‹ BernadetteChapitre 20 sur 26 · COUVENT DE .S .\ I NT-G I I. D A R D , A NEVERS · texte numérisé non relu

COUVENT DE .S .\ I NT-G I I. D A R D , A NEVERS

Après son entrée à Saint-Gildard comme auparavant, l'aspect de Bernadette et l'accent de sa parole suffisaient en effet pour convaincre; et il n'est point étonnant que Mgr Dupanloup ait subi une telle impression.

— Ce rayonnement qui avait éclairé et captivé l'Évêque d'Orléans, remarquait l'une des Mères delà communauté, ce charme qui nous entraîne toutes, vers elle, frappe surtout les enfants. Les enfants courent à Bernadette et Bernadette court aux enfants. On dirait que ce sont des âmes jumelles dont l'innocence fraternelle se reconnaît du premier regard. Et c'est à propos d'une enfant qu'il me revient en l'esprit une petite anecdote qui ne sortira jamais de ma mémoire.

La sœur de l'une de nos Religieuses arriva un jour ici, accompagnée de sa petite fille, âgée

d'environ six à sept ans. C'était du temps de notre Révérende Mère Joséphine Imbert. Cette dame (elle se nommait M°^^ Darfeuille), avait un immense •désir de voir Bernadette, alors malade et alitée; mais la Mère générale qui respectait avec tant de sollicitude chez notre bien aimée Sœur l'amour profond de la retraite, ne crut point devoir accorder la permission demandée. Grand chagrin de M"^^ Darfeuille. Notre bonne Supérieure en eut pitié.

(( — Eh bien, lui dit-elle, pour vous consoler un peu, je permets à votre chère fillette d'aller la visiter un instant. »

Et voilà la petite Madeleine montant, conduite par moi, l'escalier de l'Infirmerie.

L'enfant, apercevant Bernadette dans son lit, s'arrête sur le seuil toute charmée et joint les mains <îomme devant l'autel ou l'image des Saints, immobile, recueillie, les yeux dans la joie.

La sœur Marie-Bernard l'appelle aussitôt, et la fait s'approcher du lit. Puis elle lui met la main sur la tête, et la caresse affectueusement.

La petite fille, après avoir embrassé Bernadette, croise de nouveau ses doigts dans l'attitude de la ■contemplation et s'enhardit à lui parler :

— Ma sœur, vous avez vu la sainte Vierge ?

— Oui.

— Et était-elle bien belle ?

Le rayon du souvenir a illuminé le visage de notre Sœur.

— Si belle, a-t-elle répondu à voix basse et d'un accent indéfinissable dont je suis encore tout émue en me le rappelant, si belle que, quand on l'a vue une fois, il tarde de mourir pour la revoir encore ! . . .

L'enfant, gardant constamment ses mains jointes avec ferveur, a repris après un moment de silence :

— Ma sœur, je voudrais bien que vous la priiez pour moi.

— Très volontiers, chère petite! mais vous, à votre tour, vous la prierez pour moi.

La petite fille ne s'en allait point.

— Ma sœur, maman aussi voudrait beaucoup que vous priiez pour elle.

— Eh bien, je prierai aussi pour votre maman, a répondu Bernadette touchée.

Et la jeune Madeleine est alors sortie, mais toujours les mains jointes, et marchant à reculons pour voir notre Sœur plus long-temps.

— Sous cent formes diverses la même histoire s'est reproduite, remarquait une autre Sœur. Plus d'une fois je suis allée avec Bernadette à notre Salle d'Asile, où les enfants ignoraient entièrement que ce fût là la Voyante de Lourdes. Que se passait-il cependant ?

Quand au-dessus d'un amas d'aiguille à coudre, on promène une pierre d'aimant, voilà que toutes

les aiguilles s'agitent, s'efforcent, se heurtent, se soulèvent et finissent par se pendre en grappe ou en faisceau contre l'aimant irrésistible. Telle, sœur Marie-Bernard arrivant dans la Salle d'asile. A peine étions-nous entrées que c'était une agitation extraordinaire dans tout ce petit monde, qui quittait l'un après l'autre ses jeux, et qui venait s'attacher à sa robe et faire essaim autour d'elle.

Elle-même d'ailleurs fut toujours une enfant, aimant à jouer, à plaisanter, à courir.

Par un hasard singulier elle était la plus petite de la Communauté. Et elle en était aussi la plus alerte et la plus vive.

La plus grande s'étant trouvée à côté d'elle à la récréation, il leur prit envie de lutter à la course. Et les voilà toutes deux s'élançant dans l'allée qui conduit à la fontaine de Notre-Dame des Eaux. L'une faisait des enjambées immenses ; mais les pieds de Bernadette avaient des ailes, et elle était arrivée au but que sa compagne était à peine à moitié chemin. . .

Hélas ! mais en même temps son cœur palpitait violemment et elle crachait le sang !

Sa santé, en effet, était des plus fragiles et sa. poitrine très faible. Son asthme s'était développé,.

et elle toussait beaucoup... Elle était frêle, délicate, incapable par conséquent de tout travail fatigant.

Successivement elle fut chargée des fonctions d'infirmière [et de sacristine. Elle était Marthe et Marie. A la sacristie, elle instruisait les enfants de chœur, veillait au linge et aux fleurs des autels. A l'infirmerie, elle excellait à soigner ses compagnes malades, à panser leur corps, à réconforter leur àme, à les égayer, à les charmer. C'était, dans la salle de douleurs, un perpétuel rayon du Ciel.

Devenue fort habile dans la connaissance des remèdes et dans l'art de les appliquer, elle était pour le Docteur un coopérateur des plus intelligents, des plus dévoués, des plus précieux.

Pendant ce temps-là la Libre Pensée, stupéfaite et exaspérée du mouvement immense qui se produisait vers Notre-Dame de Lourdes, diffamait l'humble Religieuse et imprimait audacieusement qu'elle était enfermée comme folle. Et il advint même que, voulant savoir à quoi s'en tenir, un homme de science, M. le docteur Damoiseau, président de la Société des médecins du département de l'Urne, écrivit à son éminent collègue M. le docteur Robert Saint-Cyr, président de la Société des médecins de la Nièvre, pour le prier de s'informer soigneusement de la vérité sur ce point et de lui transmettre

un renseignement positif. Il reçut la réponse suivante (1) :

a Nevers, 3 septembre 1872.

« Mon cher Confrère,

« Vous ne pouviez mieux vous adresser pour avoir sur la jeune fille de Lourdes, aujourd'hui sœur Marie-Bernard, les renseignements que vous désirez.

« Médecin de la communauté, j'ai donné des soins pendant longtemps à cette jeune Sœur, dont la santé très délicate nous a causé de vives inquiétudes.

« Aujourd'hui cet état s'est amélioré; et, de malade, elle est devenue mon infirmière, s'acquittant dans la perfection de sa besogne.

« Petite, d'apparence chétive, elle a vingt-huit ans. Nature calme et douce, elle soigne ses malades avec beaucoup d'intelligence, et sans rien omettre des prescriptions faites ; aussi jouit-elle sur elles d'une grande autorité, et de ma part d'une grande confiance.

(( Vous voyez, mon cher Confrère, que cette jeune Sœur est bien loin d'être aliénée. Je dirai mieux : sa nature calme, simple et douce ne la dispose pas le moins du monde à glisser de ce côté.

« Je suis heureux, mon cher Confrère, de cette occasion de causer avec vous et de vous être agréa-

(1) Nous trouvons cette lettre dans le livre de M. E. Artus : Histoire complète du Défi public à la Libre Pensée sur les Miracles de Notre-Dame de Lourdes (p. 137), Paris, Palmé.

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ble, en vous fournissant les renseignements demandés, etc.

{( Signé : Robert Saint-Cyr,

« Président de la Société des médecins de la Nièvre. »

Tantôt à l'infirmerie pour le soin des malades, tantôt à la chapelle pour le service du culte divin, Bernadette réalisait donc tour à tour, sous ces deux formes, le grand commandement de la Loi : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toutes vos forces, de toute votre âme, et votre prochain comme vous-même. »

Tout près de la sacristie est un petit parterre où croissent les fleurs destinées aux autels. Bernadette les soignait avec amour.

Parfois on la voyait passer, revenant de la fontaine et portant, comme Rébecca ou Rachel, un vase d'eau fraîche et pure dont elle arrosait autour d'elle la terre sèche et les fleurs altérées. Symbolique travail et rustique labeur dans lequel sœur Marie-Bernard était vraiment la saisissante image d'ellemême.

Quelle avait été en eflet et quelle était sa vie ? Aujourd'hui, à Saint -Gildard et dans l'ombre du cloître, elle employait une part de ses jours à puiser, dans la divine source du Tabernacle, las trésors de la grâce et de la vérité ; et puis, au chevet des malades

et dans tout l'enclos du jardin fermé, elle les répandait autour d'elle. Et jadis à Lourdes, dans la lumière du monde, aux Roches de Massabielle, n'avait-elle pas puisé aussi les mêmes trésors limpides, et fait couler ensuite sur les âmes affligées et parmi nos plaines arides des flots de rafraîchissement, de consolation et de paix?... Allez, allez, ô Bernadette, vous êtes bien l'image de vous-même lorsque vous passez de la sorte, apportant à la terre qui a soif la Source qui désaltère, et tenant en vos mains le vase d'eau fraîche et pure, ainsi que Rachel et Rébecca ! . . . Tous le disent de vous et vous êtes la seule à ne pas l'entendre. Tous le pensent, tous le savent, tous le voient et vous êtes la seule à l'ignorer !

Chaque jour, sans exception, à moins d'être malade, Bernadette faisait dans la chapelle l'exercice du Chemin de la Croix. Elle restait souvent très longtemps prosternée devant l'autel de la Sainte Vierge, autel qu'elle aimait particulièrement à orner de fleurs et à parer avec une filiale sollicitude.

Elle priait. . . Pour elle-même ? Oui, sans doute, et avec tremblement, car plus que personne elle croyait avoir besoin du secours et du pardon divin ; ce cœur innocent et juste, avait l'humilité du Publicain. Mais ayant imploré pour elle-même, elle priait ardemment et sans cesse, pour tous ceux qui ont failli, pour tous ceux qui sont, hélas ! hors de la voie et de la vie.

Depuis que les lèvres immaculées de Marie lui avaient donné cet ordre : <( Priez pour les pé-

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cheurs, » elle n'avait cessé de consacrer à la conversion des âmes égarées toutes ses supplications à Dieu, et le mérite, quel qu'il fût, de ses souffrances et de toutes ses œuvres. Le salut des pécheurs était sa grande et quotidienne préoccupation.

(( — Assurément, disait-elle, je m'intéresse aux âmes du Purgatoire. Mais enfin, elles sont sûres de leur bonheur, de la possession de Dieu. Ce n'est pour elles qu'une question de temps. Tandis que les pécheurs, ceux qui vivent en état de péché mortel, sont absolument sur le bord de l'abîme, et peuvent périr à jamais... Ce sont ceux-là qui soDt en danger et qui ont besoin d'assistance, surtout aux heures de l'agonie, quand tout va devenir irrévocable. »

Lorsque le voile qui nous cache toutes choses sera écarté et que se lèvera la clarté du Jugement universel, combien parmi les Élus qui seront à la droite après avoir vécu longtemps à la gauche, combien s'apercevront peut-être qu'ils n'ont dû leur salut qu'aux mystérieux effets de telle prière, murmurée dans le secret de sa cellule, par une humble Religieuse qu'ils ne connurent jamais. Quelle gratitude montera alors dans les cœurs pour ce bienfait infini dont l'auteur sera ainsi révélé pour la première fois ! . . . Et en ce moment, sans doute, nous en avons l'espérance, Bernadette resplendira d'un éclat nouveau.

Souvent, très souvent, sœur Marie-Bernard était malade et obligée de s'aliter, en proie à de cruelles

douleurs. Sa patience était aDgélique. Et pourtant elle ressentait, en son corps chétif, des tortures intolérables. Il semble que la souffrance fût le point culminant de sa vocation, tant elle y trouvait l'occasion d'épanouir toutes les richesses spirituelles dont son âme était remplie. « On ne peut souflfrir ni plus ni mieux )> .- c'est l'expression d'une de ses compagnes. Bernadette dans la souffrance, c'était la Reine en son Royaume.

La douleur physique n'abattait en rien son activité naturelle. Dans son lit ou dans son fauteuil, elle priait et travaillait constamment, répandant autour d'elle les charmants rayons de son innocente gaieté.

Ses doigts étaient d'une habileté merveilleuse : elle tissait le tapis du sanctuaire et festonnait les nappes de l'autel ; elle brodait avec un art exquis l'aube du prêtre consécrateur, faisant courir sur la dentelle toutes les délicatesses de son aiguille, comme le bienheureux Angelico de Fiesole faisait jadis courir sur sa toile toutes les grâces de son pinceau... On conserve à Saint-Gildard une aube incomparable brodée par Bernadette et qui fut revêtue, pour la première fois, à Lourdes, par Mgr de Ladoue, lors de son sacre comme Évêque de Nevers.

