PAR
S. G. Monseigneur LELONa
Evêque de Nevers
« Sacramentu7n régis abscondere bonum est : opéra •autem Dei revelare et con/iteri honorificum, est.
« Il est bon de cacher le secret du roi, mais il est hono- -rable de révéler et de confesser les œuvres de Dieu.
« (Tobie, XII, 7.)
« Mes chères Sœurs,
« El e n'est donc plus l'humble et douce enfant dont le ïiom a retenti dans toute l'Eglise et que votre congrégation a eu l'insigne honneur de recevoir comme des mains de la très sainte Vierge : elle a rendu à Dieu sa belle âme sous ■ce toit hospitalier de Saint-Gildard, où elle a vécu douze
ans avec vous à titre de sœur, dans cette maison qu'elle a tant aimée et où elle laisse un si grand vide ; et nous voilà réunis dans cette chapelle pour rendre les derniers devoim à celle qui ici même échangea son nom séculier de Bernadette contre celui presque identique, avec la consécration, religieuse qui s'y attachait en plus, de sœur Marie- Bernard.
« Il n'est pas d'usage, et en général il n'est pas opportun de prendre la parole devant le cercueil d'une personne consacrée à Dieu : il convient de respecter jusque dans la mort la chasteté virginale de son humilité ; il est bon de cacher le secret du roi de Jésus ; par là même qu'il choisit une âme pour son épouse, il l'ensevelit avec lui dans la mort de sa vie cachée ; elle y doit rester à jamais sur cette terre et ne réapparaître qu'au jour où lui-même apparaîtra dans sa gloire (1) : Saœamentum régis abscondere bonum est.
« Cette loi très sage ne souffre guère d'exception que lorsqu'une religieuse a occupé dans sa communauté un tel rang, y a exercé une influence si prépondérante, qu'il est comme nécessaire, pour l'honneur de sa congrégation, pour l'édification et la direction de celles qui lui survivent, de révéler tout le bien dont elle a été l'instrument ; alors, c'est moins la personne que l'autorité dont elle a été inves«* tie et les œuvres que Dieu, principe de cette autorité, a voulu accomplir par elle qu'on cherche à mettre en lumière et à glorifier : Opéra autem Dei revelat^e et confiteri honorificuni est.
« Or, ici, mes Frères, est-ce le cas ? Il semble que non \ car enfin, celle dont la dépouille mortelle est sous nos yeux n'a été ni une supérieure, ni une dignitaire de sa congre-^
(1) Ad Coloss., III, 4.
gation, mais une simple sœur, une pauvre petite sœur qui ne s'est en rien distinguée des autres.
« Et cependant, M. F., vous sentez bien que la règle que je formulais tout à l'heure n'a pas son application aujourd'hui ; vous ne vous étonnez pas que j'aie Interrompu le cours de ma visite pastorale pour me rendre à cette cérémonie ; vous attendez de moi quelques mots, et vous avez raison : si la défunte avait été uniquement sœur Marie- Bernard, je me tairais ; mais je ne puis oublier qu'avant de porter ce nom dans le cloître, elle s'était appelée dans le monde Bernadette Soubirous, et le même Esprit qui m'avertirait de respecter le mystère de la vie cachée s'il était seul, m'oblige à révéler les œuvres que Dieu s'est plu à accomplir par cette religieuse ; il me dit que les constater et les publier c'est chose honorable : Sacraonentum 'régis absiiondere honum est ; opéra autetn Dei revelare et confite ri honorificum est.
« La très sainte Vierge, cette mère prédestinée à nous donner Jésus et par laquelle, depuis ce moment. Dieu a résolu de nous accorder toutes les autres grâces de détail, avait reçu mission de parler encore une fois au monde au nom de son divin Fils. Comme précédemment à la Salette, comme depuis à Pontmain, elle devait faire arriver aux pécheurs les avertissements et les supplications de la miséricorde, pour détourner les coups de la justice.
« Qui choisira-t-elle pour être son organe
« Quand il a été question du grand mystère de l'Incarnation, de cette révélation supérieure à toutes les autres, dont elles ne sont toutes que des conséquences, c'est vers elle, humble et pauvre Vierge perdue dans la foule, que Dieu a envoyé son ange : il ne pouvait mieux nous donner à entendre que les choses surnaturelles se doivent traiter dans le silence de l'humilié et « qu'il est bon de cacher le secret du roi » ; Sacramentum régis abscondere bonwn est.
