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LES APPARITIONS

'EST, ce semble, une banalité de remarquer que tout est contraste sur ce terrestre globe, où sont mêlés ensemble les méchants et les bons, les riches et les indigents, et où la chaumière du pauvre n'est parfois séparée que par un simple mur de la demeure d'un personnage opulent. D'un côté, tous les plaisirs d'une vie facile, doucement organisée au milieu des délicates re-

(1) Toute cette première partie est composée presque entièrement des divers extraits de Notre-Dame de Lourdes relatifs k Bernadette.

cherches du confortable et des élégances du luxe; de l'autre, les horreurs de la misère, le froid, la faim, les maladies, le douloureux cortège des souffrances humaines. Autour des premiers, les adulations, les visites empressées, les amitiés bruyantes; autour des autres, l'indiflerence, la solitude, l'abandon.

Soit qu'il craigne Timportunité de demandes formelles ou tacites, soit qu'il redoute comme un reproche le spectacle de cet affreux dénùment, le Monde évite le pauvre et se constitue en dehors de lui. Les riches, se formant en un cercle exclusif que leur orgueil appelle «la bonne compagnie », considèrent comme n'ayant en quelque sorte qu'une existence secondaire et indigne d'attention tout ce qui n'appartient pas à la classe des « gens comme il faut ». Lorsqu'ils font travailler l'ouvrier, lors même qu'ils secourent l'indigent, ils les traitent comme un protégé, comme un inférieur; ils n'ont point pour lui cette simple et intime façon d'agir qu'ils auraient avec un des leurs. Sauf quelques rares chrétiens, nul ne s'occupe du pauvre comme d'un frère, comme d'un égal. Sauf des saints, — hélas ! bien clairsemés au temps où. nous vivons, — à qui viendrait l'idée de lui montrer ce respect que l'on a pour un supérieur ?

Dans le ]\Ionde proprement dit, dans le vaste Monde, le pauvre est absolument délaissé. Accablé sous le poids du travail, épuisé de besoins, dédaigné et abandonné, ne semble-t-il pas qu'il soit maudit du Créateur de la terre?

Eh bien ! c'est précisément tout le contraire : il est le Men-aimé du Père universel. Tandis que le Monde a été maudit à jamais par l'infaillible parole du Christ, ce sont les pauvres, les souffrants, les humbles, les petits, qui sont pour Dieu « la bonne compagnie », la société choisie où se complaît son cœur. — (( Vous êtes mes amis », leur dit-il dans son Evangile. Il a fait plus, il s'identifie avec eux, n'ouvrant le ciel aux riches qu'autant qu'ils auront été les bienfaiteurs des indigents : <( Ce que vous avez fait au dernier de ces abandonnés, c'est à Moi-même que vous l'avez fait. »

Aussi, quand le Fils de Dieu est venu pour nous racheter, a-t-il voulu naître, vivre et mourir au milieu des pauvres, être lui-même un pauvre. C'est parmi eux qu'il a pris ses Apôtres, ses principaux Disciples, les premiers-nés de son Église. Dans l'histoire, déjà longue, de cette Église, c'est sur les pauvres qu'il a généralement répandu ses plus grandes grâces spirituelles. Presque toujours, sauf de légères exceptions, les apparitions, les visions, les révélations, les grâces éclatantes ont été le privilège de ces indigents que le monde dédaigne.

Lorsque, dans sa sagesse. Dieu juge bon de se manifester sensiblement aux hommes par ces phénomènes mystérieux, il descend, de même qu'un roi en voyage, dans la maison de ses ministres ou de ses amis particuliers. Et voilà pourquoi il choisit habituellement la demeure des pauvres et des petits.

Depuis bientôt deux mille années se vérifie la

parole de l'Apôtre : « Dieu a fait élection de ce qui est faible selon le monde pour confondre ce qui est puissant. »

Le récit que l'on va lire fournira peut-être quelques preuves de ces très hautes vérités.

Le 1 1 février inaugurait, en 1858, la semaine des réjouissances profanes qui, suivant un usage immémorial, précèdent les austérités du Carême. C'était le jour du Jeudi-Gras. Le temps était froid, un peu couvert, mais très calme. Dans les profondeurs du ciel, les nuages se tenaient immobiles. Aucune brise ne les poussait les uns contre les autres, et l'atmosphère était d'une entière placidité. Par moment tombaient du ciel quelques rares gouttes d'eau.