Elle se plaisait aussi à mille autres petits travaux. Dans quelques lambeaux d'étoffe, elle taillait, découpait et ornait l'image du Cœur de Jésus. D'autres fois, elle promenait sur ces œufs en couleurs, connus sous le nom d'œufs de Pâques, la pointe de

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son burin et y dessinait, d'un trait sûr et ferme, les symboles sacrés. Nous possédons une de ces merveilles dues au gracieux talent de la Voyante de Lourdes. C'est un œuf brun sur lequel elle a gravé, d'un côté, la tiare avec les attributs du Souverain Pontife et l'image de l'Esprit-Saint, planant au-dessus. De l'autre côté est le Calice du saint Sacrifice dans lequel, jaillissant du Cœur de Jésus, ruissellent les gouttes du sang divin. Deux oiseaux du ciel, deux âmes toutes blanches aux ailes déployées, viennent s'y désaltérer, tandis que deux autres colombes promènent tout autour, dans l'horizon étoile, la croix du Rédempteur et l'olivier de la paix.

Durant ses longues insomnies, elle faisait glisser entre ses mains les dizaines de son Rosaire.

« — La terre est ronde, disait-elle ; et, quand il est nuit ici, il est jour en d'autres pays. A toute heure, par conséquent, à toute heure, quelle qu'elle soit, le saint Sacrifice s'ofl're quelque part, en un lieu qui existe en toute certitude, mais que nous ne connaissons point. J'assiste par la pensée et je m'unis à cette Messe qui se célèbre loin de moi dans une église que j'ignore.

« A la lueur de ma veilleuse, je regarde au bas de mon lit ces gravures collées au mur, cette représentation des cérémonies successives de la Messe, et je parviens à suivre ainsi le saint Sacrifice, même par les yeux. »

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Et comme l'enjouement ne perdait jamais ses droits dans le caractère et dans l'esprit de Bernadette, elle ajoutait un jour :

« — Il n'y a que ce vilain petit enfant de choeur qui reste toujours immobile et qui n'agite jamais sa sonnette. J'en ai des impatiences. Il y a des moments où il me prend envie de le secouer. »

Si elle était dans ses souffrances d'une résignation comparable à celle de Job, elle était loin de croire posséder une telle vertu et s'accusait au contraire à tout instant de ne point savoir supporter la douleur, très mécontente et confuse quand on semblait admirer sa patience.

— Sœur Marie-Bernard, que vous êtes soumise !

— Oui, sans doute : par force ! Il faut bien que je le sois. Mais j'ai beau renouveler mon sacrifice et prétendre que je suis soumise, tous les jours et à tout instant je m'aperçois que ce n'est pas vrai. . . Je a oudrais sortir du lit et aller courir, surtout quand on me taquine, comme aujourd'hui.

— Et qui vous taquine ?

— Vous ne voyez donc pas ce rayon de soleil qui vienttout juste se promener sur mon lit pour me narguer, pour me dire qu'il fait beau temps et quMl faut que je reste dans ma prison ? Et ces oiseaux qui chantent pour m 'appeler dehors, moi qui suis en cage, ne les entendez-vous pas?

Parfois quand elle avait ses crises de douleur et ses violents élancements :

— Allons ! sœur Marie-Bernard, ne perdez pas cette occasion de vous résigner héroïquement.

— Non certes! j'en perds tant d'autres que je vais profiter de celle-ci. Après tout, il n'y a pas moyen de ne point l'accepter, puisque cela vient du bon Dieu.

L'innocente et enfantine gaieté de son caractère était en quelque sorte proverbiale à Saint-Gildard. C'était un des côtés les plus saillants de sa nature.

Mais il n'est point de règle sans exception ; et il advenait dans certaines circonstances, qu'un nuage de fugitive mais profonde mélancolie descendait sur elle. Était-ce le spectacle des misères de la terre qui attristait alors celle devant qui le Paradis s'était entr'ouvert? Était-ce le sentiment de l'exil et le regret de ne point entrer encore dans la bienheureuse Patrie? Nous ne savons... Nous savons seulement ce récit que nous a fait une de ses Sœurs en Religion :

— Parfois, mais bien rarement, elle paraît si grave, qu'on pourrait croire qu'elle ploie sous le fardeau de ses douleurs.

Un jour que nous nous promenions ensemble, elle me sembla toute songeuse, tout absorbée et abattue. Vainement j'essayais de la distraire.

Je craignis quelque nuage de tristesse dans la

pureté de cette âme : (( Ne vous rappelez-vous point, lui dis-je, les promesses de la Sainte Vierge, et ce que vous avez vu de vos yeux? Est-ce que vous l'oubliez?... » A ces mots elle a levé la tête avec une étonnante vivacité « — L'oublier? » a-t elle répondu avec un accent indéfinissable : — « C'est là !.. . » Et elle a posé la main sur son front, dans une attitude sublime de fermeté fidèle et d'amour indicible. Puis elle a un instant fermé les jeux pour mieux regarder en sa mémoire, tandis que moi-même je m'abandonnais à l'émotion de la voir ainsi recueillie, debout et immobile, la main et le doigt encore levés, par ce geste unique et double qui touchait son front et qui montrait le ciel... Un silence solennel s'était fait entre nous. Nous sommes entrées à la chapelle et nous avons prié.

— Avez -vous remarqué, faisait observer une autre Religieuse, que jamais elle ne regarde les statues ? Elle éprouve à l'aspect de ces représentations, si grossières pour elle, une impression pénible. Et quand on la force d'y arrêter ses yeux : « — Oh ! que c'est laid! » dit-elle.

La sœur A. raconta ceci :

— Naguères, c'était je crois l'an dernier, je me trouvais avec elle dans le petit parloir où l'on a placé la gravure du célèbre tableau de Raphaël : la Transfiguration. Je la lui montrai, lui expliquant que, d'après les connaisseurs, c'était là une œuvre admirable. Elle me parut peu sensible aux mérites

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que je lui signalais : — <( Est-ce que, si vous étiez artiste, lui demandai-je, si vous aviez dans la main tout le talent nécessaire, il vous serait possible de faire le portrait de la Sainte Vierge? La revoyezvous dans votre souvenir assez nettement pour cela? » Elle a poussé un soupir : — (( Quelquefois, m'a-t-elle répondu : mais loas toujours ! » — « Oh petite ! me suis-je écriée en riant, c'est quand vous n'êtes pas sage ! »

Elle était assurément toujours sage.

— Toutefois, nous disait une des Sœurs, ceux-là se tromperaient singulièrement qui croiraient que la nature n'a pas en elle ses vivacités et ses saillies, que la grâce réprime. Sœur Marie-Bernard a un esprit naturel, prompt et logique, qui lui fait aisément monter la repartie aux lèvres quand elle a conscience d'avoir raison; repartie habituellement pittoresque, heureuse d'expression, très précise et très frappante. Elle excelle, comme l'on dit, à river son clou à l'adversaire : mais elle le rive avec un marteau d'or. Elle le fait en effet avec tant de justesse et de prestesse, que presque toujours c'est à la fois irréprochable et charmant. . .

« Et cependant elle se le reproche, souvent avec angoisse. Et ce sont là ses amers repentirs et ses grands mécontentements d'elle-même. Elle tremble d'avoir fait, ou tout au moins d'avoir pu faire de la peine ; et elle ne peut se consoler de ces pointes de son esprit, dans la crainte qu'elles n'aient blessé çà

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là la sensibilité du prochain, à qui elle s'empresse d'en demander pardon. Elle en devient toute mélancolique; et, excessive peut-être en cela, elle s'abandonne alors à une sorte d'humeur inquiète, à un vif dépit contre elle-même qui l'assombrit brusquement.

« Y a-t-il en tout cela quelque travers, quelque défaillance, quelque imperfection? Je ne sais : le Seigneur seul est juge. Mais ce défaut, si c'en est un (et il le semble parfois), mais ce côté de son caractère est le voile sous lequel Dieu la cache pour nous empêcher de trop admirer, comme étant audessus de la terre, notre bien-aimée Sœur, et de trop voir en elle un Ange du Paradis. A lui seul la gloire sans ombre. Et puis, c'est par là qu'il maintient notre chère Marie-Bernard dans cette humilité profonde qui la fait se considérer comme la dernière d'entre nous et comme la plus misérable des Religieuses. . . Jamais l'orgueil, jamais la tentation de se complaire en elle-même n'a pu effleurer cette âme que Notre-Dame de Lourdes avait élue entre toutes les autres... »

— Est-il vrai, demandait-on un jour, est-il vrai qu'elle soit tenue, et qu'elle veuille demeurer ellemême, dans une ignorance absolue de tout ce qui se passe à Lourdes ? Est-il vrai qu'ayant achevé sa mission, elle soit devenue comme indifférente à la continuation de l'œuvre que Dieu fonda par ses mains, et au souvenir des personnes et des choses qu'elle a laissées derrière elle en entrant dans la vie religieuse ?

— Qu'on se garde bien de le croire, car c'est tout le contraire qui est la vérité. Elle aime sa famille, et garde en elle-même la mémoire impérissable et attendrie de ses chers parents dont elle parle avec un pieux respect. Elle aimait Mgr Peyramale, Curé de Lourdes, qui fut la plus grande et la plus tendre vénération qu'elle ait jamais eue en son âme. Sans lui avoir imposé

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la confusion d'y lire son apologie de ses propres yeux, la Providence a trouvé le moyen de lui faire connaître les moindres détails du livre de M. Henri Lasserre sur tous les faits qui concernaient sa propre histoire et celle des Apparitions, afin qu'elle les puisse corroborer par son irrécusable témoignage. Elle n'ignore point non plus certaines légendes et a protesté contre ces inventions (1). Elle sait la gloire de Notre-Dame de Lourdes, la Basilique, la multitude, les processions, les miracles; elle suit avec un intérêt fraternel, des plus vifs et des plus ardents, la construction de l'Orphelinat des Sœurs de Nevers en face de la Grotte sainte. . .

Assurément, si Bernadette n'eût écouté que son penchant, elle eût voulu aussi, comme tout le monde chrétien, aller ployer les genoux à cette Grotte bénie qui, pour elle plus que pour tout autre, recelait d'ineffables souvenirs. Chaque jour, sans que jamais elle y eût manqué, elle se recueillait et y faisait en esprit son Pèlerinage. Son cœur à tout instant allait aux Roches de Massabielle; et elle eût souhaité pouvoir accompagner son cœur. Mais elle savait que malgré tous les efforts qu'elle pourrait faire afin de s'effacer et d'être inaperçue, ce lieu de

(1) Nous avons raconte ces détails dans notre seconde partie : Le Témoignage .

prière serait inévitablement pour sa personne un lieu de lumière et de gloire. Et elle imposait alors silence à son désir si naturel de revoir cette Porte du Ciel à laquelle lui était apparue la Pleine de l'humilité.

Lors du sacre de Mgr de Ladoue, évêque de Nevers, qui se fit à la Basilique de Lourdes, l'une des Révérendes Mères, qui devait y représenter la communauté, dit à Bernadette :

— Eh bien, soeur Marie-Bernard, voulez-vous nous suivre ?

— Non ! fit-elle, avec un soupir. Mais comme je le voudrais, ajouta-t-elle, si j'étais petit oiseau !

Et ce qu'elle enviait en ces circonstances, ce n'était point les ailes rapides de l'hirondelle ou de l'alouette, mais bien la faculté de voir sans être vue et de se cacher, sous la feuillée discrète, à la curiosité de tous les regards.

Plus récemment, en 1876, à l'époque du Couronnement de notre-Dame de Lourdes, elle avait chargé un vénérable prêtre de Nevers, M. l'abbé Perreau, de porter pour elle ses prières à cette Grotte de Lourdes, à laquelle les yeux de son corps avaient dit un adieu sans retour, mais vers laquelle se tournait si souvent le regard intérieur de son âme.

Et quelques jours après, il lui racontait toutes

les magnificences dont il avait été le témoin : les trente-cinq Evêques réunis pour couronner, au nom du Chef suprême de l'Église, l'image de cette Vierge mystérieuse qui jadis s'était manifestée à ellemême; les innombrables Pèlerins; la foi du peuple chrétien; les Miracles qui s'accomplissaient par l'eau de la Source et par l'invocation de Notre-Dame de Lourdes...

Bernadette, les yeux tout brillants de la joie la plus vive, émue, attendrie, écoutait avec une pieuse avidité; et son expressif et mobile visage traduisait les sentiments et le ravissement de son cœur.

— Ah! ma chère Sœur! s'écria le prêtre en terminant, comme vous eussiez été heureuse d'être là!

