‹ BernadetteChapitre 8 sur 26 · UOSPICE. — KCOLE DES SŒURS DE NEVERS A LOURDES · texte numérisé non relu

UOSPICE. — KCOLE DES SŒURS DE NEVERS A LOURDES

Bien qu'il eût été impuissant contre les réponses simples, précises, sans contradiction de Bernadette, M. Jacomet avait remporté, à la fin de cette longue lutte, un avantage décisif. Il avait fortement effrayé le père de la Voyante, et il comprenait que par ce côté ir était, du moins pour l'heure présente, maître de la position.

François Soubirous était un fort brave homme, mais ce n'était point un héros. Devant l'autorité officielle il était timide, comme le sont habituellement les gens du menu peuple et les indigents, pour lesquels la moindre tracasserie est un désastre immense à cause de leur misère, et qui se sentent entièrement désarmés contre l'arbitraire et la persécution. Il croyait, il est vrai, à la réalité des Apparitions; mais, ne se rendant point compte de ce que c'était, n'en mesurant nullement l'importance, éprouvant même une certaine terreur au

sujet de ces faits extraordinaires, il ne voyait pas grand inconvénient à s'opposer au retour de Bernadette à la Grotte. Il avait bien peut-être une vague crainte de déplaire à la « Dame » invisible qui se manifestait à son enfant; mais la peur d'irriter un homme en chair et en os, la peur d'engager la lutte avec un adversaire aussi redouté que le Commissaire de Lourdes, le touchait de plus près, et agissait plus puissamment encore sur son esprit.

— Tu vois que tous ces messieurs du pays sont contre nous, dit-il à Bernadette, et que, si tu reviens à la Grotte, M. Jacomet, qui peut tout, te fera mettre toi et nous, en prison. N'y retourne plus.

— Père, disait Bernadette, quand j'y vais, ce n'est pas tout à fait de moi-même. En un certain moment il y a quelque chose en moi qui m'y appelle et qui m'y attire.

— Quoi qu'il en soit, reprit le père, je te défends formellement d'y aller désormais. Tu ne me désobéiras certainement pas pour la première fois de ta vie.

La pauvre enfant, prise de la sorte entre la promesse faite à l'Apparition et la défense expresse de l'autorité paternelle, répondit :

— Je ferai alors tout mon possible pour m'empêcher d'y aller et résister à l'attrait qui m'y appelle.

Ainsi se passa tristement la soirée de ce même Dimanche qui s'était levé dans la glorieuse et bienheureuse splendeur de l'extase.

Ce fut donc en vain que dans la matinée du jour suivant (lundi 22 février) on attendit Bernadette sur les rives du Gave à l'heure habituelle des Apparitions. On ne la vit point venir. Ses parents l'avaient, dès le lever du soleil, envoyée à l'École ; et l'enfant, ne sachant qu'obéir, s'y était rendue, le cœur tout gros de larmes.

Les Sœurs, que leurs fonctions de charité et d'enseignement, peut-être aussi les recommandations de M. le Curé de Lourdes, retenaient à l'Hôpital ou à l'École, n'avaient jamais été témoins des extases de Bernadette et n'ajoutaient pas foi aux Apparitions. En fait de Surnaturel, d'ailleurs, si le peuple se montre parfois trop crédule, il se trouve que, par un phénomène qui surprend d'abord,

mais qui est incontestable, les Ecclésiastiques, les Religieux et les Religieuses sont très sceptiques et très rebelles à croire, et que, tout en admettant théoriquement la possibilité de telles manifestations divines, ils exigent, avec une sévérité souvent excessive, qu'elles soient dix fois prouvées. Les Sœurs joignirent leur défense formelle à celle des parents, disant à Bernadette que toutes ces visions n'avaient rien de réel, qu'elle avait le cerveau dérangé ou qu'elle mentait. L'une d'elles, soupçonnant une imposture en une matière si grave et si sacrée, se montrait même assez dure :

— Méchante enfant, lui disait-elle, tu fais là un indigne Carnaval dans le saint temps du Carême.

D'autres personnes qui la virent aux récréations l'accusaient de vouloir se faire passer pour une Sainte et de se livrer à un jeu sacrilège. La moquerie de quelques enfants de l'Ecole s'ajoutait aux reproches amers et aux humiliations dont elle était abreuvée.

Dieu voulait éprouver Bernadette. L'ayant, les jours précédents, inondée de consolations, il entendait, en sa sagesse, la laisser maintenant dans le délaissement absolu, en butte aux railleries et aux injures et la mettre aux prises, seule et abandonnée, avec l'hostilité de tous ceux qui l'entouraient.

La malheureuse petite fille souffrait cruellement, non seulement de ces contradictions extérieures, mais plus encore peut-être des angoisses intérieures de son âme.

Cette enfantine bergère, qui n'avait encore connu.

en sa vie si courte, d'autres douleurs que les douleurs physiques, entrait dans une voie plus haute, et elle commençait à ressentir d'autres tortures et d'autres déchirements. D'un côté, elle ne voulait désobéir nia l'autorité de son père, ni à celle des Religieuses; et, de l'autre, elle ne pouvait supporter la pensée de manquer à la promesse qu'elle avait faite à la divine Apparition de la Grotte. Dans cette jeune âme, jusque-là si paisible, se livrait une lutte cruelle. Il lui semblait qu'elle oscillait invinciblement entre deux abîmes également mortels : — Aller à la Grotte, c'était pécher envers son père ; ne pas y aller, c'était pécher envers la Vision venue d'en haut. Dans les deux cas c'était, à ses yeux, évidemment pécher contre Dieu. — Et cependant, par une alternative inévitable, il fallait se décider pour l'un ou l'autre de ces deux partis ; il n'y avait point de milieu, et il était impossible de ne pas faire ce choix fatal. Il est vrai que ce qui est impossible à l'homme, dit l'Évangile, est possible à Dieu. La matinée se passa dans ces angoisses, d'autant plus pénibles et déchirantes qu'elles arrivaient dans une âme toute neuve, à cet âge habituellement calme et pur, où les impressions sont si vives : l'accoutumance des douleurs humaines n'a pas encore formé comme un calus autour des fibres délicates du cœur.

Vers le milieu du jour, les enfants rentraient chez elles pour prendre leur repas.

Bernadette, l'âme brisée entre les deux termes inconciliables de cette situation sans issue, se dirigeait tristement vers sa maison. La cloche de l'église de Lourdes venait de sonner V Angélus de midi.

