TITRE I
Tu lui diras : (( Si vous venez de la part de Dieu, approchez ; si vous venez du Démon, allez-vousen. »
Ce n'est point tout à fait la formule précise des exorcismes; mais, en vérité, les petites théologiennes de Lourdes raisonnaient, en cette affaire, avec autant de prudence et de justesse qu'aurait pu le faire un Docteur en Sorbonne.
Il fut donc décidé, dans ce concile enfantin, que l'on emporterait de Teau bénite. Une certaine appréhension avait d'ailleurs gagné Bernadette elle-même â la suite de ces causeries.
Restait à obtenir la permission.
Les enfants toutes réunies la demandèrent après le repas de midi. La mère Soubirous voulut d'abord maintenir sa défense, alléguant que le Gave longeait et baignait les Roches Massabielle ; qu'il y aurait peut-être du danger ; que l'heure des Vêpres était proche et qu'il ne fallait pas s'exposer à les manquer; que c'étaient là des enfantillages, etc. Mais on connaît à quel point d'insistance et de pression irrésistible peut s'élever une légion d'enfants. Toutes promirent d'être prudentes, d'être expéditives, d'être sages, et la mère finit par céder.
Le petit groupe se rend à l'église et y prie quelques, instants. Une des compagnes de Bernadette avait apporté une bouteille d'un demi-litre : on la remplit d'eau bénite.
Arrivées à la Grotte, rien ne se manifeste tout d'abord.
— Prions, dit Bernadette, et récitons le chapelet.
Voici les enfants qui s'agenouillent et qui commencent, chacune à part soi, la récitation du Rosaire.
Tout à coup le visage de Bernadette paraît se transfigurer et se transfigure en effet. Une émotion puissante se peint dans tous ses traits ; son regard plus brillant, semble aspirer une lumière divine.
Les pieds posés sur le roc, vêtue comme la première fois, la céleste Apparition venait de se manifester de nouveau.
— Regardez ! dit-elle : La voilà.
Hélas ! les yeux des autres enfants n'étaient pas miraculeusement dégagés comme les siens du voile de chair qui empêche de voir, par delà les sens, les corps spiritualisés. Les petites filles n'apercevaient que le rocher désert et les branches de l'églantier, qui descendaient, en faisant mille arabesques, jusqu'au pied de cette niche mystérieuse où Bernadette contemplait un Être inconnu.
Toutefois la physionomie de Bernadette était telle qu'il n'y avait point moyen de douter. L'une des enfants plaça la bouteille d'eau bénite entre les mains de la Voyante.
Alors Bernadette, se souvenant de ce qu'elle avait promis, se leva et, secouant vivement et à plusieurs reprises la petite bouteille, elle aspergea la Dame merveilleuse, qui se tenait toute gracieuse à quelques pas devant elle dans l'intérieur de la niche.
(( — Si vous venez de la part de Dieu, approchez », dit Bernadette.
A ces mots, à ces gestes de l'enfant, la Vierge s'inclina â plusieurs reprises et s'avança presque sur le bord du rocher. Elle avait l'air de sourire aux précautions de Bernadette et à ses armes de guerre ; et, au nom sacré de Dieu, son visage s'illumina.
« — Si vous venez de la part de Dieu, approchez », répétait Bernadette...
Mais, la voyant si belle, si éclatante de gloire, si resplendissante de bonté céleste, elle sentit son cœur lui faillir au moment d'ajouter : « Si vous venez de la part du Démon, allez-vous-en. » Ces paroles qu'on lui avait dictées lui parurent monstrueuses, en présence de l'Etre incomparable, et elles s'enfuirent pour jamais de sa pensée sans être montées jusqu'à ses lèvres.
Elle se prosterna de nouveau et continua de réciter le chapelet, que la \^ierge semblait écouter, en faisant elle-même glisser le sien entre ses doigts.
A la fin de cette prière, l'Apparition s'évanouit.
Xï
En reprenant le chemin de Lourdes, Bernadette était dans la joie. Elle repassait au fond de son cœur le souvenir de cette vision si profondément extraordinaire. Ses compagnes éprouvaient une vague terreur. La transfiguration du visage de Bernadette leur avait montré la réalité d'une Apparition surnaturelle. Or, tout ce qui dépasse la nature l'efi'raye. « Eloignez-vous de nous, Seigneur, de
peur que nous ne mourions » , disaient les Juifs du Vieux Testament.
— Nous avons peur, Bernadette. Ne retournons plus ici. Ce que tu as vu vient peut-être pour nous faire du mal, disaient à la jeune Voyante ses compagnes craintives.
Comme elles l'avaient promis, les enfants rentrèrent pour les Vêpres. A la sortie de l'église, la beauté du temps attira sur la route une partie de là population, allant, venant, devisant aux derniers rayons du soleil, si doux en ces splendides jours d'hiver. Le récit des petites filles circula çà et làdans quelques groupes de promeneurs. Et c'est ainsi que le bruit de ces choses étranges commença à se répandre dans la ville. La rumeur, qui n'avait d'abord agité qu'une humble société d'enfants, grossissait comme un flot qui monte, et pénétrait, de l'une à l'autre, dans les couches populaires. Les carriers, très nombreux en ce pays ; les couturières, les ouvriers, les paysans, les servantes, les bonnes femmes, les pauvres gens s'entretenaient de ce prétendu fait de l'Apparition, ceux-ci pour y croire, ceux-là pour le contester, d'autres pour en rire, plusieurs pour l'exagérer et broder des contes. Sauf une ou deux exceptions, la bourgeoisie ne prit pas même la peine d'arrêter sa pensée à ces enfantillages.
Détail singulier! le père et la mère, tout en n'ayant aucun doute sur la pleine sincérité de Bernadette, considéraient l'Apparition comme une illusion.
— C'est une enfant, répétaient-ils : elle a cru voir; mais elle n'a rien vu. Ce sont des imaginations de petite fille.
Toutefois, la précision extraordinaire des récits de Bernadette les préoccupait. Par moment, entraînés par l'accent de leur fille, ils se sentaient ébranlés dans leur incrédulité. Tout en désirant qu'elle cessât d'aller à la Grotte, ils n'osaient plus le lui défendre.
Elle n'y retourna pourtant point jusqu'au jeudi.
Durant ces premiers jours de la semaine, plusieurs personnes parmi les gens du peuple vinrent chez les Soubirous pour interroger Bernadette. Les réponses de l'enfant furent nettes et précises. Elle pouvait être dans l'illusion; mais il suffisait de la voir et de l'entendre, pour être certain de sa bonne foi. Sa parfaite simplicité, son âge innocent, l'accent irrésistible de son affirmation et de son récit, je ne sais, dans tout cet ensemble, quelle autorité étonnante, imposaient la confiance, et, la plupart du temps, déterminaient la conviction. Tous ceux qui la voyaient sortaient de leur entretien complètement convaincus de sa véracité et persuadés qu'un fait extraordinaire s'était passé aux Roches de Massabielle.