— ^loi? dit-elle. Et qu'aurais-je fait au milieu de tout ce monde? Oh ! que j'étais bien mieux dans mon petit coin d'infirmerie !

« Paroles admirables ! remarquait justement M. l'abbé Perreau, paroles admirables qui révélaient au grand jour toute l'humilité de cette âme. Pour Notre-Dame de Lourdes, la gloire universelle; pour elle-même, la souffrance dans la maladie, et l'oubli dans l'ombre du cloître. »

De son propre mouvement et sans être interrogée, jamais elle ne parlait des Apparitions dont elle avait été favorisée à la Grotte. Mais il n'est point de

règle sans exception ; et, une fois ou deux, elle laissa échapper la pensée et le souvenir qui retentissaient toujours au fond d'elle-même.

Une soeur de Nevers, qui avait assisté aux splendeurs, aux fêtes, aux guérisons miraculeuses de Lourdes, lui en faisait la description avec le même enthousiasme que l'abbé Perreau.

— Voilà, lui disait-elle, toutes les belles choses qui s'accomplissent à la Grotte. Hélas! et vous ne les voyez point ! . . .

— • Ma sœur, ne me plaignez pas! répondit Bernadette : ce que j'y ai vu est bien plus beau ! . . .

Mais à peine ces mots furent-ils prononcés que ses joues se couvrirent du plus vif incarnat. Telle la vierge pudique dont un souffle qui passe a écarté le voile un instant.

Avait-elle parfois, depuis les Apparitions de Notre-Dame de Lourdes, quelques communications mystérieuses avec le monde invisible ? S'il en a été ainsi, la Soeur Marie-Bernard a tout gardé en son coeur comme l'on garde le secret du Roi.

Toutefois, deux récits nous ont été faits qui, sur ce point, ont laissé notre esprit songeur. Redisons les à notre tour.

La sœur D. était une de celles qu'elle aimait particulièrement. Elles faisaient ensemble un com-

merce, un trafic, un négoce, dans lequel sœur Marie- Bernard s'imaginait réaliser de grands bénéfices. Cette idée de lucre surprendrait peut-être si nous arrêtions là notre tableau. Hâtons-nous donc de le compléter

La sœur D. habite l'hôpital et y soigne les malheureux : la pauvre Bernadette, en la Maison-mère, était étendue sur son lit, ou assise dans le fauteuil des valétudinaires.

— ^le voilà encore malade, disait-elle à son amie qui venait la visiter. Toujours à l'infirmerie ! Toujours bonne à rien, recevant des soins et ne pouvant en donner à personne.

Elle ressentait cruellement ce qu'elle appelait son inutilité.

— Ah ! que le bon Dieu a bien fait de ne pas me laisser le choix de mon genre de vie ! car assurémentje n'aurais pas élu de moi-même cette inaction où je suis réduite et où la Providence me veut ! . . . Il me semblait que j'étais née pour agir, pour me remuer, pour être toujours en mouvement, et le Seigneur me veut immobile. Mon bonheur serait de chanter les cantiques, les psaumes, les louanges de Jésus et de Marie. Dieu m'a donné de la voix, mais il veut que je sois muette. Quand je chante, je crache le sang ; et j'ai défense de chanter. J'aurais tant aimé à soigner les malades dans les hospices, à élever les enfants, à faire la Salle d'Asile ! C'est là mon attrait ! c'est là mon désir ; c'est là mon élan ! . . . Hélas ! je suis inutile à tout, je n'acquiers aucun mérite.

Et ses yeux s'impreignaient de mélancolie. Elle ajouta :

— Chère sœur D. vous êtes charitable, ayez donc pitié de moi. Faisons commerce.

— Quel commerce?

— Un commerce où je gagnerai tout et où vous ne gagnerez rien... En cette affaire, je n'ai pas de scrupule, vous êtes très riche et moi très pauvre... Vous pouvez bien perdre quelque chose pour me mettre à l'aise.

— Mais enfin?

— Eh bien faisons échange de nos mérites. Tel, tel et tel jour je vous donnerai devant Dieu le mérite de mes chétives prières et de mes souffrances, et vous me céderez en retour le mérite de votre bonne œuvre, votre journée de Sœur d'hôpital.

— Bien volontiers, dit la sœur D., heureuse en elle-même et cachant sa joie comme un âpre négociant qui ferait, par la simplicité d'autrui, une affaire magnifique.

Mais presque aussitôt elle eut un remords de conscience :

— Pour ma journée d'hôpital, ajouta-t- elle alors, je ne veux accepter qu'un de vos Souvenez-vous.

Comment se trancha cette comptabilité en partie double ? C'est ce que nous saurons, quand il nous sera permis de lire dans le grand livre d'or du Seigneur.

Donc ces deux commerçantes étaient devenues deux intimes amies.

La sœur D. avait un beau-frère, parfait époux, père excellent, rempli de qualités naturelles, mais vivant malheureusement en dehors de la pratique religieuse, à la vive douleur de sa femme et de sa fille, fort pieuses l'une et l'autre. Toutes deux avaient une confiance extrême dans les prières de Bernadette et lui avaient fait souvent demander d'invoquer Notre-Dame de Lourdes pour que cet homme de bien devînt un chrétien régulier.

Or, l'une de ces dernières années, par un soir de mai, M***, sans y être provoqué en rien, annonce l'intention de se rendre au Mois de Marie. Grande joie de sa femme et de sa fille. ^lais quelques instants après, comme elles étaient à se préparer, elles entendent tout à coup un cri qui les fait frissonner. Elles accourent. Le père, l'époux qu'elles aimaient, se débattait sous les étreintes d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Et il expira sans avoir repris connaissance, et bien avant que le prêtre eût eu le temps d'arriver.

A l'eff'royable chagrin de cette mort soudaine de M*** s'ajoutait, dans les cœurs éplorés qu'il laissait derrière lui, la plus terrible inquiétude sur le salut d'une âme si chère. Sa fille en était comme insensée, et ne pouvait trouver ni repos, ni sommeil, sous l'aiguillon de cette incessante terreur : « — Mon pauvre père n'est-il point tombé dans l'abîme des peines irrémissibles et de l'éternelle séparation? »

Un jour la sœur D. reçoit d'elle une lettre, lettre

folle de désespoir et dans laquelle cette nièce lui disait : « Je vous supplie, au nom de Dieu, d'aller trouver sœur Marie-Bernard. // faut absolument qy^elle vous dise où est mon père. »

— C'est de la démence, pensa naturellement la Sœur D., qui se garda bien de s'acquitter de cette impossible mission.

Nouvelle lettre plus pressante que la première.

Sa nièce était dans de perpétuelles insomnies, la fièvre la gagnait... Que faire? — La bonne Religieuse était dans le plus cruel embarras.

S'étant rendue ce jour-là à la Maison-mère, elle rencontre Bernadette, mieux portante, qui se promenait dans le jardin. Celle-ci l'aborde et lui dit :

— Avez-vous des nouvelles de vos affligées ?

— Hélas ! oui ! . . . L'inquiétude sur le salut de celui qu'elles pleurent égare leur raison : et j'ai ma malbeureuse nièce qui commence à devenir folle.

— Folle ?

— Oui folle, et je ne puis vous confesser à quel point. . . Non, je n'ose point parler. . .

— Voyons, du courage. Confiez-moi votre peine. Quelle est donc sa folie ?

— Eh bien, dans son désespoir et dans sa démence, elle a l'idée fixe que je vienne vous trouver, ma pauvre sœur Marie-Bernard, po^r que vous me disiez où est F cime de son père.

A cette surprenante ouverture, la physionomie de Bernadette exprima l'étonnement le plus profond et

une stupéfaction sans égale. Il y avait de la confusion ; mais il y avait aussi je ne sais quel haussement d'épaule, et malgré la tristesse de la circonstance, comme une espèce de rire devant l'absurdité d'une telle demande â elle adressée. . .

— Ah ! vraiment ? dit-elle, de l'accent que l'on a en présence d'une chose entièrement inouïe et qui dépasse toutes les bornes imaginables.

Mais voilà que tout à coup l'aspect de son visage change, et qu'un recueillement profond s'empare d'elle. Elle s'arrête en sa marche ; ses yeux se ferment ; et elle demeure ainsi immobile un long moment, image vivante de la contemplation et de la prière.

La sœur D., toute haletante, assistait à cet étrange spectacle, sentant passer sur elle le frisson que cause la mystérieuse présence du Surnaturel. Elle n'osait rompre ce silence. Mais son anxiété la porte enfin à parler :

— Eh bien ! demande -t-elle, que faut-il répondre à ma nièce ?

— Vous lui direz de calmer toute inquiétude et de rentrer dans la paix. Qu'elle se console et qu'elle prie : son père ira au ciel.

Dès ce jour et sur une telle parole, qui pour elle était la voix d'en haut, cette jeune fille retrouva la pleine tranquillité de son àme.

Que l'interlocutrice de sœur Marie-Bernard ait pris pour une révélation directe l'expression d'une ferme espérance en la miséricorde de Dieu, cela est

assurément possible. Mais si vraiment Bernadette a fait entendre cette affirmation sur le sort d'un mort, c'est un fait considérable ; et il en faut forcément conclure que, pour un instant, le mystère insondable s'est ouvert devant elle.

Une autre fois, comme elle était alitée et fort souffrante, elle reçut la visite d'une Sœur de Nevers, étrangère à la Maison-mère. Cette Religieuse, après avoir causé quelques instants, était demeurée assise dans l'infirmerie, travaillant silencieusement à quelque ouvrage de couture et laissant en elle-même sa pensée voyager vers de douloureux horizons. Elle était triste : car deux larmes lui montèrent aux yeux et roulèrent le long de ses joues.

La malade s'en aperçut :

— Ma Sœur, pourquoi pleurez-vous ?

— Hélas ! parce que j'ai des peines.

— Des peines? tout le monde en a ! . . . Mais vous vous avez telle et telle peine

Et voilà qu'avec une précision des plus nettes, et comme si elle lisait dans un livre ouvert, sœur Marie-Bernard se met à détailler à sa compagne, bouleversée d'étonnement, tout le sujet des secrètes préoccupations qui lui torturaient le cœur. Elle touchait à des chagrins et des soucis de famille qu'aucun moyen naturel n'avait pu faire connaître à celle qui parlait.

Bernadette termina en disant :

312 LIVRE m

— Vous allez écrire ceci chez vous. Et tout sera alors arrangé.

Ce conseil fut suivi et rétablit l'harmonie dans un foyer troublé.

Nous tenons ce récit de la Religieuse elle-même à qui Bernadette a donné cette frappante preuve de seconde vue.

Par les quelques traits épars que nous avons glanés dans sa vie religieuse et dont nous avons formé à peu près sans ordre une gerbe incomplète, que nous achèverons peut-être quelque jour en y replaçant des épis oubliés ; par tous les souvenirs de sa jeune existence au moment des Apparitions ; par ces diverses anecdotes, on a pu voir ou pressentir quelle nature vive, alerte, charmante, exquise, fut ici-bas l'enfant que Notre-Dame de Lourdes a aimée. . . Avant d'arriver aux grandes douleurs et aux sublimes patiences des derniers jours nous avons tenu à faire ressortir ce caractère aimable, spirituel et enjoué, autant que plein d'amour fervent et de vertu profonde.

Il est bon de ne pas altérer les types qui ont plu au cœur de Dieu. Quand on fausse ces types historiques, on fausse parla même la religion d'un grand nombre à qui on donne des notions inexactes de ce que c'est que la véritable vertu et la Sainteté. Et cela peut faire un grand mal.

Dans un zèle inquiet et remuant qui croit tra-

vailler à tout transfigurer et qui ne parvient, hélas ! qu'à tout défigurer, dans un zèle indiscret et mal éclairé, je ne sais quelle piété niaise a essayé parfois de présenter à l'édification des croyants une Bernadette de convention, indifférente et sans caractère, puritaine et vieille dès l'enfance, les yeux obliquement baissés... Ce n'est pas même une caricature, car la caricature contient encore une ressemblance; c'est une pure invention légendaire que l'Histoire a le droit et le devoir d écarter sans fausse pitié.

Nous l'avons raconté dans un livre que Dieu a béni, nous venons de le redire présentement, toute une Congrégation est là pour l'attester à la terre, nulle créature n'eut plus de vie, plus de grâce, même humaine, plus de physionomie personnelle, plus d'esprit spontané, plus d'individualité caractéristique que celle sur qui se reposèrent dix-huit fois, à la Grotte de Lourdes, les regards de la Reine du ciel, que cette Bernadette, que cette sœur Marie- Bernard qui, depuis treize années, vécut pleine de charme, d'amabilité, de piété et de droiture au milieu des Sœurs de Nevers, s'avançant de plus en plus vers la perfection religieuse et captivant ses chères compagnes, comme elle avait attiré à elle, il y a vingt ans, les prédilections de la Vierge sans tache. Toutes l'aimaient en vérité, et elle était la seule à ne point s'aimer.