En ce moment une force étrangère s'empara d'elle tout à coup, agissant, non sur son esprit, mais sur son corps, comme eût pu le faire un bras invisible, et la poussa hors du chemin qu'elle suivait, pour la porter invinciblement dans la direction du sentier qui longe les glacis du Fort. Cette impulsion était pour elle, paraît-il, ce que serait pour une feuille gisant à terre l'impérieux souffle du vent. Elle ne pouvait pas plus s'empêcher d'avancer que si elle eût été placée soudainement sur la plus rapide des pentes. Tout son être physique se trouva brusquement entraîné vei's la Grotte, où ce sentier conduisait. Il lui fallut marcher, il lui fallut courir.

Et cependant, le mouvement qui l'emportait n'était ni brusque ni violent. Il était irrésistible, mais n'avait rien de heurté ni de dur, tout au contraire : c'était la suprême force dans la suprême douceur. La main toute puissante se faisait maternelle et douce, comme si elle eût craint de blesser cette frêle enfant.

La Providence avait donc résolu l'insoluble problème. L'enfant, soumise à son père, n'allait point à la Grotte, où son cœur seul s'élançait, et voilà qu'emportée de force par l'Ange du Seigneur elle y arriva pourtant, selon sa promesse à la Vierge, sans

que, malgré cela, sa volonté eût désobéi à l'autorité paternelle.

De tels phénomènes se sont plus d'une fois produits dans la vie de certaines âmes dont la pureté profonde a plu au regard de Dieu. Saint Philippe de Néri, sainte Ida de Louvain, saint Joseph de Copertino, sainte Rose de Lima, ont éprouvé des choses semblables ou analogues.

L'humble cœur de Bernadette, meurtri et abandonné, souriait déjà à l'espérance à mesure que ses pas s'approchaient de la Grotte.

— Là, se disait l'enfant, je re verrai l'Apparition bien-aimée; je serai consolée de tout; là, je contemplerai ce visage si beau dont la vue me ravit de bonheur. A ces peines cruelles va succéder la joie sans bornes, car la « Dame, elle, ne m'abandonnera pas )>.

Elle ne savait point, en son inexpérience, que l'Esprit de Dieu souffle où il veut.

Un peu avant l'arrivée à la Grotte, la force mystérieuse qui avait emporté l'enfant parut, sinon cesser tout à fait d'agir, du moins diminuer sensiblement. Bernadette marcha moins vite et avec une fatigue qu'elle n'avait pas habituellement : car c'était justement à cet endroit que, les autres jours, une puissance invisible semblait à la fois et l'attirer vers la Grotte et la soutenir dans sa marche. Elle n'éprouva ce jour-là ni cette attraction secrète ni cet appui mystérieux. Elle avait été poussée vers la Grotte, elle n'y avait point été attirée. La main

cachée qui l'avait saisie et guidée lui avait marqué le chemin du devoir, et montré qu'avant tout il fallait tenir la promesse faite à l'Apparition; mais l'enfant n'avait point, comme les autres fois, entendu la Voix intérieure et ressenti le tout- puissant attrait. Quiconque a l'habitude de l'analyse saisira ces nuances, plus faciles à comprendre qu'à exprimer.

Bien que la très grande multitude, qui, durant toute la matinée, avait si vainement espéré Bernadette, se fût dispersée, il se trouvait pourtant en ce moment devant les Roches Massabielle une foule considérable. Les uns y étaient venus pour prier, les autres par simple curiosité. Beaucoup, ayant vu de loin Bernadette cheminer dans cette direction, étaient accourus et arrivaient sur ses pas.

L'enfant, comme de coutume, s'agenouilla dei^ant la Grotte et se mit à réciter son chapelet, en regardant l'ouverture, tapissée de mousse et de branches sauvages, où la Vision céleste avait, déjà six fois, daigné apparaître à ses yeux.

La foule, attentive, curieuse, recueillie, haletante, s'attendait à tout instant à voir le visage de l'enfant rayonner et marquer, par sa splendeur, que l'Être surhumain était debout devant elle.

Un temps très long se passa ainsi.

Bernadette priait avec ferveur, mais rien dans ses traits immobiles ne s'éclairait du divin reflet. La Vision merveilleuse ne se montra point à ses yeux, et l'enfant implora, sans être exaucée, la réalisation de ses espérances. Le Ciel parut l'abandonner comme la terre et demeurer aussi dur à sa

prière et à ses larmes que les roches de marbre devant lesquelles ses genoux étaient ployés.

De toutes les épreuves auxquelles elle était soumise depuis la veille, celle-là était la plus cruelle, et ce fut là l'amertume des amertumes.

— Pourquoi avez- vous disparu? disait-elle. Et pourquoi m'abandonnez-vous?

L'Être merveilleux lui-même semblait en effet la repousser aussi et, en cessant de se manifester, donner raison aux contradicteurs et laisser le champ libre à ses ennemis.

La foule déconcertée interrogea Bernadette. Mille questions lui étaient posées par ceux qui l'entouraient.

— Aujourd'hui, répondait l'enfant, les yeux rouges de larmes, la a Dame » ne m'est point apparue. Je n'ai rien vu.

— Tu dois comprendre maintenant, ma pauvre petite, que c'était une illusion et qu'il n'y a jamais rien eu : tu avais des lubies, disaient les uns.

— En effet, ajoutaient les autres, pourquoi, si la « Dame » est apparue hier, n'apparaîtrait-elle pas aujourd'hui ?

— Les autres jours, je l'ai vue comme je vous vois, répétait Bernadette ; et nous nous parlions, Elle et moi. Mais aujourd'hui, Elle n'y est plus, et je ne sais pas pourquoi.

— Bah ! reprenait un sceptique, le Commissaire de police a fait son effet, et vous verrez que tout est fini :

De par le Roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.

Les croyants qui se trouvaient là étaient troublés en leur foi et péniblement déçus.

Quant à Bernadette, sûre d'elle-même et sûre du passé, le doute ne l'effleura même pas. Mais elle était dans une tristesse profonde, et, en rentrant au logis paternel, elle versait des larmes amères.

Elle attribuait l'absence de l'Apparition à quelque mécontentement. « Aurais-je fait quelque faute ? » se demandait-elle. Mais sa conscience ne lui répondait par aucun reproche. Son élan vers la Vision divine, qu'elle brûlait de contempler encore, redoublait cependant de ferveur. Elle cherchait en son âme naïve comment elle ferait pour la revoir, et elle ne le savait. Elle se sentait impuissante à évoquer cette Beauté sans tache qui lui était apparue, et elle pleurait, le cœur tourné en haut, ne sachant pas que pleurer, c'est prier.