La déclaration de cette petite fille ignorante ne pouvait pourtant pas suffire pour établir un événe-
ment aussi entièrement en dehors de la marche habituelle des choses. Il fallait d'autres preuves que la parole d'une enfant.
Qu'était-ce, d'ailleurs, que cette Apparition, en la supposant réelle ? Était-ce un esprit de lumière ou un ange de l'abîme? N'était-ce point quelque âme en souffrance, errante, et demandant des prières ? Ou bien telle ou telle personne, morte naguère dans le pays en odeur de sainteté, et se manifestant dans sa gloire ? La foi et la superstition proposaient chacune leurs hypothèses.
Les cérémonies funèbres du Mercredi des Cendres contribuèrent-elles à incliner vers l'une de ces solutions une jeune fille et une dame de Lourdes? Virent-elles, dans la blancheur éclatante des vêtements de l'Apparition, quelque idée de linceul ou quelque apparence de fantôme ? Nous ne savons. La jeune fille se nommait Antoinette Peyret et faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie ; l'autre était M^^^ Millet.
— C'est sans doute quelque âme du Purgatoire qui implore des Messes, pensèrent-elles.
Et elles allèrent trouver Bernadette.
— Demande à cette Dame qui elle est et ce quelle veut, lui dirent-elles. Qu'elle te l'explique; ou mieux encore, comme tu pourrais ne pas bien comprendre, qu'elle te le mette par écrit.
Bernadette, qui se sentait, par un mouvement intérieur, vivement portée à retourner à la Grotte, obtint de ses parents une nouvelle permission ; et le lendemain matin, jeudi 18 février, vers six heures.
à la naissance de l'aube, après avoir entendu à l'église la Messe de cinq heures et demie, elle prit, avec Antoinette Peyret et M°^'^ Millet, la direction de la Grotte.
La réparation du moulin de Sâvy était terminée et le canal qui le faisait mouvoir avait été rendu à son libre cours; de sorte qu'il était impossible de passer comme auparavant par l'île du Cliâlet pour aller aux Rocbes ]\Iassabielle. Il fallait monter sur le flanc des Espélugues, en suivant un chemin fort malaisé qui conduisait à la forêt de Lourdes, redescendre ensuite par des casse-cou jusqu'à la Grotte, au milieu des roches et du tertre, rapide et sablonneux, de ]\Iassabielle.
Devant ces difficultés inattendues, les deux compagnes de Bernadette furent un peu effrayées. Celleci, au contraire, parvenue en cet endroit, éprouva comme un frémissement, comme une hâte d'arriver. Il lui semblait que quelqu'un d'invisible la soulevait et lui prêtait une énergie inaccoutumée. Elle, d'ordinaire si frêle, se sentit forte en cet instant. Son pas devint si rapide à la montée de la côte, qu'Antoinette et M'^^ Millet, toutes deux dans la vigueur de l'âge, avaient peine à la suivre. Son asthme, qui lui interdisait toute course précipitée, paraissait avoir momentanément disparu. Au sommet de la côte, elle n'était ni haletante ni fatiguée ; tandis que ses deux compagnes ruisselaient de
sueur, son visag-e était calme et reposé. Elle descendit alors les rochers, qu'elle franchissait pourtant pour la première fois, avec la même aisance et la même agilité, ayant toujours conscience d'un invisible appui qui la guidait et qui la soutenait. Sur ces pentes à peu près à pic, au milieu de ces pierres roulantes, au-dessus de l'abîme, son pas était aussi ferme et aussi assuré que si elle eût marché sur le sol large et plan d'une grande route. M"'® Millet et Antoinette n'essayèrent pas de la suivre dans cette impossible allure. Elles descendirent avec la lenteur et les précautions nécessitées par une voie si périlleuse.
Bernadette arriva-par conséquent à la Grotte quelques minutes avant elles. Elle se prosterna, commença la récitation du chapelet, en regardant la niche, encore vide, que tapissaient les branches de l'églantier.
Tout à coup elle pousse un cri. La clarté bien connue de l'auréole rayonne dans le fond de l'excavation; la merveilleuse Apparition se trouvait encore une fois debout à quelques pas au-dessus de l'enfant. La Vierge admirable penchait vers la Voyante son visage tout illuminé d'une sérénité éternelle; et, d'un geste de sa main, elle lui faisait signe d'approcher.
A ce moment arrivaient, après mille efforts pénibles, Antoinette et M"^^ Millet. Elles aperçoivent les traits de l'enfant, transfigurés par l'extase.
Celle-ci les entend et les voit :
— Elle est là, dit-elle. Elle me fait signe d'avancer.
— Demande-lui si Elle est fâchée que nous soyons ici avec toi. En ce cas, nous nous retirerions.
Bernadette regarda la Vierge, invisible pour tout autre qu'elle, écouta un instant et se retourna vers ses compagnes.
— Vous pouvez rester, répondit-elle.
Les deux femmes s'agenouillèrent à côté de l'enfant et allumèrent un cierge bénitqu'elles avaientapporté.
C'était sans doute pour la première fois depuis la création du monde qu'une telle lueur brillait en ce lieu sauvage. Cet acte si simple, qui semblait inaugurer un sanctuaire, avait en lui-même une mystérieuse solennité.
A supposer que l'Apparition fut divine, ce signe d'adoration visible, cette humble petite flamme allumée par deux pauvres femmes de la campagne ne s'éteindrait plus, et irait chaque jour grandissant dans la longue série des siècles. Le souffle de l'incrédulité aurait beau s'épuiser en efforts, l'orage de la persécution aurait beau se lever; cette flamme, entretenue par la foi des peuples, continuerait de monter, droite et inextinguible, vers le trône de Dieu. Tandis que ces rustiques mains, sans doute inconscientes d'elles-mêmes, l'allumaient ainsi en toute simplicité et pour la première fois dans cette Grotte inconnue où priait une enfant, l'aube, blanchissante d'abord, avait successivement pris la teinte de l'or et celle de la pourpre; et le soleil, qui devait bientôt, à travers et malgré les nuages, inonder la terre de sa lumière, commençait à poindre derrière la cime des monts.
Bernadette, ravie en extase, contemplait la Beauté sans tache : Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te.
Ses compagnes l'interpellèrent de nouveau.