Elle avait conservé en toute leur fraîcheur pre-

mière ces sentiments universels, ces sentiments naïfs et simples que le Père de toute créature se plaît partout et toujours, à voir s'épanouir au cœur des humains. En s'enlaçant pieusement au pied de l'autel, cette plante toute fleurie avait gardé le franc parfum qu'elle avait apporté du grand air des champs...

Réalisant en sa plénitude le type idéal de la Congrégation qu'elle avait élue pour famille; s'abandonnant sans réserve, se pliant totalement, sans nulle résistance et sans nulle contention, à l'action divine, Bernadette, devenue S(.fur Marie-Bernard, s'était développée et sanctifiée dans une harmonie sans discordance. Croissant chaque jour en piété, en bonté, en sagesse, sachant supporter la souffrance avec la patience des Martyrs et prier avec la ferveur des Anges, elle avait gagné constamment dans l'ordre de la grâce sans rien perdre jamais dans l'ordre de la nature. Aidée par le secours d'en haut, elle avait résolu le difficile problème, religieux et moral, de grandir en tout sans se déformer en rien, de se hausser sans se fausser.

Telle fut la sœur Marie -Bernard. Telle fut, dans la vie cachée et à l'ombre des cloîtres, l'enfant illustre à qui la Vierge était jadis apparue et qui, avec l'aide du grand Curé Peyramale, Doyen de Lourdes, se trouvait avoir imprimé au monde, de ses débiles et innocentes mains, le plus grand mouvement religieux que l'on ait encore vu depuis les Croisades.

({ — Elle est folle, elle est idiote, elle est liallucinée! « criaient les ennemis de Dieu autour de cette faiblesse si puissante. Que lui importaient ces vaines clameurs? Elle n'en ressentait ni trouble, ni humiliation; pas plus qu'elle n'avait jadis éprouvé de vanité en la cité de Lourdes devant l'enthousiasme des chrétiens fidèles ; pas plus qu'aux Roches de Massabielle, elle n'avait été atteinte d'orgueil à la suite des grâces extraordinaires qu'elle avait reçues et des admirables choses que Dieu avait accomplies par elle.

Vous êtes-vous parfois, parmi les herbes d'une prairie en fleur ou au fond de quelque forêt, arrêté sur les rives silencieuses de quelque magnifique et limpide ruisseau? Ses eaux sont claires, ses eaux sont pures, son cours est vif et calme. Durant le jour, le soleil traversant la voûte des arbres, caresse ses lames d'argent. Pendant la nuit les étoiles s'y mirent. Quelle agilité dans ces flots qui se pressent l'un l'autre et qui se jouent avec un doux murmure! Et en même temps quelle paix profonde, et quelle admirable placidité! Il semble que ces ondes si vivantes et si tranquilles arrivent directement, à travers les solitudes ombreuses, du fond de ces gorges inaccessibles qu'habite l'éternel repos.

Eh bien non ! à quelques lieues plus haut, cet agreste ruisseau, sans interrompre sa marche, suivant au contraire son cours régulier et descendant sa pente, a sans eflbrts, en passant à travers la cité des hommes, fait tourner d'étonnants rouages, sou-

levé des poids gigantesques et mis en mouvement tout un monde.. . Et, cela fait, s'enfonçant dans une ombre plus épaisse et une paix plus profonde, il a continué de promener ses humbles flots le long des prés et des bois, sans qu'une seule de ses gouttes soit fatiguée, sans que sa limpidité soit atteinte et son innocence troublée.

Toute semblable fut ici-bas la destinée de Bernadette.

Ces détails que nous avons recueillis çà et là, ces éclatants et miraculeux épisodes de son enfance, ces souvenirs si charmants et si purs de sa vie religieuse, cet héroïsme dans la souffrance qui allait jusqu'à l'enjouement au sein des douleurs, sont-ils les indices de la Sainteté? Tout cet ensemble de blanche lumière forme-t-il ce nimbe glorieux dont .la tradition de l'Église a toujours entouré le .front des élus? Nous l'ignorons; et l'autorité souveraine du Père commun des Fidèles a seule le droit de le déterminer.

Toutefois, puisque nous venons de parler de lumière et des signes visibles de la prédestination, qu'il nous soit permis de rapporter un fait que Mgr Peyramale, de pieuse mémoire, a redit bien souvent, mais que toujours, pour des raisons très faciles à comprendre, il s'est refusé à laisser imprimer du vivant de Bernadette.

C'était à l'époque des persécutions administra-

tives, et, si nous ne nous trompons, dans le] courant d'août 1878. M. le Curé de Lourdes avait déjà déployé, comme chacun le sait, une invincible énergie à défendre l'œuvre divine et l'enfant privilégiée.

Or, un jour de dimanche, il distribuait à son peuple le pain de Vie. Et voilà que tout à coup, audessus d'une personne agenouillée à la sainte table, il aperçoit une auréole éclatante. Et, en même temps, partant du saint Ciboire, un céleste rayon alla se joindre à cette auréole.

— Vous savez, racontait le Curé de Lourdes à Mgr Crosnier, qui a naguère relaté ce fait dans la Semaine religieuse de Nevers, vous savez qu'il nous est recommandé, quand nous distribuons la sainte communion, de ne point porter notre attention sur les Fidèles qui la reçoivent. . . Je ne tins, je l'avoue, aucun compte de cette prescription, et désirant savoir quelle était la chrétienne dont le front était entouré de ce nimbe, j'arrêtai sur elle mon regard : et je la reconnus, non sans une profonde émotion. C'était Bernadette (1).

Heureuse l'enfant dont le front fut ainsi illuminé de cette marque de prédestination ! Heureux le prêtre qui avait le cœur assez pur pour qu'il ait été donné à ses yeux mortels de voir ce signe d'en haut !

(1) Nous venons de rapporter ce fait tel que nous l'avons nousmême entendu redire à Mgr Peyramale. Il ne déternaina point la foi du Curé de Lourdes, déjà acquise avant cette date à la réalité des Apparitions, mais il lui fut un grand encouragement dans les luttes qu'il eut à soutenir.

Durant tout le cours de sa vie religieuse, la pensée de Sœur Marie- Bernard visitait souvent la terre natale : non-seulement la Grotte sainte, mais l'humble toit paternel où elle avait laissé sa bien-aimée famille; — le cimetière où depuis son départ étaient successivement descendus son père et sa mère ; — l'indigente église où elle avait communié si souvent ; — le presbytère d'emprunt où vivait, dans sa glorieuse pauvreté, le Patriarche de Notre-Dame de Lourdes, ce curé Peyramale à qui la Vierge elle-même l'avait jadis envoyée ; — l'Hospice des sœurs de Nevers où elle avait été d'abord écolière et plus tard postulante; — la cité toute entière où elle était née et où demeuraient les amies de son enfance et les compagnes de ses premiers jours.

Quand M. l'abbé Perreau était parti pour Lourdes à l'époque du Couronnement, elle lui avait fait une instante recommandation :

— Allez trouver Mgr Peyramale. Dites-

'mu^r^Aiy^

LA YIE CACHÉE 319

lui que je 'pense à lui tous les jours, que je prie pour lui et que je lui demande sa l)énédiction sainte.

Le Curé de Lourdes était déjà dans les grands chagrins, quand vint le visiter ce message de Bernadette. En parlant d'elle, il fut ému.

— Portez-lui ma bénédiction, répondit-il à l'abbé Perreau; et assurez -la, assurez-la bien, que je me souviens qu'elle est toujours mon enfant.

A chaque voyage que celui qui écrit ces pages faisait à Nevers, la première question de Bernadette était toujours relative au curé Peyramale. L'image du grand Apôtre de Notre-Dame de Lourdes ne quittait pas plus son esprit que la pensée de saint Jérôme ne quittait le cœur de sainte Paule, que le souvenir de saint François de Sales ne s'effaçait de la mémoire de sainte Chantai.

Qu'elle fut joyeuse lorsque nous lui racontâmes comment le Pape Pie IX avait proclamé solennellement les services et la gloire du Curé Peyramale, non seulement en lui conférant le titre et les honneurs de « protonotaire apostolique », mais encore et surtout en lui adressant un Bref, dont les termes avaient un caractère exceptionnel. Comme toute sa personne nous écoutait ! comme son visage était rayonnant, lorsque nous lui récitions textuellement les paroles de ce Bref pontifical par lesquelles le vicaire de Jésus-Christ rendait justice à l'héroïque prêtre de Notre-Dame de Lourdes.

— Voici, lui disions-nous, comment a parlé le Pape : « Lorsque, parmi les ouvriers du champ « évangélique, il en est qui se distinguent par l'éclat « de leur piété, de leur droiture, de leur courage, « autant que par leur sagesse, leur prudence et leur <( savoir, nous nous plaisons, suivant les circon- « stances et le temps, à les honorer des témoignages « particuliers et personnels de notre munificence (( pontificale. Et nous en agissons ainsi, afin qu'ils (( ne soient point des lampes cachées sous le bois- (( seau ; mais que, tout au contraire, — en ces jours « surtout où l'impiété a déclaré une guerre crimi- « nelle à Dieu et à ses Saints, — ils brillent avec « plus de splendeur pour servir d'exemple à tous « les autres. Vous êtes de ce nombre j, hien-aimé « fils (1)... »

Bernadette était toute attendrie : et ses yeux, où montaient les pleurs, nous interrogeaient toujours. Elle voulut savoir les moindres détails de ce qui s'était passé à Lourdes à cette occasion. Il fallut lui en faire le tableau. Nous lui apprîmes, entr'autres choses, comme quoi ces dignités inattendues avaient provoqué tout d'abord, dans l'âme à la fois humble et rude du curé Peyramale, un orage de mécontentement et une brusque révolte dontl'Évêque, porteur du Bref, n'était parvenu à triompher que par une sorte de coup d'État (2).

(1) Bref adressé au curé Marie-Dominique Peyramale, doyen de Lourdes, par Sa Sainteté le Pape Pie IX, à la date du 3 mars 1871.

(2) Nous relatons dans un volume actuellement sous presse, intitulé

La sœur Marie-Bernard, heureuse et touchée de la gloire du Curé de Lourdes, riait en même temps, comme une enfant, de la confusion extraordinaire qu'avait éprouvée l'humilité de cet homme de granit, lorsque ces grandeurs officielles étaient tout à coup venues fondre sur lui : elle riait des bizarres épisodes auxquels cette confusion donna lieu.

Nous nous sommes arrêtés d'autant plus volontiers à ces souvenirs que cette entrevue est la dernière que nous avons eue avec la privilégiée du Seigneur.

En lui parlant du Curé de Lourdes nous avions excité dans son âme toute filiale la plus vive joie et le plus expansif contentement. Tousses traits étaient épanouis. Nous la vîmes encore nous sourire au moment où nous lui disions « Au revoir... » — Hélas ! et c'est nous aussi qui devions, quelques années plus tard, porter à son cœur, quoique de bien loin, le coup le plus terrible qu'il ait jamais reçu et faire couler ses larmes les plus amères.-

Les 7 et 8 septembre 1877, en la vigile et en la fête de la Nativité, ce fut en effet notre main qui envoya de Lourdes à Nevers deux dépêches télégra-

Le Curé de Lourdes, Mgr Peyramale, cette curieuse scène qui serait ici une digression trop considérable.

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phiques, la première, pour annoncer que le Serviteur de Marie était en péril et pour demander des prières, la seconde pour porter la nouvelle que le Curé de Lourdes était mort.

Les deux dépêches parvinrent à Saint-Gildard presque en même temps.

« — C'est le jour de la Nativité de la Très Sainte Vierge, que j'ai appris cette foudroyante nouvelle, écrivait Bernadette dans une lettre qui nous a été remise et que nous conservons précieusement. A . neuf heures, ma chère sœur Nathalie vient me trouver à la tribune et me dit qu'on venait de recevoir une dépêche, datée de la veille, qui annonçait que Monsieur le Curé était au plus mal. Puis, est arrivée la seconde, du jour même, qui annonçait sa mort.

(( Vous dire ce que j'ai souffert, serait chose impossible... »

— Oh ! oui. Monsieur, dire ce qu'elle a souffert en ce moment serait en effet chose impossible, nous déclarait naguère la sœur Nathalie. Et rien ne peut vous traduire l'impression qu'elle a eue de cette mort. Depuis la première dépêche, elle ne cessait de prier, et elle était encore à la Chapelle, quand je suis entrée pour lui apprendre que Mgr Peyramale avait quitté ce monde. Elle n'a eu qu'un faible cri, un gémissement de défaillance, comme si sa vie à elle-même s'évanouissait tout à coup.

— Oh !!!... Monsieur le Curé !!