Au fond, tout à fait au fond d'elle-même persistait toutefois une secrète espérance ; et quelques rayons de joie, perçant çà et là tous ces nuages sombres, passaient par instants sur son cœur et affermissaient sa foi à la divine Apparition, qu'elle aimait toujours et en laquelle elle croyait, bien qu'elle ne la vît plus. Et pourtant, sans aucun doute, la pauvre et ignorante enfant ne savait pas et ne pouvait savoir le sens des paroles que Ton chantait en ce moment à l'Épître de la Messe : <( Vous vous réjouirez en Dieu, s'il devient nécessaire que vous soyez attristés par diverses épreuves, afin que, raffermie de la sorte, votre foi, infiniment plus précieuse que l'or (lequel passe aussi par l'épreuve du feu), se tourne

en louange, en gloire, en honneur, pour la manifestation de Jésus-Christ : Lui, que vous aimez toujours, quoique vous ne l'ayez point vu ; Lui, en qui vous croyez, bien que vous ne le voyez point maintenant : et c'est préciséme^it parce que vous croyez ainsi que vous serez comblés d'une joie iiténarrable et glorieuse (1). »

Elle ne pressentait point davantage l'événement

qui était à la veille de s'accomplir , et elle ne pouvait, cette humble paysanne , connaître ni appliquer au Roc de Massabielle ces mots que les prêtres de tout l'Univers prononçaient en ce même jour à l'Évangile de la Messe : Super hanc petram œdificabo Ecclesiani meam. « Sur ce rocher je bâtirai

(1) In quo (Deo) exultabitis, modicum nunc si oportet contristari in variis tentationibus : ut probatio vestrse fidei, multo pretiosior auro (quod per ignem probatur), inveniatur in laudem et gloriam, et honorera, in révélations Jesu Christi Domini nostri : qiiem, quum non viderais, diligitis ; in quem, nunc quoqiie non videntes, creditis ; credentes autem exultabitis lœtitia inenarrabili et glorificata. [Missel romain. 22 février. Fête de la Chaire de saint Pierre à Antioche. Double majeur. Épitre de la Messe). Les derniers mots en italique terminent, dans le texte de la première Epitre de saint Pierre, la phrase qui est coupée par le milieu dans le fragment de la Messe du jour.

mon Église (1). » Elle ne devinait point que bientôt, c'est-à-dire le lendemain de ces heures pleines de larmes, elle annoncerait elle-même prophétiquement et demanderait, au nom de l'Apparition, l'érection d'un Temple sur ces roches désertes.

Toutes ces choses étaient cachées dans l'insondable obscurité de l'avenir.

— D'où viens-tu ? lui demanda son père lorsqu'elle rentra.

Elle raconta ce qui lui était arrivé.

— Et tu dis, reprirent les parents, qu'une force t'a emportée malgré toi ? -

— Oui, répondit Bernadette.

— Cela est vrai, pensèrent-ils, car cette enfant

n'a jamais menti.

Le père Soubirous réfléchit un long moment. Il semblait y avoir en lui comme une lutte intérieure. Enfin il releva la tête et parut prendre une résolution définitive.

— Eh bien, reprit-il, puisqu'il en est ainsi, puisqu'une force supérieure t'a entraînée, je ne te défends plus d'aller à la Grotte, et je te laisse libre.

La joie, une joie vive et pure, descendit sur le visage de Bernadette.

Ni le meunier ni sa femme n'avaient présenté

(1) Ibid. Missel romain. 22 février. Fête de la Chaire de saint Pierre à Antioche. Évangile de la Messe.

comme une objection la non-Apparition de ce jour. Peut-être, au fond intime de leur cœur, envoyaientils la cause dans la résistance que, par effroi de l'Autorité officielle, ils avaient apportée aux ordres surhumains.

Tout ceci s'était passé dans l'après-midi, et le bruit s'en était rapidement répandu dans la ville.

La brusque interruption des Apparitions surnaturelles servait de thème aux commentaires les plus opposés : les uns prétendant en faire un argument sans réplique contre toutes les Visions précédentes ; les autres, au contraire, en tirant une preuve de plus en faveur de la sincérité de l'enfant.

Cette force irrésistible qui aurait entraîné Bernadette malgré elle faisait hausser les épaules philosophiques de l'endroit, et fournissait un sujet d'interminables thèses aux honorables savants qui expliquaient tout par une perturbation du système nerveux.

Le Commissaire, voyant que ses injonctions avaient été violées, et apprenant en outre que François Soubirous avait levé la défense qu'il avait faite à sa fille, les manda tous deux devant lui, ainsi que la mère, et il renouvela ses menaces. Il parvint encore à les effrayer ; mais, malgré la terreur qu'il leur inspirait, il ne trouva plus, à sa grande surprise, dans François Soubirous la docilité ou la faiblesse de la veiUe.

— Monsieur Jacomet, disait le pauvre homme, Bernadette n'a jamais menti ; et si le bon Dieu, la Vierge Marie ou quelque Sainte, l'appelle, nous ne pouvons nous y opposer. Mettez-vous à notre place, monsieur le Commissaire : Dieu nous punirait !

— D'ailleurs, tu déclares toi-même que la Vision n'a plus lieu, argumentait Jacomet, s'adressant à l'enfant. Tu n'as plus rien à y faire.

— J'ai promis d'y aller tous les jours de la Quinzaine, répondait Bernadette.

— Tout cela, ce sont des contes ! s'écriait le Commissaire exaspéré ; et je vous ferai tous mettre en prison, si cette fille continue d'ameuter les multitudes par ses simagrées.

— Je m'en vais prier toute seule, je n'appelle personne, faisait observer Bernadette ; et, s'il vient tant de foule après moi, et avant moi, ce n'est pas ma faute. C'est qu'on a dit que c'était la Sainte Vierge : mais moi, je ne sais pas ce que c'est.

Habitué aux arguties, aux allures détournées du monde des coquins, l'bomme de police était déconcerté devant cette simplicité profonde. Ses ruses, ses menaces, tous les vieux tours, déliés ou terribles, de son métier, avaient jusque-là échoué contre ce qui lui avait semblé tout d'abord, contre ce qui lui semblait encore la faiblesse même. N'admettant pas un seul instant qu'il fût dans le faux, il ne pouvait comprendre la cause de sa complète impuissance. Aussi, loin de renoncer à s'opposer au libre cours des choses, il résolut d'appeler d'autres forces à son aide.