Ce jour-là, d'après les privilèges particuliers de ses Offices propres, le diocèse de Tarbes célébrait la mémoire et la fête de l'illustre bergère de France sainte Geneviève (1).

Onze heures du matin avaient déjà sonné à l'horloge de l'église de Lourdes.

Tandis que, presque partout, se préparaient de joyeuses réunions et des festins, une famille de

(l) Or<io du diocèse de Tarbes pour 1858. 11 février. Sanctœ Genovefœ. (Proprium Tarbense.)

pauvres gens, qui demeuraient comme locataires dans une misérable maison de la rue des Petits- Fossés, n'avait pas même de bois pour faire cuire son maigre dîner.

Le père, encore jeune, exerçait la profession de meunier, et il avait pendant quelques années exploité, comme fermier, un petit moulin assis au bord de la ville, sur l'un des ruisseaux qui se jettent dans le Gave. Mais ce métier exige des avances, la coutume étant assez répandue de faire moudre à crédit ; et le pauvre meunier, pour cette raison, avait été obligé de renoncer à la ferme du petit moulin, où son travail, loin de le mettre dans l'aisance, avait contribué à le jeter dans une indigence plus profonde. En attendant des jours meilleurs, il travaillait, — non point cîiez lui, car il ne possédait rien, pas même un petit jardin, — mais de divers côtés, chez quelques voisins qui l'employaient, au hasard de leurs besoins, comme journalier.

Il se nommait François Soubirous.

Sa femme, Louise Castérot, était une bonne chrétienne et soutenait son courage.

Ils avaient quatre enfants : deux filles, dont l'aînée avait environ quatorze ans, et deux garçons beaucoup plus jeunes ; le dernier avait environ trois ans.

Depuis quinze jours seulement leur fille aînée, une chétive enfant, habitait avec eux. C'est cette petite fille qui doit jouer un rôle considérable dans notre récit, et nous avons étudié avec soin toutes les particularités et tous les détails de sa vie.

Lors de sa naissance, sa mère, malade à cette époque, n'avait ])n l'allaiter, et elle l'avait mise en nourrice dans un village voisin, à Bartrès, où l'enfant demeura après son sevrage. Louise Soubirous était devenue mère une seconde fois ; et deux enfants à soigner en même temps l'eussent retenue au logis et empêchée d'aller en journée et dans les champs, ce qu'elle pouvait faire aisément avec un seul nourrisson : c'est pour cela que les parents laissèrent leur première-née à Bartrès. Ils payaient pour son entretien, quelquefois en argent et plus souvent en nature, une pension de cinq francs par mois.

Lorsque la petite fille eut atteint l'âge d'être utile et qu'il fut question de la reprendre dans la maison paternelle, les "bons paysans qui l'avaient nourrie s'aperçurent qu'ils s'étaient attachés à elle et qu'ils la considéraient, ou à peu près, comme une de leurs enfants. Dès ce moment, ils se chargèrent d'elle pour rien, l'employant à garder les brebis. Elle grandit ainsi au milieu de cette famille adoptive, passant toutes ses journées dans la solitude, sur les coteaux déserts où paissait son humble troupeau.

En fait de prières, elle ne connaissait que le chapelet. Soit que sa mère nourrice le lui eût recommandé, soit que ce fût un besoin naïf de cette âme innocente, partout et à toute heure, en faisant pâturer ses brebis, elle récitait cette prière des simples. Puis elle s'amusait toute seule avec ces joujoux naturels que la Providence maternelle fournit aux

enfants du pauvre, plus aisés à contenter, en cela comme en tout, que les enfants du riche : elle jouait avec les pierres qu'elle entassait en petits édifices enfantins, avec les plantes et les fleurs qu'elle cueillait çà et là, avec l'eau des ruisseaux où elle jetait et suivait de l'oeil d'immenses flottes de brins d'herbe; elle jouait avec celui qui était son préféré dans le troupeau confié à ses soins. (( De tous mes agneaux, disait-elle un jour, il y en a un que j'aime plus que tous les autres. — Et lequel ? lui demandat-on. — Celui que j'aime, c'est le plus petit. » Et elle se plaisait à le caresser et à folâtrer avec lui.