Jamais plainte si déchirante ne frappa mon oreille.

Elle s'est affaissée à genoux, chancelante et joignant les mains, écrasée sous le coup de cette mort. Tout son corps a fléchi et est comme tombé en prosternation devant l'autel pour offrir à Dieu cet incommensurable sacrifice. Ses épaules étaient celles de la victime qui s'abandonne à l'immolation : elle me rappelait Jésus ployant sous le fouet des bourreaux ou sous le faix de la croix. . . w

Bien que séparée par la distance et ensevelie dans la vie cachée, la sœur Marie-Bernard n'avait point ignoré les préoccupations et les peines du saint vieillard.

« Il paraît, écrivait-elle dans la lettre dont nous parlons plus haut, il paraît que le chagrin qu'il aurait éprouvé au sujet de sa nouvelle Église aurait contribué beaucoup à sa mort. Je n'en serais point étonnée : il avait tant à cœur l'œuvre qu'il avait si bien commencée ! Il faut adorer les desseins du bon Dieu, puisque rien n'arrive sans sa permission.... »

Et plusieurs mois après, quelqu'un lui ayant dit : « — Chère sœur Marie-Bernard, priez donc la

Sainte-Vierge pour que se termine enfin le Temple

inachevé de ^Nlgr Peyramale. »

Les yeux de Bernadette se remplirent de larmes : — Pemez-vous donc que je 'puisse l'oublier un seul

jour?... s'écria-t-elle douloureusement.

C'était en effet un de ses grands et constants

soucis. Elle songeait à cette Église nouvelle fondée par son vénéré Père pour abriter la prière des enfants de son peuple, et ne pouvait concevoir les étonnantes oppositions et difficultés que le Démon avait suscitées contre cette œuvre apostolique du Prêtre de l'Immaculée Conception.

Tant qu'avait vécu le curé Peyramale, Bernadette, dans toutes ses maladies, avait eu souvent sur les lèvres un mot qu'elle répétait très nettement, et avec un accent de grande assurance, quand elle voyait que l'on s'alarmait autour d'elle :

— Je ne mourrai pas encore, répondait-elle à ces sollicitudes inquiètes (1).

Mais du jour où le grand Serviteur de Notre- Dame de Lourdes fut entré dans la véritable patrie, elle changea de langage :

— Et maintenant, dit-elle, ce sera bientôt mon tour.

Et, tenant ce propos à l'une de ses compagnes, elle ajouta :

— Mais auparavant, il faut que je fasse une autre mort.

Elle voulait parler de cette mort à soi-même, de

(1) Nous avons rapporté ce mot comme lui étant familier dans Notre-Dame de Lourdes, livre XI, et on le retrouve encore dans une lettre à sa sœur, en date du 25 juin 1876.

cette immolation de toutes les misères du yieil Adam qui doit précéder la Résurrection et la Vie.

Ainsi se passa une année durant laquelle sa ferveur parut redoubler.

Il y avait vingt ans que Bernadette avait contem plé Notre-Dame de Lourdes aux Roches de Massabielle ; il y en avait douze qu'elle avait franchi le seuil de la Maison-mère des sœurs de Nevers, et avait caché sa gloire sous l'humilité de leur saint habit ; il y en avait onze qu'elle avait prononcé ses vœux simples de Religion. L'heure était venue de nouer le lien éternel avec le céleste Epoux et de recevoir l'indéfectible couronne.

Le 22 septembre 1878, fête de Notre-Dame des sept Douleurs, la sœur Marie-Bernard prononça solennellement ses vœux perpétuels en cette Chapelle de sa communauté vouée au Sacré-Cœur, où elle avait fait si souvent le chemin de la croix, suivant une à une avec un fervent amour, toutes les stations du Rédempteur marchant à la mort.

Et quelques semaines plus tard, ayant célébré avec ses sœurs l'Immaculée Conception de Marie, eUe fut, trois jours après la fête, le 1 1 décembre, saisie par de violentes souffrances qui la contraignirent d'entrer à l'infirmerie.

A cette dernière maladie, M. le docteur Robert

Saint-Cyr, secoua la tête et laissa voir peu d'espérance. — Cela peut durer quelques mois, dit-il, mais elle n'est pas loin du terme de ses maux.

Aux appréhensions qu'elle vit autour d'elle, Bernadette ne répondit plus par sa parole d'autrefois. Elle regardait le ciel et attendait l'heure.

Son existence entière depuis les Apparitions avait été un va-et-vient perpétuel de santé semi-chancelante et de maladie très aiguë.

Comme le fondeur qui épure l'or. Dieu l'avait tour à tour plongée dans la fournaise, retirée du brasier, remise dans l'ardente flamme de la douleur, de façon à laisser dans les cendres éteintes toutes les scories, tous les alliages, tous les terrestres éléments et à dégager insensiblement le royal métal dans toute son intégrité et dans tout son éclat. Et la sœur Marie-Bernard, comprenant le travail de l'ouvrier divin, recevait, non seulement avec résignation mais avec gratitude et amour, toutes les tortures que lui infligeait, pour son bonheur futur, la main paternelle de son Créateur.

Sous, l'imminence du péril grandissant, la Communauté était dans l'alarme et dans le trouble. A l'occasion de celle qu'on craignait de perdre, les chères Religieuses se racontaient l'une à l'autre,

dans les jardins et sous les cloîtres, mille détails charmants qui revenaient au souvenir de leur esprit et à la mémoire de leur cœur. C'était un doux bourdonnement d'abeilles au sein de la ruche laborieuse : c'était un tendre gémissement et une note plaintive parmi ces Filles du Ciel travaillant au miel de la Terre...

Ah ! pourquoi notre oreille profane n'entenditelle point ces murmures et ces récits, ces pieuses ressouvenances ainsi épanchées entre ces vierges du Seigneur? Que de trésors pour l'édiflcation de l'âme et pour les délices de l'intelligence ! . . . Ont-ils donc été emportés pour jamais par le vent, sous les arcades claustrales ou sous les voûtes des grands arbres, emportés comme la mélodie fugitive de l'orgue ou le chant passager de l'oiseau? Peut-être non.

Les bonnes sœurs de Nevers aiment en nous le véridique narrateur des Apparitions de Notre-Dame de Lourdes, le fidèle historien que Bernadette honorait de sa chrétienne et particulière sympathie.

— Toutes les visites me sont un supplice, disaitelle il n'y a pas deux ans, avant la mort de l'illustre Curé de Lourdes. Et, en dehors de ma famille, il n'est que trois personnes pour lesquelles je courrais avec joie au parloir : Mgr Peyramale, M. l'abbé Pomian et M. Henri Lasser re.

Et pourquoi, vénérée Sœur, faisiez-vous pour moi, si indigne, cette glorieuse et bienveillante exception?... Ah! c'est que dans nos entretiens

répétés sur les Apparitions de ^larie et les merveilleux épisodes de votre enfance, vous aviez compris que le même amour de la vérité sainte, qui animait votre coeur très pur, embrasait aussi mon cœur misérable. \^ous saviez que j'avais raconté loyalement et fidèlement toutes choses à l'oreille des hommes. Etrangère à tout conflit, à toute polémique, à toute lutte, vous saviez cependant que je défendais avec énergie contre tout esprit de légende l'inviolable intégrité de cette histoire divine, que je défendais contre tout alliage terrestre, contre tout mélange mondain, l'œuvre sacrée de notre céleste Mère. Et je sais que tout récemment, aux derniers jours de votre existence mortelle, vous vous informiez encore de celui qui tient en ce moment la plume et qui parle de vous. . . Vous m'avez laissé comme héritage votre propre cœur dans le cœur de vos Sœurs.

Et voilà comment, si je n'ai point personnellement assisté à ces intimes dialogues entre vos Sœurs et vos bières, elles m'en ont du moins révélé les épanchements, avec le cordial abandon que l'on a pour les amis éprouvés, pour ceux que nous ont légués l'affection et l'estime de quelque chère àme disparue de ce monde.

Que Dieu nous fasse la grâce d'avoir fidèlement recueilli, en les condensant dans la forme sans les altérer dans l'esprit, en les reproduisant autant que possible dans la vivante vérité de leur physionomie, les multiples détails de ces causeries éparses, interrompues par la prière, par le travail, par les heures

qui passent et les soleils qui se succèdent, mais qui, en réalité, ne faisaient cependant qu'un entretien unique sur la préoccupation unique de toutes ces âmes.

Ecoutons donc encore ces échos de la Maison du Seigneur, alors que, durant les derniers jours de Bernadette, ses compagnes éplorées s'entretenaient d'elle, les yeux pleins de larmes, comme jadis les vierges d'Israël quand s'en allait mourir la fille de Jephté.

— Elle ne va pas au ciel, disait une des Religieuses : elle y court, elle y vole, et déjà ses pieds ne touchent plus la terre. Aussi ne voudrait-elle point retourner en arrière.

— Oh! non, certes non! lui répondait-on, elle aime la voie douloureuse qu'elle monte, sachant où conduit ce rude chemin, sachant surtout qu'elle y marche à la suite de Jésus-Christ. Comme, l'autre jour, j'assistais à ses si cruelles soufi'rances, cette parole me vint aux lèvres : <( Je ne comprends point, soeur Marie-Bernard, que vous ne demandiez pas votre guérison. » « — Et après cela, m'a-t-elle reparti vivement, le bon Dieu viendrait dire : « Voyez-vous cette petite Religieuse qui ne veut rien souffrir pour Moi, qui ai tant souffert pour elle?)) Non pas ! non pas ! »

— A moi, la semaine dernière elle a fait une autre repartie. J'étais près d'elle : je pensais au

Paradis où je voudrais bien aller. « — Chère sœur Marie-Bernard, lui ai-je dit, vous devriez bien demander que je meure bientôt. » Elle m'a soudain lancé sa riposte comme une flèche : « — Et les autres ? » s'est-elle écriée du ton d'une enfant devant lequel on chercherait à s'emparer de tout le gâteau.

— Elle a des mots d'une grâce charmante, poursuivait celle-ci. Hier encore, comme je lui rendais quelque petit service, la retournant dans son lit ou lui donnant à boire, elle me regarda avec gratitude : « — Je suis soignée mieux qu'une Princesse, » me dit-elle. (( — Une Princesse aurait peut-être autant de nos soins, lui ai-je répondu ; mais assurément elle n'aurait pas autant de notre cœur. » u — Oh ! oui, a-t-elle repris, je suis soignée mieux qu'une Princesse ! )> Et elle a ajouté en souriant : « — C'est que je suis l'épouse du Grand Roi. »

— Pauvre petite ! disait la sœur E., comme elle est torturée et comme elle a de mérite, si impressionnable et si vive, à garder, sans la jamais perdre, son héroïque patience. Les soufi'rances de sa maladie sont atroces ; ces jours-ci sa poitrine déchirée par la toux, oppressée par la suffocation était tout en feu ; son corps mis en lambeaux par les pansements innombrables et par un si long séjour au lit, était tout endolori et saignant ; la carie des os donnait au genou qu'elle ronge des élancements épouvantables. Son Confesseur lui a dit :

LA YIE CACHÉE 331

« — Courage, ma sœur ! Souvenez-vous des promesses de Marie. Le ciel est au bout. »

(( — Oui, répond-elle. Mais que le bout est long à venir !... »

Et se tordant sur le brasier de l'épreuve, elle ne pouvait, s'empêcher de pousser de temps en temps quelques cris.

Pour se raidir contre le mal et contre toute tentation de révolte, elle étendait ses bras en croix, s'unissant par la volonté aux douleurs de l'Amant divin : « — 0 mon Dieu, je vous offre iiout ! 0 mon Jésus que je vous aime ?» Et puis, quand il y avait quelque répit, elle se reprochait les cris involontaires et les gémissements que la nature avait arrachés à ses lèvres, et elle joignait les mains, demandant à nous toutes pardon du scandale, après avoir accompli la vertu sublime.

— Ma pauvre Sœur, lui disais-je ces jours-ci, vous voilà sur la croix !

— Oui, m'a-t-elle répondu, mais avec Jésus. N'en croyez pas mes contorsions. Je souffre : mais je suis contente de souffrir. Tout cela est bon pour le Paradis... Ce que Dieu veut, comme il le veut et autant qu'il le veut. Je m'abandonne à lui et je mets ma joie à être la victime du cœur de Jésus.

332 LIVRE m

Notre-Dame de Lourdes l'assistait manifestement en ce grand passage ; et elle tenait par la main son enfant privilégiée, arrivant aux portes du Ciel. Bernadette avait constamment présent à l'esprit le souvenir de l'Apparition. Cette Vierge incomparable qu'elle avait contemplée aux roches de Massabielle, voici qu'elle allait la retrouver et la revoir pour toujours en cette patrie de lumière sans ombre où l'avait précédée et où l'attendaient sa mère d'abord, son père ensuite et enfin le grand Serviteur de Notre-Dame de Lourdes, le bon Curé Peyramale.