« — Avance vers Elle, puisqu'EUe t'appelle et te fait signe. Approche- toi. Demande-lui qui Elle est, pourquoi Elle vient ici?... Est-ce une âme du Purgatoire qui implore des prières, qui souhaite qu'on dise des Messes pour elle?... Prie-la d'écrire sur ce papier ce qu'elle veut, tout ce qui est nécessaire pour son repos. »
La petite fille prit le papier, l'encre et la plume qu'on lui tendait, et elle s'avança vers l'Apparition, dont le regard maternel l'encouragea à s'approcher.
Pourtant, à chaque pas que faisait l'enfant, l'Apparition reculait peu à peu dans l'intérieur de l'excavation. Bernadette la perdit de vue un instant et pénétra sous la voûte de la Grotte d'en bas. Là, toujours au-dessus d'elle, mais beaucoup plus près, dans l'ouverture de la niche, elle revit la Vierge rayonnante.
Bernadette, ayant en main les objets qu'on venait de lui donner, se dressa sur ses pieds pour atteindre, avec ses petits bras et sa modeste taille, à la hauteur où se tenait debout l'Être surnaturel.
Ses deux compagnes s'avancèrent aussi pour tâcher d'entendre l'entretien qui allait s'engager. Mais Bernadette, sans se retourner, et comme obéissant elle-même à un ordre de l'Apparition, leur commanda, par un geste, de ne point approcher.
Toutes confuses, elles se retirèrent un peu à l'écart.
— Ma Dame, dit l'enfant, si vous avez quelque chose à me communiquer, voudriez -vous avoir la bonté d'écrire qui vous êtes et ce que vous désirez?
La divine Vierge sourit à cette demande naïve. Ses lèvres s'ouvrirent et elle parla ainsi :
— Ce que j'ai à vous dire, je n'ai point besoin de l'écrire. Faites-moi seulement la grâce de venir ici pendant quinze jours.
— Je vous le promets, dit Bernadette.
La Vierge sourit de nouveau et fit un signe de satisfaction, témoignant ainsi de sa pleine confiance en la parole de cette pauvre paysanne de quatorze ans.
Elle savait que la petite bergère de Bartrès était comme ces enfants très purs dont Jésus aimait à caresser les tètes blondes, en disant : « Le Royaume des cieux est pour ceux-là qui leur ressemblent. »
A la promesse de Bernadette, Elle répondit, elle aussi, par cet engagement solennel :
— Et Moi, je vous promets de vous rendre heureuse, non point dans ce monde, mais dans l'autre.
A l'enfant qui lui accordait quelques jours, Elle assurait, en compensation, l'éternité.
Bernadette, sans perdre de vue l'Apparition, retourna vers ses compagnes.
Elle observa que, tout en la suivant elle-même des yeux, la Vierge reposa longuement et avec bien-
veillance son regard sur Antoinette Peyret, celle des deux qui n'était point mariée et qui faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie. Elle leur répéta ce qui venait de se passer.
— Elle te regarde en ce moment, dit la Voyante à Antoinette.
Celle-ci fut toute saisie de cette parole ; et, depuis lors, elle vit de ce souvenir.
— Demande-lui, dirent -elles, si cela la contrarie que, durant cette Quinzaine, nous t'accompagnions ici tous les jours.
Bernadette s'adressa à l'Apparition.
— Elles peuvent revenir avec vous, répondit la Vierge, elles et d'autres encore. Je désire y voir du monde.
En prononçant ces mots. Elle disparut, laissant après elle cette clarté lumineuse dont Elle était environnée et qui s'évanouit peu à peu.
Cette fois-là, comme les autres, l'enfant remarqua un détail qui semblait comme la loi de cette auréole dont la Vierge était constamment entourée.
— Quand l'Apparition se montre à moi, disaitelle en son langage, je vois la Lumière tout d'abord et ensuite la « Dame » ; quand la Vision cesse, c'est la « Dame » qui disparaît la première et la Lumière en second lieu.
De retour â Lourdes, Bernadette instruisit ses parents de la promesse qu'elle avait faite à la « Dame » mystérieuse et des quinze jours consécutifs pendant lesquels elle devait se rendre â la Grotte. De leur côté, Antoinette et ]\1°^« ^lillet racontèrent ce qui s'était passé, la merveilleuse transfiguration de l'enfant durant l'extase, les paroles de l'Apparition, l'invitation de revenir pendant la Quinzaine.
Le bruit de ces étranges choses se propagea aussitôt de toutes parts, et franchissant bien vite les couches populaires, jeta, soit dans un sens, soit dans un autre, la plus profonde agitation dans la société de ce pays. Ce jeudi, 18 février 1848, était précisément jour de marché â Lourdes. Il y avait comme à l'ordinaire beaucoup de monde ; de sorte que, le soir même, la nouvelle des visions, vraies ou fausses, de Bernadette se répandit dans la montagne et dans les
vallées, à Bagnères, à Tarbes, à Cauterets, à Saint- Pé, à Nay, dans toutes les directions du département et dans les villes du Béarn les plus rapprochées. Dès le lendemain, une centaine de personnes se trouvaient déjà à la Grotte lorsque Bernadette y arriva. Le surlendemain, il y en avait quatre ou cinq cents. On en comptait plusieurs milliers le dimanclie matin.
Que voyait-on cependant? Qu'entendait-on sous ces roches sauvages? Rien, absolument rien, sinon une pauvre enfant en prière, qui disait voir et qui disait entendre. Plus petite en apparence était la cause, plus inexplicable humainement était l'effet.
Il fallait, prétendaient les croyants, ou que le reflet d'en haut fût réellement visible sur cette enfant, ou que le souffle de Dieu, qui agite les cœurs comme il veut, eût passé sur ces multitudes. Spiritus uhi vult spïraf.
Un courant électrique, une irrésistible puissance à laquelle nul ne pouvait se soustraire semblaient avoir soulevé cette population à la parole d'une ignorante bergère. Dans les chantiers, dans les ateliers, dans l'intérieur des familles, dans les réunions, parmi les laïques et parmi le clergé, chez les pauvres et chez les riches, au cercle, dans les cafés, dans les auberges, sur les places, dans les rues, le soir, le matin, en particulier, en public, on ne s'entretenait que de cela. Qu'on fût sympathique, qu'on fût hostile, qu'on ne fût ni l'un ni l'autre, mais seulement curieux ou inquiet dé la vérité, il n'était personne dans le pays dont ces événements singuliers
ne fussent en ce moment la plus violente, j'allais dire l'unique préoccupation .
L'instinct populaire n'attendait pas que l'Apparition se fût nommée pour la reconnaître . — C'est sans doute la sainte ^'ierge, disait-on de tous côtés dans la multitude.
Devant l'autorité, si minime en elle-même, d'une petite fille de treize à quatorze ans, prétendant voir et entendre ce que nul autour d'elle ne voyait ni n'entendait, les philosophes de la contrée, nourris à la prose puissante des journaux, avaient beau jeu contre la Superstition.