« A Lourdes, comme à la Salette, comme à Pontmain, Marie s'en est souvenue ; elle a agi conformément à la loi posée par la divine Sagesse : et la confidente qu'elle s'est choisie a été notre pauvre petite bergère .
« Les détails de cette mémorable apparition vous sont trop connus pour que je m'y arrête. Mais ce qui me frappe par-dessus tout, ce que je tiens à vous signaler, c'est précisément cette attention, ce soin, ce luxe de précautions, si j'ose dire, que prend la très sainte Vierge afin de choisir, pour lui confier le secret de son cœur et du cœur de Jésus, la créature la plus capable de le garder et de le porter jusqu'à la mort, comme elle-même jadis l'a porté dans le silence et l'humilité.*
0 Et, en effet, où aurait-elle pu trouver une confidente plus discrète que cette enfant ignorée du monde, s'ignorant elle-même au sein d'une famille obscure entre toutes ? sans instruction, sans prétentions, Bernadette portait jusque dans la fragilité de son enveloppe extérieure le cachet de cette faiblesse, de ce néant sur lequel Dieu aime à travailler. Il suffisait de la voir de si petite taille, de si chétive apparence, pour se rendre compte aussitôt de ce dessein providentiel. Ah ! qu'elle était loin de s'enorgueilir, de se glorifier de la grâce qui lui avait été faite : il semble même qu'elle l'eût oubliée et qu'elle en repoussât jusqu'au sou-
venir. Dès la première heure, malgré le bruit qui se fit autour d'elle, elle avait compris, et jusqu'à la fin elle comprit que certaines grâces, certaines lumières, sont des secrets intimes et personnels qu'il est bon de dérober aux regards curieux de la foule : Sacramentum régis adscondere bonumest.
« Toutefois, M. F., je l'avoue, il eût été bien difficile à Bernadette de persévérer dans cette voie ; de rester, au milieu des regards, des admirations, des vénérations pieuses mais indiscrètes, des sollicitations dont était l'objet, l'humble et discrète confidente de Marie ; les obsessions qui sont venues la trouver jusque dans la solitude prouvent assez quels dangers elle aurait pu courir au milieu du monde, et combien elle y eût été exposée à n'être plus ce « jardin fermé (1) » qui plaît tant aux regards de l'Epoux. Mais Dieu, content de sa première fidélité, l'en voulut récompenser; elle était devenue, elle aussi, comme le secret du roi, comme son sacrement, comme le signe sensible de ses relations avec la terre, des préoccupations de son amour et de celui de sa très sainte mère à l'égard des pauvres pécheurs : il fallait que lui aussi ce sacrement fût caché : Sacramentum régis abscondere bonum est.
« Et c'est dans la vie religieuse qu'il l'a été : c'est ici; cette maison, cette chapelle devaient être le sanctuaire de cette miséricordieuse et profonde retraite : « Je les cacherai dans « le secret de ma face » (2), disait le Seigneur; comme cette parole s'est heureusement accomplie pour l'heureuse enfant de Lourdes ! et, en cela, quelle grâce la sainte Vierge lui a obtenue, plus grande peut-être que n'avait été celle des révélations des roches de Massabielle !
(1) Cantic, iv, i2.
(2) Psalm. XXX, 21.
« Et ici je ne parle pas seulement ni même principalement des précautions si sagement prises par mes vénérables prédécesseurs pour soustraire la jeune vierge aux importunités et aux curiosités qui Font suivie jusqu'à Nevers, je parle de ses dispositions intimes. Vous m'en êtes témoins, mes Sœurs, non, on ne Ta pas cachée, c'est elle-même qui s'est cachée, et encore pas suffisamment au gré de ses désirs. Comme elle aimait cette chère retraite ! Comme elle appréhendait d'en sortir! Comme, ayant quitté le monde, elle redoutait que le monde vînt à elle 1 et, quand l'obéissance l'obligeait à recevoir quelques visites qu'elle eût aimé à décliner comme elle avait peine à dissimuler l'impatience qu'elle éprouvait de se retrouver seule dans la compagnie de ses chères sœurs ! Elle n'aimait pas à parler du passé; on eût dit qu'elle cherchait à l'oublier ou du moins à le faire oublier : et, loin qu'elle éprouvât le désir de retourner à Lourdes, de voir de ses yeux ce dont la renommée lui apportait un écho affaibli, c'eût été la condamner à un grand sacrifice que de lui imposer ce voyage. Elle avait réalisé dans toute son étendue et à la lettre la parole du Roi-Prophète : « Écoute, ma fille, et prête l'oreille : oublie ton « peuple et la maison de ton père » (1), et viens dans la terre que je te montrerai. Elle était venue tout entière s'ensevelir et ensevelir le secret du roi dans la solitude, et elle aussi trouvait et proclamait que c'était chose souverainement bonne : Sacramentum régis àbscondere honuin est.