Elle était elle-même parmi les enfants comme ce pauvre agneau, faible et petit, qu'elle aimait. Quoiqu'elle eût déjà quatorze ans, tout au plus si on lui en eût donné onze ou douze. Sans être précisément maladive, elle était sujette aux oppressions d'un asthme qui parfois la faisait beaucoup soufî'rir. Elle prenait en patience son mal, et elle acceptait ses douleurs physiques avec cette résignation tranquille qui paraît si difficile aux riches et que les indigents semblent trouver toute naturelle.

A cette école innocente et solitaire, la pauvre bergère apprit ce que le monde ne sait point et ne veut pas savoir : la simplicité, qui plaît tant à Dieu. Loin de tout contact impur, s'entretenant avec la Vierge Marie, passant son temps et ses heures à la couronner de prières en égrenant son chapelet, elle conserva cette candeur absolue, cette pureté baptismale que le souffle du siècle ternit si vite, même chez les meilleurs.

Telle était cette âme d'enfant, limpide et paisible comme ces lacs inconnus qui sont perdus dans les hautes montagnes et où se mirent en silence toutes les splendeurs du ciel. « Heureux les cœurs purs, dit l'Evangile : ce sont ceux-là qui verront Dieu ! »

Ces grands dons sont des dons cachés, et l'humilité qui les possède ne s'en rend point compte â elle-même. Si tous ceux qui approchaient par hasard de cette petite fille se sentaient eux-mêmes attirés vers elle et secrètement charmés, elle n'en avait point conscience. Elle se considérait comme la dernière et la plus arriérée des enfants de son âge. Elle ne savait, en effet, ni lire, ni écrire. Bien plus, elle était tout à fait étrangère â la langue française, et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen . On ne lui avait jamais enseigné le catéchisme. En cela aussi son ignorance était extrême : Notre Père, Je vous salue, Je crois en Dieu, Gloire au Père, récités au courant du chapelet, constituaient tout son savoir religieux.

Après de tels détails, il est inutile d'ajouter qu'elle n'avait point fait sa première communion. C'était précisément pour l'y préparer et l'envoyer au catéchisme que les Soubirous venaient de la retirer du village perdu, habité par ses parents nourriciers, et de la prendre chez eux, à Lourdes, malgré leur excessive indigence.

Elle était depuis deux semaines rentrée au logis paternel. Préoccupée de son asthme, de sa frêle apparence, sa mère avait pour elle des soins parti-

culiers. Tandis que les autres enfants de la famille allaient nu-pieds dans leurs sabots, celle-ci avait des bas dans les siens; tandis que sa sœur et ses frères couraient librement au dehors, elle était presque constamment utilisée à l'intérieur. L'enfant, habituée au grand air, eût aimé à sortir.

Donc ce jour-là était le Jeudi-Gras : onze heures avaient sonné, et ces pauvres gens n'avaient pas de bois pour préparer leur dîner.

— Va en ramasser sur le bord du Gave ou dans les communaux, dit la mère à Marie, sa seconde

mie.

De même qu'en bien des endroits, les indigents avaient, dans la commune de Lourdes, un menu droit de cueillette sur les branches desséchées que le vent faisait tomber des arbres, sur les épaves de bois mort que le torrent déposait et laissait parmi les cailloux du rivage.

Marie chaussa ses sabots. ''*

L'aînée, celle dont nous venons de parler, la petite bergère de Bartrès, la regardait d'un œil d'envie.

— Permettez-moi de la suivre, di#'elle enfin à sa mère. Je rapporterai, moi aussi, mon petit paquet de bois.

— Non, répondit Louise Soubirous : tu tousses, tu prendrais du mal.

Une jeune fille de la maison voisine, Jeanne Abadie, âgée d'environ quinze ans, était entrée sur ces entrefaites et se disposait également à aller à la

cueillette du bois. Toutes ensemble insistèrent, et la mère se laissa fléchir.