— Cette enfant n'a pas même l'âge de prêter serment; on l'écouterait à peine devant un tribunal, déposant sur un fait insignifiant : et on veut la croire quand il s'agit d'un événement impossible, d'une Apparition?... N'est-il pas absolument clair que c'est une comédie, ourdie, dans quelque intérêt d'argent, par la famille ou par le parti-prêtre ? Il sufiit de deux bons yeux pour percer â jour cette misérable intrigue. Le premier venu d'entre nous n'en aurait pas pour dix minutes.
Quelques-uns de ceux qui parlaient de la sorte voulurent connaître Bernadette, l'interroger, assister â ses extases. Les réponses de l'enfant furent simples, naturelles, sans aucune contradiction, faites avec un accent de vérité auquel il était impossible de se méprendre, et qui portait dans les esprits les plus prévenus la conviction de son entière sincérité. Après avoir vu ses extases, ceux qui avaient applaudi, à Paris, les grandes actrices de
notre temps, déclarèrent que l'art ne pouvait aller jusque-là. L'iiypothèse d'une comédie ne tint pas vingt-quatre heures devant l'évidence.
Les savants, qui avaient laissé d'abord les philosophes trancher la question, prirent alors le haut du pavé.
— Nous connaissons parfaitement cet état, déclarèrent-ils. Rien n'est plus naturel. Cette petite fille est sincère dans ses réponses, parfaitement sincère ; mais elle est hallucinée : elle s'imagine voir et ne voit pas ; elle s'imagine entendre et n'entend pas. Quant à ses extases, également sincères de sa part, elles ne relèvent ni de la comédie ni de l'art, qui seraient impuissants à produire de tels résultats; elles relèvent de la Médecine. La fille Souhirous est atteinte d'une maladie : elle est cataleptique. Un dérangement du cerveau, compliqué d'un trouble musculaire et nerveux, voilà toute l'explication des phénomènes dont le populaire fait tant de bruit. Rien n'est plus simple.
La petite feuille hebdomadaire de la localité, le Lavedan, journal avancé qui paraissait habituellement en retard, difîera son tirage d'un jour ou de deux pour parler de cet événement, et, dans un article aussi hostile qu'il sut le faire, il résuma les hautes considérations de philosophie et de médecine élaborées par les fortes têtes de l'endroit. A cette date, c'est-à-dire vers le vendredi soir ou le samedi, le thème de la comédie était déjà abandonné devant la clarté des faits, et Messieurs de la Libre Pensée n'y revinrent plus, comme on peut le constater par tous les journaux d'alors.
Conformément à la tradition universelle de la Haute Critique en matière de religion, le bon rédacteur du Lavedan commençait par calomnier un peu et par insinuer que Bernadette et ses compagnes étaient des voleuses :
« Trois enfants en bas âge étaient allées ramasser des branches d'arbres, débris d'une coupe faite aux portes de la ville. Ces filles, se voyant surprises par le propoHétaire, s'enfuirent à toutes jambes dans l'une des grottes qui avoisinent le chemin de la forêt de Lourdes. »
C'est toujours de cette façon que la Libre Pensée a écrit l'histoire. Après cette loyale action, qui témoignait clairement de son bon vouloir et de son admirable équité, le rédacteur diU Lavedan faisait, sans d'excessives inexactitudes, le récit des faits mêmes qui se passaient aux Roches Massabielle. Ils étaient trop notoires, ils avaient trop de témoins pour être niés. « Nous ne raconterons pas, ajoutait-il, les mille versions qui ont été faites à ce sujet : nous dirons seulement que la jeune fille va chaque matin prier à l'entrée de la Grotte, un cierge à la main, escortée de plus de cinq cents personnes. Là, on la voit passer du plus grand recueillement à un doux sourire et retomber ensuite dans un état extatique des plus prononcés. Des larmes s'échappent de ses yeux immobiles, qui restent constamment fixés sur l'endroit de la Grotte où elle croit voir la sainte Vierge. — Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette aventure, qui trouve chaque jour de nouveaux adeptes. »
De comédie, de jonglerie, pas un mot. On sentait que, de ce côté, tout s'écroulait au premier entretien avec l'enfant, au premier regard jeté sur Bernadette en extase, sur les larmes qui par moments inondaient ses joues. L'excellent rédacteur, pour mieux faire croire qu'elle était malade, affectait delà plaindre. Il ne parlait d'elle qu'en la nommant avec une douce commisération : (( la pauvre visionnaire.» « Tout, disait-il en terminant son article, fait supposer que cette jeune fille est atteinte de catalepsie. »
« L'hallucination, la catalepsie » étaient les deux grands mots des savants de Lourdes. — a Sachez bien, répétaient-ils souvent, qu'il n'y a pas de Surnaturel, que la Science en a fait pleine justice. La Science explique tout, la Science seule est certaine. Elle compare, elle juge, elle ne connaît que les faits. Le Surnaturel était hon dans ces siècles d'ignorance où le monde était abruti dans la superstition, où l'on ne savait pas observer ; mais maintenant nous le défions de se produire : nous sommes là. Voilà bien la stupidité du peuple ! Parce qu'une petite fille est malade ; parce que, dans sa fièvre, elle a des lubies, tous ces imbéciles crient au miracle. Il faut que la bêtise humaine dépasse toute mesure, pour voir une Apparition dans ce qui ne paraît pas, et une Voix dans ce que personne n'entend. Que la .prétendue Apparition arrête le soleil comme Josué ; qu'elle frappe le rocher comme Moïse et qu'elle en fasse jaillir de l'eau ; qu'elle guérisse des incurables ; que, d'une façon quelconque, elle commande à la Nature : alors, nous croirons. Mais qui ne sait
que de pareilles dérogations aux lois physiques n'arrivent jamais et ne sont jamais arrivées ? »
Tels étaient, en ces termes ou en d'autres, les propos qui s'échangeaient du matin au soir, entre les sagaces intelligences qui représentaient à Lourdes la ^lédecine et la Philosophie.
La plupart de ces penseurs avaient assez vu Bernadette pour constater qu'elle ne jouait pas la comédie. Cela suffisait à leur esprit d'examen. De ce qu'elle était manifestement de bonne foi, ils concluaient qu'elle ne pouvait être que folle ou cataleptique. La possibilité de toute autre explication n'était pas même admise par leur ferme génie. Quand on leur proposait d'étudier le fait^ d'examiner encore l'enfant, d'aller ou de retourner à la Grotte, de suivre dans tous leurs détails ces surprenants phénomènes, ils haussaient les épaules, riaient philosophiquement et disaient : (( Nous savons tout cela par cœur. Ces crises sont connues. Avant un mois cette enfant sera complètement folle et probablement paralysée. )>
Quelques-uns pourtant ne raisonnaient pas tout à fait ainsi.