— En vérité, s'écria-t-il en frappant du pied, voilà une stupide affaire !

Et, laissant les Soubirous rentrer chez eux, il courut chez le Procureur impérial.

M. Dutour, malgré son horreur de la superstition, ne pouvait trouver dans l'arsenal de nos Codes aucun texte pour traiter la Voyante en criminelle. Elle ne convoquait en rien la multitude qui accourait d'elle-même sur ses pas ; elle ne tirait de cette affaire aucun profit d'argent ; elle allait prier sur un terrain communal, ouvert à tous et à chacun et où nulle loi ne l'empêchait de s'agenouiller ; elle ne faisait tenir à l'Apparition aucun discours subversif ou contraire au Gouvernement ; les populations ne se livraient à aucun désordre : il n'y avait évidemment aucun moyen de sévir.

Quant à poursuivre Bernadette pour délit de « fausses nouvelles, » il était établi par l'expérience qu'elle ne se contredisait jamais ; et, en dehors d'une contradiction dans ses paroles, parfaitement constatée, il était difficile de lui prouver qu'elle mentait, sans attaquer directement le principe même des Apparitions surnaturelles, principe admis à toutes les époques par l'Église catholique. Or, sans l'agrément des hautes autorités de la Magistrature et de l'État, un simple Procureur impérial ne pouvait prendre sur lui d'engager un pareil conflit.

Pour qu'elle fût passible de poursuites, il fallait au moins que Bernadette se contredît un jour ou l'autre, qu'elle ou ses parents tirassent quelque pro-

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fit de ce qui se passait, que la foule se livrât à quelque désordre.

Tout cela pouvait se produire.

De cette hypothèse au désir de la réaliser, de cette claire vue de la situation dans des esprits ennemis du fanatisme populaire, à l'envie de tendre des pièges à la multitude ou à l'enfant, il n'y aurait eu sans doute qu'un pas pour les natures vulgaires qui s'agitent au-dessous du monde officiel. Mais M. Jacomet était un fonctionnaire, et la moralité de la Police est à l'abri de pareils soupçons. 11 n'y a que les esprits mal pensants qui puissent croire à l'existence des agents provocateurs.

Le lendemain (mardi 23 février), la foule se trouvait devant la Grotte avant le lever du soleil. Bernadette arriva avec cette calme simplicité que n'altéraient ni l'hostilité menaçante des uns, ni la vénération enthousiaste des autres. La tristesse et les angoisses de la veille avaient laissé quelques traces sur son visage. Elle ne se sentait plus entièrement sûre de revoir l'Apparition, et, quelle que fût son espérance, elle n'osait s'y abandonner.

Elle s'agenouilla humblement, appuyant l'une de ses mains sur un cierge bénit qu'elle avait apporté ou qu'on lui donna, tenant de l'autre le chapelet.

Le temps était calme, et la flamme du cierge ne montait pas plus droit vers le ciel que la prière de

cette âme vers les réglons invisibles d'où avait coutume de descendre l'Apparition bienheureuse. Il en était sans doute ainsi : car à peine l'enfant se fut-elle prosternée que l'ineffable Beauté dont elle invoquait si ardemment le retour se manifesta à ses yeux et la ravit hors d'elle-même. L'Auguste Souveraine du Paradis arrêta sur l'enfant de ce monde un regard plein d'une inexprimable tendresse, paraissant l'aimer encore davantage depuis qu'elle avait souffert. Elle, le plus grand, le plus sublime, le plus puissant des êtres créés; Elle, dont la gloire, dominant tous les âges et remplissant l'éternité, fait pâlir ou plutôt disparaître toute autre gloire ; Elle, la Fille, l'Epouse et la Mère de Dieu, elle sembla vouloir rendre tout à fait intimes et familiers les liens qui l'unissaient à cette petite fille inconnue et ignorante, à cette humble gardeuse de brebis. Elle lui parla, de cette voix harmonieuse dont le charme profond ravit l'oreille des Anges.

— J'ai à vous dire pour vous seule et concernant vous seule une chose secrète. Me promettez-vous de ne jamais la répéter?

— Je vous le promets, dit Bernadette.

Le dialogue continua et entra dans un mystère profond, qu'il ne nous est ni possible ni permis de sonder.

Quoi qu'il en soit, quand cette sorte d'intimité fut établie, la Reine du Royaume éternel regarda cette petite enfant, qui la veille encore avait souffert et qui devait encore souffrir pour l'amour d'Elle, et

il lui plut de la choisir comme l'ambassadrice de l'une de ses volontés parmi les hommes.

« — Et maintenant, dit-elle à Bernadette, et maintenant allez dire aux prêtres que je veux que l'on m'élève ici une Chapelle » (1). — Et, en prononçant ces mots, sa physionomie, son regard et son geste semblaient promettre qu'Elle y répandrait des grâces sans nombre.

Ayant donné cet ordre, Elle disparut; et le visage de Bernadette rentra dans l'ombre, comme, le soir, y rentre la terre, quand le soleil s'est effacé peu à peu dans les profondeurs de l'horizon.

La multitude se pressait autour de l'enfant. Tous les cœurs étaient émus. On l'interrogeait de toutes parts. On ne lui demandait point si la Vision avait eu lieu : car, au moment de l'extase, tous avaient compris, avaient eu conscience que l'Apparition était là; mais on voulait savoir les paroles qui

(1) La Vierge employa le mot Je veux, ainsi que le constatent les procès-verbaux officiels de la Commission d'enquête, la brochure de M. l'abbé Fourcad-e, secrétaire général, publiée au nom de l'Évêché et entin le Mandement de l'Evêque, pièce décisive et faisant autorité.

Mettre sur les lèvres de Marie cette expression : « Allez dire aux Prêtres qu'^7 doit se bâtir ici une Chapelle » au lieu de « Allez dire aux Prêtres que Je veux que l'on m'élève ici une Chapelle », est une altération des paroles de la Sainte Vierge. Notre-Dame de Lourdes n'a point fait une prédiction : Elle a donné un ordre formel... Modifier arbitrairement ses paroles, ainsi que nous avons eu le regret de le voir faire, au mépris de tous les documents officiels, c'est dénaturer la physionomie et le caractère du message dentelle a chargé la Voyante. L'Histoire a le devoir de protester et de rétablir la vérité. (Note de l'auteur, 1879.)

avaient été prononcées. Chacun faisait effort pour approcher de l'enfant et pour l'entendre.