L'enfant avait en ce moment, comme c'est la coutume parmi les paysannes du Midi, la tête coiffée d'un mouchoir, noué sur le côté.

Cela ne parut pas suffisant à la mère :

— Prends ton capulet, lui dit-elle.

Le capulet est un vêtement très gracieux, particulier aux races pyrénéennes, et qui tient à la fois de la coifi'ure et du petit manteau ; c'est une espèce de capuchon, en drap très fort, tantôt blanc comme la toison des brebis, tantôt d'un rouge éclatant, qui couvre la tête et retombe en arrière sur les épaules jusqu'à la hauteur des reins. Lorsqu'il fait très froid ou qu'il y a du vent, les femmes le ramènent sur le devant et s'en enveloppent le cou et les bras ; quand ce vêtement leur semble trop chaud, elles le plient en carré et le portent sur la tête, comme une sorte de béret quadrangulaire.

Le capulet de la petite bergère de Bartrès était blanc.

Les trois enfants sortirent de la ville, et traversant le pont arrivèrent bientôt sur la rive gauche du Gave. Elles passèrent par le moulin de M. de Laffite, et entrèrent dans l'île du Chalet, cherchant çâ et là des débris de bois pour faire leur petit fagot.

Elles descendaient pas à pas la prairie en suivant

le cours du Gave. La frêle enfant que la mère avait hésité à laisser sortir cheminait un peu en arrière. Moins heureuse que ses deux compagnes, elle n'avait encore rien trouvé, et son tablier était vide ; tandis que ceux de sa sœur et de Jeanne commençaient à se garnir de menues branches et de copeaux.

Vêtue d'une robe noire tout usée et raccommodée, son délicat visage encadré dans le capulet blanc qui recouvrait sa tête et retombait sur ses épaules, les pieds fermés dans ses grossiers sabots, elle avait une grâce innocente et rustique qui charmait le cœur plus encore que les yeux.

Elle était petite pour son âge. Bien que ses traits enfantins fussent un peu hâlés par le grand air, ils n'avaient rien perdu de leur délicatesse native. Ses cheveux noirs et fins paraissaient à peine sous son mouchoir. Son front, assez découvert, était d'une incomparable pureté de lignes. Sous ses sourcils bien arqués, ses yeux bruns, plus doux en elle que des yeux bleus, avaient une beauté tranquille et profonde, dont aucune passion mauvaise n'avait jamais troublé la limpidité magnifique. C'était l'œil simple dont parle TÉvangile. La bouche, merveilleusement expressive, laissait deviner dans l'âme un mouvement habituel de bonté et de compassion pour toute souffrance.

La physionomie, douce et intelligente, plaisait ; et tout cet ensemble possédait un attrait extraordinaire, qui se faisait sentir aux côtés les plus élevés de l'âme. Qu'était-ce que cet attrait, j'allais dire

cet ascendant et cette autorité secrète en cette pauvre enfant ignorante et vêtue de haillons ? C'était la plus grande et la plus rare chose qui soit en ce monde : la majesté de l'Innocence.

Nous n'avons point encore dit son nom. Elle avait pour patron un grand docteur de l'Église, celui dont le génie s'abrita plus particulièrement sous la protection de la ]\Ière de Dieu, l'auteur du Memorcn-e, « Souvenez-vous, ô très-pieuse Vierge ]\Iarie », l'admirable saint Bernard. Toutefois, suivant une habitude qui a sa grâce, ce grand nom donné à cette humble paysanne avait pris une tournure enfantine et champêtre. La petite fille portait un joli nom, gracieux comme elle : elle s'appelait Bernadette.

Elle suivait sa sœur et sa compagne le long de la prairie du moulin, et cherchait, mais inutilement, parmi les herbes, quelques morceaux de bois pour le foyer de la maison.

Telle devait être Ruth ou Noëmi, allant glaner dans les champs de Booz.

C'est en cheminant de la sorte que les trois petites filles arrivèrent au fond de l'île du Chalet, juste en face de la triple excavation que présente aux regards la Grotte de jMassabielle. Elles n'en étaient séparées que par le cours d'eau du moulin, ordinairement très fort, qui baignait le pied des rochers.