A eux tous elle pensait souvent, de même qu'à ceux de sa famille demeurés ici-bas, à ses compagnes, aux Religieuses ses sœurs : pour tous et pour toutes elle priait. Quelques-unes de ces dernières, pressentant sa fin prochaine, la chargeaient naïvement de leurs messages pour le Ciel, recommandant à ses futures prières des parents, des âmes en péril, mille intérêts spirituels.

— N'ayez nulle crainte, disait-elle, je n'oublierai rien, et je ferai toutes vos commissions. Mais à votre tour ne m'oubliez point !

Elle avait une spéciale dévotion à saint Joseph. Une de ses retraites de prédilection était une petite

chapelle dédiée à ce Saint, au milieu du jardin de Saint-Gildard. Elle aimait le silence et la solitude, et bien souvent elle allait y prier, et y goûter la paix profonde du recueillement.

Cette année-ci, elle ne pouvait hélas ! s'y rendre comme de coutume au jour de la fête de l'Époux de Marie. Mais elle l'invoqua avec ferveur.

Et lorsque le lendemain, M. l'abbé Febvre, aumônier de la communauté, lui fit cette question :

— Quelle grâce particulière avez- vous demandée à saint Joseph ?

— Je lui ai demandé, dit-elle, la grâce d'une bonne mort.

Et au ton grave, ferme et précis dont fut faite cette réponse, il vint au prêtre l'idée que la privilégiée de la Reine du Ciel avait eu le mystérieux pressentiment que le grand dénouement était proche.

Or, le vendredi 28 mars 1878, l'avant -veille du dimanche de la Passion, l'enfant bien-aimée de la très -sainte Vierge, la sœur Marie-Bernard, se trouvait en grande souffrance et faiblesse. Les appréhensions de l'amour et les prévisions de la science portaient le même jugement sur l'issue de la crise. La Révérende Mère, les chères Sœurs groupées autour de Bernadette, le savant médecin qui lui donnait ses soins, tous pensèrent que sa fin était imminente, et que la Voyante de Lourdes était sur le point de laisser pour jamais la terre où nous vivons.

Si le corps semblait être à toute extrémité, l'esprit cependant rayonnait en sa plénitude. Dans cette lampe qui se brisait, la Lumière, ferme et pure, projetait encore tout son éclat.

Donc on a jugé alors que l'heure était venue de lui administrer les derniers secours de l'Eglise.

Elle a fait, cependant, quelque difficulté pour recevoir l'Extrême-Onction, et l'a un instant refusée avec une sorte de mutinerie enfantine et de grâce enjouée, qui étaient en sa vive nature et qui ne la quittèrent jamais :

— Non! non! je ne veux pas encore qu'on me donne l'Extrême-Onction.

— Et pourquoi?

— Pourquoi? parce que j'ai guéri toutes les fois que je l'ai reçue, et que je suis justement entrée en convalescence à partir de ce moment-là. Voici la quatrième. Je ne voudrais la recevoir qu'à bon escient : pour mourir et non pour recommencer à vivre.

On a insisté. Et, obéissante jusqu'à la fin, elle a surmonté son sentiment pour se soumettre à celui de l'autorité maternelle qui la pressait.

Lorsqu'on lui a apporté le saint Viatique, elle s'est tournée vers la révérende Mère Adélaïde Dons, Supérieure-générale, et vers les Religieuses qui étaient agenouillées autour du lit de douleur. Et

d'une voix, dont la force et l'énergie ont étonné en cet état de faiblesse, elle a prononcé ces humbles paroles :

— Ma chère Mère, je vous demande pardon de toutes les peines que j'ai pu vous faire par mes infidélités dans la vie religieuse. Et à vous aussi, mes chères Sœurs, je demande également pardon de tous les mauvais exemples que je vous ai donnés... Priez pour moi.

Cette Extrême-Onction n'a pas été le terme de sa vie. Mais on peut dire qu'elle a été le commencement de sa longue agonie, qui a duré près de trois semaines encore.

Ce jour-là ou l'un des jours suivants, M. l'abbé Febvre lui a fait entendre les exhortations que l'on adresse à ceux qui vont mourir.

— Allons ! ma chère Soeur, il faut faire généreusement le grand sacrifice.

A ces mots, le clair et limpide regard de la malade a naïvement interrogé le Prêtre. Et, témoignant quelque surprise :

— Quel sacrifice, mon Père, quel sacrifice?

— Ma bonne Sœur, a répondu le Prêtre à son tour étonné, il s'agit du sacrifice de la vie.

Et sur cette parole Bernadette a souri doucement, levant les yeux vers la céleste patrie.

— Mais, mon Père, ce n'est point là un sacrifice ! a-t-elle dit simplement... Non ! ce n'est pas un

sacrifice que de quitter cette vie où l'on a tant de peine à ne jjas ofïenser le bon Dieu, et où l'on rencontre tant de traverses.

— Assurément non, a repris l'Aumônier, qui tout aussitôt a suivi en ses hauteurs les sentiments de cette âme incomparable. Ce ne doit pas être un sacrifice que d'aller jouir pour toujours des éternelles splendeurs de Dieu... Et vous, ma Sœur, sans avoir jamais contemplé la face du Très-Haut, vous savez pourtant quelque chose de ce que c'est que la beauté divine ?

Elle a soudainement fermé les yeux comme pour retrouver et revoir en elle-même, par un regard intérieur et rapide, le type ineflaçable.

— Oui, a-t-elle repris après ce léger silence, et c'est ce souvenir qui me console et qui tourne mon cœur à l'espérance.

Les cloches du samedi-saint ayant retenti :

— Écoutez, lui a dit quelqu'un. A la Passion succède la Pâque. Tout reprend vie et vous aussi vous irez mieux...

— Ma passion, a répondu Bernadette, ne finira qu'à ma mort et durera pour moi jusqu'à l'entrée de l'éternité.

Et une crise l'a saisie. Son pauvre corps chétif et amaigri se contractait sous la douleur. Elle étendait les bras en croix, serrant avec amour dans sa main le crucifix qui représentait le supplice du Bien-

Aimé : puis elle portait le Christ à ses lèvres et le baisait avec un pieux respect. D'autres fois elle le pressait sur sa poitrine.

— Je voudrais qu'il entrât dans mon coeur et l'y sentir constamment. Mais mes mains, agitées malgré moi, ne le peuvent toujours maintenir... Qu'on l'attache à moi! a-t-elle ajouté, et qu'on serre bien fort pour que je sente toujours là l'image de Jésus.

Et ses chères Sœurs, obéissant à son saint désir, ont pris des liens, et, entourant les reins de la malade, ont fixé sur sa poitrine et sur son coeur le signe vénéré du Rédempteur crucifié.

Des Religieuses étaient à genoux au pied de son lit :

— Chère Soeur, nous prions Dieu de vous soulager, de vous consoler.

— Non! non! a répondu vivement Bernadette avec l'accent avide de l'avare qui ne veut rien perdre de son trésor. Non ! non ! demandez seulement pour moi la force et la patience. Pas de consolation, pas de soulagement! Rien ici-bas : tout pour le ciel !

Aucune âme cependant, aussi pure ou purifiée qu'elle soit, ne peut approcher de la mort sans frissonner et sans être envahie, au moins pendant quelques instants, par une suprême angoisse. Les terreurs vagues et froides, les pièges du Serpent ténébreux

se tiennent au seuil redoutable qui marque la frontière du Temps et de l'Éternité.

Le lundi de Pâques, la sœur Marie-Bernard sentit passer sur elle le souffle glacé de l'effroi :

— J'ai peur, murmura-t-elle, j'ai peur! J'ai reçu tant de grâces. Ah ! que je tremble de n'en avoir pas profité comme il faut ! . . .

— Et maintenant, ajoutait-elle, combien je suis faible! Oh! que l'auteur de V Imitation a raison de dire « qu'il ne faut pas attendre à la dernière heure pour servir Dieu !» On est alors capable de si peu de chose !

Durant la nuit le Tentateur jaloux, jadis tombé du Ciel, essaya de troubler et de faire trébucher en sa marche ascendante celle qui montait pour toujours, vers ce Paradis de délices d'où il fut jadis précipité à jamais. A plusieurs reprises on entendit la voix de la sœur Marie-Bernard : (( Va-t'en, Satan ! va-t'en, Satan... »

— Le .Démon a tenté de m'effrayer, dit-elle le mardi matin à M. l'abbé Febvre. Il a fait mine de se jeter sur moi. Mais j'ai invoqué le saint Nom de Jésus et tout a disparu.

Le Mauvais Ange ne revint point, et la paix des derniers instants devait être inaltérable.

Elle voulut, à l'issue de cette lutte mystérieuse et de l'angoisse, se confesser une fois encore, recevoir l'indulgence plénière in articula mortis, et participer au corps du Seigneur.

Le mercredi de Pâques, 16 avril, le soleil s'est levé très beau : comme pour un jour de fête. Et tous les prêtres de l'univers chétien, en montant à l'autel, ont commencé par ces divines paroles l'Introït de la Messe :

« — Venez, les bénis de mon Père, et recevez le Royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. Alléluia ! alléluia ! alléluia ! (1) »

A l'Offertoire, ils ont prononcé ce texte du Psalmiste :

« — Le Seigneur a ouvert les portes du Ciel...

— Alléluia. 11 a donné aux hommes le Pain céleste et l'humaine créature s'est assise au banquet des Anges. Alléluia ! (2) )>

Alléluia ! alléluia ! En vérité n'est-ce point en ce jour que Bernadette devait mourir ? « Venez, les bénis de mon Père, recevoir le Royaume qui vous a été préparé! Alléluia! »

Elle n'était point mourante cependant, quand se leva l'aurore de cette fête. Et lorsque, vers l'Angélus du matin, ses compagnes, croyant voir sur ses traits des signes alarmants, voulurent commencer

(1) Introitus. Math., 25.

Venite, benedicti Patris mei, percipite regnum, alléluia : quod vobis paratum est ab origine mundi, alléluia, alléluia, alléluia. (Messe du mercredi de la semaine de Pâques . )

(2) Offert. Ps. 77. Portas cœli aperuit Dominus... Panemcœlestem dédit eis : panem Angelorum manducavit homo, alléluia. Id.

les prières suprêmes : « Seigneur, assistez-moi dans ma dernière agonie », Bernadette se récria doucement :

— Ce n'est point tout à fait la dernière agonie, mes chères Sœurs. Vous me faites trop réciter ces prières et le moment n'est pas encore venu.

— Mais c'est de la crainte que, quand il sera venu, vous ne puissiez plus ni les réciter ni les entendre.

— Alors, c'est bien.

Et elle suivit ces prières avec une attention profonde et un recueillement pour ainsi dire surhumain. Son pâle visage était comme le type immobile de l'invocation et de la foi. Ses mains étreignaient le crucifix avec une confiance absolue et une ineffable tendresse. Son regard, dont rien ne peut peindre l'éclat et l'amour, son regard lumineux, ardent et inexprimablement doux, se tenait immuablement fixé sur l'image de Jésus qui était appendue aux murs de la salle. Spectacle sublime! c'était la mort temporelle embrassant l'éternelle vie.

Ce regard extraordinaire frappait toute l'assistance d'un religieux respect. Et à ce sujet, l'un des témoins de cette scène, M. l'abbé Febvre, nous faisait part d'une observation qui nous a frappé :

(( — Ce que le Surnaturel a touché en garde l'empreinte, nous disait-il. Or c'est par le sens de la vision, c'est par les yeux que Bernadette a été touchée par le Surnaturel. Et toujours depuis cet instant, son incomparable regard en a gardé un reflet spécial qu'ont remarqué tous ceux qui l'ont aperçue même une seule fois. Mais dans les derniers

temps de sa maladie, ce reflet est devenu de plus en plus vif, de plus en plus sensible à l'attention de ceux qui l'entourent. C'est surtout quand elle prie, quand elle s'entretient de Dieu, de Jésus, de Marie, quand elle contemple l'image du Christ, quand on lui parle des joies du Ciel. Il semble que ces yeux soient illuminés d'un nouvel éclat à mesure que notre sœur Marie Bernard sent tomber le voile du corps qui la sépare de la vue de Dieu. »

Comme on achevait les prières des agonisants, Bernadette parut ravie tout à coup en une sorte de contemplation mystérieuse, et son visage exprima je ne sais quelle radieuse surprise. S 'appuyant sur ses pauvres mains, elle se souleva comme pour mieux voir l'objet de sa contemplation, et on entendit par trois fois un ce Oh ! » de ravissement...

Entre onze heures et midi elle demanda à être levée. On la plaça dans un fauteuil. Elle s'aperçut alors de l'heure, au son de la cloche ; et, dans ce sentiment de charité et d'oubli d'elle-même qui était une de ses vertus et de ses grâces, elle s'excusa auprès de ses compagnes demeurées à ses côtés, de retarder ainsi pour elles le repas du jour.