« De tels phénomènes sont rares, répondait nettement à ses confrères l'un des médecins les plus distingués de la ville, M. le docteur Dozous, et, pour mon compte, je ne manquerai pas cette occasion de les analyser avec soin. Les partisans du Surnaturel les jettent trop souvent à la face de la Médecine pour que je ne sois pas curieux, puisque les voilà aujourd'hui à la portée de mes yeux, de les
étudier attentivement et de vider à fond, de visu et par expérience, cette célèbre question. »
M. Dufo, avocat, et plusieurs membres du barreau ; M. Pougat, président du tribunal ; un grand nombre d'autres, résolurent de se livrer, pendant les quinze jours annoncés à l'avance, aux plus scrupuleuses observations, et de se trouver, autant que possible, aux premières places. A mesure que la chose prenait des proportions plus considérables, le nombre des observateurs augmentait.
Quelques médecins, quelques Socrates autochthones, quelques philosophes locaux se prétendant Voltairiens pour faire croire qu'ils avaient lu Voltaire, se roidissaient seuls contre leur propre curiosité et tenaient à honneur de ne pas figurer dans la foule stupide qui chaque jour allait grossissant. Comme cela arrive â peu près constamment, ces fanatiques du Libre Examen avaient pour principe de ne pas examiner du tout. Pour eux, aucun fait n'était digne d'attention, qui dérangeait les dogmes inflexibles qu'ils avaient appris dans le Credo de leur journal. Du haut de leur infaillible sagesse, sur la porte de leur boutique, à la devanture du café, aux fenêtres du cercle, ces esprits de premier ordre voyaient passer, avec un dédain transcendant, les innombrables flots humains que je ne sais quel courant vertigineux emportait vers la Grotte.
Le Clergé, surpris comme tout le monde par l'événement singulier qui s'était brusquement em-
paré de l'attention publique, se préoccupait vivement d'en connaître la nature. Là où, dans sa largeur d'idées, le Voltairianisme local n'apercevait qu'une solution possible, le Clergé en discernait plusieurs. Le fait pouvait être naturel, et, dans ce cas, être produit par une comédie très habile ou par une maladie très étrange ; mais il pouvait être surnaturel, et alors, il y avait à examiner si ce Surnaturel était diabolique ou divin. Dieu a ses miracles, mais le démon a ses prestiges. — Le Clergé savait tout cela, et il résolut d'étudier avec un soin extrême les moindres circonstances de l'événement qui était en train de se produire. Il avait d'ailleurs, dès les premiers moments, accueilli avec une très grande défiance le bruit d'un fait aussi surprenant. Toutefois, ce pouvait être divin, et il n'entendait pas se prononcer à la légère.
L'enfant dont le nom était devenu subitement si célèbre dans ce pays était complètement inconnue des prêtres de la ville. Depuis sa rentrée à Lourdes chez ses parents, elle allait au Catéchisme; mais l'ecclésiastique qui en était chargé cette année-là, M. l'abbé Pomian, ne l'avait point remarquée. S'il l'avait peut-être questionnée une fois ou deux, c'était sans faire aucune attention à sa personne perdue qu'elle était dans la foule des enfants, ignorée encore comme le sont habituellement les dernières venues. Lorsque toutes les populations accouraient déjà à la Grotte, vers le troisième jour de la Quinzaine demandée par l'Apparition mystérieuse, M. l'abbé Pomian, désirant connaître
cette enfant extraordinaire dont on parlait de toutes parts, l'appela par son nom au Catécliisme, comme il avait coutume de faire quelquefois quand il voulait interroger. Au nom de Bernadette Soubirous, une petite fille, assez chétive et pauvrement vêtue, se leva humblement. L'ecclésiastique ne remarqua en elle que sa simplicité et aussi son extrême ignorance de toute matière religieuse.
La paroisse avait alors â sa tête un prêtre dont il importe de faire le portrait.
]\L l'abbé Peyramale, âgé à cette époque d'environ cinquante ans, était, depuis déjà deux années, curé doyen de la ville et du canton de Lourdes . C'était un homme que la nature avait fait brusque , violent peut-être dans son amour du bien , et que la grâce avait adouci, tout en laissant deviner par instants l'arbre primitif, l'arbre rugueux, mais foncièrement bon, sur lequel la délicate et puissante main de Dieu avait greffe le chrétien et le prêtre. Sa fougue native, entière-
ment apaisée pour tout ce qui le coucernait luimême, était devenue le pur zèle de la maison de Dieu.
En chaire, sa parole, apostolique toujours, était quelquefois rude ; elle poursuivait tout ce qui était mal, et aucun abus, aucun désordre moral, d'où qu'il vînt, ne le trouvait indiffèrent ou faible. Souvent la société de l'endroit, flagellée dans quelqu'un de ses vices ou de ses travers par l'ardente parole du Pasteur, avait jeté les hauts cris. Il ne s'en était point ému et avait fini presque toujours par être. Dieu aidant, vainqueur dans la lutte.
Ces hommes de devoir sont gênants, et on leur pardonne rarement l'indépendance et la sincérité de leur langage. On le pardonnait pourtant à celuilà : car, lorsqu'on le voyait cheminer par la ville avec sa soutane rapiécée et reprisée, ses gros souliers raccommodés et son vieux tricorne déformé, on savait que l'argent de sa garde-robe s'employait à secourir les malheureux. Ce prêtre, si austère dans ses mœurs, si sévère dans ses doctrines, était d'une bonté de cœur inexprimable, et il dépensait son patrimoine à faire le bien aussi obscurément qu'il le pouvait. Mais son humilité n'avait pu parvenir à cacher comme il l'eut voulu tous ses actes de charité chrétienne et de dévouement : la reconnaissance des pauvres avait parlé. La vie privée est d'ailleurs bien vite percée à jour dans les petites villes, et il était devenu l'objet de la vénération générale. Rien qu'à voir la façon dont ses paroissiens étaient leurs chapeaux quand il passait dans la rue;
rien qu'à l'accent familier, affectueux et content dont les pauvres gens, assis sur le pas de leur porte, disaient : <( Bonjour, ^lonsieur le Curé ! » on devinait qu'un lien sacré, celui du bien modestement accompli, unissait le Pasteur à ses ouailles. Les libres penseurs parlaient de lui en ces termes : (( Il n'est pas toujours commode, mais il est charitable et ne tient pas à l'argent. C'est le meilleur des hommes, malgré la soutane. »
Plein d'abandon et de bonhomie dans les relations ordinaires de la vie, ne supposant alors jamais le mal, et se laissant même quelquefois tromper par de fausses misères qui exploitaient sa bonté, il était, comme prêtre, prudent jusqu'à la défiance dans tout ce qui touchait aux fonctions de son Ministère et à l'intérêt éternel de la Religion. L'homme pouvait parfois être abusé, le prêtre jamais. 11 y a des grâces d'état.