Or, ce jour-lâ, le moulin de Sàvy étant en répa-

ration, on avait, autant que possible, fermé en amont la prise d'eau, et le canal était, sinon tout à fait sec, du moins très aisé à franchir : il n'y avait guère qu'un filet d'eau.

Tombées des divers arbustes qui poussaient dans les anfractuosités du rocher, quelques branches de bois mort tapissaient ce lieu désert, que le dessèchement accidentel du canal rendait plus accessible que de coutume.

Joyeuses de cette trouvaille, diligentes et actives €omme la Marthe de l'Evangile, Jeanne et Marie ôtèrent bien vite leurs sabots et traversèrent le ruisseau.

— L'eau est bien froide, dirent-elles en arrivant sur l'autre rive et remettant leurs sabots.

On était au mois de féA^rier, et ces torrents de la Montagne, à peine sortis des neiges éternelles où leur source se forme, sont généralement d'une température glaciale.

Bernadette, moins alerte ou moins empressée, chétive d'ailleurs, était encore en deçà du petit cours d'eau. C'était pour elle tout un embarras que de traverser ce faible courant. Elle avait des bas, tandis que Marie et Jeanne étaient nu-pieds dans leurs sabots, et elle avait à se déchausser.

Devant l'exclamation de ses compagnes, elle redouta le froid de l'eau.

— Jetez deux ou trois grosses pierres au milieu du ruisseau, leur dit-elle, pour que je puisse passer à pied sec.

Les deux glaneuses de bois s'occupaient déjà à

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composer leur petit fagot. Elles ne voulurent pas perdre leur temps à se déranger :

— Fais comme nous, répondit Jeanne : mets-toi nu-pieds.

Bernadette se résigna, et, s'adossant à un fragment de roche qui était là, elle commença à défaire sa chaussure.

Il était environ midi. U Angélus devait sonner en ce moment à tous les clochers des villages pyrénéens.

Elle était en train d'ôter son premier bas, lorsqu'elle entend autour d'elle comme le bruit d'un coup de vent se levant dans la prairie avec je ne sais quel caractère d'irrésistible puissance.

Elle crut à un ouragan soudain et se retourna instinctivement. A sa grande surprise, les peupliers qui bordent le Gave étaient dans une complète immobilité. Aucune brise, même légère, n'agitait leurs branches paisibles.

— Je me serai trompée, se dit-ell- .

Et, songeant encore à ce bruit, elle ne savait que croire.

Elle se remit à se déchausser.

Et alors l'impétueux roulen ent de ce souffle inconnu se fit entendre de nouveau.

Bernadette leva la tête, regarda en face d'elle et poussa aussitôt, ou plutôt voulut pousser un grand

cri, qui s'étouflfa dans sa gorge. Elle frissonna de tous ses memlbres, et, terrassée, éblouie, écrasée en quelque sorte par ce qu'elle aperçut devant elle, elle s'affaissa sur elle-même, ploya, pour ainsi dire, tout entière, et tomba à deux genoux.

Un spectacle vraiment inouï venait de frapper son regard. Le récit de l'enfant, les interrogations innombrables que lui ont faites depuis cette époque mille esprits investigateurs et sagaces, les particularités précieuses et minutieuses dans lesquelles tant d'intelligences en éveil l'ont forcée de descendre, permettent de tracer, d'une main aussi sûre de chaque détail que de la physionomie générale, le por-

trait étonnant de l'Être merveilleux qui apparut en cet instant aux yeux de Bernadette terrifiée et ravie.

Au-dessus de la Grotte devant laquelle ]\Iarie et Jeanne, empressées et courbées vers la terre, ramassaient du bois mort ; dans cette niche rustique formée par le rocher se tenait debout, au sein d'une clarté surhumaine, une femme d'une incomparable splendeur.

L'ineffable lueur qui flottait autour d'elle ne troublait ni ne blessait les yeux comme l'éclat du soleil. Tout au contraire, cette auréole, vive comme un faisceau de rayons et paisible comme l'ombre profonde, attirait invinciblement le regard, qui semblait s'y baigner et s'y reposer avec délices. C'était, comme l'Étoile du matin, la lumière dans la fraîcheur. Rien de vague, d'ailleurs, ou de vaporeux dans l'Apparition elle-même. Elle n'avait point les contours fuyants d'une vision fantastique; c'était une réalité vivante, un corps humain, que l'œil jugeait palpable comme la chair de nous tous, et qui ne différait d'une personne ordinaire que par son auréole et par sa céleste et inexprimable beauté.