— Que vous a-t-EUe dit? Que vous a dit la Vision ? était une question qui partait de toutes les bouches.

— Elle m'a dit deux choses, l'une pour moi seule et l'autre pour les prêtres, et je vais tout de suite vers eux, répondait Bernadette, qui avait hâte de reprendre le chemin de Lourdes pour remplir son message.

Elle s'étonnait, cejour-lâ comme précédemment, que tout le monde n'entendit pas le dialogue et ne vît point la « Dame » . (( La Msion parle assez haut pour qu'on l'entende, disait-elle; et moi aussi, j'élève la voix comme à l'ordinaire. » Or, durant l'extase, on remarquait bien les lèvres de l'enfant qui s'agitaient, mais c'était tout : on ne distinguait aucune parole. Dans cet état mj^stique, les sens sont en quelque sorte spiritualisés, et les réalités qui les frappent sont absolument imperceptibles pour les organes grossiers de notre nature déchue. Bernadette voyait et entendait, elle parlait ellemême; et cependant nul ne percevait autour d'elle, ni le son des paroles, ni le corps de l'Apparition. Bernadette était-elle dans l'erreur? Non : elle seule était dans le vrai. Elle seule, aidée du secours spirituel de la grâce extatique, apercevait momentanément ce qui échappait aux sens de tous; de même que l'astronome, aidé du secours matériel d'un télescope, contemple un instant dans les cieux

l'étoile énorme, mais lointaine, qui est invisible aux yeux du vulgaire. Hors de l'extase, elle ne voyait plus rien ; de même que, sans cet instrument d'optique qui centuple la portée de son œil, l'astronome est, à découvrir l'étoile cachée, aussi impuissant que qui que ce soit.

Quel avait été cependant cet étrange et intime entretien, ce secret particulier dont Bernadette parlait sans en vouloir dire la nature? Entre la Mère du Créateur souverain de la Terre et des Cieux et l'humble fille du meunier SouMrous; entre cette Majesté rayonnante, la plus haute qui soit après celle de Dieu; entre cette Reine suprême des Royaumes de l'Infini et la petite bergère des coteaux de Bartrès, quel secret pouvait-il y avoir ? Assurément nous n'essayerons point de le deviner, et nous considérerions comme un sacrilège d'écouter aux portes du Ciel.

Toutefois, il nous est permis de remarquer la profonde et délicate connaissance du coeur humain et la maternelle sagesse, qui déterminèrent sans doute l'Auguste Interlocutrice de Bernadette à faire précéder de quelques paroles, entièrement secrètes, la mission publique dont elle l'investissait. Favorisée aux yeux de tous de Visions merveilleuses, chargée envers les prêtres du vrai Dieu d'un message d'outre-monde, cette âme d'enfant, jusque-là si pai-

sible et si solitaire, se trouvait transportée tout à coup au centre des foules innombrables et des agitations infinies. Elle allait être en butte aux contradictions des uns, aux menaces des autres, aux railleries de plusieurs, et, ce qui était bien plus dangereux pour elle, à l'enthousiaste vénération d'un grand nombre. Les jours approchaient où des multitudes l'acclameraient et se disputeraient comme des reliques saintes les lambeaux de ses vêtements ; où des personnages éminents et illustres se prosterneraient devant elle et lui demanderaient de les bénir, où un Temple magnifique s'élèverait et où des peuples entiers s'ébranleraient en pèleri nages et en processions incessantes sur la foi de sa parole. Et c'est ainsi que cette pauvre fille du peuple était sur le point de traverser l'épreuve la plus terrible qui pût assaillir son humilité, épreuve où elle pouvait perdre à jamais sa simplicité et sa candeur, toutes ces vertus modestes et douces qui avaient germé et fleuri au sein de la solitude. Les grâces

mêmes qu'elle recevait devenaient ainsi pour elle un péril redoutable, un péril auquel plus d'une fois ont succombé des âmes d'élite, honorées des faveurs du Ciel. Saint Paul lui-même, après ses Visions, était tenté d'orgueil et avait besoin que le Mauvais Ange de la chair le souffletât pour l'empêcher de s'exalter en son cœur.

La Sainte Vierge voulait garantir cependant cette petite fille qu'elle aimait, sans permettre au Mauvais Ange d'approcher de ce lys de pureté et d'innocence, éclos aux rayons de sa grâce. Or, que fait la Mère quand un danger menace son enfant? Elle le serre davantage et plus tendrement sur son sein et elle lui dit tout bas, dans le mystère d'une parole doucement murmurée en son oreille : « Ne crains rien, je suis là. » Et, si elle est obligée de le quitter un instant et de le laisser seul, elle ajoute : « Je ne m'éloigne point, je suis à deux pas de toi, ici même, et tu n'as qu'à étendre la main pour prendre la mienne. » Ainsi fit, pour Bernadette, la Mère de nous tous. Au moment où le monde et ses tentations diverses, Satan et ses pièges subtils pouvaient s'efforcer de la lui arracher. Elle voulut la faire entrer plus profondément dans son intimité ; Elle l'entoura de ses bras et la pressa plus fortement sur son cœur. Dire, — Elle, la Reine du Ciel ! — un secret à l'enfant de la terre, c'était faire tout cela : c'était élever Bernadette jusqu'à la portée de ses lèvres parlant à voix basse ; c'était fonder dans le souvenir de la petite fille un lieu de refuge inacces-

sible, un lieu de paix et d'intimité, que nul ne viendrait jamais troubler.

Un secret, confié et entendu, crée entre deux âmes le plus étroit des liens. Dire un secret, c'est donner un gage assuré d'affectueux abandon et de fidélité; c'est établir un sanctuaire fermé et comme un rendez-vous sacré entre deux cœurs. Quand quelqu'un, et surtout quelqu'un d'infiniment audessus de nous, nous a révélé son secret, nous ne pouvons plus douter de lui. Son amitié, par cette intime confidence, a pris en quelque sorte domicile en nous-mêmes, et il se rend par là l'hôte constant, j'allais dire, avec plus de netteté, l'habitant de notre àme. Penser à ce secret, c'est en quelque sorte serrer mystérieusement sa main et le sentir présent.

Et c'est ainsi qu'un secret confié par la Vierge à Bernadette devenait pour cette dernière la plus sûre des sauvegardes. Ce n'est point la théologie qui nous l'enseigne : c'est l'étude même du cœur humain qui le rend évident.

