autorise à y descendre. » — « Et après ? me demanda-t-elle en me regardant, non sans malignité. » — « ^Nlais, vous le voyez, elle vous autorise à descendre... » — « Et après? Elle n'a pas ajouté autre chose? )) — « Elle a dit, repris-je timidement, qu'elle vous autorise... mais qu'elle vous laisse libre. » — « Elle me laisse libre ! s'écrie sœur Marie-Bernard toute pétillante de joie. Eh bien ! je ne veux pas ! je ne veux pas ! je ne veux pas ! » Et la voilà qui prend la course comme une enfant, et disparait au fond du jardin.

((Et c'est ainsi que ne fut point satisfait l'ardent désir de mon pauvre cousin. »

En certaines circonstances elle cédait cependant à la pieuse curiosité dont elle était l'objet.

Un dimanche, plusieurs visiteurs, groupés près de la porte d'entrée au moment de la sortie du réfec-

toire, étaient en embuscade pour la regarder au passage.

Elle les découvre de loin et laisse échapper un geste de contrariété. Puis comme de coutume, elle prend instinctivement une autre direction.

— On vient me voir comme on va voir la bête curieuse et le bœuf gras ! dit-elle avec un soupir à une de ses compagnes.

Mais tout à coup elle se ravise :

— Eh bien, soit ! Que je me montre en spectacle comme la bête, pourvu que je sois la bête du bon Dieu!

Et, surmontant sa répugnance, elle rentra à son rang dans le défilé de la Communauté.

Ainsi, tantôt par une pudeur virginale, honteuse et rougissante de tout œil indiscret, voire parfois par une sorte d'innocente malice, elle détournait la tête et dérobait ses traits, quand elle apercevait, sous le cloître ou dans les cours, des personnes inconnues qui se trouvaient là, par un hasard cherché dont elle devinait le motif. Tantôt au contraire, faisant un violent effort sur elle-même, elle passait sans timidité et sans assurance, simplement, noblement, religieusement.

Suivait-elle en cela l'inspiration du moment ou le mouvement de l'Esprit qui souffle où il veut ? Dieu seul le sait. Mais presque toujours, pour la déterminer à paraître, il lui fallait un ordre formel

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de ses Supérieures, ordre qui se donnait rare-' ment.

Quelques-uns parvenaient pourtant jusqu'à elle, étant de ceux à qui l'on ne peut résister.

Un soir (c'était, croyons-nous, en 1872), un prêtre de haute taille, d'aspect austère et distingué, se présenta au couvent de Saint-Gildard, à Nevers. La Supérieure générale était malade. Une des Assistantes le reçut :

— Je viens d'assez loin, lui dit- il ; et j'ai fait exprès ce voyage pour voir et pour connaître la sœur Marie-Bernard.

— Hélas ! monsieur le curé, je ne puis dans cette circonstance lever la clôture que sur l'autorisation formelle de Mgr de Ne vers ; et je ne dois point vous cacher qu'il l'accorde bien difficilement. Sans cette règle, notre chère Sœur, qui a voulu la solitude, serait toujours au parloir.

Le prêtre parut contrarié.

— Or, ajouta l'Assistante, ^lonseigneur n'est point à Nevers... Toutefois, l'autorisation de M. le vicaire-général me suffirait.

— Je voulais précisément la voir incognito. Mais puisqu'il le faut, je me nomme.

Il écarta son manteau noir, et la Religieuse aperçut la croix épiscopale.

— Je suis l'Évêque d'Orléans, dit-il.

L'Assistante s'inclina, implora la bénédiction de

l'illustre prélat et alla chercher Bernadette.

Malgré la surabondance de preuves qui ont établi la foi de la chrétienté en les Apparitions de Notre- Dame de Lourdes, quelques doutes, paraît-il, le visitaient parfois. Et voilà pourquoi il était parti pour Nevers afln de connaître par lui-même cette Bernadette dont le témoignage avait eu dans le monde un si universel retentissement.

Mgr Dupanloup s'entretint longtemps avec la Voyante.

En la quittant', rÉvêque avait les yeux pleins de larmes, et toute ombre de doute avait à jamais fui de son cœur.

— Je viens de voir l'innocence d'une âme, disaitil, et l'irrésistible puissance de la Vérité.

Quelques mois après il allait à Lourdes s'agenouiller à la Grotte sainte.

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