« Mais Dieu la voulait encore plus profondément cachée ; il lui avait préparé une retraite plus absolue, plus profonde que la chaumière des Soubirous, que les cloîtres d'une communauté; il lui avait préparé l'infirmerie. C'est là que sœur
(1) Psalm., iLiv, 10.
Marie-Bernard a passé la plus grande partie de sa vie religieuse : à ce point que depuis seize mois que la divine Providence m'a appelé dans ce diocèse, c'est à peine si deux ou trois fois j'ai pu la voir debout et en dehors de cette solitaire résidence .
« Nous pourrions nous en étonner si nous n'avions pour éclairer nos jugements, pour nous faire comprendre que « les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées et ses voies « nos voies » (1), le grand mystère de l'Incarnation, et si, dans cet ineffable mystère nous ne voj'ons le roi lui-même cacher son secret non seulement dans la crèche de Bethléem, dans l'atelier de Nazareth, mais encore sur la croix du Calvaire, où il nous apparaît « sans beauté et sans gloire, « un ver de terre, l'opprobre des hommes et l'abjection du « peuple » (2).
« Et cependant, M. F,, cette jeune vierge pouvait dire du fond de sa profonde solitude ce que disait Marie, sa mère : « Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses » (3). Oui, Dieu avait fait son œuvre par Bernadette ; il l'avait faite par elle et aussi en elle : et ce sont ces œuvres de Dieu qu'il est honorable de confesser et de révéler : Opéra autent Dei t^evelm^e et confiteri Jionorificum est.
« Ces œuvres extérieures de Dieu par Bernadette, le monde entier s'en est ému ; l'incrédulité les a attaquées, elle les a niées, comme elle a coutume d'attaquer, de nier toute manifestation surnaturelle ; mais en face de ces dénégations et de ces attaques, Bernadette Soubirous s'est élevée avec toute la candide fermeté de ses affirmations ; sans se troubler, sans faiblir, elle a dit : « Voilà ce que j'ai vu, ce que « j'ai entendu ; libre à vous de ne pas croire, mais je ne
(1) Isa., Lv, 8.
(2) Psalm., XXI, 7.
(3) S. Luc, I, 49.
« puis dissimuler ce qui est. » Elle Fa dit avec un accent de sincérité qui ne pouvait laisser subsister aucun doute ; elle l'a dit avec cette persévérance et cette suite qui sont les caractères de la vérité seule ; elle Ta dit sans y avoir aucun intérêt, puisqu'en s'engageant au service de Dieu elle s'était mise elle-même dans l'impossibilité de tirer profit de ses déclarations. Et d'ailleurs les événements sont venus les confirmer avec éclat. Dieu, qui ne se fait jamais le complice de l'imposture, s'est plu à en manifester la réalité : et tandis qu'elle se retirait dans le silence et l'obscurité de la solitude, elle laissait derrière elle cette longue suite de prodiges qui se déroulent encore sous nos yeux.
« Je me garderai bien de m'avancer sur ce terrain plus loin que la sainte Église ma mère; je ne veux pas sortir de cette sage et divine réserve qu'elle montre toujours en ces sortes de rencontres : je ne publierai donc pas qu'il y a eu miracle dans tel ou tel cas particulier ; mais ce que je puis affirmer, ce que vous tous qui avez vu Lourdes vous pourriez affirmer avec moi, c'est que depuis le jour où la très sainte Vierge apparaissait à Bernadette il s'est produit aux roches de Massabielle, dans cette grotte, à cette source qui, à ce moment-là même, a commencé à jaillir, des choses étranges et humainement inexplicables, des choses que je suis bien obligé d'appeler, et que toute personne impartiale appellera : les œuvres de Dieu : Opéra Dei.