Lorsque Bernadette arriva dans la ville, les flots populaires s'étaient portés en avant pour voir ce qu'elle allait faire.

L'enfant descendit la route qui traverse Lourdes et en forme la principale rue ; puis, s'arrêtant devant le mur de clôture d'un agreste jardin, elle en ouvrit la porte verte à claire-voie, et elle se dirigea vers la maison dont ce jardin dépendait ( 1 ).

La foule, par un sentiment de respect et de convenance, ne suivit pas Bernadette et demeura dans la rue.

Humble et simple, vêtue de ses pauvres habits, raccommodés en maint endroit, la tête et les épaules couvertes de son petit capulet blanc en étofle grossière, n'ayant en un mot nul signe extérieur d'une

(1) M. le curé Peyramale, qui n'a jamais eu de Presbytère, habitait alors la maison de M. Lavigne située sur la route de Paris à Barèges, maison dont nous avons parlé dans le Miracle du 16 septembre 1877.

mission d'en haut, sinon peut-être ce royal manteau de l'indig-ence que Jésus-Christ a porté, la messagère de la divine Vierge apparue à la Grotte entra chez l'homme vénérable dans lequel se personnifiait, en ce coin de terre et pour cette enfant, l'indéfectible autorité de l'Église catholique.

Quoiqu'il fut encore de bonne heure, M. le curé de Lourdes avait déjà dit l'Office divin.

Au moment où pour la première fois il allait entendre cette pauvre bergère, si petite aux regards de la Chair et du Monde, si grande peut-être suivant le Ciel, sa mémoire lui rappela- t-elle les diverses paroles qu'il venait de prononcer, précisément ce jour-là, à l'Introït et au Graduel de la messe ? In medio Ecclesiœ aperuit os ejus... Lingua ejus loquetur judiciuni. Lex Dei ejus in corde ipsius. « Ses lèvres ont parlé au milieu de l'Eglise. Sa langue a proféré ce qui est juste. La loi de Dieu est dans son cœur » (1).

]\L l'abbé Peyramale, tout en étant pleinement pénétré, comme tous les fidèles, de la possibilité des Apparitions, avait quelque peine à croire à la réalité divine de cette Vision extraordinaire qui, d'après le propos d'une enfant, se manifestait sur les rives du Gave, dans la Grotte, naguère inconnue, des Rochers Massabielle. L'aspect de l'extase l'eût convaincu sans doute ; mais il n'avait rien vu de toutes ces choses

(1) Missel romain. 23 février. Fête de saint Pierre Damien. Introït et Graduel de la Messe.

que par des yeux étrang'ers, et de grands doutes étaient en lui, d'abord sur le fait même des Apparitions, et ensuite sur leur caractère divin. L'Ange de ténèbres se transforme en effet quelquefois en Ange de Lumière, et une certaine inquiétude est légitime en ces matières. Il jugeait nécessaire d'éprouver par lui-même la sincérité de la Voyante. Aussi accueillit-il Bernadette avec une défiance, assez brusque dans l'expression, et allant même jusqu'à la sévérité. Quoiqu'il se fût tenu, comme nous l'avons expliqué, à l'écart des événements, et qu'il n'eût, de sa vie, parlé à Bernadette, si nouvelle d'ailleurs, parmi ses ouailles, il la connaissait pourtant de vue, quelques personnes la lui ayant montrée, la veille ou l'avant veille, alors qu'elle passait dans la rue.

— N'est-ce pas toi qui es Bernadette, la fille de Soubirous, le meunier ? lui dit-il, dès que, après avoir traversé le jardin, elle se présenta devant lui.

Le prêtre éminent dont nous avons fait le portrait était, avec ses paroissiens, familier comme un père et il avait coutume de tutoyer de la sorte tous les petits enfants de son troupeau. Seulement, ce jour-là, le ton du père était sévère.

— Oui, c'est moi, Monsieur le Curé, répondit l'humble messagère de la Sainte Vierge.

— Eh bien, Bernadette, que me veux- tu?... Que viens -tu faire ici? reprit-il, non sans quelque rudesse et en arrêtant sur l'enfant un regard dont la froide réserve et la défiante inquisition étaient faites pour déconcerter une âme peu sûre d'eUemême.

— Monsieur le Curé, je viens de la part de la « Dame » qui m'apparaît à la Grotte de Massabielle...

— Ah ! oui ! fit le Prêtre en lui coupant la parole, tu prétends avoir des Visions et tu fais courir tout le pays avec tes histoires. Qu'est-ce que tout cela? Que t'est-il arrivé ? Qu'est-ce donc que ces faits extraordinaires que tu affirmes et que rien ne prouve?

Bernadette était peinée, surprise peut-être en son innocence, par l'attitude sévère et le ton presque dur qu'avait pris en la recevant M. le curé Peyramale, habituellement si bon, si paternel et si doux avec ses paroissiens, et en particulier avec les humbles et les petits.

Bernadette, le cœur un peu serré, mais sans nul trouble et avec la paisible assurance de la vérité, raconta simplement ce que le lecteur connaît déjà.

L'homme de Dieu savait être supérieur à ses préventions personnelles. Accoutumé par une longue pratique, à lire dans le fond même et par delà les surfaces, il admirait en lui-même, tandis qu'elle parlait, le caractère étonnamment vrai de cette petite paysanne, lui exposant en son rustique langage des événements aussi merveilleux. A travers ces yeux limpides, derrière ce candide visage, il apercevait l'innocence profonde de cette âme privilégiée. Il était impossible à sa noble et droite nature d'entendre un tel accent de vérité et de regarder ces traits harmonieux et purs, où tout était bon , sans se sentir intérieurement porté à croire en la parole de cette enfant.

Les incrédules eux-mêmes, nous l'avons expliqué, n'accusaient déjà plus la sincérité de la Voyante. Dans ses extases, la Vérité venue d'en haut semblait l'illuminer tout entière et entrer en elle. Dans ses récits, la Vérité semblait sortir de sa personne et rayonner, réchauffant les cœurs, et dissipant, ainsi que de vains nuages, les confuses objections de l'esprit. Cette enfant extraordinaire avait, en un mot, autour de son front, comme une auréole de sincérité, et sa parole avait le don de chasser le doute.