Elle était de taille moyenne. Elle semblait toute jeune : elle avait la grâce de la vingtième année ; mais sans rien perdre de son exquise délicatesse, cet éclat, fugitif dans le temps, avait en elle un caractère éternel. Bien plus, dans ses traits aux lignes

divines se mêlaient en quelque sorte, sans en troubler l'harmonie, les beautés successives et isolées des quatre saisons de la vie humaine. L'innocente candeur de l'Enfant, la pureté absolue de la Vierge, la gravité tendre de la plus haute des ]\Iaternités, une Sagesse supérieure à celle de tous les siècles accumulés, se résumaient et se fondaient ensemble, sans se nuire l'une à l'autre, dans ce merveilleux visage de jeune fille. A quoi le comparer en ce globe déchu, 011 les rayons du beau sont épars, brisés et ternis, et où ils ne se rencontrent jamais sans quelque impur mélange? Toute image, toute comparaison serait un abaissement de ce type indicible. Nulle majesté dans l'univers, nulle distinction de ce monde, nulle simplicité d'ici-bas, ne peut en donner une idée et aider à le faire mieux comprendre. Ce n'est point avec les lampes de la terre que l'on peut faire voir et, pour ainsi dire, éclairer les astres du ciel.

La régularité même et l'idéale pureté de ces traits, où rien n'était heurté, les dérobent à la description. Nous savons cependant que la courbe ovale du visage était d'une grâce infinie, que les yeux étaient bleus et d'une suavité qui semblait fondre le cœur de quiconque en était regardé. Les lèvres respiraient une bonté et une mansuétude divines. Le front paraissait contenir la sagesse suprême, c'est-à-dire la science de toutes choses^ unie à la vertu sans bornes.

Les vêtements, d'une étofle inconnue, et tissés sans doute dans l'atelier mystérieux où s'habille

le lys des vallées, étaient blancs comme la neige immaculée des montagnes, et plus magnifiques en leur simplicité que le costume éclatant de Salomon dans sa gloire. La robe, longue et traînante, la robe aux chastes plis, laissait ressortir les pieds, qui reposaient sur le roc et foulaient légèrement la branche de l'églantier. Sur chacun de ces pieds, d'une nudité virginale, s'épanouissait la Rose mystique, couleur d'or.

Sur le devant, une ceinture, bleue comme le ciel et nouée à moitié autour du corps, pendait en deux longues bandes qui touchaient presque à la naissance des pieds. En arrière, enveloppant dans son amplitude les épaules et le haut des bras, un voile blanc, fixé autour de la tête, descendait jusque vers le bas de la robe.

Ni bagues, ni collier, ni diadème, ni joyaux : nul de ces ornements dont s'est parée de tout temps la vanité humaine. Un chapelet, dont les grains étaient blancs comme des gouttes de lait, dont la chaîne était jaune comme l'or des moissons, pendait entre les mains, jointes avec ferveur. Les grains du chapelet glissaient l'un après l'autre entre les doigts. Toutefois les lèvres de cette Reine des Viergesdemeuraient immobiles. Au lieu de réciter le rosaire, elle écoutait peut-être en son propre cœur l'écho éternel de la Salutation Angélique et le murmure immense des invocations venues de la terre. Chaque grain qu'EUe touchait, c'était sans doute une pluie de grâces célestes qui tombait sur les âmes, comme des perles de rosée dans le calice des fleurs.

Elle gardait le silence ; mais, plus tard, sa propre parole et les faits miraculeux que nous aurons à raconter devaient attester qu'Elle était la Vierge immaculée, la très auguste et très sainte Marie, Mère de Dieu.

Cette Apparition merveilleuse regardait Bernadette qui, dans son saisissement, s'était, comme nous l'avons dit, affaissée sur elle-même, et, sans s'en rendre compte, prosternée soudainement à genoux.