Vers une heure, l'aumônier fut encore appelé. De nouveau elle désira recevoir l'absolution. De nouveau on lut les prières des agonisants, qu'elle suivit avec la même attention et ferveur.

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Elle eut ensuite un long intervalle de calme. Un peu avant trois heures, elle exprima le désir que les nombreuses Sœurs qui se tenaient dans sa chambre descendissent, selon la coutume, à la Chapelle, pour y réciter les litanies du Saint-Sacrement.

Les deux sœurs infirmières restèrent.

Presque aussitôt cependant elle parut envahie par d'intolérables souffrances. Et comprenant sans doute qu'allait se rompre le dernier fil de la vie, elle voulut s'unir, d'un amour indissoluble, à la Divine agonie de Celui qui mourut pour nous tous.

De sa main défaillante elle saisit alors le Crucifix qu'elle avait sur son cœur; et, le portant à ses lèvres, elle baisa amoureusement et lentement, en s'y reprenant à deux fois, les cinq plaies du Sauveur Jésus.

En cet instant la mère Marie -Nathalie, Assistante, qui était à la chapelle, se sentit intérieurement pressée de retourner en hâte près de la malade. La mourante tend les bras vers elle; et, toujours craintive d'avoir manqué en quelque chose durant les treize années de sa vie religieuse, elle prononce une fois encore, devant sa Supérieure, cette parole d'humilité :

— Pardonnez-moi et priez pour moi !

La mère Marie-Nathalie et les deux infirmières se prosternent et prient. Bernadette à voix basse s'associe à leurs invocations.

Elle s'était unie aux souffrances du Seigneur Jésus.

Donc, à trois heures, voici que passe sur son visage l'indicible expression de la douleur délaissée et de l'ultime abandon nement. Eli ! Eli ! lamma sahhac- ^/îam/ Elle lève les yeux au ciel, étend les bras en croix et jette un grand cri en disant :

— Mon Dieu ! . . .

Un involontaire frémissement, un frisson de respect et de terreur, le souvenir de la suprême plainte du Dieu crucifié, fait tressaillir les Filles du Ciel qui priaient à genoux et soutenaient les bras de l'agonisante, toujours étendus en la forme sacrée de la Croix.

Stahat mater. La Mère de douleur qui se trouvait à la scène du Golgotha était là aussi, invisible et présente, assistant à l'agonie de cette enfant qu'elle aimait et à qui Elle avait promis le bonheur, non dans ce monde, mais dans l'autre. Et Bernadette lui parla.

Sa voix se fit entendre, claire et accentuée, et elle répéta :

— Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi, 'pauvre pécheresse... Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi, pauvre pécheresse !

Le souvenir et la responsabilité des grâces reçues l'avaient sans cesse effrayée durant toute sa vie. Elle fut humble jusqu'à la fin.

Sentant toute vie défaillir en elle et croyant que sa prière, que son amour, que son élan n'étaient point assez puissants par eux-mêmes, elle tourna son regard suppliant vers la sœur Nathalie et murmura faiblement :

— Aidez-moi.

Et l'Assistante agenouillée lui donna le secours qu'elle demandait : une invocation fervente à la Mère de Dieu.

Tout n'était point encore consommé. D'un geste expressif, car le souffle était si éteint qu'on n'entendait plus la voix, elle a dit :

— J'ai soif.

On lui a présenté à boire. Et, avant de toucher à la tasse qu'on lui offrait, elle a fait, [ramassant toutes ses forces, un grand signe de Croix, — ce solennel signe de Croix que plus de vingt ans auparavant, la Très Sainte et Immaculée Vierge ^larie avait fait devant elle, la première fois qu'Elle lui apparut à la Grotte de Lourdes.

Elle a bu quelques gouttes. On lui a essuyé les lèvres.

Et ensuite, penchant la tête, elle a rendu le dernier soupir.

Et tout aussitôt, aux célestes portiques, le Chœur des Anges et des Élus a sans doute répété ces divines paroles, que le Choeur des prêtres de l'Église militante murmurait dès le matin sur la terre au seuil de tous les Tabernacles : « Le Seigneur a ouvert les portes du Ciel, et l'humaine créature s'est a,ssise au banquet des Anges... Venez, les bénis démon Père, recevoir le Royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. »

Les Religieuses ont fermé les paupières de leur Sœur endormie, et l'ont une dernière fois revêtue de son saint habit .

Docile après la mort comme de son vivant, ce corps obéissant se prêtait à tous ces soins empressés.

Mais il est arrivé une chose étrange.

Tandis que l'une des paupières à peine abaissée demeurait fermée pour jamais, la paupière de l'autre œil a refusé de se clore et, malgré tous les efforts et toutes les persistances, s'est toujours à demi rouverte d'elle-même, laissant voir dans la prunelle comme les vagues reflets d'une mystérieuse vie. C'était l'œil qui avait été touché le premier par la céleste Vision, c'était l'œil qui était tourné du côté de l'Apparition bienheureuse lorsqu'Elle se manifesta, le 11 février 1858, aux regards de Bernadette ravie (1).

Quelques instants après, la ville de Nevers était en émoi. On eût dit qu'un coup de canon avait porté la nouvelle aux mille foyers de la cité... On s'abordait et l'on disait : <( La Sainte vient de mourir ! »

Et pourtant presque personne ne l'avait vue de ses yeux, cette pauvre Religieuse qui avait fui les enthousiasmes humains pour aller s'ensevelir dans

(1) L'aspect de cet œil à demi ouvert n'est point suffisamment sensible dans les photographies, d'ailleurs très bien réussies, de sœur Marie-Bernard sur son lit de mort qui ont été faites par Mm« Lorans, photographe à Nevers. Est-ce l'effet de quelque faux jeu de lumière et d'ombre? Est-ce par suite de quelque fâcheuse retouche? Nous ne savons. Mais nous regrettons que ce détail particulier ne soit point net et apparent dans la photographie comme il l'était dans la réalité.

la retraite profonde et le silence de la vie cachée. Mais Nevers avait conscience du trésor qu'il possédait. Ne vers savait qu'elle était là, cachant sa gloire dans une humble cellule, l'enfant de bénédiction à laquelle avait parlé la Mère de Dieu et dont le nom remplissait la terre.

Et dès le lendemain jeudi, les fidèles se pressaient aux portes de Saint-Gildard. Elles s'ouvrirent, et les multitudes entrèrent dans la chapelle du couvent. Dans son cercueil découvert et tout drapé de blancs linceuls, Bernadette dormant du suprême sommeil, apparut à leurs regards.

Était-ce la tombe d'une mortelle? Était-ce le berceau d'une enfant ou d'un ange? Était-ce le trône d'une céleste Reine au milieu de son peuple à genoux, ou le lit virginal de la fiancée, reposant invisiblement sur le cœur de l'Époux divin ?

Ainsi s'interrogeaient toutes les âmes, tandis que pleuraient tous les yeux.

Les mains jointes, tenant le Crucifix béni que le Saint-Père lui avait envoyé, — la tête doucement inclinée sur l'oreiller et couronnée de blanches roses, — les pieds recouverts de fleurs, — au centre de quatre grands cierges qui brillaient comme quatre étoiles, — entourée de ses compagnes, de Religieuses de Nevers, prosternées et priant, notre soeur Bernadette sommeillait dans la paix, reposait dans la gloire.

Tous les charmes enfantins de son innocente jeunesse avaient traversé, sans se flétrir ou se faner, la pieuse existence du cloître, et, survivant à la mort, se retrouvaient sur ce front endormi !

Bien loin d'être altérés par les horreurs du trépas, ses traits, naturellement si délicats et si fins, avaient revêtu au contraire une beauté nouvelle et une grâce plus qu'humaine. Son visage pâle et suave, son visage, qui semblait visité par un songe radieux, était véritablement angélique et donnait comme un pressentiment de ce que seront là-haut les Élus transfigurés.

Eh quoi ! la séparation qui se fait, entre l'esprit qui s'envole au ciel et l'immobile dépouille qui demeure ici-bas, n'était-elle donc point complète et absolue? Et l'âme, admise déjà sans doute aux éternelles joies, trouvait-elle moyen de faire rayonner sur ce corps inanimé qui fut son compagnon terrestre quelque image et quelque reflet de sa propre félicité?... Mystère insondable.

Durant toute la journée du jeudi, durant celle du vendredi, durant toute la matinée du samedi, jusqu'au moment de la blesse et de l'Absoute, le corps de la Voyante demeura exposé.

Comment décrire les foules émues qui se pressaient et se succédaient? Non seulement tout Nevers assiégeait Saint-Gildard ; mais dès le second

jour, la nouvelle s'étant répandue, les trains et les voitures amenaient des pèlerins accourus des campagnes environnantes et des villes voisines. Toutes les classes, toutes les professions, tous les âges, les hommes, les femmes, les enfants, les magistrats, les ouvriers, les officiers de l'armée, les soldats, les religieuses, les prêtres, les Sœurs et les Mères de toutes les Congrégations de la ville, les élèves des Séminaires et des écoles catholiques s'acheminant sur deux rangs, composaient les flots de ce fleuve de vénération qui passait devant l'enfant de Notre-Dame de Lourdes et qui se renouvelait sans cesse.

Chacun tenait à ce qu'on fît toucher quelque objet lui appartenant, chapelets, images, médailles, livre d'église, à la sainte dépouille, comme si ce simple contact devait en faire un souvenir à jamais béni et une relique sacrée. Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil de ces longues journées quatre Religieuses, quelquefoix six, suffisaient à peine à ce pieux labeur. Il fallait, avant de pouvoir approcher, attendre au moins une demi-heure. Mais nul ne se lassait. Tous demeuraient là debout, recueillis et priant. Sur de mâles visages coulaient de saintes larmes.

On n'était point encore au soir du premier jour que divers magasins de la cité étaient entièrement dépossédés de tous les chapelets, médailles, images, statuettes.

Et les foules de ce pèlerinage, en arrivant à Saint-

Gildard, coDJuraient alors les bonnes Sœurs de Nevers de leur vendre à prix d'or quelques objets de religieux caractère, pouvant être touchés par le corps vénéré.

— Nous ne voulons rien vendre, mes amis, répondaient-elles. ^Nlais nous sommes heureuses de donner.

Et elles se dépouillèrent ainsi de tout ce dont il leur fut possible de disposer.

Prévenu de la mort de Bernadette quelques instants après son dernier soupir, par un télégramme de la Révérende Mère Adélaïde Dons, supérieure générale, nous étions accouru à Nevers contempler une fois encore celle dont nous avons, quoique bien

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indigne, raconté au monde la merveilleuse histoire.

Ainsi, dans le court espace d'un an et demi, la Providence, en nous envoyant douleur sur douleur, nous a laissé la mélancolique consolation de fermer nous-même les 3'eux du grand ouvrier de Notre- Dame de Lourdes, le bon et vénérable curé Peyramale, et de conduire en sa tombe fleurie la Voyante très pure sur le front de laquelle Marie Immaculée arrêta dix -huit fois son regard maternel ! . . .

C'est au sein de ces multitudes émues que nous avons retrouvé l'enfant de prédilection, reposant toute lumineuse. Des roses parent sa couche. Elle porte la couronne de la Vierge, la couronne delà fiancée aux noces de l'Agneau. U Alléluia de la Pàque retentit dans le lointain. Tout parle de fête, tout parle d'éternel amour et de pascale résurrection, autour de ce tombeau nuptial et de cette mort triomphante.

Et cependant nos larmes coulent, montant invinciblement de notre cœur à nos yeux. Mais elles n'ont rien d'amer : c'est l'attendrissement, c'est l'émotion profonde ; ce n'est point le deuil. Oui, sans doute, en la revoyant nous pleurons : mais surtout nous pleurons sur nous-même, sur nos misères, sur nos défaillances de chaque jour, sur notre vie qui n'est qu'une vraie mort, à côté de cette mort qui est la vraie vie.

Nous pleurons aussi sur les périls que peut courir, remise à la garde fragile des hommes, l'œuvre que la Vierge fonda jadis par cette humble bergère. Et, dans le secret de notre prière, nous supplions Bernadette et Mgr Peyramale, inséparables dans les souvenirs de l'histoire et dans la reconnaissance des peuples, d'intercéder là-haut, afin que Marie écarte tous les pièges de l'ennemi.

« Dès le samedi matin 19 avril, jour des obsèques, les cours et abords du couvent étaient envahis, raconte Mgr Crosnier, vicaire général de Nevers ; et on fut obligé tout d'abord de fermer l'église au public, jusqu'à ce que le Clergé et les députations des Ordres religieux eussent pris la place qu'ils devaient occuper... » (1).