Quelque inébranlable et arrêté que fût le caractère de M. Peyramale, quelles que fussent sa trempe intellectuelle et sa fermeté d'âme, quelque vive que fût sa défiance, son coeur fut étrangement remué par une émotion — en apparence inexplicable — aux accents de cette Bernadette dont on parlait tant et qu'il entendait pour la première fois. Cet homme si fort se sentait vaincu par cette toute-puissante faiblesse. Toutefois, il avait trop d'empire sur luimême, trop de prudence, pour se laisser aller à une impression qui, après tout, aurait pu le tromper. Simple particulier, il eût peut-être répondu à l'enfant : « Je te crois. » Pasteur d'un vaste troupeau, préposé à la garde de la Vérité, il avait résolu de ne se rendre qu'aux preuves palpables et visibles. Aucun muscle de son visage ne trahit son émotion intérieure. Il eut la difficile énergie de garder envers l'enfant sa physionomie rude et sévère :

— Et tu ne sais pas le nom de cette Dame?

— Non, répondit Bernadette. Elle ne m^a point dit qui elle était.

— Ceux qui te croient, reprit le Prêtre, s'imaginent que c'est la Sainte Vierge Marie. Mais sais-tu bien, ajouta-t-il d'une voix grave et vaguement menaçante, que si c'est faussement que tu affirmes la voir dans cette Grotte, tu prends le chemin de ne la jamais voir dans le Ciel. Ici, tu te prétends seule à la voir. Là-haut, si tu mens en ce monde, les autres la verront ; et toi tu seras, pour ta tromperie, à jamais loin d'Elle, à jamais dans l'Enfer.

— Je ne sais point si c'est la Sainte Vierge, Monsieur le Curé, répondit l'enfant; mais je vois la Vision comme je vous vois, et Elle me parle comme vous me parlez. Et je viens vous dire, de sa part, q\i''Elle veut qu'on lui élève une Chapelle aux Roches de Massabielle où Elle m'apparaît.

Le Curé regarda cette petite fille, lui intimant avec une si entière assurance cette demande formelle ; et, malgré son émotion d'auparavant, il ne put, devant la chétive apparence de l'ambassadrice du Ciel, s'empêcher de sourire de cet étrange message. L'idée que cette enfant était dans l'illusion succéda dans son esprit à l'émotion de son cœur, et le doute reprit le dessus.

Il fit répéter à Bernadette les termes mêmes qu'avait employés la Dame delà Grotte.

— Après m'avoir confié le secret qui me concerne et que je ne puis révéler, elle a ajouté : « Et maintenant, allez dire aux prêtres que Je veux que l'on me bâtisse ici une Chapelle. ))

Le Doyen de Lourdes garda un instant le silence. <( Après tout, songeait-il, c'est possible !» Et cette pensée que la Mère de Dieu lui envoyait, à lui, pauvre prêtre ■ inconnu, un message direct, le remplissait d'agitation et de trouble. Puis, il arrêtait ses yeux sur l'enfant et se demandait : « Où donc est la garantie de cette petite fille, et qu'est-ce qui me démontre qu'elle n'est pas le jouet d'une erreur ? »

— Si la (( Dame » dont tu me parles est vraiment la Reine du Ciel, répondit-il, je serai heureux, dans la mesure de mes forces, de contribuer à lui faire élever une Chapelle ; mais ta parole n'est pas une certitude. Rien ne m'oblige à te croire. Je ne sais qui est cette « Dame, » et, avant de m'occuper de ce qu'elle désire, je veux savoir si elle y a droit. Demande-lui, par conséquent, de me donner quelque preuve de sa puissance.

La fenêtre était ouverte, et le regard du prêtre, plongeant sur le jardin, apercevait la végétation arrêtée et la mort momentanée que donnent aux plantes les frimas de l'hiver.

— L'Apparition, me racontes-tu, a sous ses pieds un rosier sauvage, un églantier qui sort des Roches. Nous sommes au mois de février. Dis-lui de ma part que, si elle veut la Chapelle, elle fasse fleurir le rosier.

Et il congédia l'enfant.

On n'avait pas tardé à savoir dans tous ses détails ce dialogue entre Bernadette, messagère du Monde

invisible, et le Prêtre, vénéré de tous, qui était, à cette époque, Curé de la ville de Lourdes.

— Il l'a mal reçue, disaient avec joie les philosophes et les savants : il a trop de raison pour croire aux rêveries d'une hallucinée, et il s'est tiré avec infiniment d'esprit d'une situation difficile. D'un côté, donner son assentiment à de telles folies était un parti absolument iDacceptable pour un homme d'une si ferme raison et d'une si droite conscience ; de l'autre, opposer à tout cela une négation pure et simple, c'était se mettre à dos toute cette multitude fanatisée. Au lieu d'échouer contre ce double écueil, au lieu de se laisser prendre dans les cornes dé ce dilemme, il s'échappe tranquillement de la difficulté ; et, sans aller directement contre la croyance populaire, il demande très finement une preuve visible, palpable, certaine, de l'Apparition, un Miracle en un mot, c'est-à-dire l'impossible. Il condamne le mensonge ou l'illusion à se réfuter d'eux-mêmes, et, avec l'épine d'un rosier sauvage, il fait crever ce gros ballon. C'est fort bien trouvé !

Jacomet, M. Dutour et leurs amis se réjouissaient de cette mise en demeure signifiée à l'Etre invisible de la Grotte. « L'Apparition est sommée de montrer son passeport » était un mot qu'on répétait en riant dans les parages officiels...

— L'églantier fleurira, disaient les plus fermes parmi les croyants, ceux qui étaient encore sous l'impression du spectacle de Bernadette en extase.

Un grand nombre, tout en ayant foi en l'Apparition, redoutaient une épreuve. Le cœur de l'homme

est ainsi fait, et le centenier de l'Évangile parlait pour la plupart d'entre nous quand il disait : Credo, Domine : adjuva incredulitatem meam. « Je crois, Seigneur : venez en aide à mon incrédulité ! »

Les uns et les autres attendaient avec impatience la journée du lendemain.