Ce prêtre éminent unissait à un cœur d'apôtre un bon sens d'une grande fermeté et un caractère que rien au monde ne pouvait faire fléchir quand il s'agissait de la Vérité. Les événements ne devaient pas tarder à mettre en lumière ces qualités de premier ordre. En le plaçant à Lourdes, la Providence avait eu ses desseins.
Domptant en cela sa peu expectante nature, "Si. l'abbé Peyramale, avant de permettre à son clergé de faire un seul pas et de se montrer à la Grotte, avant de se le permettre à lui-même, résolut d'attendre que les événements eussent pris un caractère nettement déterminé, que les preuves se fussent
produites dans unsensou'dans l'autre, et que l'autorité ecclésiastique eût prononcé.
S'il était nécessaire de faire connaître quel était alors en ce pays l'homme du ciel, il est également utile d'esquisser en quelques traits quel était l'homme de la terre.
Le plus intelligent de la petite légion des fonctionnaires de Lourdes, à cette époque, était assurément M. Jacomet, Men que M. Jacomet fût hiérarchiquement le dernier de tous, puisqu'il occupait le modeste emploi de Commissaire de Police. 11 était jeune, très sagace en certaines circonstances et doué d'un art de parole assez rare chez ses pareils. Sa flnesse était extrême.
Personne mieux que lui ne comprenait les coquins. Il était merveilleusement apte à déjouer leurs ruses; et, à ce sujet, on raconte de lui des
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traits étonnants. Il comprenait beaucoup moins les honnêtes gens. Très à l'aise devant les choses louches et compliquées, cet homme se troublait en présence de la simplicité. La ^'érité le déconcertait et lui semblait suspecte : le désintéressement excitait sa défiance ; la franchise mettait à la torture son génie, avide de découvrir partout des duplicités et des détours. A cause de cette monomanie, la Sainteté lui eût paru sans doute la plus monstrueuse des fourberies et l'eût trouvé implacable. De tels travers se rencontrent souvent parmi les hommes de cette profession, habitués par leur emploi même à chercher des délits et à surprendre des crimes. Ils prennent à la longue une disposition d'esprit éminemment inquiète et soupçonneuse, qui leur inspire des traits et des combinaisons d'une incomparable profondeur quand ils ont afiaire à des fripons, et des sottises énormes quand ils ont affaire à des honnêtes gens, à des âmes loyales. Quoique jeune, M. Jacomet avait contracté cette maladie des vieux policiers. 11 était donc comme ces chevaux des Pyrénées dont le pied est ferme dans les sentiers tortueux et pierreux de la Montagne, et qui s'abattent tous les deux cents pas dans les chemins larges et unis; comme ces oiseaux de nuit qui ne voient que dans les ténèbres, et qui, en plein jour, se cognent contre les arbres et contre les murs.
Content de sa personne, il était mécontent de sa position, à laquelle il était supérieur par son intelligence. De là un certain orgueil remuant et un ardent désir de se signaler. Il avait plus que de l'in-
fluence, il avait de l'ascendant sur ses chefs, et il affectait de traiter d'égal à égal avec le Procureur impérial et avec tous les autres fonctionnaires. Il se mêlait de tout, dominait presque tout le monde, et menait, ou peu s'en faut, les affaires de la ville. Pour tout ce qui concernait le canton de Lourdes, le préfet du département, M. le baron Massy, ne voyait que par les yeux de Jacomet.
Tel était le Commissaire de Police, tel était le personnage important de Lourdes lorsqu'eurent lieu les Apparitions à la Grotte de Massabielle...
Le 21 février, premier Dimanche de Carême, c'était le troisième jour de la Quinzaine.
Avant le lever du soleil, une foule immense, plusieurs milliers d'hommes et de femmes étaient déjà réunis devant la Grotte et tout autour^ sur les bords du Gave et dans la prairie. C'était l'heure où Bernadette avait coutume de venir. Elle arriva, enveloppée dans son capulet blanc, suivie de quelqu'un des siens, sa mère ou sa sœur. Ses parents avaient assisté, la veille ou l'avant- veille, à ses extases; ils l'avaient vue transfigurée, et maintenant ils croyaient.
L'enfant traversa simplement, sans assurance comme sans embarras, la foule qui s'écarta avec respect devant elle en lui livrant passage; et, sans
paraître s'apercevoir de l'attention universelle, elle alla, comme si elle eût été toute seule au fond d'un désert, s'agenouiller et prier au-dessous de la niche où serpentait la branche d'églantier.
Quelques instants après, on vit son front s'illuminer et devenir raj'onnant. Le sang pourtant ne se portait point au visage ; au contraire, elle pâlissait légèrement, comme si la nature fléchissait quelque peu en présence de l'Apparition qui se manifestait devant elle. Tous ses traits montaient, montaient, et entraient comme dans une région supérieure, comme dans un pays de gloire, exprimant des sentiments et des impressions qui ne sont point d'ici-bas. La bouche entr'ouverte était béante d'admiration, et paraissait aspirer le Ciel. Les yeux, fixes et bienheureux, contemplaient une beauté invisible, qu'aucun autre regard n'apercevait, mais que tous sentaient présente, que tous, pour ainsi dire, voyaient par réverbération sur le visage de l'enfant. Cette pauvre petite paysanne semblait ne plus appartenir au pays de l'exil.
C'était l'Ange de l'innocence, laissant le monde un instant derrière lui et tombant en adoration au moment où il entr'ouvre les portes éternelles et où il aperçoit le Paradis.
Tous ceux qui ont vu Bernadette en extase parlent de ce spectacle comme étant tout à fait sans analogue sur la terre. Lorsque, dix ans après, nous en avons interrogé un grand nombre, leur impression était aussi vive que le premier jour.
Quoique son attention fût entièrement absorbée par la contemplation de la Vierge pleine de grâces, Bernadette avait en partie conscience de ce qui se passait autour d'elle.
Ainsi, un souffle du vent ayant éteint son cierge, elle étendit la main pour que la personne la plus proche le rallumât.
Quelqu'un ayant voulu, avec un bâton, toucher l'églantier, elle fit instinctivement signe de le laisser, et son visage exprima la crainte.
— J'avais peur, dit-elle ensuite naïvement, qu'on n'atteignit la « Dame » et qu'on ne lui fît du mal.
Un des observateurs dont nous avons cité le nom, M. le docteur Dozous, était à côté d'elle.
— Ce n'est là, pensait-il, ni la catalepsie avec sa roideur, ni l'extase inconsciente des hallucinés ; c'est un fait extraordinaire, d'un ordre tout à fait inconnu à la Médecine.