« N'est-ce pas l'œuvre de Dieu que ces immenses pèlerinages qui se sont organisés et qui, de toutes les parties de la France, ont conduit des pèlerins par centaines de mille sur ce petit coin de terre jadis complètement inconnu? N'est ce pas l'œuvre de Dieu que cette protestation de foi au surnaturel arrachée à un siècle qui se meurt de matérialisme ? N'est-ce pas l'œuvre de Dieu que ces guérisons corporelles qui se sont produites, et mieux encore ces guérisons des
âmes retournées tout à coup et revenant à Dieu après de longues années d'erreur ? Eh bien ! ces œuvres de Dieu, (c n'est-il pas honorable de les reconnaître et de les procla- , « mer? » Devant la dépouille mortelle de celle qui en a été la première ouvrière, qui est descendue, si je puis dire, dans cette piscine de Lourdes, comme l'ange dans celle de Jérusalem, pour qu'elle devînt médicinale, n'est-il pas souverainement juste de signaler ces grandes œuvres que le Seigneur a voulu accomplir par elle? Oyera autera Dei revelare et confiteri honorificuni est.
(c Mais ces grandes œuvres, il ne les a pas accomplies seulement par Bernadette ; il les a encore et surtout accomplies en elle. Maintenant qu'elle n'est plus, il est sans danger, et c'est justice, de le proclamer;
« Et si vous me demandez quelles elles sont, je vous répondrai : L'œuvre de Dieu en sœur Marie-Bernard, c'a été cette pureté qui se reflétait tout entière dans son profond et limpide regard ; à lui seul, il rendait témoignage qu'elle était la digne fille de la Vierge qui lui a parlé. Sans doute, elle était restée fille d'Eve après même qu'elle fut devenue si particulièrement la fille de Marie : cette adoption, toute privilégiée qu'elle ait été, n'avait pas nécessairement fait disparaître la première filiation : comme toute créature, elle devait payer son tribut à la fragilité humaine. Vous ne serez donc pas étonnés, et vous, mes sœurs, moins que toutes les autres, de m'entendre confesser que sœur Marie-Bernard, la voyante de Lourdes, la vierge si privilégiée devant laquelle volontiers certains admirateurs ou admiratrices se seraient prosternés, avait ses imperfections, ses faiblesses. Dieu les lui avait laissées, pour lui être, comme autrefois à saint Paul, un contrepoids aux grâces qu'elle avait reçues, un préservatif contre les assauts de l'orgueil; mais ce qui brillait comme un diamant sans tache parmi ces misères, c'était
sa pureté : c'est cette vertu qui, sans nul doute, avait attiré sur elle le regard et les complaisances de Marie, comme elle avait jadis attiré sur Marie les regards de Dieu : Virginitatc placuit. C'était en elle une première œuvre de Dieu, une œuvre remarquable, et dont il est convenable de faire remonter la gloire jusqu'à celui qui en était l'auteur : Opéra Dei re\:elare et confiteri Iwiioriftciwi est.
« Une seconde œuvre digne de de notre admiration et de nos louanges, c'était son humilité.
« Saint Bernard a dit quelque part que c'était chose rare que l'humilité dans l'honneur : humilitas honorata; co n'est pas un terroir humain qui peut produire une plante aussi précieuse. Sœur Marie-Bernard n'a- t-elle jamais été attaquée de ce côté par l'ennemi de tout bien, n'a-t-elle jamais eu la pensée de se dire, au milieu de certains enthousiasmes dont elle se voyait l'objet et qui avaient le tort de se Ti^ahir devant elle : rrratifiée d'une si grande faveur de la très sainte Vierge, je vaux plus que les autres ? Je n'en sais rien : ce sont des mystères intimes qu'il ne m'a pas été donné de sonder; mais ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'affirme, c'est que si cette tentation s'est présentée, elle a été victorieusement repoussée ; c'est qu'à l'extérieurcette religieuse s'est toujours fidèlement tenue dans les basfonds de son humilité et de son néant.
« J'en pourrais citer plusieurs traits que je tiens d'une bouche trop autorisée pour ne pas leur donner toute créance ; qu'il me suffise de raconter celui du commencement. Au sortir de ses révélations, aloi^, par conséquent, que déjà beaucoup de bruit s'était fait autour d'elle, elle s'estimait si peu de chose qu'elle n'osait pas même penser à la vie religieuse, et à la proposition qui lui en était faite elle répondait : « Mais à quoi pourrais-je être bonne ? Je ne sais rien « faire, je suis incapable de rendre le moindre service. » Et
comme son vénérable interlocuteur lui faisait observer que, l'instant d'auparavant, il l'avait vue à la cuisine épluchant ■ des légumes et qu'on pourrait du moins l'employer à ce genre de travail : « A la bonne heure, dit-elle, à ce compte « je x)Ourrai me rendre utile. » Et cette humilité qu'elle a fait paraître non moins profonde dans bien d'autres actions de sa vie, pour ne pas dire en toutes, c'est ce que j'appelle l'œuvre de Dieu en elle : Opéra Bel.