Parmi ceux qu'un dédain transcendant de la Superstition avait empêchés jusque-là de se mêler, pour examiner les choses, aux flots de la multitude, plusieurs résolurent de se trouver désormais à la Grotte, afin d'assister à la déception populaire. L'un d'eux était M. Estrade, ce Receveur des Contributions indirectes dont nous avons parlé et qui avait assisté, chez M. Jacomet, à l'interrogatoire de la Voyante. 11 avait été alors, on s'en souvient, vivement frappé par l'étrange accent de sincérité de Bernadette,

et, ne pouvant mettre en doute la bonne foi de l'enfant, il avait attribué sa pleine assurance aux suites d'une hallucination. Parfois cependant, cette impression première s'éloignant, il inclinait vers la solution de Jacomet, lequel continuait à ne voir là-dedans qu'une comédie très habile et un miracle de fourberie. Sa philosophie, très ferme d'ailleurs en ses principes, oscillait entre ces deux explications, les seules possibles selon lui. Son mépris pour ces extravagances mj'stiques et ces impostures était tel qu'il s'était fait jusqu'à ce moment malgré sa secrète curiosité, un point d'honneur de ne pas aller aux Roches ^lassabielle. 11 se décida néanmoins ce jour-là à s'y rendre, — un peu pour assister à un spectacle bizarre, — un peu pour observer, — un peu aussi par complaisance, pour accompagner sa sœur, très émue de ces récits, et quelques dames du voisinage. Il nous a lui-même raconté ses impressions peu suspectes.

(( J'arrivai, nous dit-il, très disposé à examiner, et, pour tout avouer, à bien me réjouir et à rire, m'attendant à une comédie ou à des singularités grotesques. Un peuple immense s'amassait peu à peu autour de ces roches sauvages. J'admirais la simplicité de tant de niais, et je souriais en moi-même de la crédulité d'une foule de bonnes femmes qui se tenaient béatement à genoux devant les rochers.

« Nousétions venus de très bon matin, et, grâce à mes coudes, je pus, sans trop de difficulté, me placer au premier rang.

« A l'heure accoutumée, vers le lever du soleil,

Bernadette arriva. J'étais près d'elle. Je remarquai en ses traits enfantins ce caractère de douceur, d'innocence et de tranquillité profonde qui m'avait frappé quelques jours auparavant chez le Commissaire. Elle se mit à genoux, naturellement, sans ostentation et sans embarras, sans trouble, sans préoccupation de la foule qui l'entourait, absolument comme si elle eût été seule, loin de tout regard humain, dans une église ou dans un bois désert. Elle tira son chapelet et commença à prier. Bientôt son regard parut recevoir et refléter une lumière inconnue : il devint fixe et s'arrêta émerveillé, ravi, radieux de bonheur, sur l'ouverture du Rocher.

« J'y portai aussitôt les yeux, et je ne vis, moi, rien autre chose, absolument rien, que les branches dépouillées de l'églantier.

« Et cependant, que vous dirai-je? Devant la transfiguration de l'enfant, toutes mes préventions antérieures, toutes mes objections philosophiques, toutes mes négations préconçues tombèrent tout à coup et firent place à un sentiment extraordinaire qui s'empara de moi, malgré moi. J'eus la certitude, j'eus l'irrésistible intuition qu'un Être mystérieux se trouvait là. Mes yeux ne le voyaient point; mais mon âme, mais celle des innombrables spectateurs de cette heure solennelle le voyaient comme moi avec la lumière intime de l'évidence. Oui, je l'atteste, un Etre divin était là. Subitement et complètement transfigurée, Bernadette n'était plus Bernadette. C'était un ange du ciel, plongé dans d'inénarrables ravissements. Elle n'aA^ait plus le

même visage : une autre intelligence, une autre vie, j'allais dire une autre àme s'y peignait. Elle ne se ressemblait plus à elle-même, et il semblait que ce fût une autre personne. Son attitude, ses moindres gestes, la manière, par exemple, dont elle faisait le signe de la Croix, avaient une noblesse, une dignité, une grandeur plus' qu'humaines. Elle ouvrait de grands yeux insatiables de voir, des yeux béants et presque immobiles; elle craignait, ce semble, de baisser la paupière et de perdre un seul instant la vue ravissante de la merveille qu'elle contemplait. Elle souriait à cet Être invisible, et tout cela donnait bien l'idée de l'extase et de la béatitude.

(( Je n'étais pas moins ému que les autres spectateurs. Comme eux, je retenais mon baleine, pour tâcher d'entendre le colloque qui s'était établi entre la Vision et l'enfant. Celle-ci écoutait avec l'expression du respect le plus profond, ou pour mieux dire, de l'adoration la plus absolue, mêlée à un amour sans limites et aux plus doux des ravissements. Quelquefois cependant une teinte de tristesse passait sur son visage, mais l'expression habituelle était celle d'une grande joie. J'observai que, par instants, elle ne respirait plus.

« Durant tout ce temps, elle avait son chapelet à la main, tantôt immobile (car parfois elle paraissait l'oublier pour s'abîmer dans la contemplation de l'Être divin), tantôt glissant plus ou moins régulièrement entre ses doigts. Chacun de ses mouvements était en parfait accord avec sa physionomie, qui exprimait tour à tour l'admiration, la prière, la joie.

Elle faisait par intervalles ces signes de Croix si pieux, si nobles, si empreints de puissance, dont je viens de parler. Si, dans le Ciel, on fait des signes de Croix, ils sont assurément semblables à ceux de Bernadette en extase. Ce geste de l'enfant, tout restreint qu'il était, semblait en quelque sorte embrasser l'infini.

« A un certain moment, Bernadette s'avança en marchant sur les genoux du point où elle priait, c'est-à-dire des bords du ruisseau jusqu'au fond de la Grotte. Il y a environ dix à douze mètres. Pendant qu'elle montait cette pente un peu abrupte, les personnes qui étaient sur son passage l'entendirent très distinctement prononcer ces paroles : ((Pénitence ! pénitence ! pénitence !»

(( Quelques instants après elle se leva, et reprit le chemin de la ville au milieu de la foule. C'était une pauvre fille en haillons qui semblait n'avoir eu que la part commune à ce spectacle surprenant. ))

Durant toute cette scène cependant le rosier sauvage n'avait point fleuri. Ses branches dénudées et sans charme serpentaient immobiles le long du rocher, et c'était en vain que- la multitude avait attendu le miracle embaumé et charmant qu'avait demandé le premier Pasteur de la ville.

Circonstance digne de remarque! la croyance des fidèles en fut peu ébranlée; et, malgré cette apparente protestation de la matière inanimée contre toute puissance surnaturelle, plusieurs hommes considérables, entre autres celui dont nous venons

de rapporter le récit, se sentirent convertis à la foi par le spectacle inouï de la transfiguration de la Voyante.

La foule, comme toujours, examinait la Grotte en tous sens après la fin de l'extase et le départ de l'enfant. ]\I. Estrade l'explora ainsi que tout le monde avec le plus g-rand soin. Chacun cherchait à y voir quelque chose d'extraordinaire; mais rien

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