Il prit le bras de l'enfant et lui tâta le pouls. Elle parut n'y pas faire attention. Le pouls, parfaitement calme, était régulier comme dans l'état ordinaire.
— Il n'y a donc aucune excitation maladive, se dit le savant docteur, de plus en plus bouleversé.
En ce moment, la Voyante fit, sur ses genoux, quelques pas en avant dans la Grotte. L'Apparition s'était déplacée, et Bernadette l'apercevait maintenant par l'ouverture intérieure.
Le regard de la sainte Vierge sembla, comme en
un clin d'œil, parcourir toute la terre, et Elle le reporta, tout imprégné de douleur, vers Bernadette agenouillée.
— Qu'avez-vous ? Que faut-il faire? murmura l'enfant.
— Prier pour les pécheurs, répondit la ^lère du genre humain.
En voyant ainsi la douleur voiler, comme un nuage, l'éternelle sérénité de la Merge bienheureuse, le cœur de la pauvre bergère ressentit tout à coup une cruelle souffrance. Une indicible tristesse se répandit sur ses traits. De ses yeux, toujours tout grands ouverts et fixés sur l'Apparition, deux larmes roulèrent sur ses joues et s'y arrêtèrent, sans tomber.
Un rayon de joie revint enfin éclairer son visage: car la Vierge avait sans doute tourné elle-même son regard vers l'espérance et contemplé dans le sein du Père la source intarissable de la miséricorde infinie descendant sur le monde, au nom de Jésus et par les mains de l'Eglise.
Ce fut en cet instant que l'Apparition s'évanouit. La Reine du Ciel était rentrée dans son Royaume.
L'auréole, comme de coutume, demeura encore quelques secondes, puis s'effaça insensiblement, pareille à une brume lumineuse qui se fond et disparaît dans l'air.
Les traits de Bernadette descendirent peu à peu. Il sembla qu'elle passait de la région du soleil à celle de l'ombre, et la vulgarité de la terre reprit possession de ce visage, que l'on venait de voir éclatant et transfiguré.
Autour d'elle se pressait la foule haletante, anxieuse, émue, recueillie. Nous aurons ailleurs l'occasion de décrire son attitude.
Durant toute la matinée, après la Messe et jusqu'à l'heure des Vêpres, il ne fut bruit à Lourdes que de ces étranges événements, auxquels on donnait naturellement les interprétations les plus diverses. — Pour ceux qui avaient vu Bernadette en extase, la preuve était faite d'une façon qu'ils prétendaient irrésistible. Quelques-uns rendaient leur pensée par des comparaisons assez heureuses : « — Dans nos vallées, le Soleil se montre tard, caché qu'il est à l'orient par le pic et le mont du Ger. Mais, bien avant de l'apercevoir, nous pouvons remarquer, à l'ouest, le reflet de ses rayons sur les flancs des montagnes de Bastsurguères, qui deviennent resplendissantes tandis que nous sommes encore dans l'ombre ; et alors, quoique nous ne voyions pas directement le Soleil, mais seulement son reflet sur les pentes, nous affirmons sa présence derrière les masses énormes du Ger. <( Bastsurguères voit le Soleil, disons-nous ; et, si nous étions à la hauteur de Bastsurguères, nous le verrions aussi. » Eh bien! il en est de même quand on arrête son regard sur Bernadette, illuminée par l'invisible Apparition : la certitude est la même, l'évidence toute semblable. Le visage de la Voyante devient tout à coup si clair,
si transfiguré, si manifestement imprégné de rayons divins, que ce reflet merveilleux que nous apercevons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous n'apercevons pas. Et si nous n'avions pas, pour nous le cacher, toute une montagne de fautes, de misères, de préoccupations matérielles, d'opacité charnelle ; si nous étions, nous aussi, à la hauteur de cette innocence d'enfant, de cette neige éternelle qu'aucun pied humain n'a foulée, nous aussi, nous verrions, non plus par reflet, mais directement, ce que contemple Bernadette ravie, ce qui rayonne sur ses traits en extase. »
De telles raisons, excellentes peut-être en ellesmêmes et concluantes pour ceux qui avaient été témoins de ce spectacle inouï, ne pouvaient être suffisantes pour ceux qui n'avaient rien vu. La Providence, à supposer qu'elle fût en réalité dans tout ceci, devait, ce semble, affirmer son action par des preuves, sinon meilleures (puisque presque personne ne résistait à celles-là dès qu'il les avait pu expérimenter), du moins plus matérielles, plus continues et en quelque sorte plus palpables. Peutêtre était-ce là le profond dessein de Dieu, et ne convoquait-il de telles multitudes que pour avoir, à l'heure voulue, d'innombrables et d'irrécusables témoins.
A l'issue des Vêpres, Bernadette sortit de l'église avec la troupe des fidèles. Elle était comme on le pense bien, l'objet de l'attention générale. On l'interrogeait, on l'entourait. La pauvre enfant répon-
dait tout simplement, et, embarrassée de ce concours, tâchait de percer la foule afin de rentrer chez eUe.
En ce moment, un homme revêtu des insignes de la force publique, un Sergent de ville. Officier de police, s'approcha d'elle et la toucha sur l'épaule.
— Au nom de la Loi, dit-il.
— Que me voulez- vous ? dit l'enfant.
— J'ai ordre de vous prendre et de vous emmener.
— Et où ?
— Chez le Commissaire de Police. Suivez -moi.
Un murmure menaçant parcourut la multitude. Beaucoup de ceux qui étaient là avaient vu le matin l'humble enfant transfigurée par l'extase divine, illuminée par les rayons d'en haut. Pour eux, cette petite fille bénie de Dieu avait quelque chose de sacré. Aussi, lorsque l'Agent de la force publique osa poser sa main sur elle, ils frémirent d'indignation et voulurent intervenir. Mais un prêtre, qui sortait en cet instant de Péglise, fit signe à la foule de se calmer : — Laissez faire l'Autorité, diUl.
Par une coïncidence merveilleuse, comme on en rencontre souvent dans l'histoire des événements
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surnaturels, quand on se donne la peine ou plutôt la joie de les approfondir, l'Église universelle avait chanté en ce jour, premier Dimanche de Carême, les paroles immortelles destinées à consoler et à conforter l'innocent et le faible en présence des persécutions : « Dieu t'a confié au soin de ses Anges pour qu'ils te gardent en ton chemin. Ils te porteront en leurs mains, de peur que tes pieds ne se heurtent et ne se blessent contre les pierres de la route. . . Espère en Lui : il te protégera à l'ombre de ses ailes. Sa Vertu toute-puissante t'entourera en quelque sorte comme d'un invincible bouclier. Va en toute confiance ! tu écraseras sous tes pieds l'aspic et le serpent ; le lion et le dragon seront abattus par toi... Parce qu'il a espéré en moi, dit le Seigneur, je le délivrerai. Je le protégerai, parce qu'il a confessé mon nom. 11 m'invoquera et je l'exaucerai. Je suis avec lui dans la trihulation (1). »
L'Évangile de la messe racontait comment le Sauveur des hommes, type éternel des justes sur la terre, avait, à l'origine de sa mission divine, eu à subir sa Tentation ; et il donnait tous les détails de sa lutte illustre et de sa victoire contre l'Esprit mauvais dans la solitude du désert : Ductus est Jésus in desertum, ut tentaretur a diabolo...