Dans sa première stupeur, l'enfant avait instinctivement saisi son chapelet; et, le tenant dans ses doigts, elle voulut faire le signe de la Croix et porter la main à son front. Mais son tremblement était tel, qu'elle n'eut pas la force de lever le bras; il retomba impuissant sur ses genoux ployés.

Nolite timere. (( Ne craignez point », disait Jésus à ses Disciples, quand il vint à eux en marchant sur les flots de la mer de Tibériade.

Le regard et le sourire de la Vierge incomparable semblèrent dire la même chose à la petite bergère eflrayée.

D'un geste grave et doux, qui avait l'air d'une toute-puissante bénédiction pour la terre et les cieux, Elle flt elle-même, comme pour encourager l'enfant, le Signe de la Croix ; et la main de Bernadette, se soulevant peu à peu, comme invisiblement portée

par Celle que l'on nomme le Secours des Chrétiens, fit en même temps le signe sacré.

Ego sum, nolite iimere. (( C'est Moi-même, ne craignez point », disait Jésus à ses disciples.

L'enfant n'avait plus peur. Eblouie, charmée, doutant pourtant par instants d'elle-même et se frottant les yeux, le regard constamment attiré par cette céleste Apparition, ne sachant trop que penser, elle récitait humblement son chapelet : « Je crois en Dieu; Je vous salue, ^Nfarie, pleine de grâces... »

Comme elle venait de le terminer en disant : (( Gloire au Père, au Fils et à l'Esprit, dans les siècles des siècles, » la Vierge lumineuse disparut tout à coup, rentrant sans doute dans les cieux éternels où réside la Trinité sainte.

Bernadette éprouva comme le sentiment de quelqu'un qui redescend ou qui retombe. Elle promena ses regards autour d'elle. Le Gave courait toujours en mugissant à travers les cailloux et les roches brisées ; mais ce bruit lui semblait plus dur qu'auparavant : elle trouvait les eaux plus sombres, le paysage plus terne, la lumière du soleil moins claire. Devant elle s'étendaient les Roches de Massabielle, sous lesquelles ses compagnes glanaient des débris de bois. Au-dessus de la Grotte, la niche où reposait la branche d'églantier était toujours béante ; mais rien d'inaccoutumé n'y apparaissait, nulle trace ne lui était restée de la visite divine, et elle n'était plus la Porte du Ciel.

VHI

Toute cette scène avait duré environ un quart d'heure : non point que Bernadette eût eu conscience du temps, mais il se peut mesurer par cette circonstance qu'elle avait pu dire les cinq dizaines de son chapelet.

* Complètement revenue à elle, Bernadette acheva de se déchausser, traversa le ruisseau et rejoignit ses compagnes. Absorbée par la pensée de ce qu'elle avait vu, elle ne craignait plus la froideur de l'eau. Toutes les forces enfantines de l'humble petite fille étaient concentrées à songer en elle-même â tous les détails de cette Apparition inouïe,

Jeanne et Marie l'avaient aperçue tombant à genoux et priant (mais ce n'était point rare. Dieu merci, parmi les enfants de la Montagne), et, occupées à leur besogne, elles n'y avaient fait nulle attention.

Bernadette fut surprise du calme complet de sa sœur et de Jeanne, lesquelles, après avoir achevé en ce moment même leur petit travail, étaient entrées sous la Grotte et s'étaient mises à jouer comme si rien d'extraiordinaire ne se fût accompli.

— Est-ce que vous n'avez rien vu? leur demanda l'enfant.

— Non ! rien du tout Et toi ? ajoutèrent-elles

en remarquant qu'elle paraissait agitée et émue.

La Voyante craignit-elle tout d'abord de profaner.

en la répandant au dehors, la suave et indéfinissable impression qui remplissait son âme? Voulut-elle la savourer en silence? Fut-elle retenue par une sorte de timidité craintive? Toujours est-il qu'elle obéit à ce besoin instinctif des âmes humbles de cacher comme un trésor les grâces particulières dont Dieu les favorise.

— Si vous n'avez rien vu, répondit-elle, je n'ai rien non plus à vous raconter.

Les fagots étaient terminés. Les trois enfants reprirent la route de Lourdes.