Mgr Lelong, évêque du Diocèse, que la nouvelle de cette grande mort avait surpris loin de Nevers, au milieu de ses visites pastorales, n'avait pas hésité à tout arrêter, à tout suspendre pour venir rendre un dernier honneur à l'humble et illustre enfant que la Providence avait confiée à ses paternelles mains. A côté de lui, Mgr Crosnier et M. l'abbé Dubarbier, ses vicaires généraux.

(1) Semaine religieuse de Nevers, du 26 avril 1879.

Dans le chœur, un prêtre d'un aspect vénérable versait de silencieuses larmes. C'était celui qui préparait jadis Bernadette à la première communion. A l'époque même où la Vierge apparaissait à l'enfant, M. l'abbé Pomian instruisait la Voyante au nom de l'Eglise, tandis que la Reine de toute pureté prenait soin de l'enseigner aussi elle-même et de lui montrer le chemin du Ciel.

Quelques instants avant la cérémonie, le Supérieur des missionnaires de la Grotte de Lourdes, le R. P. Sempé, était également arrivé à Ne vers.

La main des Religieuses avait clos le cercueil, revêtu de draperies blanches. Dans l'église, nul signe de deuil, sauf un ruban de crêpe léger, flottant autour des chandeliers d'or de l'autel. Sur le drap mortuaire, couvert de roses, s'épanouissait une éclatante couronne, formée au hasard de la saison et telle que l'avait fournie la nature printanière. C'étaient la mousse et le laurier, c'étaient les pensées et les marguerites : heureuse rencontre de plantes et de fleurs, qui symbolisaient l'humilité et la gloire, la méditation de l'esprit en quête de la Vérité, et la recherche du cœur qui pour jamais veut trouver l'Amour.

Qu'ils furent beaux ces chants de l'Église ! Qu'il

fut plein d'éloquentes émotions le discours de l'Évêque (1), disant au revoir à celle qu'appelait à lui le Seigneur, à celle qui, naguère encore, dans les joies de la souffrance et dans Tamour de sa vocation, répétait cette parole : (( Je suis l'Épouse du Grand Roi!»

Enfin l'Absoute est donnée par le Pontife, et le long et pieux défilé sort de la nef, précédant la vierge endormie.

Et en ce moment (qu'on nous le pardonne !) sur le seuil même de l'église, et comme, les yeux pleins de larmes, nous marchions lentement près de ce blanc cercueil, voilà qu'irrésistiblement deux voix intérieures, réveillant d'antiques échos de notre enfance, faisaient retentir en nous-mêmes les strophes du poète chrétien de nos contrées méridionales (2). C'était la langue natale de Bernadette. C'était le dialecte d'or que parlait la Reine du ciel aux Roches de l'Apparition.

La première voix était comme une plainte douce et elle disait avec toutes les mélancolies de la Terre.

(1) A l'appendice. Note H.

(2) Jacques Jasmin. UAbuglo.

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Las carrèros diouyon gémi, Tan bèlo morto bay sourti !

Diouyon gémi, diou\-on ploura.

Tan bèlo morto bay passa !

Tous les chemins devraient gémir.

Si belle morte va sortir !

Devraient gémir, devraient pleurer ' Si belle morte va passer!

Et la seconde voix, comme un chant de triomphe, répondait, avec toutes les allégresses du Ciel :

Las carrèros diouj'^on flouri, Tan bèlo nôbio bay sourti !

Diouyon flouri, diouj'on grana Tan bèlo nôbio bay passa !

Tous les chemins devraient fleurir, Si belle fiancée va sortir !

Devraient fleurir, devraient germer, Si belle épousée va passer !

Et déjà le cortège, quittant les voûtes claustrales, descendait en procession immense et recueillie, le long des grandes allées, dans les jardins du Couvent.

Le soleil promenait sur la terre frémissante la douceur de ses rayons. A toutes les branches des arbres se balançaient les jeunes feuilles et éclataient

les "bourgeons entr 'ou verts, poussés par la sève du printemps. A travers les pommiers en fleurs se jouait la brise embaumée. Çà et là la fraîche verdure s'étoilait de marguerites et se parfumait de violettes cachées sous l'herbe. Chantant, elle aussi, son Alléluia pascal, et célébrant par les Yoix de mille oiseaux sa naissance nouvelle, toute la Création ressuscitait, à l'image de l'Époux des âmes. Et cette fête radieuse servait de cadre à Bernadette qui s'en allait, doucement portée par de pieuses mains, précédée par le Pontife, accompagnée par ses Mères et par ses Sœurs, au devant du Seigneur Jésus.

— Veni in hortam meum, soror mea sponsa. « Venez en mon jardin, ma Sœur et mon Épouse » (1).

Ce sont les mots du céleste Époux dans le Cantique des Cantiques.

Et la Vierge aux yeux fermés murmurait en son repos :

— Ego dormio, et cor meum vigilat. . . Vox Dilecti mei pulsa7itis, « Je dors, mais mon cœur veille. Mon Bien-Aimé me parle et m'appelle » (2) .

Et à ces souvenirs du divin Cantique répondait de

(1) Canticum canticornm, v. 1.

(2) Ibid.

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toutes parts le grand écho de la Nature, se mêlant

aux chants de l'Eglise :

Las carrèros dibioun flouri.

Tous les chemins ont dû fleurir, Si belle fiancée va sortir !

Ont dû fleurir, ont dû germer Si belle épousée va passer !

Au centre du jardin des Sœurs de Nevers s'élève, gracieuse et solitaire, une petite chapelle, dédiée à saint Joseph, et dans laquelle Sœur Marie-Bernard, doucement attirée durant sa vie, avait coutume d'aller prier. Elle fut construite, il y a environ trente années, à la suite d'un vœu, par Mgr Dufêtre, Évêque de ce diocèse.

C'est là, au pied de l'autel, que Bernadette repose en son tombeau virginal !

Trois verrières laissent pénétrer dans ce sanctuaire la lumière d'un jour mystérieux. Au-dessus du Tabernacle, la verrière du milieu représente le patron de l'Église universelle portant sur son bras le divin Enfant.

A gauche et à droite deux grands Saints, peints également l'un et l'autre sur toute la hauteur du

vitrail, semblent les gardiens immuables et les Anges de ce tombeau.

L'un présente aux regards un livre, ouvert comme les battants d'une porte, la Porte de l'Infini. Ces deux simples mots y sont inscrits : Civiias Dei... Demandez à ces pèlerinages immenses qui se pressent à la Grotte de Lourdes, ne faisant qu'un cœur et qu'une âme ; demandez à ces peuples en prières obtenant du ciel la conversion des pécheurs, la consolation des affligés, la guérison des malades ; demandez au peuple chrétien si l'œuvre dont Marie a posé la première pierre par les mains de Bernadette n'est point marquée et résumée tout entière dans le titre du livre de saint Augustin, et si elle n'est pas ici-bas la Cité de Dieu.

Mais Bernadette ne fut point seule en ce labeur et la Providence voulait qu'un autre souvenir fût également rappelé en cette chapelle symbolique qui devait en ce moment renfermer son tombeau. Il fallait qu'il fût écrit là, le nom du protecteur infatigable de Bernadette ; le nom de l'homme qui fut choisi, pour être le collaborateur du travail divin, par cette immaculée Reine du ciel qui était apparue aux Roches d3 Massabielle, faisant glisser entre ses doigts les perles du Chapelet. Or, spécifiant la mission et désignant la personne, voilà que sur l'autre vitrail se dresse debout et resplendissant dans une auréole, le Saint qui fut élu, pour être l'apôtre de sa dévotion, par cette même Vierge immaculée, apparaissant un Rosaire à la main. A ses pieds le

nom est écrit : Dominicus. C'est saint Dominique ; c'est le propagateur du Rosaire : c'est le patron de Marie-DoMiNiQUE Peyramale, curé de Lourdes.

Après la cérémonie, dans le cours de la journée, on procéda au scellement da cercueil de plomb qui contenait les restes vénérés. Que de larmes encore, toutes pleines d'espérance, lorsque, soulevant une dernière fois le voile de ses fiançailles, les sœurs de Bernadette revirent de nouveau les traits bienaimés de l'Epouse du Grand Roi.

Bien que l'on fût au troisième jour, la mort n'avait pas encore commencé son office de destruction. Le corps était souple comme au temps de la vie. Le visage calme et pur était dans un lumineux sommeil. Un peu avant le scellement suprême, les lèvres, les doigts, les ongles, ont pris la teinte rose, à la grande stupeur de tous. . . Et c'est ainsi que Bernadette a reçu le dernier regard de ses Sœurs (1).

A ses pieds, dans le cercueil, a été déposé, renfermé en un cristal scellé, un parchemin contenant ces mots :

(1) Loin de nous l'intention de donner en quoi que ce soit comme surnaturels ces phénomènes qui, bien que rares, ne sont nullement sans précédents, et qui s'expliquent parfaitement par les lois physiologiques. Nous nous bornons à relater les faits, à les présenter dans jes circonstances mêmes où ils se sont produits, et à les livrer, tels qu'ils sont, à la connaissance du lecteur et à ses réflexions.

36 i LIVRE III

(( Congrégation des Sœurs de la Charité et de VInstruction chrétienne de Nevers.

« En la Maison-Mère ;

(( Le seizième jour du mois d'avril de l'an de grâce 1879 ;

« Sa Sainteté Léon XIII heureusement régnant ;

« Sous l'épiscopat de Mgr Etienne Lelong, évêque de Nevers ;

c( ]\Igr Crosnier, protonotaire apostolique, et M. l'abbé Dubarbier, étant vicaires généraux ;

« ^I. l'abbé Greuzard, curé de la paroisse ;

« M. l'abbé Febvre, aumônier de la Communauté ;

« ^I. Grévy étant président de la République française ;

<( La Révérende Mère Adélaïde Dons étant supérieure générale de la Congrégation ;

« Est pieusement décédée dans le Seigneur :

« Marie-Bernarde Soubirous, en religion sœur Marie-Bernard, née à Lourdes le 7 janvier 1844 ; baptisée le 9 du même mois ; vêtue du saint habit en la ^laison-^Ière de la Congrégation le 29 juillet 1866 ; engagée à Dieu par ses premiers vœux de religion le 30 octobre 1867, et par ses vœux perpétuels le 22 septembre 1878.

« C'est à elle, en l'an 1858 et quand elle était encore une enfant, que la Sainte -Vierge apparut dix-huit fois à la Grotte de Lourdes.

« C'est à elle que, se nommant elle-même, la

Mère de Dieu a dit : « Je suis l'Immaculée Concep- (( tion. »

« C'est à elle qu'Elle a adressé ces paroles : (( Je <( vous promets de vous rendre heureuse, non dans « ce monde, mais dans l'autre. »

(( C'est par elle que la Vierge Marie déclara aux prêtres qu'Elle voulait qu'on lui élevât, en ce lieu, une chapelle, et qu'on y vînt en procession, ce qu'elle transmit à M. l'abhé Peyramale, curé de Lourdes.

(( C'est sous la main de la Défunte dont le corps repose dans ce cercueil que jaillit, à l'ordre de Marie, la Source miraculeuse qui, depuis cette époque, a guéri tant de malades dans le monde entier.

« Son corps ayant été déposé à découvert dans sa bière suivant l'usage de l'institut, dans la chapelle de la Maison-Mère, il a été immédiatement l'objet du concours universel de la vénération publique. Sur l'ordre de Mgr l'évêque et par la permission de l'autorité civile, il a dû demeurer exposé jusqu'au moment des funérailles.

(( Aujourd'hui samedi 19 avril, il a été déposé et va être scellé dans ce cercueil en présence des témoins dont les noms suivent.

« Certifié Téritable.

(( Ont signé : Mgr Etienne Lelong, évêque de Nevers ; Mgr Crosnier et M. l'abbé Dubarbier, vicaires généraux ; M. l'abbé Greuzard, curé de la

paroisse ; M. l'abbé Febvre, aumônier de la communauté ; la Révérende Mère Adélaïde Dons, supérieure générale de la Communauté ; les chères sœurs Louise Ferrand et Marie-Nathalie Portât, assistantes ; sœur Éléonore Cassagnes, secrétaire générale ; sœur Joséphine Daynac, conseillère ; le R. P. Sempé, supérieur des missionnaires de Lourdes ; M. l'abbé Pomian, aumônier des sœurs de Nevers, à Lourdes, et M. Henri Lasserre. »

Est-ce là la fin de l'histoire de Bernadette ? Et jamais autour ce tombeau ne se produira-t-il quelque signe du ciel, quelque grâce extraordinaire ?

Déjà même de surnaturelles guérisons n'ontelles point été obtenues par l'invocation de l'Enfant de Notre-Dame de Lourdes? C'est le mystère de Dieu : et, quand l'Église aura examiné et pesé toutes choses, c'est le secret que saura l'avenir.

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