Tels étaient les textes, si consolants pour la faiblesse innocente et persécutée, que l'Église avait fait entendre ; tels étaient les grands souvenirs
(1) Missel et Paroissien romains, l**" Dimanche de Carême. Introït, Graduel et Trait de la Messe, Répons des Vêpres.
qu'elle avait évoqués et dont elle célébrait la mémoire, précisément en ce jour où, au fond d'une obscure ville de la montagne, un Agent de la force publique venait de saisir, au nom de la Loi, une petite fille ignorante, pour la conduire auprès du plus adroit et du plus retors des représentants de l'Autorité.
La multitude, émue et troublée, avait suivi Bernadette emmenée par l'Agent officiel. La maison du Commissaire de police n'était pas loin . Le Sergent entra avec l'enfant et, la laissant seule dans le corridor, se retourna pour fermer la porte à la clef et au verrou.
Un instant après, Bernadette se trouvait en face de M. Jacomet. Une foule immense stationnait au dehors.
L'homme très intelligent qui allait interroger Bernadette se sentait assuré d'un facile triomphe, et il s'en était à l'avance hautement réjoui.
11 était de ceux qui repoussaient obstinément l'explication des savants du pays.
Il ne croyait ni à la catalepsie, ni à l'hallucination, ni aux diverses illusions d'une extase maladive. La précision des récits qu'on attribuait à l'enfant, les remarques faites par le docteur Dozous et par plusieurs autres témoins des scènes de la Grotte lui paraissaient inconciliables avec une telle hypothèse. Quant au fait même des Apparitions, il n'admettait -■ point, dit-on, la possibilité
de ces visions ultra-mondaines ; et son génie policier, -très apte à dépister des fripons derrière un fait illég-al, n'allait peut-être pas jusqu'à découvrir Dieu derrière un fait surnaturel. Aussi, convaincu en lui-même qu'il ne pouvait y avoir que de fausses Apparitions, avait-il résolu de trouver, par ruse ou par force, le point de l'erreur, et de rendre aux libres penseurs du Pouvoir ou d'ailleurs le service signalé de saisir une manifestation surnaturelle, une croyance populaire, en flagrant délit d'imposture. Il avait là une admirable occasion de porter un rude coup à la prétendue authenticité de toutes les Visions du passé, surtout s'il parvenait à découvrir et à montrer que le Clergé, qui s'abstenait si soigneusement dans cette affaire, la dirigeait ou l'exploitait secrètement.
A supposer que Dieu ne fut pour rien dans cet événement et que les hommes y fussent pour le tout, le raisonnement de Jacomet était excellent.
A supposer, au contraire, que Dieu y fût pour le tout et les hommes pour rien, le malheureux Commissaire de police s'engageait en ce moment dans la voie la plus funeste.
Dans ces dispositions d'esprit, M. Jacomet avait, dès les premiers jours, fait surveiller avec soin toutes les démarches de Bernadette, pour voir s'il ne surprendrait pas quelque communication mystérieuse entre la Voyante et tel ou tel membre du Clergé, soit de Lourdes, soit des environs. Il avait même, paraît-il, poussé le zèle de ses fonctions jusqu'à placer dans l'église une créature à lui pour
avoir l'œil sur le confessionnal. Mais les enfants du catéchisme se confessaient à tour de rôle toutes les quinzaines ou tous les mois, et le tour de Bernadette n'était pas encore venu durant ces jours-là. Tous ces consciencieux efforts n'avaient amené la découverte d'aucune complicité dans les actes de fourberie qu'il attribuait à Bernadette. 11 en conclut qu'elle agissait probablement seule, sans cependant renoncer tout à fait à ses soupçons : car le véritable homme de police soupçonne toujours, même sans preuve; c'est ce qui constitue son type particulier et son génie propre.
Lorsque Bernadette entra, il arrêta sur elle ses yeux perçants et aigus, qu'il eut l'art merveilleux d'imprégner tout à coup de bonhomie et d'abandon. Lui, qui avait habituellement le verbe haut avec tout le monde, il se montra plus que poli avec la pauvre fille du meunier Soubirous; il fut doux et insinuant. Il la fit asseoir et prit, pour l'interroger, l'air bienveillant d'un véritable ami.
— 11 paraît que tu vois une belle Dame à la Grotte de Massabielle, ma bonne petite ? Raconte-moi tout.
Comme il disait ces mots, la porte de la salle s'ouvrit doucement et quelqu'un entra. C'était M. Estrade, Receveur des Contributions indirectes, un des hommes considérables de Lourdes et l'un des plus intelligents. Ce fonctionnaire occupait une partie de la maison où demeurait M. Jacomet; et averti, par la rumeur de la foule, de l'arrivée de
Bernadette chez le Commissaire, il avait eu la très naturelle curiosité d'assister à l'interrogatoire. Il partageait d'ailleurs, au sujet des Apparitions, les idées de Jacomet, et il croyait, comme lui, à une fourberie de l'enfant. Il haussait les épaules quand on lui donnait toute autre explication. Il considérait ces prétendues Visions comme tellement absurdes qu'il n'avait pas même daigné aller à la Grotte regarder les scènes étranges dont tout le monde parlait. Ce philosophe s'assit un peu à l'écart, après avoir fait signe au Commissaire ne ne point s'interrompre. Tout cela se passa sans que Bernadette parut y faire grande attention.
La scène et le dialogue des deux interlocuteurs se trouvaient ainsi avoir un témoin.
A la question de M. Jacomet, l'enfant avait levé sur l'homme de police son beau regard innocent et s'était mise à raconter en son langage, c'est-à-dire en patois du pays, avec une sorte de timidité personnelle qui ajoutait encore quelque chose à son accent de vérité, les événements extraordinaires qui remplissaient sa vie depuis quelques jours.
M. Jacomet l'écoutait avec un vive attention, continuant d'affecter la bonhomie et la bienveillance. De temps en temps il jetait quelques notes sur un papier qu'il avait devant lui.
L'enfant le remarqua, mais ne s'en préoccupa nullement.
Quand elle eut achevé son récit, le Commissaire,