Mais Bernadette n'avait pu dissimuler son trouble. Chemin faisant, Marie et Jeanne la tourmentèrent pour savoir ce qui lui était advenu. La petite bergère céda à leurs instances et à leur promesse de garder le secret.

— J'ai vu, dit-elle, quelque chose habillé de blanc.

Et elle leur décrivit, en son langage, sa Vision merveilleuse.

— Voilà ce que j'ai vu, dit-elle en terminant; mais, je vous en prie, n'en parlez pas.

Marie et Jeanne ne doutèrent point. L'âme, dans sa pureté et son innocence première, est naturellement croyante, et le doute n'est point le mal de l'enfance naïve. D'ailleurs, l'accent vivant et sincère de Bernadette, encore tout émue, encore tout imprégnée du souvenir de ce qu'elle venait de contempler, s'imposait irrésistiblement. Marie et Jeanne ne doutèrent pas, mais elles furent efl'rayées. Les enfants des pauvres sont toujours craintifs. Cela n'est que

trop explicable : la souffrance leur arrive de tous les côtés.

— C'est peut-être quelque chose pour nous faire du mal, dirent-elles ; n'y retournons plus, Bernadette.

A peine rentrées à la maison, les confidentes de la petite bergère ne purent garder longtemps leur secret. Marie raconta tout à sa mère.

— Ce sont des enfantillages, dit celle-ci... Que me raconte donc ta sœur ? reprit-elle en interrogeant Bernadette.

La petite fille recommença son récit. La mère Soubirous haussa les épaules.

— Tu t'es trompée. Ce n'était rien du tout. Tu as cru voir, et tu n'as rien vu. Ce sont des lubies, des •enfantillages.

Bernadette persista dans son dire.

— Quoi qu'il en soit, reprit la mère, n'y va plus. Je te le défends.

Cette défense serra le cœur de Bernadette : car, depuis que l'Apparition s'était évanouie, son plus grand désir était de la revoir.

Cependant elle se résigna et ne répondit rien.

Deux jours, le vendredi et le samedi, se passèrent. Cet événement extraordinaire se représentait à chaque instant à la pensée de Bernadette, et il faisait le sujet constant de ses entretiens avec

sa sœur Marie, avec Jeanne et quelques autres enfants.

Bernadette avait encore au fond de l'âme, et dans toute sa suavité, la vivante mémoire et l'image idéale de la céleste Vision. Une passion, si l'on peut se servir de ce mot profané pour désigner un sentiment si pur, était née dans ce cœur innocent de petite fille : l'ardent désir de contempler encore la Dame incomparable. Ce nom de « Dame » était celui qu'elle employait en son naïf mais très juste langage, et que nous employons après elle : les Latins disaient Domina, et nous disons « Notre Dame. » Toutefois, quand on lui demandait si cette Apparition ressemblait à quelqu'une des dames qu'elle apercevait, soit dans la rue, soit à l'église, à quelqu'une des personnes célèbres dans le pays pour leur beauté éclatante, elle secouait la tête et souriait doucement :

— Rien de tout cela n'en donne une idée, répondait-elle. Elle est d'une beauté qu'il est impossible d'exprimer.

Elle désirait donc la revoir. Les autres enfants étaient partagées entre la peur et la curiosité.

Le dimanche le soleil s'était levé radieux, et il faisait un temps magnifique. Il y a souvent dans les vallées pyrénéennes de ces jours de printemps, tièdes et doux, égarés dans la saison d'hiver.

En rentrant de la Messe, Bernadette pria sa soeur Marie, Jeanne et deux ou trois autres enfants, d'insister auprès de sa mère pour qu'elle levât sa défense et leur permît de retourner aux Roches Massabielle.

— Peut-être est-ce quelque chose de méchant ? disaient les enfants.

Bernadette répondait qu'elle ne le croyait point, et que ce n'était pas possible ; qu'elle n'avait jamais vu une physionomie si merveilleusement bonne.

— En tous cas, reprenaient les petites filles, qui, plus instruites que.la pauvre bergère de Bartrès, savaient un peu de catéchisme, en tous cas, il faut lui jeter de l'eau bénite. Si c'est le diable, il s'en ira.

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