« D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, M. F., Dieu lui avait donné ce qui est l'aliment, la vie de l'humilité : l'humiliation : cette humiliation des infirmités, parmi lesquelles la vertu résiste aux tentations et « va sans cesse se perfection - « nant (1) ». Sœur Marie-Bernard a eu sa large part à l'héritage des privilégiés de Jésus ! elle a bu abondamment à son calice : on peut dire que son existence a été un long martyre et qu'avec son Maître elle a été attachée à la croix (2) ».
« Oui, M. F., c'était un martyre pour cette nature vive, ardente, enfantine, d'être sans cesse sous l'étreinte des souffrances et de l'inaction qui les accompagne : c'était un martyre pour elle, qui eût aimé aller, venir, s'occuper activement, courir à travers la maison comme elle courait jadis à travers les montagnes de ses Pyrénées, d'être clouée sur son lit, réduite à faire quelques travaux insignifiants. On s'en apercevait facilement quand, la souffrance lui laissant quelque répit, elle en profitait pour s'élancer hors de l'infirmerie'd'un bond trop impétueux pour qu'il ne la ramenât pas bien vite à son point de départ. Pour moi qui ne l'ai guère vue que dans cette infirmerie, sur ce lit, où ses yeux se reposaient alternativement sur le crucifix et le rosaire, je n'oublierai jamais ce que ce regard si pénétrant exprimait parfois de douloureuse mélancolie, mais en même temps ce
11) U Corinth., xii, 9.
(2) Gai, II, 19.
que sa grâce y condensait d'amoureuse résignation et de joie surnaturelle : on y lisait la parole de saint Paul : « Je « souffre, mais je ne suis pas confondue 1) ; » et cette résignation, cette joie, cette gaieté même qui lui eût été si naturelle et qui revenait si facilement à la surface, cet abandon profondément voulu à la volonté de Dieu pendant une si longue épreuve, n'est-ce pas encore l'œuvre de Dieu, et dont il est juste de lui rendre grâce : Opéra autem Dei revelare et confitcri Iionorificum est.
^( Et maintenant, M. F., où est cette chère àme? Au ciel, je l'espère : au pied du trône de Marie. La sainte Vierge lui avait promis qu'elle serait heureuse, non pas en ce monde, mais dans l'autre : elle aimait à répéter cette parole. Sur la terre, elle a eu son accomplissement : Sœur Marie- Bernard, toujours malade, malgré les soins dévoués qui l'environnaient, humainement parlant, n'a pas été heureuse ici-bas ; donc elle doit l'être dans la patrie : la Vierge de Lourdes a dû s'empresser d'accueillir, au sortir de l'exil, sa fidèle confidente et de lui donner dans le royaume de son fils une place d'honneur : et peut-être plus d'une àme parmi celles qui m'écouteiit seraient tentées de l'invoquer.
« Mais nous ne savons rien d'absolument certain sur ces mystères de l'éternité par rapport à chaque âme en particulier : les grâces reçues ne sont pas des garanties, parce qu'elles exigent une fidélité proportionnelle. J'aime donc mieux, dans cette incertitude, vous demander de prier pour notre défunte. Si elle est au ciel, prier pour elle ce sera l'invoquer ; elle s'en montrera reconnaissante en priant pour nous.
« Oui, elle priera, j'en ai la confiance, pour cette Congrégation, qui a eu l'honneur et la consolation de la compter
(1) II Tim., I. 12.
parmi ses filles ; pour ce diocèse de Nevers, qui est devenu son second pays natal, puisqu'elle y a été enfantée à la vie religieuse ; pour cette terr-e de France, qui a si grand besoin à l'heure qu'il est du secours de celle dont elle reste, malgré tout, le royaume impérissable.
« Le souvenir de la Voyante de Lourdes, devenue Sœur de la charité de Nevers, restera vivant parmi nous ; il nous rappellera qu'à n'en pas douter Marie a des prédilections spéciales et pour la France, et pour ce diocèse, et pour cette chère congrégation. »
(Semaine religieuse de Nevers).